‹ Les lois de l'imitation, étude sociologique (volume 2)Chapitre 17 sur 98 · XXIV AVANT-PROPOS DE LA PREMIERE EDITION · texte numérisé non relu

XXIV AVANT-PROPOS DE LA PREMIERE EDITION

suis ni rélève, ni le disciple même de Gournot. Je ne Tai jamais vu ni connu. Mais je tiens pour une chance heureuse de ma vie de l'avoir beaucoup lu au sortir du collège; j'ai souvent pensé qu'il lui a manqué uniquement d'être né anglais ou allemand et d'avoir été traduit dans un français fourmillant de solécismes pour être illustre parmi nous; surtout, je n'oublierai jamais que, dans une période néfaste de ma jeunesse, malade des yeux, devenu par force imius libri, je lui dois de n'être pas tout à fait mort de faim mentale. Mais on se moquerait de moi, à coup sûr, si je ne me hâtais d'ajouter qu'à ce sentiment démodé de gratitude intellectuelle auquel j'obéis, s'en joint un autre, beaucoup moins désintéressé. Si mon livre — éventualité qu'un philosophe en France doit toujours prévoir, même après n'avoir eu encore qu'à se louer de la bienveillance du public — était mal accueilli, ma dédicace m'offrirait à propos un sujet de consolation. En songeant, alors, que Gournot, ce Sainte-Beuve de la critique philosophique, cet esprit aussi original que judicieux, aussi encyclopédique et compréhensif que pénétrant, ce géomètre profond, ce logicien hors ligne, cet économiste hors cadres, précurseur méconnu des économistes nouveaux, et pour tout dire, cet Auguste Comte épuré, condensé, affiné, a toute sa vie pensé dans l'ombre et n'est pas même très connu depuis sa mort, comment oserais-je un jour me plaindre de n'avoir pas eu plus de succès ?

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