CHAPITRE PREMIER
Y a-t-il lieu à une science, ou seulement à une histoire et tout au plus à une philosophie des faits sociaux? La question est toujours pendante, bien que, à vrai dire, ces faits, si l'on y regarde de près et sous un certain angle, soient susceptibles tout comme les autres de se résoudre en séries de petits faits similaires et en formules nommées lois qui résument ces séries. Pourquoi donc la science sociale est-elle encore à naître ou à peine née au milieu de toutes ses sœurs adultes et vigoureuses? La principale raison, à mon avis, c'est qu'on a ici lâché la proie pour l'ombre, les réalités pour les mots. On a cru ne pouvoir donner à la sociologie une tournure scientifique qu'en lui donnant un air biologique, ou, mieux encore, un air mécanique. C'était chercher à éclaircir le connu par l'inconnu, c'était transformer un système solaire en nébuleuse non résoluble pour le mieux comprendre. En matière sociale, on a sous la main, par un privilège exceptionnel, les causes véritables, les actes individuels dont les faits sont faits, ce qui est absolument sous-
TARDE. — Irnitalion. ' 1
trait à nos regards en toute autre matière. On est donc dispensé, ce semble, d'avoir recours pour l'explication des phénomènes de la société à ces causes, dites générales, que les physiciens et les naturalistes sont bien obligés de créer sous le nom de forces, d'énergies, de conditions d'existence et autres palliatifs verbaux de leur ignorance du fond clair des choses.
Mais les actes humains considérés comme les seuls facteurs de l'histoire! Cela est trop simple. On s'est imposé l'obligation de forger d'autres causes sur le type de ces fictions utiles qui ont ailleurs cours forcé, et l'on s'est félicité d'avoir pu prêter ainsi parfois aux faits humains vus de très haut, perdus de vue à vrai dire, une couleur tout à fait impersonnelle. Gardons-nous de cet idéalisme vague ; gardons-nous aussi bien de l'individualisme banal qui consiste à expliquer les transformations sociales par le caprice de quelques grands hommes. Disons plutôt qu'elles s'expliquent par l'apparition, accidentelle dans une certaine mesure, quant à son lieu et à son moment, de quelques grandes idées, ou plutôt d'un nombre considérable d'idées petites ou grandes, faciles ou difficiles, le plus souvent inaperçues à leur naissance, rarement glorieuses, en général anonymes, mais d'idées neuves toujours, et qu'à raison de cette nouveauté je me permettrai de baptiser collectivement inventions ou découvertes. Par ces deux termes j'entends une innovation quelconque ou un perfectionnement, si faible soit-il, apporté à une innovation antérieure, en tout ordre de phénomènes sociaux, langage, religion, politique, droit, industrie, art. Au moment où cette nouveauté, petite ou grande, est conçue ou résolue par un homme, rien n'est changé en apparence dans le corps social, comme rien n'est changé dans l'aspect physique d'un organisme où un microbe soit funeste, soit bienfaisant, est entré; et les changements graduels qu'apporte l'introduction de cet élément nouveau dans le corps social semblent faire suite, sans discontinuité visible, aux change-
LA RÉPÉTITION UiNIVERSELLE 3
menls antérieurs dans le courant desquels ils s'insèrent. De là, une illusion trompeuse qui porte les historiens philosophes à affirmer la continuité réelle et fondamentale des métamorphoses historiques. Leurs vraies causes pourtant se résolvent en une chaîne d'idées très nombreuses à la vérité, mais distinctes et discontinues, bien que réunies entre elles par les actes d'imitation, beaucoup plus nombreux encore, qui les ont pour modèles.
Il faut partir de là, c'est-à-dire d'initiatives rénovatrices, qui, apportant au monde à la fois des besoins nouveaux et de nouvelles satisfactions, s'y propagent ensuite ou tendent à s'y propager par imitation forcée ou spontanée, élective ou inconsciente, plus ou moins rapidement, mais d'un pas régulier, à la façon d'une onde lumineuse ou d'une famille de termites. La régularité dont je parle n'est guère apparente dans les faits sociaux, mais on l'y découvrira si on les décompose en autant d'éléments qu'il y a en eux, dans le plus simple d'entre eux, d'inventions distinctes combinées, d'éclairs de génies accumulés et devenus de banales lumières : analyse, il est vrai, fort difficile. Tout n'est socialement qu'inventions et imitations, et celles-ci sont les fleuves dont celles-là sont les montagnes; rien de moins subtil, à coup sûr, que cette vue; mais, en la suivant hardiment, sans réserve, en la déployant depuis le plus mince détail jusqu'au plus complet ensemble des faits, peut-être remarquera-t-on combien elle est propre à mettre en relief tout le pittoresque et, à côté, toute la simplicité de l'histoire, à y révéler des perspectives ou aussi bizarres qu'un paysage de rochers ou aussi régulières qu'une allée de parc. — C'est de l'idéalisme encore si l'on veut, mais de l'idéalisme qui consiste à expliquer l'histoire par les idées de ses acteurs et non par celles de l'historien.
Tout d'abord, à considérer sous cet angle la sience sociale, on voit la sociologie humaine se rattacher aux sociologies animales (pour ainsi parler) comme l'espèce au genre : espèce
très singulière et infiniment supérieure aux autres, soit, fraternelle pourtant. Dans son beau livre sur les Sociétés animales, qui est fort antérieur à la première édition du présent ouvrage, M. Espinas dit expressément que les travaux des fourmis s'expliquent fort bien par le principe « de Vinitiative individuelle suivie d'imitation ». Cette initiative est toujours une innovation, une invention égale aux nôtres en hardiesse d'esprit. Pour avoir l'idée de construire un arceau^ un tunnel ici ou là, ici plutôt que là, une fourmi doit être douée d'un penchant novateur qui égale ou dépasse celui de nos ingénieurs perceurs d'isthmes ou de montagnes. Entre parenthèses, il suit de là que l'imitation de ces initiatives si neuves par la masse des fourmis dément d'une manière éclatante le prétendu misonéisme des animaux ^ C'est bien souvent que M. Espinas, dans ses observations sur les sociétés de nos frères inférieurs, a été frappé du rôle important qu'y joue l'initiative individuelle. Chaque troupeau de bœufs sauvages a ses leaders^ ses têtes influentes. Les perfectionnements de l'instinct des oiseaux, d'après le même auteur, s'expliquent par « une invention partielle, transmise ensuite de génération en génération par l'enseignement direct ». Si l'on songe que les modifications de l'instinct se rattachent probablement au même principe que les modifications de l'espèce et la genèse de nouvelles espèces, peut-être serat-on tenté de se demander si le principe de l'invention imitée, ou de quelque chose d'analogue phjsiologiquement, ne serait pas la plus claire explication possible du problème toujours pendant des origines spécifiques?Mais laissons cette question
(1) Dans les espèces supérieures de fourmis, d'après M. Espinas, « Vindivitlu développe une iniliative étonnante ». Comment débutent les travaux, les migrations des fourmilières ? Est-ce par une impulsion conmiune, instinctive, spontanée, partie de tous les associés à la fois, sous la pression de circonstances extérieures subies à la fois par toutes les fourmis ? Non ; un individu se détache, se met à l'œuvre le premier, et bat ses voisins avec ses antennes pour les avertir d'avoir à lui prêter main-forte. La contatrion imitative fait le reste.
et bornons-nous à constater que, animales ou humaines, les sociétés se laissent expliquer par cette manière de voir.
En second lieu, et c'est là la thèse spéciale du présent chapitre, de ce point de vue on voit l'objet de la science sociale présenter une analogie remarquable avec les autres domaines de la science générale et se réincorporer ainsi, pour ainsi dire, au reste de l'univers dans le sein duquel il faisait l'effet d'un corps étranger.
En tout champ d'études, les constatations pures et simples excèdent prodigieusement les explications. Et par tout ce qui est simplement constaté, ce sont les données premières, accidentelles et bizarres, prémisses et sources d'où découle tout ce qui est expliqué. Il va ou il y a eu telles nébuleuses, tels globes célestes, de telle masse, de tel volume, à telle distance; il y a telles substances chimiques; il y a tels types de vibrations éthérées, appelés lumière, électricité, magnétisme; il y a tels types organiques principaux, et d'abord il y a des animaux, et il y a des plantes; il y a telles chaînes de montagnes, appelées les Alpes ou les Andes, etc. Quand ils nous apprennent ces faits capitaux d'où se déduit tout le reste, l'astronome, le chimiste, le physicien, le naturaliste, le géographe font-ils œuvre de savants proprement dits? Non, ils font un simple constat et ne diffèrent en rien du chroniqueur qui relate l'expédition d'Alexandre ou la découverte de l'imprimerie. S'il y a une différence, nous le verrons, elle est tout à l'avantage de l'historien. Que savons-nous donc au sens savant du mot? On répondra sans doute : les causes et les fins; et quand nous sommes parvenus à voir que deux faits différents sont produits l'un par l'autre ou collaborent à un même but, nous appelons cela les avoir expliqués. Pourtant, supposons un monde où rien ne se ressemble ni ne se répète, hypothèse étrange, mais intelligible à la rigueur; un monde tout d'imprévu et de nouveauté, où, sans nulle mémoire en quelque sorte, l'imagination créatrice se donne carrière, où les mouvements des astres soient sans
b LES LOIS DE L IMITATION
période, les agitations de l'éther sans rythme vibratoire, les générations successives sans caractères communs et sans type héréditaire. Rien n'empêche de supposer malgré cela que chaque apparition dans cette fantasmagorie soit produite et déterminée même par une autre, qu'elle travaille même à en amener une autre. Il pourrait y avoir des causes et des fins encore. Mais y aurait-il lieu à une science quelconque dans ce monde-là? Non; et pourquoi? Parce que, encore une fois, il n'y aurait ni similitudes ni répétitions.
C'est là l'essentiel. Connaître les causes, cela permet de prévoir parfois ; mais connaître les ressemblances, cela permet de nombrer et de mesurer toujours, et la science, avant tout, vit de nombre et de mesure. Du reste, essentiel ne signifie pas suffisant. Une fois son champ de similitudes et de répétitions propres trouvé, une science nouvelle doit les comparer entre elles et observer le lien de solidarité qui unit leurs variations concomitantes. Mais, à vrai dire, l'esprit ne comprend bien, n'admet à titre définitif le lien de cause à effet, qu'autant que l'effet ressemble à la cause, répète la cause, quand, par exemple, une ondulation sonore engendre une autre ondulation sonore, ou une cellule une autre cellule pareille. Rien de plus mystérieux, dira-t-on, que ces reproductions-là. C'est vrai ; mais, ce mystère accepté, rien de plus clair que de telles séries. Et chaque fois que produi7^e ne signifie point se reproduii^e^ tout devient ténèbres pour nous*.
Quand les choses semblables sont les parties d'un même tout ou jugées telles, comme les molécules d'un même volume d'hydrogène, ou les cellules ligneuses d'un même
(l) « La connaissance scientifique ne doit pas nécessairement partir des plus petites choses hypothétiques et inconnues. Elle trouve son commencement partout où la matière a formé des unités d'ordre semblable, qui peuvent se comparer entre elles et se mesurer les unes par les autres ; partout où ces unités se réunissent en unités composées d'ordre plus élevé, fournissant elles-mêmes la mesure de comparaison de ces dernières. » ÇV on '^■ni^Qli^ Discours au conrjres des natural. allem. en 1877.)
arbre, ou les soldats d'un même régiment, la similitude prend le nom de quantité et non simplement de groupe. Quand, autrement dit, les choses qui se répètent demeurent annexées les unes aux autres en se multipliant, comme les vibrations caloriques ou électriques, qui, en s'accumulant dans l'intérieur d'un corps, réchauffent ou l'électrisent de plus en plus, ou comme les formations de cellules similaires qui se multiplient dans le corps d'un enfant en train de grandir, ou comme les adhésions à une même religion par la conversion des infidèles, la répétition alors s'appelle accroissement et non simplement série. En tout ceci, je ne vois rien qui singularise l'objet de la science sociale.
Intérieures ou extérieures, d'ailleurs, quantités ou groupes, accroissements ou séries, les similitudes, les répétitions phénoménales sont les thèmes nécessaires des différences et des variations universelles, les canevas de ces broderies, les mesures de cette musique. Le monde fantasmagorique que je supposais tout à l'heure serait, au fond, le moins richement différencié des mondes possibles. Combien dans nos sociétés le travail, accumulation d'actions calquées les unes sur les autres, n'est-il pas plus rénovateur que les révolutions ! Et qu'y a-t-il de plus monotone que la vie émancipée du sauvage comparée à la vie assujettie de l'homme civilisé ? Sans l'hérédité, y aurait-il un progrès organique possible? Sans la périodicité des mouvements célestes, sans le rythme ondulatoire des mouvements terrestres, l'exubérante variété des âges géologiques et des créations vivantes aurait-elle éclaté ?
Les répétitions sont donc pour les variations. Si l'on admettait le contraire, la nécessité de la mort — problème jugé presque insoluble par M. Delbœuf dans son livre sur la matière brute et la matière vivante — ne se comprendrait pas; car, pourquoi la toupie vivante, une fois lancée, ne tournerait-elle pas éternellement? Mais, si les répétitions n'ont qu'une raison d'être, celle de montrer sous toutes ses
faces une originalité unique qui cherche à se faire jour, dans cette hypothèse la mort doit fatalement survenir avec l'épuisement des modulations exprimées. — Remarquons en passant, à ce propos, que le rapport de l'universel au particulier, aliment de toute la controverse philosophique du moyen âge surje nominalismeet le réalisme, est précisément celui de la répétition à la variation. Le nominalisme est la doctrine d'après laquelle les individus sont les seules réalités qui comptent; et par individus il faut entendre les êtres envisagés par leur côté différentiel. Le réalisme, à l'inverse, ne considère comme dignes d'attention et du nom de réalité, dans un individu donné, que les caractères par lesquels il ressemble à d'autres individus et tend à se reproduire dans d'autres individus semblables. L'intérêt de ce genre de spéculation apparaît quand on songe que le libéralisme individualiste en politique est une espèce particulière de nominalisme, et que le socialisme est une espèce particulière de réalisme.
Toute répétition, sociale, organique ou physique, n'importe, c'est-à-dire imitative, héréditaire ou vibratoire (pour nous attacher uniquement aux formes les plus frappantes et les plus typiques de la Répétition universelle), procède d'une innovation, comme toute lumière procède d'un foyer; et ainsi le normal, en tout ordre de connaissance, paraît dériver de l'accidentel. Car, autant la propagation d'une force attractive ou d'une vibration lumineuse à partir d'un astre, ou celle d'une race animale à partir d'un premier couple, ou celle d'une idée, d'un besoin, d'un rite religieux, dans toute une nation, à partir d'un savant, d'un inventeur, d'un missionnaire, sont à nos yeux des phénomènes naturels et régulièrement ordonnés, autant l'ordre en partie informulable dans lequel ont apparu ou se sont juxtaposés les foyers de tous ces rayonnements, par exemple, les diverses industries, religions, institutions sociales, les divers types organiques, les diverses substances chimiques ou masses
célestes, nous surprend toujours par son étrangeté. Toutes ces belles uniformités ou ces belles séries, — l'hydrogène identique à lui-même dans rinfîniè multitude de ses atomes dispersés parmi tous les astres du ciel, ou l'expansion de la lumière d'une étoile dans l'immensité de l'espace; le protoplasme identique à lui-même d'un bout à l'autre de l'échelle vivante, ou la suite invariable d'incalculables générations d'espèces marines depuis les temps géologiques ; les racines verbales des langues indo-européennes identiques dans presque toute l'humanité civilisée, ou la transmission remarquablement fidèle des mots, de la langue cophte des anciens Égyptiens à nous, etc.. — toutes ces foules innombrables de choses semblables et semblablement liées, dont nous admirons la coexistence ou la succession également harmonieuses, se rattachent à des accidents physiques, biologiques, sociaux dont le lien nous déroule.
Encore ici, l'analogie se poursuit entre les faits sociaux et les autres phénomènes de la nature. Si cependant les premiers, considérés à travers les historiens et même les sociologistes, nous font l'effet d'un chaos, tandis que les autres, envisagés à travers les physiciens, les chimistes, les physiologistes, laissent l'impression de mondes fort bien rangés, il n'y a pas à en être surpris. Ces derniers savants ne nous montrent l'objet de leur science que par le côté des similitudes et des répétitions qui lui sont propres, reléguant dans une ombre prudente le côté des hétérogénéités et des transformations (ou transsubstantiations) correspondantes. Les historiens et les sociologistes, à l'inverse, jettent un voile sur la face monotone et réglée des faits sociaux, sur les faits sociaux en tant qu'ils se ressemblent et se répètent, et ne présentent à nos yeux que leur aspect accidenté et intéressant, renouvelé et diversifié à l'infini. S'il s'agit des Gallo- Romains, l'historien même philosophe n'aura point l'idée, immédiatement après la conquête de César, de nous promener pas à pas dans toute la Gaule pour nous montrer
chaque mot latin, chaque rite romain, chaque commandement, chaque manœuvre militaire, à l'usage des légions romaines, chaque métier, chaque usage, chaque service, chaque loi, chaque idée spéciale enfin et chaque besoin spécial importés de Rome, en train de rayonner progressivement des Pyrénées au Rhin et de gagner successivement, après une lutte plus ou moins vive contre les anciennes idées et les anciens usages celtiques, toutes les bouches, tous les bras, tous les cœurs et tous les esprits gaulois, copistes enthousiastes de César et de Rome. Certainement, s'il nous fait faire une fois cette longue promenade, il ne nous la fera pas refaire autant de fois qu'il y a de mots ou de formes grammaticales dans la langue romaine, qu'il y a de formalités rituelles dans la religion romaine ou de manœuvres apprises aux légionnaires par leurs officiers instructeurs, qu'il y a de variétés de l'architecture romaine, temples, basiliques, théâtres, cirques, aqueducs, villas avec leur atrium, etc., qu'il y a de vers de Virgile ou d'Horace enseignés dans les écoles à des millions d'écoliers, qu'il y a de lois dans la législation romaine, qu'il y a de procédés industriels et artistiques transmis fidèlement et indéfiniment d'ouvrier à apprentis et de maître à élèves dans la civilisation romaine. Pourtant, ce n'est qu'à ce prix qu'on peut se rendre un compte exact de la dose énorme de régularité que les sociétés les plus agitées contiennent.
Puis, quand le christianisme aura apparu, le même historien se gardera bien, sans nul doute, de nous faire recommencer cette ennuyeuse pérégrination à propos de chaque rite chrétien qui se propage dans la Gaule païenne non sans résistance, à la manière d'une onde sonore dans un air déjà vibrant. — En revanche, il nous apprendra que, à telle date, Jules César a conquis la Gaule, et qu'à telle autre date tels saints sont venus prêcher la doctrine chrétienne dans cette contrée. Il nous énumérera peut-être aussi les divers éléments dont se composent la civilisation romaine ou la foi et la
morale chrétiennes, introduites dans le monde gaulois. Le problème alors se posera pour lui de comprendre, de présenter sous un jour rationnel, logique, scientifique, cette superposition bizarre du christianisme au romanisme, ou mieux de la christianisation graduelle à la romanisation graduelle ; et la difficulté ne sera pas moindre d'expliquer rationnellement, dans le romanisme et le christianisme pris à part, la juxtaposition étrange de lambeaux étrusques, grecs, orientaux et autres, fort hétérogènes eux-mêmes, qui constituent l'un, et des idées juives, égyptiennes, byzantines, fort peu cohérentes d'ailleurs, même dans chaque groupe distinct, qui constituent l'autre. C'est cependant cette tâche ardue que le philosophe de l'histoire se proposera ; il ne croira pas pouvoir l'éluder s'il veut faire œuvre de savant, et il se fatiguera le cerveau à faire de l'ordre avec ce désordre, à chercher la loi de ces hasards et la raison de ces rencontres. Il vaudrait mieux chercher comment et pourquoi il sort parfois de ces rencontres des harmonies, et en quoi celles-ci consistent. Nous l'essaierons plus loin.
En somme c'est comme si un botaniste se croyait tenu à négliger tout ce qui concerne la génération des végétaux d'une même espèce ou d'une même variété, et aussi bien leur croissance et leur nutrition, sorte de génération cellulaire ou de régénération des tissus ; ou bien c'est comme si un physicien dédaignait l'étude des ondulations sonores, lumineuses, calorifiques, et de leur mode de propagation à travers les différents milieux, eux-mêmes ondulatoires. Se fîgure-t-on l'un persuadé que l'objet propre et exclusif de sa science est l'enchaînement des types spécifiques dissemblables, depuis la première algue jusqu'à la dernière orchidée, et la justification profonde de cet enchaînement; et l'autre convaincu que ses études ont pour but unique de rechercher pour quelle raison il y a précisément les sept modes d'ondulation lumineuse que nous connaissons, ainsi que l'électricité et le magnétisme, et non d'autres espèces
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de vibration éthérée? Questions intéressantes assurément et que le philosophe peut agiter, mais non le savant, car leur solution ne paraît point susceptible de comporter jamais le haut degré de probabilité exigé par ce dernier. Il est clair que la première condition pour être anatomiste ou physiologiste, c'est l'étude des tissus, agrégats de cellules, de fibres, de vaisseaux semblables, ou l'étude des fonctions, accumulations de petites contractions, de petites innervations, de petites oxydations ou désoxydations semblables, enfin et avant tout la foi à l'hérédité, cette grande ouvrière de la vie. Et il n'est pas moins clair que, pour être chimiste ou physicien, avant tout il faut examiner beaucoup de volumes gazeux, liquides, solides, faits de corpuscules tout pareils, ou de soidisant forces physiques qui sont des masses prodigieuses de petites vibrations similaires accumulées. Tout se ramène, en effet, ou est en voie d'être ramené, dans le monde physique, à l'ondulation ; tout y revêt de plus en plus un caractère essentiellement ondulatoire, de même que dans le monde vivant la faculté génératrice, la propriété de transmettre héréditairement les moindres particularités (nées, le plus souvent, on ne sait comment) est de plus en plus jugée inhérente à la moindre cellule.
Aussi bien, on reconnaîtra peut-être,. en lisant ce travail, que l'être social, en tant que social, est imitateur par essence, et que l'imitation joue dans les sociétés un rôle analogue à celui de l'hérédité dans les organismes ou de l'ondulation dans les corps bruts. S'il en est ainsi, on devra admettre, par suite, qu'une invention humaine, par laquelle un nouveau genre d'imitation est inauguré, une nouvelle série ouverte, par exemple, l'invention de la poudre à canon*.
(l) Quand je dis Tinvention de la poudre à canon, ou du télégraphe, ou des chemins de fer, etc., il est bien entendu que je veux dire le groupe des inventions accumulées (discernables pourtant et nombrables) qui ont été nécessaires pour produire la poudi-e à canon, le télégraphe, les chemins de fer.
OU des moulins à vent, ou du télégraphe Morse, est à la science sociale ce que la formation d'une nouvelle espèce végétale ou minérale (ou bien, dans l'hypothèse de l'évolution lente, chacune des modifications lentes qui l'ont amenée) est à la biologie, et ce que serait à la physique l'apparition d'un nouveau mode de mouvement venant prendre rang à côté de l'électricité, de la lumière, etc., ou ce qu'est à la chimie la formation d'un nouveau corps. A l'historien philosophe qui s'évertue à trouver une loi des inventions scientifiques, industrielles, artistiques, politiques, successivement apparues et bizarrement groupées, il faudrait donc comparer, pour faire une juste comparaison, non pas le physiologiste ou le physicien tel que nous le connaissons, Claude Bernard ou Tyndall notamment , mais un philosophe de la nature tel que Schclling l'a été, tel que Hœckel paraît l'être dans ses heures d'ivresse imaginative.
On s'apercevait alors que l'incohérence indigeste des faits de l'histoire, tous résolubles en courants d'exemples différents dont ils sont la rencontre, elle-même destinée à être copiée plus ou moins exactement, ne prouve rien contre la régularité fondamentale du monde social et contre la possibilité d'une science sociale; qu'à vrai dire cette science existe, à l'état épars, dans la petite expérience de chacun de nous, et qu'il suffit d'en rajuster les fragments. Au surplus, le recueil des faits historiques sera loin de paraître plus incohérent, à coup sûr, que la collection des types vivants et des substances chimiques ; et, pourquoi exigerait-on du philosophe de l'histoire le bel ordre symétrique et rationnel qu'on ne songe pas à demander au philosophe de la nature ? Mais il y a ici une différence toute à l'honneur du premier. C'est à peine si les naturalistes ont entrevu récemment avec quelque clarté que les espèces vivantes procèdent les unes des autres ; les historiens n'ont pas attendu si longtemps pour savoir que les faits de l'histoire s'enchaînent. Quant aux chimistes et aux physiciens, n'en parlons pas. Ils n'osent
encore prévoir l'époque où il leur sera permis de dresser à leur tour l'arbre généalogique des substances simples et où l'un des leurs publiera sur Y Origine des atomes un livre destiné à autant de succès que Y Origine des espèces de Darwin. Il est vrai que M. Lecoq de Boisbaudran et M. Mendeleef ont cru entrevoir une série naturelle des corps simples et que les spéculations toutes philosophiques du premier à ce sujet ne sont pas étrangères à la découverte du Gallium. Mais, si l'on y regarde de près, peut-être ne trouvera-t-on pas à ces essais remarquables et aussi bien aux divers systèmes de nos évolutionnistes sur la ramification généalogique des types vivants, plus de précision et de certitude qu'on n'en voit briller dans les idées d'Herbert Spencer et même de Vico sur les évolutions sociales soi-disant périodiques et fatales. L'origine des atomes est bien plus mystérieuse que celle des espèces, laquelle l'est bien plus que celle des diverses civilisations. Nous pouvons comparer les espèces vivantes, actuelles, aux espèces qui les ont précédées et dont nous retrouvons les débris dans les couches du sol ; mais il ne nous reste pas la moindre trace des substances chimiques qui ont dû précéder, dans la préhistoire astronomique pour ainsi dire, dans d'insondables et d'inimaginables passés, les substances chimiques actuellement existantes sur la terre ou dans les étoiles. Par suite, la chimie, pour laquelle le problème des origines ne peut même pas se poser, est moins avancée, en ce sens essentiel, que la biologie ; et, par la même raison, la biologie l'est moins, au fond, que la sociologie.
De ce qui précède, il ressort qu'autre chose est la science, autre chose la philosophie sociale ; que la science sociale doit porter exclusivement, comme toute autre, sur des faits similaires multiples, soigneusement cachés par les historiens, et que les faits nouveaux et dissemblables, les faits historiques proprement dits, sont le domaine réservé à la philosophie sociale ; qu'à ce point de vue la science sociale
pourrait bien être aussi avancée que les autres sciences, et que la philosophie sociale l'est beaucoup plus que toutes les autres philosophies.
Dans le présent volume, c'est de la science sociale seulement que nous nous occupons ; aussi n'y sera-t-il question que de l'imitation et de ses lois. Ailleurs et plus tard, nous aurons à étudier les lois ou les pseudo-lois de l'invention, ce qui est une question tout autre, quoique non entièrement séparable de la première ^
Ces longs préliminaires terminés, je dois dégager une thèse importante qui s'y montre enveloppée et obscure. Il n'y a de science, ai-je dit, que des quantités et des accroissements, ou, en termes plus généraux, des similitudes et des répétitions phénoménales.
Mais, à dire vrai, cette distinction est superflue et superficielle. Chaque progrès du savoir, en effet, tend à nous fortifier dans la conviction que toutes les similitudes sont dues à des répétitions. Il y aurait, je crois, à développer cette proposition dans les trois suivantes :
1° Toutes les similitudes qui s'observent dans le monde chimique, physique, astronomique (atomes d'un même corps, ondes d'un même rayon lumineux, couches concentriques d'attraction dont chaque globe céleste est le foyer, etc.) ont pour unique explication et cause possible des mouvements périodiques et principalement vibratoires.
2** Toutes les similitudes, d'origine vivante, du monde vivant, résultent de la transmission héréditaire, de la génération soit intra, soit extra-organique. C'est par la parenté
(1) Depuis que ces lignes sont écrites, nous avons esquissé une théorie de l'Invention dans notre Logique sociale (F. Alcan 189o).
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des cellules et par la parenté des espèces qu'on explique aujourd'hui les analogies ou homologies de toutes sortes relevées par l'anatomie comparée entre les espèces et par l'histologie entre les éléments corporels.
3° Toutes les similitudes d'origine sociale^ qui se remarquent dans le monde social, sont le fruit direct ou indirect de l'imitation sous toutes ses formes, imitation-coutume ou imitation-mode, imitation-sympathie ou imitation-obéissance, imitation-instruction ou imitation-éducation, imitation naïve ou imitation réfléchie, etc. De là l'excellence de la méthode contemporaine qui explique les doctrines ou les institutions par leur histoire. Cette tendance ne peut que se généraliser. On dit que les grands génies, les grands inventeurs se rencontrent ; mais, d'abord, ces coïncidences sont fort rares. Puis, quand elles sont avérées, elles ont toujours leur source dans un fonds d'instruction commune où ont puisé indépendamment l'un de l'autre les deux auteurs de la même invention; et ce fonds consiste en un amas de traditions du passé, d'expériences brutes ou plus ou moins organisées, et transmises imitativement parle grand véhicule de toutes les imitations, le langage.
C'est, remarquons-le, en se fondant implicitement sur notre troisième proposition, que les philologues de notre siècle, par la comparaison analogique du sanscrit avec le latin, le grec, l'allemand, le russe et les autres langues de la même famille, ont été conduits à admettre que c'est bien là en effet une famille, et qu'elle a pour premier ancêtre une même langue traditionnellement transmise, à des modifications près, dont chacune a été une véritable invention linguistique anonyme, elle-même perpétuée par imitation. Mais nous reviendrons sur cette troisième thèse pour la développer et la rectifier, dans le chapitre suivant.
Il n'y a qu'une seule grande catégorie des similitudes universelles qui ne paraisse pas de prime abord avoir pu être produite par une répétition quelconque : c'est la similitude
des parties jugées juxtaposées et immobiles de l'espace immense, conditions de tout mouvement soit vibratoire, soit générateur, soit propagateur et conquérant. Mais ne nous arrêtons pas à cette exception apparente, qu'il nous suffit d'indiquer. Sa discussion nous entraînerait trop loin.
Laissant donc de côté cette anomalie, peut-être illusoire, tenons pour vraie notre proposition générale, et signalons une conséquence qui en découle directement. Si quantité signifie similitude, si toute similitude provient d'une répétition, et si toute répétition est une vibration (ou tout autre mouvement périodique), une génération ou une imitation, il s'ensuit que, dans l'hypothèse où nul mouvement ne serait ni n'aurait été vibratoire, nulle fonction héréditaire, nulle action ou idée apprise et copiée, il n'y aurait point de quantité dans V univers^ et les mathématiques y seraient sans emploi possible, sans application concevable. Il s'ensuit aussi que, dans l'hypothèse inverse, si notre univers physique, vivant, social, déployait plus largement encore ses activités vibratoires, génitales, propagatrices, le champ du calcul y serait encore plus étendu et profond. Cela est visible dans nos sociétés européennes, où les progrès extraordinaires de la mode sous toutes les formes, de la mode appliquée aux vêtements, aux aliments, aux logements, aux besoins, aux idées, aux institutions, aux arts, sont en train de faire de l'Europe l'édition d'un même type d'homme tiré à plusieurs centaines de millions d'exemplaires. Ne voit-on pas, dès ses débuts, ce prodigieux nivellement rendre possible la naissance et le développement de la statistique et de ce qu'on a si bien nommé \di physique sociale ^V économie politique? Sans la mode et la coutume, il n'y aurait point de quantité sociale, notamment point de valeur, point de monnaie, et partant point de science des richesses ni des finances. (Gomment donc est-il possible que les économistes aient songé à donner des théories de la valeur où l'idée d'imitation n'intervient jamais?) Mais cette application du nombre et de la mesure aux socié-
TARDE. — Imitation. 2
tés, qu'on essaye à présent, ne saurait être encore que timide et partielle ; l'avenir nous réserve à ce sujet bien des surprises !
Ce serait ici le lieu de développer les analogies frappantes, les différences non moins instructives et les relations mutuelles, que présentent les trois principales formes de la répétition universelle. Nous aurions bien aussi à chercher la raison de ces rythmes grandioses échelonnés et entrelacés, à nous demander si la matière de ces formes leur ressemble ou non, si le dessous actif et substantiel de ces phénomènes bien ordonnés participe à leur sage uniformité, ou s'il ne contrasterait pas avec eux peut-être par son hétérogénéité essentielle, tel qu'un peuple où rien n'apparaît, à sa surface administrative et militaire, des originalités tumultueuses qui le constituent et qui font aller cette machine.
Ce double sujet serait trop vaste. Toutefois, sur le premier point, il est des analogies manifestes que nous devons signaler. Et d'abord, ces répétitions sont en même temps des multiplications, des contagions qui se répandent. Une pierre tombe dans l'eau, et la première onde produite se répète en s'élargissant jusqu'aux limites du bassin; j'allume une allumette, et la première ondulation que j'imprime à l'éther se propage en un instant dans un vaste espace. Il suffît d'un couple de termites ou de phylloxéras transporté sur un continent pour le ravager en quelques années ; VErigeron du Canada, mauvaise herbe assez nouvellement importée en Europe, y foisonne déjà partout dans les champs incultes. On connaît les lois de Malthus et de Darwin sur la tendance des individus d'une espèce à progresser géométriquement : véritables lois du rayonnement générateur des individus vivants. De même, un dialecte local, à l'usage de quelques familles, devientpeu à peu, par imitation, un idiome
national. Au début des sociétés, l'art de tailler le silex, de domestiquer le chien, de fabriquer un arc, plus tard de faire lever le pain, de travailler le bronze, d'extraire le fer, etc., a dû se répandre contagieusement, chaque flèche, chaque morceau de pain, chaque fibule de bronze, chaque silex taillé étant à la fois copie et modèle. Ainsi s'opère de nos jours la diffusion rayonnante des bonnes recettes de tout genre, à cette différence près que la densité croissante de la population et les progrès accomplis accélèrent prodigieusement cette extension, comme la rapidité du son est en raison de la densité du milieu. Chaque chose sociale, c'est-à-dire chaque invention ou chaque découverte, tend à s'étendre dans son milieu social, milieu qui lui-même, ajouterai-je, tend à s'étendre, puisqu'il se compose essentiellement de choses pareilles, toutes ambitieuses à Tinfîni.
Mais cette tendance, ici comme dans la nature extérieure, avorte le plus souvent par suite de la concurrence des tendances rivales, ce qui importe peu en théorie. En outre, elle est métaphorique; pas plus à l'onde et à l'espèce qu'à l'idée, on ne saurait attribuer un désir propre, et il faut entendre par là que les forces éparses, individuelles, inhérentes aux innombrables êtres dont se compose le milieu où ces formes se propagent, se sont donné une direction commune. Ainsi entendue, cette tendance suppose que le milieu en question est homogène, condition que le milieu éthéré ou aérien de Tonde paraît réaliser dans une bonne mesure, le milieu géographique et chimique de l'espèce beaucoup moins, et le milieu social de l'idée à un degré infiniment plus faible encore. Mais on a tort, je crois, d'exprimer cette différence en disant que le milieu social est plus complexe que les autres. C'est au contraire peut-être parce qu'il est numériquement bien plus simple, qu'il est plus éloigné de présenter l'homogénéité requise, car une homogénéité superficiellement réelle suffit. Aussi, à mesure que les agglomérations humaines s'étendent, la diffusion des idées, suivant une pro-
gression géométrique régulière, est-elle plus marquée. Poussons à bout cette augmentation numérique, supposons que la sphère sociale où une idée peut se répandre soit composée non seulement d'un groupe assez nombreux pour faire éclore les principales variétés morales de l'espèce humaine, mais encore de collections complètes de ce genre répétées uniformément des milliers de fois, en sorte que l'uniformité de ces répétitions rende le tout homogène à la surface, malgré la complexité interne de chacune de ses parties. N'avons-nous pas quelques raisons de penser que c'est là le genre d'homogénéité propre à tout ce que la nature extérieure nous présente de réalités simples et uniformes d'aspect? Dans cette hypothèse, il est clair que le succès plus ou moins grand, la vitesse de propagation plus ou moins grande d'une idée, le jour de son apparition, donnerait la raison mathématique en quelque sorte de sa progression ultérieure. Dès maintenant, les producteurs d'articles répondant à des besoins de première nécessité, et par suite destinés à une consommation universelle, peuvent prédire, d'après la demande d'une année à tel prix, quelle sera la demande de l'année suivante au même prix, si du moins nulle entrave prohibitionniste ou autre n'intervient, ou si nul article similaire et plus perfectionné n'est découvert.
On dit : sans faculté de prévision, point de science. Rectifions : oui, sans faculté de prévision conditionnelle. A la vue d'une fleur, le botaniste peut dire d'avance quelle sera la forme, la couleur du fruit qu'elle produira, à moins que la sécheresse ne la tue ou qu'une variété individuelle nouvelle et inattendue (sorte d'invention biologique secondaire) n'apparaisse. Le physicien peut annoncer que ce coup de fusil parti à l'instant même sera entendu dans tel nombre de secondes, à telle distance, pourvu que rien n'intercepte le son sur ce trajet ou que, dans cet intervalle de temps, un bruit plus fort, un coup de canon par exemple, ne se fasse pas entendre. Eh bien, c'est précisément au même titre que
le sociologiste mérite le nom de savant à proprement parler; étant donné qu'il y a aujourd'hui tels foyers de rayonnements imitatifs et qu'ils tendent à cheminer séparément ou concurremment avec telles vitesses approximatives, il est en mesure de prédire quel sera l'état social dans dix, dans vingt ans, à la condition que quelque réforme ou révolution politique ne viendra point entraver cette expansion et qu'il ne surgira point de foyers rivaux.
Sans doute l'événement conditionnel est ici très probable, plus probable peut-être que là. Mais ce n'est qu'une différence de degré. Remarquons d'ailleurs que, dans une certaine mesure (ce qui est l'affaire de la philosophie et non de la science de l'histoire), les découvertes, les initiatives déjà faites et propagées avec succès, déterminent vaguement le sens dans lequel auront lieu les découvertes et les initiatives réussies de l'avenir. Puis, les forces sociales qui agissent avec une importance réelle à une époque donnée se composent non des rayonnements imitatifs nécessairement faibles encore, émanés d'inventions récentes, mais bien des rayonnements imitatifs émanés d'inventions antiques, à la fois beaucoup plus étendus et plus intenses parce qu'ils ont eu le temps voulu pour se déployer et s'établir en habitudes, en mœurs, en « instincts de races » soi-disant physiologiques ^ Donc l'ignorance où nous sommes des découvertes inattendues qui s'accompliront dans dix, vingt, cinquante ans, des chefs-d'œuvre rénovateurs de l'art qui y apparaîtront, des batailles et des coups d'Etat ou de force qui y feront leur bruit, ne nous empêcherait pas de prédire presque à coup sûr, dans l'hypothèse où je me suis placé plus haut, suivant quelle direction et à quelle profondeur coulera le
(l) On voudra bien ne pas me prêter l'idée absurde de nier en tout ceci l'influence de la race sur les faits sociaux. Mais je crois que, par nombre de ses traits acquis, la race est fille et non mère de ces faits, et c'est par cet aspect oublie seulement qu'elle me paraît rentrer dans le domaine propre du sociologiste.
fleuve d'aspirations et d'idées que les ingénieurs politiciens, les grands généraux, les grands poètes, les grands musiciens auront à descendre ou à remonter, à canaliser ou à combattre.
Comme exemples à l'appui de la progression géométrique des imitations, je pourrais invoquer les statistiques relatives à la consommation du café, du tabac, etc., depuis leur première importation jusqu'à l'époque où le marché a commencé à en être inondé, ou bien au nombre des locomotives construites depuis la première, etc. ^ Je citerai une découverte moins favorable en apparence à ma thèse, la découverte de l'Amérique. Elle a été imitée en ce sens que le premier voyage d'Europe en Amérique, imaginé et exécuté par Colomb, a été refait un nombre toujours croissant de fois par d'autres navires avec des variantes dont chacune a été une petite découverte, greff"ée sur celle du grand Génois, et a eu à son tour des imitateurs.
Je profite de cet exemple pour ouvrir une parenthèse. L'Amérique aurait pu être abordée deux siècles plus tôt ou deux siècles plus tard par un navigateur d'imagination. Deux siècles plus tôt, en 1292, sous Philippe le Bel, pendant les démêlés de ce monarque avec Rome et sa tentative hardie de laïcisation et de centralisation administrative, un tel débouché d'un monde nouveau offert à son ambition n'eût point manqué de la surexciter et de précipiter l'avènement du monde moderne. Deux siècles plus tard, en 1692, elle
(1) On m'objectera que les progressions croissantes ou décroissantes révélées par les statistiques continuées un certain nombre d'années ne sont jamais régulières et sont fréquemment coupées d'arrêts ou de mouvements inverses. Sans entrer dans ce détail, je dois dire qu'à mon sens ces arrêts ou ces reculs sont toujours l'indice de l'intervention de quelque nouvelle invention qui devient contagieuse à son tour. J'explique de même les progressions décroissantes, d'où il faudrait se garder d'induire qu'au bout d'un temps, après avoir été imitée de plus en plus, une chose sociale tend à être désimitée. Non, sa tendance à envahir le monde reste toujours la même ; et, si elle est non pas désimitée, mais bien de moins en moins imitée, la faute en est à ses rivales.
aurait profité à la France de Henri IV, plus qu'à l'Espagne assurément, qui, n'ayant pas eu cette riche proie à dévorer depuis deux cents ans, eût été moins riche et moins prospère alors. Qui sait si, dans la première hypothèse, la guerre de Cent Ans n'eût pas été évitée, et, dans la seconde, l'empire de Charles-Quint? Dans tous les cas, le besoin d'avoir des colonies^ besoin créé et satisfait en même temps par la découverte de Christophe Colomb, et qui a joué un rôle si capital dans la vie politique de l'Europe depuis le xv^ siècle, eût pris naissance au xvii*^ siècle seulement, et, à l'heure qu'il est, l'Amérique du Sud serait française, l'Amérique du Nord ne compterait pas encore politiquement. Quelle différence pour nous! Et il s'en est fallu de l'épaisseur d'un cheveu que Christophe Colomb échouât dans son entreprise! — Mais trêve à ces spéculations sur \q^ passés contingents, non moins importants d'ailleurs à mes yeux et non moins fondés que les futurs contingents.
Autre exemple, et le plus éclatant de tous. L'empire romain est tombé ; mais, on l'a très bien dit, la conquête romaine vit toujours et se prolonge. Par Gharlemagne, elle s'est étendue aux Germains qui, en se christianisant, se sont romanisés; par Guillaume le Conquérant, aux Anglo-Saxons ; par Colomb, à l'Amérique; par les Russes et les Anglais, à l'Asie, à l'Australie, bientôt à l'Océanie tout entière. Le Japon déjà veut être envahi à son tour ; seule, la Chine paraît devoir offrir une sérieuse résistance. Mais admettons qu'elle aussi s'assimile un jour. On pourra dire alors qu'Athènes et Rome, y compris Jérusalem, c'est-à-dire le type de civilisation formé par le faisceau de leurs initiatives et de leurs idées de génie, coordonnées et combinées, ont conquis tout le monde. Toutes les races, toutes les nationalités auront concouru à cette contagion imitative illimitée de la civilisation gréco-romaine. Il n'en eût pas été de même certainement, si Darius ou Xerxès eussent vaincu et réduit la Grèce en province persane, ou si l'islamisme eût triomphé de Charles Martel et envahi l'Europe, ou
si la Chine, depuis trois mille ans, eût été aussi guerrière qu'industrieuse et tourné vers les armes aussi bien que vers les arts de la paix son esprit d'invention, ou si, au moment de la découverte de l'Amérique, les Européens n'eussent pas encore inventé la poudre et l'imprimerie et se fussent trouvés dans un état d'infériorité militaire à l'égard des Aztèques et desincas. Mais le hasard a voulu que de tous les types de civilisation, de toutes les gerbes liées d'inventions rayonnantes qui avaient spontanément jailli en divers points du globe, le type auquel nous appartenons l'ait emporté. S'il n'eût pas prévalu, toutefois, un autre eût fini par triompher, car ce qui était certain et inévitable, c'était qu'à la longue l'un quelconque d'entre eux devînt universel, puisque tous prétendaient à V universalité^ c'est-à-dire puisque tous tendaient à se propager imitativement suivant une progression géométrique, comme toute onde lumineuse ou sonore, comme toute espèce animale ou végétale.
Indiquons maintenant un nouvel ordre d'analogies. Les imitations (mots d'une langue, mythes d'une religion, secrets d'un art militaire, formes littéraires, etc.) se modifient en passant d'une race ou d'une nation à une autre, des Hindous aux Germains par exemple ou des Latins aux Gaulois, commes les ondes physiques ou les types vivants en passant d'un milieu à un autre. Dans certains cas, les modifications constatées de la sorte ont été assez nombreuses pour permettre de remarquer le sens général et uniforme suivant lequel elles s'opèrent. C'est le cas des langues notamment : aussi peut-on dire des lois de Grimm et mieux encore de Raynouard en philologie que ce sont des lois de réfraction linguistique.
Elles nous apprennent, celles-ci, qu'en passant du milieu
romain dans le milieu espagnol ou gaulois, les mots latins divers ont été transformés d'une manière identique et caractéristique, chaque lettre devenant une autre lettre déterminée; celles-là, que telle consonne de l'allemand ou de l'anglais équivaut à telle autre consonne du sanscrit ou du grec, ce qui signifie au fond qu'en passant du milieu aryen primitif dans le milieu germain, hellène ou hindou, la langue-mère a permuté ses consonnes dans le sens indiqué, ici substituant l'aspirée à la forte, ailleurs la forte à l'aspirée, etc.
Si les religions étaient aussi nombreuses que les langues (qui elles-mêmes ne le sont pas trop pour donner une base de comparaison suffisante à des remarques générales formulables en lois), et surtoutsi, dans chaque religion, lesidées religieuses étaient aussi nombreuses que le sont les mots dans chaque langue, il pourrait y avoir en mythologie comparée des lois de réfraction mythologique, analogues aux précédentes. Or, nous pouvons bien suivre un mythe donné, celui de Cérès ou d'Apollon, à travers les modifications que lui a imprimées le génie des peuples divers qui l'ont adopté. Mais il y a si peu de mythes à comparer de la sorte qu'on ne saurait voir dans les plis qu'ils ont séparément reçus d'un même peuple des traits communs saisissables et autre chose qu'un air de famille. Malgré tout, n'y a-t-il point, dans l'étude des formes que les mêmes idées religieuses ont revêtues en passant du védisme au brahmanisme ou à Zoroastre, du mosaïsme au Christ ou à Mahomet, ou en circulant à travers les sectes chrétiennes dissidentes et les diverses Églises grecque, romaine, anglicane, gallicane, bien des observations à faire? Ou plutôt, toutce qu'il est possible de remarquer a été dit en pareille matière, et il n'y a qu'à trier.
Les critiques d'art n'ont pas manqué non plus de pressentir confusément ce qu'on pourrait appeler les lois de la réfraction artistique propre à chaque peuple, à chacun de ses moments, à chaque région artistique déterminée, hollandaise, italienne, française, en peinture, en musique, en
architecture, en poésie. Je n'insiste pas. Toutefois, est-ce une pure métaphore et une puérilité de dire que Théocrite s'est réfracté dans Virgile, Ménandre dans Térence, Platon dans Gicéron, Euripide dans Racine ?
Autre analogie. Il y a des interférences d'imitations, de choses sociales, aussi bien que des interférences d'ondes et de types vivants. Quand deux ondes, deux choses physiques à peu près semblables, après s'être propagées séparément à partir de deux foyers distincts, viennent à se rencontrer dans un même être physique, dans une même particule de matière, leurs impulsions se fortifient ou se neutralisent, suivant qu'elles ont lieu dans le même sens ou en deux sens précisément contraires sur la même ligne droite. Dans le premier cas, une onde nouvelle, complexe et plus forte surgit, qui tend elle-même à se propager. Dans le second cas, il y a lutte et destruction partielle jusqu'à ce que l'une des deux rivales l'emporte sur l'autre. De même, quand, après s'être reproduits séparément de génération en génération, deux types spécifiques assez voisins, deux choses vitales, viennent à se rencontrer, non pas simplement en un même lieu (des animaux différents qui se battent ou se mangent), ce qui serait une rencontre durement physique, mais en outre, en un même être vital, en une même cellule ovulaire fécondée par un accouplement hybride, seul genre de rencontre et d'interférence vraiment vital, on sait ce qui arrive alors. Ou bien le produit, d'une vitalité supérieure a celle de ses parents, et en même temps plus fécond et plus prolifique, transmet à une postérité toujours plus nombreuse ses caractères distinctifs, véritable découverte de la vie; ou bien, plus chétif, il donne le jour à quelques descendants abâtardis où les caractères incompatibles des progéniteurs, violemment rapprochés, ne tardent pas à opérer leur divorce par le triomphe définitif de l'un et l'expulsion de l'autre. — De même encore, quand deux croyances et deux désirs ou un désir et une croyance, quand deux choses sociales en
LA RÉPÉTITION UNIVERSELLE 2l
un mot (car il n'y a que cela en dernière analyse dans les faits sociaux, sous les noms divers de dogmes, de sentiments, de lois, de besoins, de coutumes, de mœurs, etc.) ont fait un certain temps et séparément leur chemin dans le monde par la vertu de l'éducation ou de l'exemple, c'est-à-dire de l'imitation, elles finissent souvent par se rencontrer. Il faut, pour que leur rencontre et leur interférence vraiment psychologique et sociale ait lieu, non seulement qu'elles coexistent dans un même cerveau et fassent à la fois partie d'un môme état d'esprit ou de cœur, mais en outre que l'une se présente, soit comme un moyen ou comme un obstacle à l'égard de l'autre, soit comme un principe dont l'autre est la conséquence ou une affirmation dont l'autre est la négation. Quant à celles qui ne paraissent ni s'aider, ni se nuire, ni se confirmer, ni se contredire, elles ne sauraient interférer, pas plus que deux ondes hétérogènes ou deux types vivants trop éloignés pour pouvoir s'accoupler. Si elles paraissent s'aider ou se confirmer, elles se combinent par le fait seul de cette apparence, de cette perception, en une découverte nouvelle, pratique ou théorique, destinée à se répandre à son tour comme ses composantes en une contagion imitative. Il y a eu, dans ce cas, augmentation de force de désir ou de force de foi, comme, dans les cas correspondants d'interférences physiques ou biologiques heureuses, il y a eu augmentation de force motrice et de vitalité. Si, au contraire, les choses sociales interférentes, thèses ou desseins, dogmes ou intérêts, convictions ou passions, se nuisent ou se contredisent dans une âme ou dans les âmes de tout un peuple, il y a stagnation morale de cette âme, de ce peuple, dans l'indécision et le doute, jusqu'à ce que, par un efTort brusque ou lent, cette âme ou ce peuple se déchire en deux et sacrifie sa croyance ou sa passion la moins chère. Ainsi fait la vie son option entre deux types mal accouplés. Un cas légèrement distinct du précédent et particulièrement important est celui où les deux croyances, les deux désirs et aussi bien la croyance et
le désir qui interfèrent d'une manière favorable ou fâcheuse dans l'esprit d'un individu, appartiennent non à cet homme seulement, mais en partie à lui, en partie à quelqu'un de ses semblables. L'interférence consiste alors en ce que l'individu dont il s'agit perçoit la confirmation ou le démenti donnés par l'idée d'autrui, l'avantage ou le préjudice causés par la volonté d'autrui à son idée et à sa volonté propres. De là une sympathie et un contrat, ou bien une antipathie et une guerre *.
Mais tout ceci a besoin, je le sens, d'éclaircissements. Distinguons trois hypothèses: interférence heureuse de deux croyances, de deux désirs, d'une croyance et d'un désir; et subdivisons chacune de ces divisions suivant que les choses interférentes appartiennent ou non au même individu. Puis nous dirons un mot des interférences fâcheuses.
l'' Quand une conjecture que je regardais comme assez
* (1) La similitude que j'ai établie entre riiércdité et rimitation se vérifie jusque dans le rapport de chacune de ces deux formes de la Répétition universelle avec la forme de Création, d'Invention, qui lui est spéciale. Aussi longtemps qu'une sociôtô -est jeune, ascendante, débordante de vie, nous y voyons les inventions, les projets nouveaux, les initiatives réussies, s'y succéder avec rapidité et accélérer les transformations sociales ; puis, quand la sève inventive s'épuise, l'imitation pourtant poursuit son cours, comme dans l'Inde, comme en Chine, comme dans les derniers siècles de l'Empire romain. Or, dans le monde vivant, il en est de même. Et, par exemple, dans les Enchahiements du monde animal (période secondaire) M. Gaudry dit incidemment à propos des crindides (échinodermes) : « Ils ont perdu cette merveilleuse diversité de formes qui a été un des luxes des temps primaires ; n'ayant plus la force de se transformer beaucoup, ils ont encore f/ardé celle de reproduire des individus semblables à eux. » Mais il n'en est pas toujours ainsi. Certaines familles, certains genres d'animaux disparaissent dans les temps géologiques après leur période de plus grand éclat. Telle a été l'ammonite, ce merveilleux fossile qui, aux temps secondaires, s'épanouit dans lexubérante diversité de ses mutations, puis s'anéantit à jamais. Telles sont aussi bien ces brillantes et brèves civilisations qui se sont allumées un jour et brusquement se sont éteintes comme des étoiles éphémères dans le ciel de l'histoire ; la Perse de Cyrus, certaines républiques grecques, le Midi de la France au moment de la guerre des Albigeois, les républiques italiennes, etc. Quand ces civilisations ont été lasses de produire, il ne leur est plus resté même la force de se reproduire. Il est vrai que, le plus souvent, elles en ont été empêchées par leur destruction violente.
probable \ieni h coexister en moi, dans le même état d'esprit, avec la lecture ou la réminiscence d'un fait que je tiens pour presque certain^ si je m'aperçois tout à coup que ce fait confirme cette conjecture, qu'il en découle (c'est-à-dire que la proposition particulière exprimant ce fait est incluse dans la proposition générale exprimant cette hypothèse), aussitôt cette hypothèse devient beaucoup plus probable à mes yeux, et en même temps ce fait me paraît tout à fait certain. En sorte qu'il y a eu gain de foi sur toute la ligne. Et le résultat est une découverte. Car c'en est une que la perception de cette inclusion logique. Newton n'a pas découvert autre chose quand, après avoir conjecturé la loi de l'attraction, il l'a confrontée avec le calcul de la distance de la lune à la terre et a perçu la confirmation de cette hypothèse par ce fait. Supposez que tout un peuple, tout un siècle, à la suite d'un de ses docteurs, de saint Thomas d'Aquin, par exemple, ou d'Arnaud, ou de Bossuet, constate ou croie constater un accord pareil entre ses dogmes et l'état momentané de ses sciences, et vous voyez s'épancher ce fleuve débordant de foi qui féconde le xiii^ siècle raisonneur, inventif et guerrier, et aussi bien le xvii' siècle janséniste et gallican. Cette harmonie-là, elle aussi, n'est qu'une découverte dont la Somme, le catéchisme de PorL-Royal et du clergé de France, et à divers degrés tous les systèmes philosophiques du même temps, depuis Descartes lui-même jusqu'à Leibnitz, sont l'expression diverse. Modifions un peu notre hypothèse générale maintenant. J'incline à admettre un principe qu'un de mes amis, avec qui je cause, n'admet nullement. Mais j'apprends par lui des faits qu'il tient pour vrais et dont la preuve, à mon sens, n'est point faite. Puis il me paraît, ou plutôt il m''aj)paraît que ces faits, s'ils étaient prouvés, confirmeraient pleinement mon principe. Dès lors, j'incline aussi à les accepter; mais il n'y a gain de foi qu'en ce qui les concerne, non relativement au principe. Aussi cette espèce de découverte est-elle incomplète et n'aura-t-elle point d'elTet social avant que mon ami soit
parvenu à me communiquer sa croyance, supérieure à la mienne, en la réalité de ces faits, en m'en fournissant les preuves, ou que je sois parvenu moi-même à lui démontrer la vérité de mon principe. Mais c'est justement là l'avantage d'un commerce intellectuel plus libre et plus large.
2° Le premier marchand du moyen âge, à la fois cupide et vaniteux, désireux de s'enrichir par le commerce et affligé de n'être point noble, qui a entrevu la possibilité de faire servir sa cupidité aux fins de sa vanité et d'acquérir plus lard pour soi et les siens la noblesse à prix d'argent, a cru faire là une belle découverte. Et, de fait, il a eu force imitateurs. N'est-il pas vrai ^que, à partir de cette perspective inespérée, il a senti redoubler à la fois ses deux passions, l'une parce que l'or prenait un prix nouveau à ses yeux, l'autre parce que l'objet de son rêve ambitieux et découragé devenait accessible? Sans remonter si haut peut-être dans le passé, ce n'a pas été non plus une bien mauvaise idée, ni une initiative peu suivie, que celle du premier avocat qui s'est avisé à l'inverse de faire de la politique pour faire sa fortune. — Autres exemples : Je suis amoureux et j'ai la fureur de versifier, et je fais servir mon amour, qui s'avive, à inspirer ma métromanie, qui devient suraiguë. Que d'œuvres poétiques sont nées d'une interférence pareille I Je suis philanthrope et j'aime à faire parler de moi, et je cherche à m'illustrer pour faire plus de ^bien à mes semblables ou à leur être utile pour me faire un nom, etc., etc. Historiquement envisagé, le même fait s'exprime notamment par l'élan des croisades, dû au mutuel appui que se prêtaient la passion des expéditions guerrières et la ferveur chrétienne, après avoir longtemps été opposées, ou bien par l'invasion de l'islam, par les jacqueries de 89 et des années suivantes, et par toutes les révolutions où tant de passions viles s'attellent à des passions nobles. — Mais, par bonheur, plus contagieux encore, en remontant à l'origine des sociétés, a été l'exemple du premier homme qui s'est dit : J'ai
faim et mon voisin a froid, offrons-lui ce vêtement qui m'est inutile, en échange de cet aliment qu'il a de trop, et qu'ainsi mon besoin de manger serve à satisfaire son besoin d'être vêtu, et réciproquement. Excellente idée, bien simple aujourd'hui, bien originale au début de l'histoire, et d'où le travail, le commerce, la monnaie, le droit et tous les arts sont nés (je ne dis pas d'où est née la société, car elle existait déjà sans doute avant l'échange, depuis le jour où un homme quelconque en a copié un autre).
Qu'on le remarque, chaque nouveau genre de travail professionnel, chaque nouveau métier a pris naissance par suite d'une découverte analogue à la précédente, anonyme le plus souvent, mais non moins certaine, non moins importante pour cela.
3^ Gomme importance historique cependant, nulle interférence mentale n'égale celle d'un désir et d'une croyance. Mais il ne faut pas faire rentrer dans cette catégorie les cas nombreux où une conviction, une opinion qui vient se greffer sur un penchant n'agit sur lui qu'en suscitant un désir autre. Ces cas éliminés, il en reste encore un nombre considérable où l'idée survenante agit en tant que proposition sur le désir rencontré et redoublé par elle. Je voudrais bien être orateur à la Chambre, et un compliment d'ami me persuade que je viens de révéler tout à l'heure un vrai talent oratoire ; cette persuasion accroît mon ambition, qui contribue du reste à me laisser persuader. Par la même raison, il n'est pas d'erreur historique, de calomnie atroce ou extravagante, d'insanité qui ne s'accrédite aisément à la faveur d'une d'une passion politique, qu'elle concourt précisément à attiser. Une croyance d'ailleurs attise un désir, tantôt parce qu'elle fait juger plus réalisable l'objet de celui-ci, tantôt parce qu'elle en est l'approbation. Il arrive aussi, pour continuer jusqu'au bout notre parallèle, qu'un homme aperçoive le profit qu'il peut tirer pour ses desseins propres d'une croyance propre à autrui, quoiqu'il ne la partage pas
et qu'autrui ne partage pas son dessein. Cette aperception-là est une trouvaille que force imposteurs ont exploitée ou exploitent encore.
Ce genre spécial d'interférences et les découvertes innomées et majeures qui en sont le fruit comptent parmi les forces capitales qui mènent le monde. Qu'est-ce que le patriotisme du Grec et du Romain, si ce n'est une passion alimentée d'une illusion et vice versa : une passion, l'ambition, l'avidité, l'amour de la gloire; une illusion, la foi exagérée en leur supériorité, le préjugé anthropocentrique, l'erreur de s'imaginer que ce petit point dans l'espace, la terre, était l'univers, et que sur ce petit point Rome ou Athènes seules étaient dignes du regard des dieux? Et qu'est-ce en grande partie que le fanatisme de l'Arabe, le prosélytisme chrétien, la propagande jacobine et révolutionnaire, si ce n'est de telles croissances prodigieuses de passions sur des illusions, d'illusions sur des passions, les unes nourrissant les autres? Et c'est toujours à partir d'un homme, d'un foyer, que ces forces naissent (bien avant, il est vrai, le moment où elles éclatent et prennent rang historiquement). Un homme passionné, rongé d'un désir impuissant de conquête, d'immortalité, de régénération humaine, rencontre une idée qui ouvre à ses aspirations une issue inespérée : l'idée de la résurrection, du millénium, le dogme de la souveraineté du peuple et les autres formules du Contrat social. Il l'étreint, elle l'exalte; et le voilà qui se fait apôtre. Ainsi se répand une contagion politique ou religieuse. Ainsi s'opère la conversion de tout un peuple au christianisme, à l'islamisme, au socialisme peut-être demain.
Mais il n'a été question dans ce qui précède que des interférences-combinaisons, d'où il résulte une découverte, une addition, un accroissement de désir et de foi, les deux quantités psychologiques. L'histoire pourtant, cette longue suite d'opérations d'arithmétique morale, fait éclore au moins autant à' interférences-luttes, d'antagonismes internes qui,
lorsqu'ils se produisent entre désirs ou croyances propres à un même individu, mais non hors de ce cas, s'accompagnent d'une perte sèche, d'une soustraction de ces quantités. Quand ces interférences ont lieu çà et là, obscurément, dans des individus isolés, ce sont des phénomènes peu remarqués, si ce n'est du psychologue; nous avons alors : 1^ d'une part, les déceptions et le doute graduel des théoriciens téméraires, des prophètes politiques, qui voient les faits démentir leurs théories, rire de leurs prédictions; l'affaissement intellectuel des croyants sincères et instruits, qui sentent leur science en conflit avec leur religion ou avec leurs systèmes ; d'autre part, les discussions privées, judiciaires, parlementaires, où la foi se réchauffe au contraire au lieu de s'attiédir. Nous avons encore : 2^ d'une part, l'inaction forcée, poignante, le suicide lent d'un homme combattu entre deux aptitudes ou deux penchants incompatibles, entre ses appétits de science et ses aspirations littéraires, entre son amour et son ambition, entre sa paresse et son orgueil; d'autre part,. les concurrences, les compétitions de tout genre, qui mettent en activité tous les ressorts, ce qu'on appelle de nos jours la lutte pour la vie. Nous avons enfin : 3^ d'une part, la maladie du découragement, état d'une âme qui veut très fort et qui croit très fort ne pouvoir pas, abîme où tombent les amoureux et les partis las d'attendre ou bien l'angoisse du scrupule ou du remords, état d'une âme qui juge mauvais l'objet de ses vœux ou qui juge bon l'objet de ses répulsions; d'autre part, les résistances faites aux entreprises et aux passions des enfants, qui veulent très fort quelque chose, par leurs parents, qui croient très fort qu'elle est impossible ou dangereuse, ou bien aux entreprises et aux passions des novateurs quelconques par des gens prudents et expérimentés : résistances nullement calmantes, on le sait assez.
Accomplis sur une grande échelle, multipliés par la vertu d'un large courant social, d'un puissant entraînement imi- TAfiDE, — Imitation. 3
tatif, ces mêmes phénomènes, toujours les mêmes au fond, obtiennent sous d'autres noms les honneurs de l'histoire, ils deviennent : 1° d'une part, le scepticisme énervant d'un peuple pris entre entre deux religions ou deux Eglises opposées, ou entre ses prêtres et ses savants qui se contredisent ; d'autre part, les guerres religieuses de peuple à peuple quand elles ont le désaccord des croyances pour seul et principal motif; — 2*^ d'une part, l'inertie et l'avortement d'un peuple ou d'une classe qui s'est créé des besoins nouveaux opposés à ses intérêts permanents, le besoin du confort et de la paix, par exemple, quand un redoublement d'esprit militaire lui serait indispensable, ou des passions factices contraires à ses instincts naturels (c'est-à-dire au fond à des passions qui ont commencé à être factices aussi, importées et adoptées, mais qui sont beaucoup plus anciennes) ; d'autre part , la plupart des guerres politiques extérieures ; — 3*^ d'une part, le désespoir amer d'un peuple ou d'une classe qui rentre par degrés dans le néant historique, d'où un élan d'enthousiasme et de foi l'avait fait sortir, ou bien la gêne et l'oppression pénible d'une société dont les vieilles maximes traditionnelles, chrétiennes et chevaleresques, jurent avec ses aspirations nouvelles, laborieuses et utilitaires; d'autre part, les oppositions proprement dites, les luttes des conservateurs et des révolutionnaires, et les guerres civiles.
Or, qu'il s'agisse des individus ou des peuples, ces états douloureux, scepticisme, inertie, désespoir, et encore mieux ces états violents, disputes, combats, oppositions, pressent vivement l'homme de les franchir. Mais, comme les derniers, quoique plus pénibles, sont, jusqu'à un certain point et momentanément, des gains de foi et de désir, ce sont précisément ceux-là qu'il ne franchit jamais ou dont il ne sort que pour y rentrer aussitôt, tandis que, bien souvent, et pour de longues périodes, il parvient à se délivrer des premiers, qui sont des affaiblissements immédiats de ses deux forces maîtresses. — De là ces interminables dissi-
dences, rivalités, contrariétés, entre hommes dont chacun s'est mis finalement d'accord avec lui-même par l'adoption d'un système logique d'idées et d'une conduite conséquente. De là l'impossibilité ou la presque impossibilité, ce semble, d'extirper la guerre et les procès dont tout le monde souffre, quoique la bataille interne des désirs ou des opinions, dont quelques-uns souffrent, aboutisse le plus souvent en eux à des traités de paix définitifs. De là la renaissance infinie de cette hydre aux cent tètes, de cette éternelle question sociale, qui n'est pas propre à notre époque, mais à tous les temps, car elle ne consiste pas à se demander comment se termineront les états débilitants, mais comment se termineront les états violents. En d'autres termes, elle ne consiste pas à se demander : De la science ou de la religion, laquelle l'emportera et doit l'emporter dans la grande majorité des esprits? Est-ce le besoin de discipline sociale ou les élans d'envie, d'orgueil et de haine en révolte, qui prévaudront et doivent prévaloir finalement dans les cœurs? Est-ce par une résignation courageuse, active, et une abdication de leurs prétentions passées, ou au contraire par une nouvelle explosion d'espérance et de foi dans le succès, que les classes anciennement dirigeantes sortiront à leur honneur de leur torpeur actuelle? Et la nouvelle société refondra-t-elle légitimement la morale et le point d'honneur à son effigie, ou la vieille morale aura-t-elle la force et le droit de refrapper la société? Problèmes qui assurément ne tarderont pas beaucoup à être résolus et dont il est aisé dès à présent dé pressentir la solution. Mais tout autrement ardus et malaisés à extirper sont les problèmes suivants, qui constituent vraiment la question sociale : Est-ce un bien, est-ce un mal que l'unanimité complète des esprits s'établisse un jour par l'expulsion ou la conversion plus ou moins forcée d'une minorité dissidente, et la verra-t-on jamais s'établir? Est-ce un bien, est-ce un mal que la concurrence commerciale, professionnelle, ambilieuse, des individus, et
aussi bien la concurrence politique et militaire des peuples viennent à être supprimées par l'organisation tant rêvée du travail ou tout au moins par le socialisme d'Etat, par une vaste confédération 'universelle ou tout au moins par un nouvel équilibre européen, premier pas vers les États-Unis d'Europe; et l'avenir nous réserve-t-il cela? Est-ce un bien, est-ce un mal que, s'afTranchissant de tout contrôle et de toute résistance, une autorité sociale forte et libre, absolument souveraine et susceptible de très grandes choses, se montre enfin, toute-puissance césarienne ou conventionnelle d'un parti ou d'un peuple, le plus philanthrope d'ailleurs et le plus intelligent qu'on pourra imaginer; et faut-il nous attendre à cette perspective?
Voilà la question, et c'est parce qu'elle est ainsi posée qu'elle est redoutable. Car il en est de l'humanité comme de l'homme, qui se meut toujours dans le sens de la plus grande vérité et de la plus grande puissance, de la plus grande somme de conviction et de confiance, de foi, en un mot, à obtenir; et on peut douter si c'est par le développement de la discussion, de la concurrence et de la critique, ou à l'inverse par leur étouffement, par l'épanouissement imitatif illimité d'une pensée unique, d'une volonté unique, consolidée en se répandant, que ce maximum peut être atteint.
Mais la digression qui précède nous a fait anticiper sur des questions qui seront mieux traitées ailleurs. Revenons au sujet de ce chapitre, et, après avoir passé en revue les principales analogies des trois formes de la Répétition, disons un mot de leurs différences, qui ne sont pas moins instructives. D'abord, la solidarité de ces trois formes est unilatérale, non réciproque. La génération ne saurait se passer de l'ondulation, qui n'a pas besoin d'elle, et l'imitation dépend des
LA REPETITION UNIVERSELLE Ôl
deux autres, qui n'en dépendent pas. Après deux mille ans, le manuscrit de la République de Cicéron est retrouvé, on l'imprime, on s'en inspire : imitation posthume qui n'aurait pas eu lieu si les molécules du parchemin n'avaient duré et certainement vibré (ne serait-ce que par l'effet de la température ambiante) et si, en outre, la génération humaine n'eût fonctionné sans interruption depuis Cicéron jusqu'à nous. Il est remarquable, ici, comme partout, que le terme le plus complexe, le plus libre, est servi par ceux qui le sont le moins. L'inégalité des trois termes à cet égard est, en effet, manifeste. Tandis que les ondes s'enchaînent, isochrones et contiguës, les êtres vivants, d'une durée assez variable, se détachent et se séparent, d'autant plus indépendants qu'ils sont plus élevés. La génération est une ondulation libre dont les ondes font monde à part. L'imitation fait mieux encore, elle s'exerce, non seulement de très loin, mais à de grands intervalles de temps. Elle établit un rapport fécond entre un inventeur et un copiste séparés par des millions d'années, entre Lycurgue et un conventionnel de Paris, entre le peintre romain, qui a peint une fresque de Pompéi et le dessinateur moderne qui s'en inspire. L'imitation est une génération à distance *. On dirait que ces trois formes de la Répétition sont trois reprises d'un même effort pour étendre le champ où elle s'exerce, pour fermer successivement toute issue à la rébellion des éléments toujours prêts à briser le joug des lois, et pour contraindre leur foule tumultueuse, par des procédés de plus en plus ingénieux et puissants, à marcher au pas en masses de plus en plus fortes
(1) Si, comme le croit Ribot, la mémoire n'est que la forme cérébrale de la nutrition, — si, d'autre part, la nutrition n'est qu'une génération interne, — si, enfin, l'Imitation n'est qu'une mémoire sociale (V. notre Logique sociale à ce sujet) — il suit de là qu'entre la Génération et l'Imitation, il y a non seulement analogie, comme je l'ai montré, mais identité fondamentale. L'Imitation, phénomène social élémentaire et continu, serait la suite et l'équivalent social de la 'Génération, entendue au sens vaste, y compris la Nutrition.
et mieux organisées. Pour montrer le progrès accompli en ce sens, comparons un ouragan, une épidémie, une insurrection. Un ouragan se propage de proche en proche, et jamais oh ne voit une onde se détacher pour aller porter au loin, omisso medio, le virus de la tempête. L'épidémie sévit autrement, elle frappe à droite et à gauche, épargnant telle maison, ou telle ville entre plusieurs autres, très éloignées, qu'elle.atteint presque à la fois. Plus librement encore se répand l'insurrection de capitale en capitale, d'usine en usine, à partir d'une nouvelle annoncée par le télégraphe. Parfois même la contagion vient du passé, d'une époque morte.
Autre différence importante. L'œuvre imitée l'est d'ordinaire dans son état de développement complet, sans passer par les tâtonnements du premier ouvrier. Ce procédé artistique est donc supérieur en célérité au procédé vital; il supprime les phases embryonnaires, l'enfance et l'adolescence. Ce n'est pas que la vie elle-même ignore l'art des abréviations; si la série des phases embryonnaires répèle, comme on le croit (non sans restriction), la série zoologique et paléontologique des espèces antérieures et parentes, il est clair que ce résumé individuel de la lente élaboration vivante est devenu prodigieusement succinct à la longue : mais, dans la suite des générations qui s'écoulent sous nos yeux, on n'observe point que .la durée de la gestation et de la croissance aille s'abrégeant. Tout ce que l'on constate à ce point de vue, c'est que les maladies et les caractères individuels quelconques, transmis par un père à s.es enfants, se produisent chez ceux-ci à un âge un peu plus précoce que l'âge de leur apparition chez celui-là. Que l'on compare ce faible progrès à ceux de nos fabrications : nos montres, nos tissus, nos épingles, nos articles de tous genres, se fabriquent dix fois, cent fois plus vite qu'à l'origine. Quant à l'ondulation, dans quelle mesure infinitésimale elle participe à cette faculté d'accélération! Les ondes qui se suivent seraient rigoureusement isochrones, c'est-à-dire mettraient le même
temps à naître, croître et mourir, si leur température restait constante. Mais leur agitation (Laplace, du moins, corrigeant sur ce point la formule de Newton, a relevé ce fait en ce qui concerne les ondes sonores) a pour effet nécessaire d'échauffer leur milieu, et, par conséquent, d'accélérer leur succession. Toutefois, on gagne bien peu de temps de la sorte, on en gagne infiniment plus par les mécanismes répétiteurs propres à la vie, et surtout à la société, puisque les œuvres d'imitation, avons-nous dit, sont entièrement affranchies de l'obligation de traverser, même en abrégé, les étapes des progrès antérieurs. Aussi les transformations de la nature vivante sont-elles bien moins rapides que celles du monde social. Si partisan qu'on puisse être de l'évolution brusque et non lente, on admettra sans peine que l'aile des oiseaux n'a pas remplacé la première paire de pattes des reptiles aussi rapidement que nos locomotives se sont substituées aux diligences. Cette remarque, entre autres conséquences, relègue à sa vraie place le naturalisme historique, suivant lequel les institutions, les lois, les idées, la littérature, les arts d'un peuple doivent nécessairement et toujours naître de son fonds, germer avec lenteur et s'épanouir comme des bourgeons, sans qu'il soit permis de rien créer de toutes pièces sur le sol d'une nation. Cette thèse est juste, tant qu'un peuple n'a pas épuisé la phase naturelle de son existence, celle où, sous l'empire dominant de V imilation-coutume ^ comme nous le dirons plus loin, il reste dans ses changements aussi asservi à l'hérédité qu'à l'imitation pure et simple. Mais à mesure que celle-ci s'émancipe, quand on se trouve en présence d'un radicalisme quelconque qui menace d'appliquer son programme révolutionnaire du soir au lendemain, il faudrait se garder de se rassurer outre mesure contre la possibilité de ce danger en se fondant sur de prétendues lois de la végétation historique. L'erreur, en politique, est de ne pas croire à l'invraisemblable et de ne jamais prévoir ce que l'on n'a jamais vu.