LE CLERGÉ
était le bras de cette société qui recommençait la civilisation sur nouveaux frais, le clergé en était le cerveau. Il ne détenait pas seulement les clefs de ce monde invisible sur lequel rhomme a toujours les yeux fixés, il gardait aussi le précieux dépôt des sciences et des lettres ; seul il avait quelques notions de Tantiquité classique, seul il en savait les langues (le latin surtout), seul il instruisait la jeunesse, seul il parlait aux masses du haut de la chaire, seul à peu près il conduisait les affaires des rois. Il gouvernait les peuples en leur offrant des surrogats bien efficaces alors, pour les biens qu ils n'ont cessé de désirer. La liberté, sous sa domination acceptée, était toujours celle que le Christ avait annoncée : Taffranchissement du péché et de la mort par la confession et l'ab* solution ; Fégalité, le droit qu^avait tout fidèle, même le plus humble, de participer au culte, à un certain nombre de sacrements, à toutes les félicités intimes, mystiques, qu'ils procuraient; la fraternité enfin était l'aumône généreusement prodiguée. Le clergé croyait alors — ne le croit-il pas encore aujourd'hui ? — que la meilleure des « cités » est celle qu'un pape gouverne d'une manière à peu près absolue, en prenant pour code les principes qui ont été résumés de nos jours dans le Syllabm^ et en tenant les puissances temporelles en laisse? N'était-il pas amené ainsi à proscrire précisément cette liberté et cette égalité politiques qui semblent pourtant découler avec une rigueur logique de la liberté et de l'égalité religieuses ?
Nous avons vu plus haut que le clergé dut partager de bonne heure avec les universités la culture des lettres et des sciences et l'action sur les esprits que cette culture procure. La philosophie ne voulut plus consentir à être la servante de la théologie. Les docteurs, chacun pour la branche qui le concernait, réclamaient le droit, en dehors des traditions de la Bible et des dogmes de l'Eglise, de se guider d'après les seules lumières de la raison. La critique portait la guerre même jusque dans le camp des théologiens et fit naître des schismes. Depuis la Réforme, la tendance de l'État à se faire laïque s'accentue de plus en plus, les intérêts
B£MLŒW. ^ *
no DELMDÉAL DU VRAI
matériels commencent à jouer un rôle considérable dans la vie humaine, parée désormais de tous les attraits, de toutes les jouissances d'urfe civilisation avancée; ces intérêts rejettent sur le second plan, «ans les mettre en péril, les préoccupatiotis religieuses et ultra- terres très. Ici malheureusement le clergé suivit le mouvement du siècle. On connaît la beïïe légefnde de l'Évangile qui nous montre le Christ retiré dans le désert, puis transporté par le démon au sommet d'iine montagne et tenté par lui : Voici à vos pieds tous les royaumes de la terre, je vous les donne, si le cœur vous en dît. Le cœur n'en dit pas au Christ qui s'écria : Vade retro^ Sctta- ^205.^ Cette domination que le Christ refusait, l'Église a dû l'accepter ; elle en a usé au profit de la grande unité Chrétienne au moyen âge, mais elle n'en a pas toujotrrs xtsé arvec mesure. Trop souvent les intérêts do la papauté et de la curie de Rome ont été confondus avec ceux de la religion ellemême. Mêlés aux conflits des puissances temporelles, les princes de l'Église perdirent de leur prestige moral. *Dës lofs on commença à leur rappeler le mot du divin maître : « Hon royaume n'est pas de ce monde. » Ne conviendrait-il pas de le leur rappeler encore aujourd'hui? Vainement l'Église luttera contre la science du siècle; cette science ne pourrait être vaincue que par une science plus profonde et plus puissante. Vainement aussi elle combattra les aspirations démocratiques, la soif de liberté et d'émancipation qui agitent les masses. Ses vérités à elle sont éternelles, ses principes immuables. Toute politique sensée au contraire eàt essentiellement opportuniste, c'est-à-dire mobile et changeante suivant les circonstances. L^Eglise ne doit pas se commettre avec les partis, ni recommander une forme de gouvernement de préférence à d'autres. La doctrine du Christ a été enseignée sous toutes les latitudes, prêchée à toutes les nations; elle a vécu jadis, s'est répandue, et a prospéré sous les empereurs de Rome, acharnés à sa ruine. Que le clergé se cantonne dans cette doctrine, qu'il ne sorte pas de ses attributions propres, qui sont de consoler, de fortifier ceux qui souffrent et l'appellent à leur secours, d'éclairer la foule sur