LIVRE IV
Humanité, voici ton Age.
Bérakger.
C'est surtout dans le nouveau monde que nous voyons 'installer, grandir et se développer ce monde nouveau auquel ppartient Tavenir. S'il est dépouillé encore des grâces de ette civilisation vieillissante qu'offre Tancien, il n'en conaît pas non plus les entraves, les privilèges de castes, les réjugés politiques et religieux, la tyrannie d'usages injusifiables, les lois mal conçues, les administrations tracasîères. Chacun est sûr d'y trouver du travail ou un champ à ultiver, de pouvoir donner un libre jeu à ses facultés, d'y agner sa vie, d'y faire fortune même ou d'obtenir le rang uquel ses aptitudes paraissent l'appeler. La forme républiaine des nouveaux États lui garantit la liberté de parler et 'écrire ; il a le choix des cultes et des croyances, depuis le ouddhisme jusqu'à l'incrédulité absolue, depuis les tradilons de l'église catholique jusqu'au monothéisme des uniliriens, jusqu'à la foi éclairée et simple des Channing et des ^arker. Ses enfants y reçoivent pour le moins cette instrucion à la fois élémentaire et générale, aussi indispensable ux hommes libres que l'air oxygéné l'est à tout être vivant.
i86 DE L'IDÉAL DU VRAI
Aujourd'hui que Thumanité, dans sa marche incessante vers rOuest, est revenue à son point de départ, que l'Europe déborde sur la Chine et transforme le Japon, l'Amérique, cette fabuleuse Atlantide de l'antiquité, va réagir à son tour sur l'Europe, comme celle-ci depuis longtemps réagit sur l'Asie. La rotation du grand mouvement civilisateur va s'accélérer autour du globe. Nous allons assister à ce qu'eu pourrait appeler l'emménagement de la terre entière; cet emménagement va être prodigieusement facilité par les inventions et les découvertes multipliées de la science. Plus théorique et pour ainsi dire plus désintéressée sur le continent européen, la science est appliquée d'une manière grandiose par les Anglo-Saxons et surtout par les Américains. Leurs savants sont surtout mécaniciens, ingénieurs, physiciens, naturalistes. Soumettre la nature à l'intelligence humaine, l'exploiter, en tirer tout ce qu'elle peut rendre pour augmenter le bien-être des hommes, tel paraît être l'objet que cette race pratique se propose d'atteindre. — Il s'agit de faire de la terre la maison commode et confortablement organisée de l'humanité. — Et qu'on ne se figure pas que ce soit là le dernier terme oîi celle-ci puisse atteindre. De même que chaque nouvelle loi scientifique donne lieu à des applications nouvelles dans le domaine des arts et de l'industrie, le désir de perfectionner ces applications fait chercher et trouver des vues, des lois nouvelles. S'il est constant, comme disait Edouard Gans, que l'esprit se fait chair et s'incarne dans la matière, la matière en se raffinant, en se transfigurant pour ainsi dire, engendre ou plutôt dégage l'esprit; c'est une navette, dont l'action ne s'arrête jamais dans l'histoire de la civilisation. Un élan universel, irrésistible entraîne de nos jours toutes les classes de la société vers les sommets du vrai. Il convient d'ajouter que dans ces sommets comme dans le mot latin qui y répond : altum, il faut reconnaître bien souvent des profondeurs. C'est à l'aide d'une critique qui creuse et qui perce, que les érudits allemands surtout ont pénétré jusqu'à l'origine des langues et des religions, qu'ils ont reconstruit en partie l'antiquité, qu'ils nous ont fait
assister à la formation des littératures primitives, des premières œuvres poétiques ; qu'ils nous ont montré comment les textes se déforment et à Taide de quel art difficile on peut les reconstituer. Si des Français illustres ont retrouvé TÉgypte primitive, ont déchiffré Tœuvre de Zoroastre, et raconté Favènement du bouddhisme, s'ils disputent aux Anglais l'honneur d'avoir découvert le sens des inscriptions cunéiformes, les Allemands ont su tirer do la connaissance du sanscrit la science nouvelle de la grammaire comparée. Hegel a introduit dans le système de sa philosophie ce principe de l'évolution, qu'après Lamarque, Darwin a su appliquer aux sciences naturelles d'une manière si étonnante. — La terre est forcée aujourd'hui de rendre ses morts, de révéler des secrets soustraits depuis des milliers d'années aux yeux des mortels. Nos savants, par des fouilles habilement dirigées et entreprises avec connaissance de cause, ne retrouvent pas seulement des cités antiques ensevelies sous les cendres et sous de nouvelles couches de terre depuis une série de siècles, ils ne découvrent pas seulement dans le fond des cavernes, mêlés aux os du mammouth, du renne et du buffle, des squelettes d'hommes appartenant à des temps préhistoriques; — par l'étude des gisements des terrains, des minéraux, des végétaux, des ossements, des détritus organiques, ils reconstruisent l'histoire de notre globe, ils nous font connaître les phases par lesquelles sa surface et même son noyau ont passé, ils essaient de marquer d'avance celles par lesquelles Tune et l'autre passeront. Le vrai dans le passé, dans le présent et dans l'avenir nos générations le réclament, nos hommes de science le cherchent et le trouvent souvent. Dieu sait au prix de quels sacrifices et de quelles souffrances ! C'est un mot banal à force d'avoir été répété : la science a ses martyrs comme la religion. Depuis le jour où Colomb s'embarqua sur une mer inconnue, sans limites, que de voyageurs ont péri dans les sables brûlants de l'Afrique avant que Livingston et Stanley, plus habiles et plus heureux, aient traversé ce continent de part en part et nous aient cité l'existence de fleuves ,^
de montagnes, de populations inconnues hier encore ! Que d'aéronautes ont payé de leur vie leur noble curiosité, que de médecins sont tombés et tombent victimes de leur zèle et de leur dévouement à Thumanité! Faut-il parler du capitaine Franklin mort de misère dans les horreurs d'une navigation polaire, ou de cet autre Franklin, fondateur de la grande république, qui faillit être foudroyé en cherchant la loi de l'étincelle électrique ? On ne finirait pas si Ton voulait nommer tous ceux qui sont morts en accomplissant le devoir que leur imposait leur vocation scientifique. On a beau médire du siècle : Thumanité, pour chercher Dieu par d'autres voies que jadis, n'a pas dégénéré et son niveau moral et intellectuel n'a point baissé. Gutzkow, le littérateur allemand, se trompait lorsqu'il écrivait dans un de ses premiers ouvi'ages : Nous n'aurons point d'autre terre, nous n'aurons point d'autre ciel, mais le pont qui conduit de l'une à l'autre devra être rebâti. » Non, le pont qui nous unit à l'Être des Êtres est resté le même, mais — fions-nous y — nos petits-neveux verront une terre renouvelée, et le ciel, fouillé par des télescopes puissants, leur révélera, probablement mieux qu'à nous, ses éternelles splendeurs.
Une dernière question peut être posée. L'idéal du beau a trouvé sa pleine expression dans les œuvres du siècle de Périclès, l'idéal du bien dans la vie du Christ et dans le magnifique élan de l'Europe du temps des croisades. Où nous conduira l'idéal du vrai, et, en supposant que ilotre race l'atteigne ou le réalise, qu'y aura-t-il après? Nous aurions à la rigueur le droit de refuser la réponse; car c'est hier seulement que l'humanité est entrée dans- la voie nouvelle, avec la science pour flambeau et pour guide. Il faudrait posséder à la fois le don de la prophétie et de l'omniscience, pour deviner les horizons qui s'ouvriront devant notre race dans un millier d'années. Évidemment le vrai ne pourra lui être révélé que dans les limites où nos facultés pourront le saisir, où notre raison pourra le comprendre et le réaliser. Mais cette raison ne découvrira pas le mot de l'énigme de l'univers; elle se demandera peut-être
toujours, commo un des plus grands esprits de notre époque % s'il est l'œuvre d'une providence admirable ou s'il est « le fils du hasard. » Mais elle aura encore un devoir à accomplir, lorsque le genre humain aura fourni la carrière de sa marche ascendante, lorsque son développement normal sera clos, que sa croissance se sera arrêtée et que les dernières pages de rhistoire seront écrites. Ce sera celui de prévoir le moment oix la surface de notre globe sera sensiblement changée sous l'influence de forces éternellement actives, où les éléments dans lesquels se meut notre vie se modifieront, où les conditions d'existence deviendront plus difficiles pour l'homme tel qu'il est constitué actuellement. ^ » Alors la science aura à lutter peut-être contre une révolution mille fois plus redoutable que celles qui ont bouleversé les sociétés ; elle aura à lui disputer le terrain pour arrêter la décadence de la race, ou, en hâtant cette révolution et en la dirigeant, elle essayera de conduire le genre humain à des destinées plus hautes, qu'il ne nous est pas seulement donné d'entrevoir. En un mot, le moment pourra venir, où Tintelligence humaine sera aux prises avec les forces sidérales du Cosmos, et, si les calculs de nos astronomes et de nos physiciens ne sont pas de pures hypothèses, ce moment devra venir tôt ou tard. C'est un point sur lequel nous reviendrons dans le livre suivant où nous traiterons du calendrier de l'histoire.