QU'EST-CE QU'UNE SOCIÉTÉ
Ce que j'entends par société résulte assez clairement de ce qui précède, mais il importe de préciser davantage encore cette notion fondamentale.
Qu'est-ce qu'une société? On a répondu en général : un groupe d'individus distincts qui se rendent de mutuels services. De cette définition aussi fausse que claire, sont nées toutes les confusions si souvent établies entre les soi-disant sociétés animales ou la plupart d'entre elles et les seules véritables sociétés, parmi lesquelles il en est, sous un certain rapport, un petit nombre d'animales ^
A cette conception toute économique, qui fonde le groupe social sur la mutuelle assistance, on pourrait avec avantage substituer une conception toute juridique qui donnerait à un individu quelconque pour associés non tous ceux aux-
(1) Je serais fâche qu'on vît, dans ces lignes, une critique implicite de l'ouvrage de M. Espinas sur les Sociétés animales. La confusion signalée y est rachetée par trop d'aperçus justes et profonds pour mériter d'être relevée.
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quels il est utile ou qui lui sont utiles, mais tous ceux, et ceux-là seulement, qui ont sur lui des droits établis par la loi, la coutume et les convenances admises, ou sur lesquels il a des droits analogues, avec ou sans réciprocité. — Mais nous verrons que ce point de vue, quoique préférable, resserre trop le groupe social, de même que le précédent l'élargit outre mesure. — Enfin, une notion du lien social, toute politique ou toute religieuse, serait aussi possible. Partager une même foi ou bien collaborer à un même dessein patriotique, commun à tous les associés et profondément distinct de leurs besoins particuliers et divers pour la satisfaction desquels ils s'entr'aident ou non, peu importe : ce serait là le vrai rapport de société. Or, il est certain que cette unanimité de cœur et d'esprit est bien le caractère des sociétés achevées; mais il est certain aussi qu'un commencement de lien social existe sans elle, par exemple entre Européens de diverses nationalités. Par suite, cette définition est trop exclusive. D'ailleurs, la conformité de desseins et de croyances dont il s'agit, cette similitude mentale que se trouvent revêtir à la fois des dizaines et des centaines de millions d'hommes n'est pas née ex abrupto; comment s'estelle produite? Peu à peu, de proche en proche, par voie d'imitation. C'est donc là toujours qu'il faut en venir.
Si le rapport de sociétaire à sociétaire était essentiellement un échange de services, non seulement il faudrait reconnaître que les sociétés animales méritent ce nom, mais encore qu'elles sont les sociétés par excellence. Le pâtre et le laboureur, le chasseur et le pêcheur, le boulanger et le boucher, se rendent des services sans doute, mais bien moins que les divers sexes des termites ne s'en rendent entre eux. Dans les sociétés animales elles-mêmes, les plus vraies ne seraient pas les plus hautes, celles des abeilles et des fourmis, des chevaux ou des castors, mais les plus basses, celles des siphonophores, par exemple, oîi la division du travail est poussée au point que les uns mangent pour les autres
TAi'.DE. — Imitation. 5
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qui digèrent pour eux. On ne saurait concevoir de plus signalé service. Sans nulle ironie et sans sortir de l'humanité, il s'ensuivrait que le degré du lien social entre les hommes se proportionnerait à leur degré d'utilité réciproque. Le maître abrite et nourrit l'esclave, le seigneur défend et protège le serf, en retour des fonctions subalternes que remplissent l'esclave et le serf au profit du maître ou du seigneur : il y a là mutualité de services, mutualité imposée de force, il est vrai, mais n'importe si le point de vue économique doit primer et si on le considère comme destiné à l'emporter de plus en plus sur le point de vue juridique. Donc le Spartiate et l'ilote, le seigneur et le serf, et aussi bien le guerrier et le commerçant hindous, seraient bien plus socialement liés que ne le sont entre eux les divers citoyens libres de Sparte, ou les seigneurs féodaux d'une même contrée, ou les ilotes, ou les serfs d'un même village, de mêmes mœurs, de même langue et de même religion!
On a pensé à tort qu'en se civilisant, les sociétés donnaient la préférence aux relations économiques sur les relations juridiques. C'est oublier que tout travail, tout service, tout échange repose sur un véritable contrat garanti par une législation de plus en plus réglementaire et compliquée, et qu'aux prescriptions légales accumulées s'ajoutent les usages commerciaux ou autres, ayant force de lois, les procédwes multipliées de tous genres, depuis les formalités simplifiées, mais généralisées de la politesse, jusqu'aux us électoraux et parlementaires ^ La société est bien plutôt une mutuelle détermination d'engagements ou de consentements, de droits et de devoirs, qu'une mutuelle assistance. Voilà pourquoi elle s'établit entre des êtres ou semblables ou peu différents les uns des autres. La production économique exige la spé-
(1) C'est une erreur de penser que le règne de la cérémonie^ du gouvernement cérémoniel, comme dit Spencer, ya déclinant. A côté des procédures vieillies, appelées cérémonies qui tombent, il y a les cérémonies en vigueur, sous le nom de procédures, qui s'élèvent et se multiplient.
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cialisation des aptitudes, laquelle, poussée à bout, conformément au vœu inexprimé, mais logiquement inévitable, des économistes, ferait du mineur, du laboureur, de l'ouvrier tisseur, de l'avocat, du médecin, etc., autant d'espèces humaines distinctes. Mais, par bonheur, la prépondérance certaine, et vainement niée, des rapports juridiques, interdit à cette différenciation des travailleurs de s'accentuer trop, et la force même à s'affaiblir chaque jour davantage. Le droit, il est vrai, n'est ici qu'une suite et une forme du penchant de l'homme à l'imitation. Est-ce au point de vue utilitaire qu'on se place quand on apprend au paysan ses droits, quand on l'instruit, au risque de voiries populations rurales quitter la charrue et la bêche, et la double mamelle du labourage et du pâturage tarir? Non, mais le culte de l'égalité a prévalu sur cette considération. On a voulu introduire plus avant dans la société supérieure des classes qui, malgré un échange incessant de services, n'en faisaient point partie à tant d'égards; et, pour cela, on a compris qu'il fallait les assimiler par contagion imitative aux membres de la société d'en haut, ou, pour mieux dire, qu'il fallait composer leur être mental et social d'idées, de désirs, de besoins, d'éléments en un mot isolément semblables à ceux qui constituent l'esprit et le caractère des membres de cette société.
Si les êtres les plus différents, le requin et le petit poisson qui lui sert de cure-dents, l'homme et ses animaux domestiques, peuvent fort bien s'entre-servir, si même parfois les êtres les plus différents peuvent collaborer à une œuvre commune, le chasseur et le chien de chasse, les deux sexes souvent si dissemblables, il est au contraire une condition sans laquelle deux êtres ne sauraient s'obliger l'un envers l'autre et se reconnaître l'un sur l'autre des droits, c'est qu'ils aient un fonds d'idées et de traditions commun, une langue ou un traducteur commun, toutes similitudes étroites formées par l'éducation, l'une des formes de la transmission imitative. Voilà pourquoi les conquérants de l'Amérique,
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Espagnols ou Anglais, n'ont jamais reconnu de droits aux indigènes, ni ceux-ci à ceux-là. La différence des races a joué ici un bien moindre rôle que la différence des langues, des moeurs, des religions, ou n'a agi que comme auxiliaire de cette dernière cause d'incompatibilité *. Voilà pourquoi, au contraire, une chaîne étroite de droits et d'obligations réciproques unissait, de la plus haute branche à la plus basse racine, tous les membres de l'arbre féodal, d'une constitution si éminemment juridique. Ici, en effet, de l'Empereur au serf, la propagande chrétienne avait produit, auxn® siècle, la plus profonde assimilation mentale qui se soit vue. Et c'est essentiellement à cause de ce réseau de droits que l'Europe féodale formait d'un bout à l'autre une société véritable, la chrétienté, non moins étroite qu'aux plus beaux jours de l'empire romain l'avait été la ro7nanilé{romaniias). Veut-on la contre-épreuve de ceci? La voici : Les émigrants chinois et hindous, dans les Antilles, ont beau être liés à leurs maîtres blancs par des services réciproques, et même par des contrats synallagmatiques, jamais un lien véritablement social ne s'établit entre eux, car ils ne parviennent jamais à s'assimiler. Il y a là contact et utilisation mutuelle de deux ou trois civilisations distinctes, de deux ou trois faisceaux distincts d'inventions imitativement rayonnantes dans leur sphère propre, mais il n'y a pas de société dans le vrai sens du mot.
C'est en vertu d'une notion principalement économique de la société que la division hindoue des castes avait été établie. Les castes étaient des races distinctes qui s'entr'aidaient puissamment. Loin donc de dénoter un état avancé de civilisation, la tendance à subordonner la considération
(1) Aux XVI* et xviie siècles, où la population armée et la population civile étaient profondément dissemblables, les militaires en campagne se croyaient tout permis sur les civils, amis ou ennemis, en fait de viols, de pillages, de massacres, etc., conformément au droit des gens d'alors ;mais entre eux, ils s'épargnaient davantage.
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morale des droits à la considération utilitaire des services et des œuvres, perd de sa force à mesure que l'humanité s'améliore et que la grande industrie même y fait des progrès*. A vrai dire, l'homme civilisé de nos jours tend à se passer de l'assistance de l'homme. C'est de moins en moins à un autre homme profondément différent de lui, professionnellement spécialisé, qu'il a recours, c'est de plus en plus aux forces de la nature asservie. L'idéal social de l'avenir n'est-ce pas la reproduction en grand de la cité antique, où les esclaves, comme on l'a dit et répété à satiété, seraient remplacés par des machines, et oîi le petit groupe des citoyens égaux, semblables, ne cessant de s'imiter et de s'assimiler, indépendants d'ailleurs et inutiles aux autres, du moins en temps de paix, serait devenu la totalité des hommes civilisés? La solidarité économique établit entre les travailleurs un lien plutôt vital que social; nulle organisation du travail ne sera jamais comparable sous ce rapport à l'organisme le plus imparfait. La solidarité juridique a un caractère exclusivement social, mais pourquoi? Parce qu'elle suppose la similitude par imitation. Et quand cette similitude existe sans qu'il y ait de droits reconnus, il y a déjà pourtant un commencement de société. Louis XIV ne reconnaissait à ses sujets aucun droit sur lui; ses sujets parla-
(1) Dans son remarquable ouvrage de^ Cinématique, rAllemand Reuleaux, directeur de rAcadcmie industrielle de Berlin, observe que les progrès industriels rendent chaque jour plus manifeste ce qu'il y a de superficiel et d'erroné dans Timportance attribuée par les économistes à la division du travail, tandis que c'est la coordination du travail, obtenue par elle, qu'il faudrait louer avant tout. Il en est de même de la « division du travail organique » qui, sans l'admirable harmonie organique, ne serait nullement un progrès vital. « Le principe de la machino- facture, dit-il notamment, se trouve, au moins partiellement, en contradiction avec le principe de la division du travail... Dans les usines modernes les plus perfectionnées, on a généralement Fhabitude de faire permuter les ouvriers qui desservent les différents appareils, de manière à rompre la monotonie du travail. » C'est le travail de la machine qui se spécialise de plus en plus, mais l'inverse se produit pour le travail de l'ouvrier, qui sans cela devient, dit Reuleaux, plus machinal à mesure que la machine devient meilleure travailleuse.
geaient son illusion ; cependant il était avec eux en rapport social, parce qu'ils étaient, eux et lui, les produits d'une même éducation classique et chrétienne, parce qu'on avait l'œil sur lui pour le copier depuis la cour et Paris jusqu'au fond de la Provence et de la Bretagne, et parce que lui-même à son insu subissait l'influence de ses courtisans, sorte d'imitation diffuse reçue en retour de son imitation rayonnante.
On est, je le répète, en rapport de société bien plus étroit avec les personnes auxquelles on ressemble le plus par identité de métier et d'éducation, fussent-ils nos rivaux, qu'avec ceux dont on a le plus grand besoin. C'est manifeste entre avocats, entre journalistes, entre magistrats, dans toutes les professions. Aussi a-ton bien raison d'appeler société, dans le langage ordinaire, un groupe de gens semblablement élevés, en désaccord d'idées et de sentiments peut-être, mais ayant un même fonds commun, qui se voient et s'entre-influencent par plaisir. Quant aux employés d'une même fabrique, d'un même magasin, qui se rassemblent pour s'assister ou collaborer, ils forment une société commerciale, industrielle, non une société sans épithète, une société pure et simplet
Autre chose est la nation, sorte d'organisme hyper-organique, formé de castes, de classes ou de professions collaboratrices, autre chose est la société. On le voit bien de nos jours, quand des centaines de millions d'hommes sont en train à la fois de se dénationaliser et de se socialiser de
(1) Dans une ville quelconque, les avocats, comme les médecins, se disputent la clientèle; mais, comme la profession des premiers les oblige à travailler habituellement ensemble, à se voir tous les jours au Palais de Justice, l'ardeur de la lutte, l'aigreur des ressentiments intéresses, est tempérée en eux par les rapports de confraternité que développe inévitablement cette communauté de travaux. Entre médecins, au contraire, rien n'amortit la rivalité, Tàpreté de la concurrence; car, d'habitude, ils travaillent isolément. Aussi a-t-on fréquemment observé que le paroxysme de la haine professionnelle, de l'animosité confraternelle, est le privilège du corps médical, et j'ajoute de toutes les corporations, telles que celles des pharmaciens, des notaires et de la plupart des commerçants, où le travail isole les rivaux.
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plus en plus. Il ne me paraît pas démontré que ces uniformités multiples vers lesquelles nous courons (de langage, d'instruction, d'éducation, etc.) soient ce qu'il y a de plus propre à assurer l'accomplissement des besognes innombrables que les individus associés se sont divisées entre eux, que les nations se sont divisées entre elles. Pour être devenu lettré, un paysan pourra bien n'être pas un plus fin laboureur, un soldat pourra bien n'être pas plus discipliné ni même, qui sait? plus brave. Mais, quand on objecte ces éventualités menaçantes aux partisans du progrès quand même, c'est qu'on ne se place pas à leur point de vue, dont eux-mêmes n'ont peut-être point conscience. Ce qu'ils veulent, c'est la socialisation la plus intense possible, et non, ce qui est bien différent, l'organisation sociale la plus forte et la plus haute possible. Une vie sociale débordante dans un organisme social amoindri leur suffirait à la rigueur. — Reste à savoir dans quelle mesure ce but est désirable. Réservons cette question.
L'instabilité et le malaise de nos sociétés modernes doivent sembler inexplicables aux yeux des économistes, et en général des sociologues quelconques qui fondent la société sur l'utilité réciproque. En effet, la réciprocité des services que se rendent les diverses classes de nos nations, et les diverses nations entre elles, est manifeste et croît chaque jour, grâce au concours des mœurs et des lois, avec toute la rapidité humainement possible. Mais on oublie que les individus de ces classes et de ces nations tendent à une assimilation imitative beaucoup plus grande, beaucoup plus rapide, qui rencontre encore dans les mœurs et même dans les lois d'irritantes entraves, d'autant plus irritantes peut-être qu'elles se montrent moins décourageantes.
Après avoir si longtemps creusé, élargi, agrandi l'intervalle qui sépare l'homme de la femme, la civilisation tend de nos jours, en France, en Amérique, en Angleterre, dans tous les pays modernisés, à diminuer la différence intellec-
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tuelle des deux sexes en ouvrant au plus faible la plupart des carrières de l'autre et le faisant participer aux avantages d'une éducation ou d'une instruction presque commune. La civilisation en cela traite la femme comme elle a traité le paysan, le travailleur agricole libre dont elle avait fait par degrés une caste à part, et qu'elle réincorpore maintenant dans le grand groupe social. Or, ici, comme là, je dirai : est-ce dans un but d'utilité sociale, est-ce pour permettre au paysan et à la femme de mieux remplir leurs fonctions propres, la culture des champs, l'allaitement et le soin des enfants, que ces transformations s'opèrent? Non; et même force esprits chagrins, dont je suis, voient venir le moment où, par suite de ces changements, on ne trouvera plus d'ouvriers agricoles, ni de nourrices, ni même de mères qui puissent ou veuillent nourrir des enfants de plus en plus rares. — Mais on a voulu élargir le cercle social^ et cest parce que V asshnilation des femmes aux homynes, des paysans aux citadins, était une condition indispensable de cette socialisation, qu'on a dû les assimiler de la sorte.
Déjà, au xviii*^ siècle, dans un cercle social plus restreint, celui de la société brillante d'alors, la vie de salon, commune aux deux sexes, les avait rendus plus semblables l'un à l'autre par les idées et les goûts qu'ils ne l'étaient au moyen âge; et l'on sait que cet avantage social avait été acheté au prix de la fécondité et de l'honnêteté même des familles. Pourtant, on était heureux ainsi; car une nécessité supérieure pousse le cercle social, quel qu'il soit, à s'accroître sans cesse.
Suis-je en rapport social avec les autres hommes, en tant qu'ils ont le même t3^pe physique, les mêmes organes et les mêmes sens que moi? Suis-je en rapport social avec un sourd-muet non instruit qui me ressemble beaucoup de corps et de visage? Non. A l'inverse, les animaux de La Fontaine, le renard, la cigogne, le chat, le chien*, malgré la dis-
(1) Dans VÉvolution 7nentale chez les animaux, par Romanes, il y a un chapitre très intéressant consacré à l'influence de l'imitation sur la for-
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tance spécifique qui les sépare, vivent en société, car ils parlent une même langue. On mange, on boit, on digère, on marche, on crie, sans l'avoir appris. Aussi cela est-il purement vital. Mais pour parler il faut avoir entendu parler ; l'exemple des sourds-muets le prouve, car ils sont muets parce qu'ils sont sourds. Donc, je commence à me sentir en rapport social, bien faible, il est vrai, et insuffisant, avec tout homme qui parle, même en langue étrangère; mais à la condition que nos deux langues me paraissent avoir une source commune. Le lien social va se resserrant à mesure que d'autres traits communs se joignent à celui-là, tous d'origine imitative.
De là cette définition du groupe social : une collection d'êtres en tant qu'ils sont en train de s'imiter entre eux ou en tant que, sans s'imiter actuellement, ils se ressemblent et que leurs traits communs sont des copies anciennes d'un même modèle.
mation et le développement des instincts. Cette influence est bien plus grande et plus répandue qu'on ne le suppose. Non seulement les individus de la même espèce, parents ou même non parents, s'imitent, — beaucoup d'oiseaux chanteurs ont besoin que leurs mères ou leurs camarades leur apprennent à chanter, — mais encore des individus d'espèce différente s'empruntent des particularités utiles ou insignifiantes. Ici se révèle le besoin profond d'imiter pour imiter, source première de nos arts. On a vu. un merle reproduire à tel point le chant d'un coq que les poules mêmes s'y trompaient. Darwin a cru observer que des abeilles avaient emprunté à un frelon l'idée ingénieuse de sucer certaines fleurs en les perforant par côté. Il y a des oiseaux, des insectes, des bêtes quelconques de génie, et le génie, même dans le monde animal, peut compter sur quelque succès. — Seulement, faute de langage, ces ébauches sociales avortent. — Ce n'est pas l'homme uniquement, c'est tout animal qui, en tant qu'être spirituel à divers degrés, aspire à la vie sociale comme à la condition sine qua non du développement de son être mental. Pourquoi? Parce que la fonction cérébrale, l'esprit, se distingue des autres fonctions en ce qu'elle n'est pas une simple adaption à une fin précise par un moyen précis, mais une adaption à des fins multiples et indéterminées qui doivent être précisées plus ou moins fortuitement par le moyen même qui sert à les i)0ursuivre et qui est immense, à savoir par l'imitation du dehors. Ce dehors infini, ce dehors peint, représenté, vnité par la sensation et l'intelligence, c'est d'abord la nature universelle qui exerce sur le cerveau, puis sur le système musculaire de l'animal, une suggestion continuelle et irrésistible ; mais ensuite et surtout, c'est le milieu social.
Distinguons bien du groupe social le type social tel que, à une date et en un pays donnés, il se reproduit plus ou moins incomplètement dans chacun des membres du groupe. De quoi se compose ce type ? D'un certain nombre de besoins et d'idées créés par des milliers d'inventions et de découvertes accumulées dans la suite des âges; de besoins plus ou moins d'accord entre eux, c'est-à-dire concourant plus ou moins au triomphe d'un désir dominant qui est l'âme d'une époque et d'une nation; et d'idées, de croyances plus ou moins d'accord entre elles, c'est-à-dire se rattachant logiquement les unes aux autres ou du moins ne se contredisant pas en général. Ce double accord, toujours incomplet et non sans notes discordantes, établi à la longue entre choses fortuitement produites et rassemblées, est parfaitement comparable à ce qu'on appelle Vadaptation des organes d'un corps vivant. Mais il a l'avantage de ne pas être affecté du mystère inhérent à ce dernier genre d'harmonie, et de signifier en termes fort clairs, rapports de moyens à une fin ou de conséquences à un principe, deux rapports qui, en définitive, n'en font qu'un, le dernier. Que signifie l'incompatibilité, le désaccord de deux organes, de deux conformations, de deux caractères empruntés à deux espèces différentes? Nous n'en savons rien. Mais quand deux idées sont incompatibles, c'est que l'une, nous le savons, implique la négation de ce que l'autre affirme. De même, quand elles sont compatibles, c'est qu'elles n'impliquent ou ne paraissent impliquer cette négation à aucun degré. Enfin, quand elles sont plus ou moins d'accord, c'est que, par un plus ou moins grand nombre de ses faces, l'une implique l'affirmation d'un nombre plus ou moins grand des choses que l'autre affirme. Affirmer et nier :
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rien de moins obscur, rien de plus lumineux que ces actes spirituels auxquels toute vie de l'esprit se ramène; rien de plus intelligible que leur opposition. En elle se résout celle du désir et de la répulsion, du velle et du nolle. Un type social donc, ce qu'on appelle une civilisation particulière, est un véritable système, une théorie plus ou moins cohérente, dont les contradictions intérieures se fortifient ou éclatent à la longue et la forcent à se déchirer en deux. S'il en est ainsi, nous comprenons clairement pourquoi il est des types purs et forts de civilisation, et d'autres mélangés et faibles; pourquoi, à force de s'enrichir de nouvelles inventions qui suscitent des désirs nouveaux ou des croyances nouvelles et dérangent la proportion des anciens désirs ou des anciennes fois, les types les plus purs s'altèrent et finissent par se disloquer; pourquoi, autrement dit, toutes les inventions ne sont pas accumulables et beaucoup ne sont que substituableSj à savoir celles qui suscitent des désirs et des croyances implicitement ou explicitement contradictoires dans toute la précision logique du mot. Il n'y a donc dans les fluctuations ondoyantes de l'histoire que des additions ou des soustractions perpétuelles de quantités de foi ou de quantités de désir qui, soulevées par des découvertes, s'ajoutent ou se neutralisent, comme des ondes qui interfèrent.
Tel est le type national qui se répète, disons-nous, dans tous les membres d'une nation. Il peut se comparer à un sceau très grand dont l'empreinte est toujours partielle sur les diverses cires plus ou moins étroites auxquelles on l'applique, et qui même ne saurait être reconstitué en entier sans la confrontation de toutes ces empreintes.
A vrai dire, ce que j'ai défini plus haut, c'est moins la société telle qu'on l'entend communément, que la socialité.
76 LES LOIS DE l'lMITATTON
Une société est toujours, à des degrés divers, une association, et une association est à la socialité, à Vimitativité, pour ainsi dire, ce que l'organisation est à la vitalité ou même ce que la constitution moléculaire est à l'élasticité de Téther. Ce sont là de nouvelles analogies à joindre à celles que m'ont déjà paru présenter en si grand nombre les trois grandes formes de la Répétition Universelle. Mais peut-être conviendrait-il, pour bien entendre la socialité relative, la seule qui nous soit présentée à des degrés divers par les faits sociaux, d'imaginer par hypothèse la socialité absolue et parfaite. Elle consisterait en une vie urbaine si intense, que la transmission à tous les cerveaux de la cité d'une bonne idée apparue quelque part au sein de l'un d'eux y serait instantanée. Cette hypothèse est analogue à celle des physiciens, d'après lesquels, si l'élasticité de l'éther était parfaite, les excitations lumineuses ou autres s'y transmettraient sans intervalle de temps. De leur coté, les biologistes ne pourraient-ils pas utilement concevoir une irritabilité absolue, incarnée dans une sorte de protoplasme idéal qui leur servirait à apprécier la vitalité plus ou moins grande des protoplasmes réels ?
Partant de là, si nous voulons que l'analogie se maintienne dans les trois mondes, il faut que la vie soit simplement l'organisation de l'irritabilité du protoplasme, et que la matière soit simplement l'organisation de l'élasticité de l'éther, de même que la société n'est que l'organisation de l'imitativité. Or, il est à peine utile de faire remarquer que la conception de Thompson, adoptée par Wurtz, sur l'origine des atomes et des molécules, à savoir l'hypothèse tout au moins si spécieuse et si vraisemblable des atomes-tourbillons, répond parfaitement à l'une des exigences de notre manière de voir, aussi bien que la théorie protoplasmique de la vie aujourd'hui acceptée par tous. Une masse d'enfants élevés en commun, ayant reçu la même éducation dans le même milieu, et non encore différenciés en classes et en professions :
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telle est la matière première de la société. Elle pétrit cela, et en forme, par voie de différenciation fonctionnelle, inévitable et forcée, une nation. Une certaine masse de protoplasme, c'est-à-dire de molécules organisables mais non organisées, toutes pareilles, toutes assimilées les unes aux autres par la vertu de ce mode obscur de reproduction d'où elles sont sorties; voilà la matière première de la vie. Elle fait de cela des cellules, des tissus, des individus, des espèces. Enfin, une masse d'éther homogène, composée d'éléments agités de vibrations toutes semblables, rapidement échangées : voilà, si j'en crois nos chimistes spéculatifs, la matière première de la matière. Avec cela se sont faits tous les corpuscules de tous les corps, si hétérogènes qu'ils puissent être. Car un corps n'est qu'un accord de vibrations différenciées et hiérarchisées, séparément reproduites ■en séries distinctes et entrelacées, comme un organisme n'est qu'un accord d'intra- générations élémentaires, différentes et harmonieuses, de lignées distinctes et entrelacées d'éléments histologiques, comme une nation n'est qu'un accord de traditions, de mœurs, d'éducations, de tendances, d'idées qui se propagent imitativement par des voies différentes, mais se subordonnent hiérarchiquement, et fraternellement s'entr'aident.
La loi de différenciation intervient donc ici. Mais il n'est pas inutile de faire remarquer que l'homogène sur lequel elle s'exerce, sous trois formes superposées, est un homogène superficiel, quoique réel, et que notre point de vue sociologique nous conduirait, par le prolongement de l'analogie, à admettre dans le protoplasme des éléments aux physionomies très individuelles sous leur masque uniforme, et dans l'éther lui-même, des atomes aussi caractérisés individuellement que peuvent l'être les enfants de l'école la mieux disciplinée. L'hétérogène et non l'homogène est au cœur des choses. Quoi de plus invraisemblable, ou de plus absurde, que la coexistence d'éléments innombrables nés co-éternelle-
ment similaires? On ne naît pas, on devient semblables. Et d'ailleurs la diversité innée des éléments, n'est-ce pas la seule justification possible de leur altérité ?
Nous irions volontiers plus loin : sans cet hétérogène initial et fondamental, l'homogène qui le recouvre et le dissimule n'aurait jamais été ni n'aurait pu être. Toute homogénité, en effet, est une similitude départies, et toute similitude est le résultat d'une assimilation produite par répétition volontaire ou forcée de ce qui a été au début une innovation individuelle. Mais cela ne suffît pas. Quand l'homogène dont je parle, éther, protoplasme, masse populaire égalisée et nivelée, se différencie pour s'organiser, la force qui le contraint à sortir de lui-même, n'est-ce pas encore la même cause, du moins si nous en jugeons par ce qui se passe dans nos sociétés? Après le prosélytisme qui assimile un peuple, vient le despotisme qui l'emploie et lui impose une hiérarchie; mais le despote et l'apôtre sont également des réfractaires, à qui pesait le joug niveleur ou aristocratique d'autrui. Pour une dissidence, pour une rébellion individuelle qui triomphe ainsi, il en est, il est vrai, des millions et des milliards qui sont étouffées sous leur ombre; mais celles-ci n'en sont pas moins la pépinière des grandes rénovations de l'avenir. Ce luxe de variations, cette exubérance de fantaisies pittoresques et de capricieuses broderies, que la nature déploie magnifiquement sous son austère appareil de lois, de répétitions, de rythmes séculaires, ne peut avoir qu'une source : l'originalité tumultueuse des éléments mal domptés par ces jougs, la diversité profonde et innée qui, à travers toutes ces uniformités législatives, réapparaît jaillissante et transfigurée à la belle surface des choses.
Nous ne poursuivrons pas ces dernières considérations qui nous écarteraient de notre sujet. J'ai seulement voulu montrer que la recherche des lois, c'est-à-dire des faits similaires, soit dans la nature, soit dans l'histoire, ne doit point nous faire oublier leurs agents cachés, individuels et originaux.
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Laissant donc de côté ceux-ci, nous pouvons déduire de ce qui précède un enseignement utile : l'assimilation jointe à l'égalisation des membres d'une société n'est point, comme on est porté à le penser, le terme final d'un progrès social antérieur, mais au contraire le point de départ d'un progrès social nouveau. Toute nouvelle forme de la civilisation commence par là: communautés égalitaires et uniformes des premiers chrétiens où l'évéque était un fidèle comme un autre, et où le pape ne se distinguait pas de l'évéque; armées franques où la distribution du butin se faisait par égales portions entre le roi et ses compagnons d'armes, société musulmane à ses débuts, etc. Les premiers califes qui ont succédé à Mahomet plaidaient devant les tribunaux comme de simples mahométans; l'égalité de tous les fils du prophète devant le Coran n'était pas encore devenue une simple fiction comme est destinée à le devenir un jour, inévitablement, l'égalité des Français ou des Européens devant la loi. Puis, par degrés, une inégalité profonde, condition d'une organisation solide, s'est creusée dans le monde arabe, à peu près comme s'est formée la hiérarchie cléricale du catholicisme ou la pyramide féodale du moyen âge. Le passé répond de l'avenir. L'égalité n'est qu'une transition entre deux hiérarchies, comme la liberté n'est qu'un passage entre deux disciplines. Ce qui ne veut pas dire que la confiance et la puissance, le savoir et la sécurité de chaque citoyen, n'aillent grandissant au cours des âges.
Reprenons maintenant sous un autre aspect l'idée de tout à l'heure. Les communautés homogènes et égalitaires, disons-nous, précèdent les Églises et les États par la même raison pour laquelle les tissus précèdent les organes; et, en outre, la raison pour laquelle les tissus et les communautés une fois formés s'organisent, s'hiérarchisent, n'est pas autre que la cause même de leur formation. La croissance du tissu non encore différencié ni utilisé atteste l'ambition, l'avidité spéciale du germe qui s'est ainsi propagé, comme
la création d'un club, d'un cercle, d'une confrérie d'égaux, atteste l'ambition de l'esprit entreprenant qui lui a donné naissance, en propageant de la sorte son idée personnelle, son plan personnel. Or, c'est pour se répandre encore davantage et se défendre contre les ennemis apparus ou prévus, que la communauté se consolide en corporation hiérarchisée, que le tissu se fait organe. Agir et fonctionner, pour l'être vivant ou social, c'est une condition sine qua non de conservation et d'extension de l'idée-maîtresse qu'il porte en lui-même et à laquelle il a d'abord suffi de se multiplier en exemplaires uniformes pour se développer quelque temps. Mais ce que veut la chose sociale avant tout, comme la chose vitale^ c'est se propager et non s'organiser. L'organisation n'est qu'un moyen dont la propagation, dont la répétition générative ou imitative, est le but. En résumé, à la question que nous avons posée en commençant : Qu'est-ce que la société? nous avons répondu: c'est l'imitation. Il nous reste à nous demander : Qu'est-ce que l'imitation? Ici le sociologue doit céder la parole au psychologue.
I. — Le cerveau, dit très bien Taine résumant sur ce point les physiologistes les plus éminents, est un organe répétiteur des centres sensitifs, et lui-même composé d'éléments qui se répètent les uns les autres. Le fait est qu'à voir tant de cellules et de libres similaires pelotonnées, on ne saurait s'en faire une autre idée. La preuve directe est d'ailleurs fournie par les expériences et les observations nombreuses qui montrent que l'ablation d'un hémisphère du cerveau et même le retranchement d'une portion considérable de substance dans l'autre atteignent seulement l'intensité, mais n'altèrent point l'intégrité des fonctions intellec-
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tuelles. La partie retranchée ne collaborait donc pas avec la partie restante ; les deux ne pouvaient que se copier et se renforcer mutuellement. Leur rapport n'était point économique, utilitaire, mais imitatif et social, dans le sens où j'entends ce dernier mot. Quelle que soit la fonction cellulaire qui provoque la pensée (une vibration très complexe peut-être?) on ne peut douter qu'elle se reproduit, qu'elle se multiplie dans l'intérieur du cerveau à chaque instant de notre vie mentale, et que, à chaque perception distincte, correspond une fonction cellulaire distincte. C'est la continuation indéfinie, intarissable de ces rayonnements enchevêtrés, riches en interférences, qui constitue tantôt la mémoire seulement, tantôt l'habitude, suivant que la répétition multipliante dont il s'agit est restée renfermée dans le système nerveux ou que, débordante, elle a gagné le système musculaire. La mémoire est, si l'on veut, une habitude purement nerveuse; l'habitude, une mémoire à la fois nerveuse et musculaire.
Ainsi, tout acte de perception, en tant qu'il implique un acte de mémoire, c'est-à-dire toujours, suppose une sorte d'habitude, une imitation inconsciente de soi-même par soimême. Celle-ci, évidemment, n'a rien de social. Quand le système nerveux est assez fortement excité pour mettre en branle un groupe de muscles, l'habitude proprement dite apparaît, autre imitation de soi-même par soi-même, nullement sociale non plus. Je dirais plutôt présociale ou subsociale. Ce n'est pas à dire que l'idée soit une action avortée, comme on l'a prétendu : l'action n'est que la poursuite d'une idée, une acquisition de foi stable. Le muscle ne travaille qu'à enrichir le nerf et le cerveau.
Mais si l'idée ou l'image remémorée a été déposée originairement dans l'esprit par une conversation ou une lecture, si l'acte habituel a eu pour origine la vue ou la connaissance d'une action analogue d'aulrui, cette mémoire et celte habitude sont des faits sociaux en même temps que psycho- TARDE. — Imitation. 6
logiques; et voilà Tespèce d'imitation dont j'ai tant parlé plus haut^ Celle-ci est une mémoire et une habitude, non individuelles, mais collectives. De même qu'un homme ne regarde, n'écoute, ne marche, ne se tient debout, n'écrit, ne joue de la flûte, et qui plus est n'invente et n'imagine, qu'en vertu de souvenirs musculaires multiples et coordonnés, de même la société ne saurait vivre, faire un pas en avant, se modifier, sans un trésor de routine, de singerie et de moutonnerie insondable, incessamment accru par les générations successives.
II. — Quelle est la nature intime de cette suggestion de cellule à cellule cérébrale, qui constitue la vie mentale ? Nous n'en savons rien 2. Connaissons-nous mieux l'essence de cette suggestion de personne à personne, qui constitue la vie sociale ? Non. Car, si nous prenons ce dernier fait en lui-même, dans son état de pureté et d'intensité supérieures, il se trouve ramené à un phénomène des plus mystérieux que nos aliénistes philosophes étudient de nos jours avec une curiosité passionnée, sans parvenir à le bien comprendre : le somnambulisme 3. Qu'on relise les travaux con-
(1) En corrigeant les épreuves de la deuxième édition, je lis, dans la Revue de métaphysique, un compte rendu succinct d'un article de M. Baldwin, paru dans le Mind (1894-95) sous ce titre : Imitation : a chapter in t/ie natural history of consciousness. « M. Baldwin, dit l'auteur du compte rendu, veut généraliser et préciser les théories de Tarde. L'imitation biologique, ou subcorticale du premier degré, est une réaction nerveuse circulaire, c'est-à-dire qui reproduit son stimulant. L'imitation psychologique, ou corticale, est habitude (elle trouve, comme telle, son expression dans le principe d'identité) et accommodation (elle s'exprime par le principe de la raison suffisante). Elle est enfin sociologique, plastique, subcorticale du second degré. »
(2) A la date où les considérations qui précèdent et qui suivent ont été imprimées pour la première fois (en nov. 1884), dans la Revue philosophique^ on commençait à peine à parler de suggestion hypnotique, et l'on m'a reproché comme un paradoxe insoutenable l'idée de suggestion sociale universelle, qui, depuis, a été si fortement appuyée par Bernheim et autres. Actuellement, rien de plus vulgarisé que cette vue.
(3) Cette expression démodée montre qu'au moment où j'ai pour la première fois publié ce passage, le mot hypnotisme ne s'était pas encore tout à fait substitué à celui de somnambulisme.
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temporains à ce sujet, notamment ceux de MM. Richet, Binet et Féré, Beaunis, Bernheim, Delbœuf, et on se convaincra que je ne me livre à aucun écart de fantaisie, en regardant l'homme social comme un véritable somnambule. Je crois me conformer au contraire à la méthode scientifique la plus rigoureuse en cherchant à éclairer le complexe par le simple, la combinaison par l'élément, et à expliquer le lien social mélangé et compliqué, tel que nous le connaissons, par le lien social à la fois 1res pur et réduit à sa plus simple expression, lequel, pour l'instruction du sociologiste, est réalisé si heureusement dans l'état somnambulique. Supposez un homme qui, soustrait par hypothèse à toute influence extra-sociale, à la vue directe des objets naturels, aux obsessions spontanées de ses divers sens, n'ait de communication qu'avec ses semblables, et, d'abord, qu'avec l'un de ses semblables, pour simplifier la question : n'est-ce pas sur ce sujet de choix qu'il conviendra d'étudier, par l'expérience et l'observation, les caractères vraiment essentiels du rapport social, dégagé ainsi de toute influence d'ordre naturel et physique propre à la compliquer ? Mais l'hypnotisme et le somnambulisme ne sont-ils pas précisément la réalisation de cette hypothèse? On ne s'étonnera donc pas de me voir passer en revue les principaux phénomènes de ces états singuliers, et les retrouver à la fois agrandis et atténués, dissimulés et transparents dans les phénomènes sociaux. Peut-être, à l'aide de ce rapprochement, comprendrons-nous mieux le fait réputé anormal, en constatant à quel point il est général, et le fait général en apercevant en haut -relief dans l'anomalie apparente ses traits distinctifs.
L'état social, comme l'état hypnotique, n'est qu'une forme du rêve, un rêve de commande et un rêve en action. N'avoir que des idées suggérées et les croire spontanées : telle est l'illusion propre au somnambule, et aussi bien à l'homme social. Pour reconnaître l'exactitude de ce point de vue
sociologique, il ne faut pas nous considérer nous-mêmes; car admettre cette vérité en ce qui nous concerne, ce serait échapper à l'aveuglement qu'elle affirme, et par suite fournir un argument contre elle. Mais il faut songer à quelque peuple ancien d'une civilisation bien étrangère à la nôtre, Égyptiens, Spartiates, Hébreux... Est-ce que ces gens-là ne se croyaient pas autonomes comme nous, tout en étant sans le savoir des automates dont leurs ancêtres, leurs chefs politiques, leurs prophètes, pressaient le ressort, quand ils ne se le pressaient pas les uns aux autres? Ce qui distingue notre société contemporaine et européenne de ces sociétés étrangères et primitives, c'est que la magnétisation y est devenue mutuelle pour ainsi dire, dans une certaine mesure au moins ; et, comme nous nous exagérons un peu cette mutualité dans notre orgueil égalitaire, comme en outre nous oublions qu'en se mutualisant cette magnétisation, source de toute foi et de toute obéissance, s'est généralisée, nous nous flattons à tort d'être moins crédules et moins dociles, moins imitatifs en un mot, que nos ancêtres. C'est une erreur, et nous aurons à la relever. Mais, cela fût-il vrai, il n'en serait pas moins clair que le rapport de modèle à copie, de maître à sujet, d'apôtre à néophyte, avant de devenir réciproque ou alternatif, comme nous le voyons d'ordinaire dans notre monde égalisé, a dû nécessairement commencer par être unilatéral et irréversible à l'origine. De là les castes. Même dans les sociétés les plus égalitaires, l'unilatéralité et l'irréversibilité dont il s'agit subsistent toujours à la base de l'initiation sociale, dans la famille. Carie père est et sera toujours le premier maître, le premier prêtre, le premier modèle du fils. Toute société, même aujourd'hui, commence par là.
Il a donc îaWu a for tioiH au début de toute société ancienne un grand déploiement d'autorité exercée par quelques hommes souverainement impérieux et affîrmatifs. Est-ce par la terreur et l'imposture, comme on l'affirme, qu'ils ont sur-
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tout régné ? Non, cette explication est manifestement insuffisante. Ils ont régné par leur prestige. L'exemple du magnétiseur nous fait seul entendre le sens profond de ce mot. Le magnétiseur n'a pas besoin de mentir pour être cru aveuglément par le magnétisé ; il n'a pas besoin de terroriser pour être passivement obéi. Il est prestigieux, cela dit tout. Cela signifie, à mon avis, qu'il y a dans le magnétisé une certaine force potentielle de croyance et de désir immobilisée en souvenirs de tout genre, endormis mais non morts, que cette force aspire à s'actualiser comme l'eau de l'étang à s'écouler, et que seul, par suite de circonstances singulières, le magnétiseur est en mesure de lui ouvrir ce débouché nécessaire. Au degré près, tout prestige est pareil. On a du prestige sur quelqu'un dans la mesure oîi l'on répond à son besoin d'affirmer ou de vouloir quelque chose d'actuel. Le magnétiseur n'a pas non plus besoin de parler pour être cru et pour être obéi; il lui suffit d'agir, de faire un geste si imperceptible qu'il soit. Ce mouvement avec la pensée et le sentiment dont il est le signe, est aussitôt reproduit. « Je ne suis pas sûr, dit Maudsley {Pathologie de fesprit, p. 73), que le somnambule ne puisse arriver à lire inconsciemment dans l'esprit par une imitation inconsciente de l'attitude et de l'expression de la personne dont il copie instinctivement et avec exactitude les contractions musculaires. » Remarquons que le magnétisé imite le magnétiseur, mais non celui-ci celui-là. C'est seulement dans la vie dite éveillée, et entre gens qui paraissent n'exercer aucune action magnétique l'un sur l'autre, que se produit cette mutuelle imitation, ce mutuel prestige, appelé sympathie, au sens d'Adam Smith. Si donc j'ai placé le prestige, non la sympathie, à la base et à l'origine de la société, c'est parce que, ai-je dit plus haut, l'unilatéral a dû précéder le réciproque ^ Quoique
(1) Ici j aurais à me rectifier. C'est bien la sympathie qui est la source première de la sociabilité et Tàme apparente ou cachée de toutes les espèces d'imitation, même de l'imitation envieuse et calculée, même de
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cela puisse surprendre, sans un âge d'autorité, il n'y aurait jamais eu un âge de fraternité relative. Mais revenons. Pourquoi nous étonner, au fond, de l'imitation à la fois unilatérale et passive du somnambule? Une action quelconque de l'un quelconque d'entre nous donne à ceux de ses semblables qui en sont témoins l'idée plus ou moins irréfléchie de l'imiter; et, si ceux-ci résistent parfois à cette tendance, c'est qu'elle est alors neutralisée en eux par des suggestions antagonistes, nées de souvenirs présents ou de perceptions extérieures. Momentanément privé, par le somnambulisme, de cette force de résistance, le somnambule peut servir à nous révéler la passivité imitative de l'être social, en tant que social, c'est-à-dire en tant que mis en relations exclusivement avec ses semblables, et d'abord avec l'un de ses semblables.
Si l'être social n'était pas en même temps un être naturel, sensible et ouvert aux impressions de la nature extérieure et aussi des sociétés étrangères à la sienne, il ne serait point susceptible de changement. Des associés pareils resteraient toujours incapables de varier spontanément le type d'idées et de besoins traditionnels que leur imprimerait l'éducation des parents, des chefs et des prêtres, copiés euxmêmes du passé. Certains peuples connus se sont singulièrement rapprochés des conditions de mon hypothèse. En général, les peuples naissants, de même que les enfants en bas âge, sont indifférents, insensibles à tout ce qui ne touche pas l'homme et l'espèce d'homme qui leur ressemble, l'homme de leur race et de leur tribu K « Le somnambule ne voit et n'entend, dit A. Maury, que ce qui rentre dans les
l'imitation d'un ennemi. Seulement il est certain que la sympathie ellemême commence par être unilatérale avant d'être mutuelle.
(1) La source première de toutes les révolutions sociales, c'est donc la science, la recherche extra-sociale, qui nous ouvre les fenêtres du phalanstère social où nous vivons, et l'illumine des clartés de l'univers. A cette lumière, que de fantômes se dissipent ! Mais aussi que de cadavres parfaitement conservés jusque là tombent en poussière!
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préoccupations de son rêve. » Autrement dit, toute sa force de croyance et de désir se concentre sur son pôle unique. N'est-ce pas là justement l'effet de l'obéissance et de l'imitation/>r/;' /asci?2a^?o?i, véritable névrose, sorte de polarisation inconsciente de l'amour et de la foi.
Mais combien de grands hommes, de Ramsès à Alexandre, d'Alexandre à Mahomet, de Mahomet à Napoléon, ont ainsi polarisé l'âme de leur peuple! Combien de fois la fixation prolongée de ce point brillant, la gloire ou le génie d'un homme, a-t-elle fait tomber tout un peuple en catalepsie ! La torpeur, on le sait, n'est qu'apparente dans l'état somnambulique; elle masque une surexcitation extrême. De là les tours de force ou d'adresse que le somnambule accomplit sans s'en douter. Quelque chose de pareil s'est vu au début de notre siècle quand, très engourdie à la fois et très surexcitée, aussi passive que fiévreuse, la France militaire obéissait au geste de son fascinateur impérial et accomplissait des prodiges. Rieii de plus propre que ce phénomène atavique à nous faire plonger dans le haut passé, à nous faire comprendre l'action exercée sur leurs contemporains par ces grands personnages demi-fabuleux que toutes les civilisations différentes placent à leur tête, et à qui leurs légendes attribuent la révélation de leurs métiers, de leurs connaissanceâ, de leurs lois : Oannès en Babylonie, Quetz-alcoatl au Mexique, les dynasties divines antérieures à Menés, en Egypte, etc. ^ Regardons de près, tous ces rois-dieux^ prin-
(1) Dans ses profondes Études sur les mœurs religieuses et sociales de VExlrême-Orient , sir Alfred Lyall (qui semble avoir pris sur le fait, dans certaines parties de l'Inde, le phénomène de la formation des tribus et des clans) attribue une influence prépondérante à l'action individuelle des hommes marquants dans les sociétés primitives : « Pour nous servir, dit-il, des termes de Carlyle, la jongle enchevêtrée de la société primitive a de nombreuses racines, mais le héros est la racine pivotante qui alimente en grande partie tout le reste. En Europe, où les bornes-frontières des nationalités sont fixes et les édifices de la civilisation fortement retranches, on incline souvent à traiter de légendaire l'énorme part que les races primitives attribuent à leur ancêtre héroïque dans la fondation de leur race et de leurs institutions. Et cependant il serait peut-être difficile
cipe commun de toutes les dynasties humaines et de toutes les mythologies, ont été des inventeurs ou des importateurs d'inventions étrangères, des initiateurs en un mot. Grâce à la stupeur profonde et ardente causée par leurs premiers miracles, chacune de leurs affirmations, chacun de leurs ordres, a été un débouché immense ouvert à l'immensité des aspirations impuissantes et indéterminées qu'ils avaient fait naître, besoins de foi sans idée, besoins d'activité sans moyen d'action.
Quand nous parlons d'obéissance à présent, nous entendons par là un acte conscient et voulu. Mais l'obéissance primitive est tout autre. L'opérateur ordonne au somnambule de pleurer, et celui-ci pleure : ici ce n'est pas la personne seulement, c'est l'organisme tout entier qui obéit. L*obéissance des foules à certains tribuns, des armées à certains capitaines, est parfois presque aussi étrange. Et leur crédulité ne l'est pas moins. « C'est un curieux spectacle dit M. Ch. Richet,que de voir un somnambule faire des gestes de dégoût, de nausée, éprouver une véritable suffocation, quand on lui met sous le nez un flacon vide, en annonçant que c'est de l'ammoniaque, et, d'autre part, quand on lui annonce que c'est de l'eau claire, respirer de l'ammoniaque sans paraître en être gêné le moins du monde. » Une étrangeté analogue nous est présentée par les besoins aussi factices
d'exagérer Timpression qu'ont dû produire, sur le monde primitif, des exploits audacieux et recompensés par le succès, alors que l'impulsion communiquée par le libre jeu des forces d'un grand homme ne subissait guère l'entrave de barrières artificielles... En ces temps-là, savoir si un groupe formé à la surface de la société se développerait en un clan ou une tribu, ou s'il se briserait prématurément, semblait dépendre beaucoup de la force et de l'énergie de son fondateur. » Je n'ai rien à ajouter à ces lignes, si ce n'est que, dans les temps modernes, la diminution du prestige des grands hommes est plus que compensée par l'accroissement de leurs moyens d'action, et que, si prépondérante au début, elle n'a cessé de l'être encore... Mais, encore une fois, tous les grands hommes n'ont dû leur force qu'aux grandes idées dont ils ont été les exécuteurs encore plus que les inventeurs, et qui ont été le plus souvent inventées par une suite de petits hommes inconnus.
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qu'énergiques, par les croyances aussi absurdes que profondes, aussi extravagantes qu'opiniâtres, des peuples anciens, même du plus libre et du plus délicat de tous, et longtemps après qu'il a eu terminé sa première phase de théocratie autocratique. N'y voyons-nous pas les monstruosités les plus abominables, par exemple l'amour grec, jugées dignes d'être chantées par Anacréon et Théocrite, ou dogmatisées par Platon, ou bien des serpents, des chats, des bœufsou des vaches adorés par des populations agenouillées, ou bien les dogmes les plus contraires au témoignage direct des sens, mystères, métempsycoses, sans parler d'absurdités telles que l'art des augures, l'astrologie, la sorcellerie, unanimement crus?N'y voyons-nous pas, d'autre part, les sentiments les plus naturels (l'amour paternel chez les peuples oîi l'oncle passait avant le père, la jalousie en amour dans les tribus où régnait la communauté des femmes, etc.) repoussés avec horreur, ou les beautés naturelles et artistiques les plus frappantes méprisées et niées, parce qu'elles sont contraires au goût de l'époque, même en nos temps modernes (le pittoresque des Alpes et des Pyrénées chez les Romains, les chefs-d'œuvre de Skakespeare, de la peinture hollandaise, dans notre xvii*' et notre xviii^ siècle)? N'est-il pas certain, en un mot, que les expériences et les observations les plus claires sont contestées, les vérités les plus palpables combattues, toutes les fois qu'elles sont en opposition avec les idées traditionnelles, filles antiques du prestige et de la foi?
Les peuples civilisés se flattent d'avoir échappé à ce sommeil dogmatique. Leur erreur s'explique. La magnétisation d'une personne est d'autant plus prompte et facile qu'elle a été plus souvent magnétisée. Cette remarque nous dit pourquoi les peuples s'imitent de plus en plus aisément et rapidement, c'est-à-dire en s'en doutant de moins en moins, à mesure qu'ils se civilisent, et, par suite, qu'ils se sont imités davantage. L'humanité en cela ressemble à l'in-
dividu. L'enfant, on ne le niera pas, est un vrai somnambule dont le rêve se complique avec l'âge jusqu'à ce qu'il croie se réveiller à force de complications. Mais c'est une erreur. Quand un écolier de dix à douze ans passe de la famille au collège, il lui semble d'abord qu'il s'est démagnétisé, réveillé du songe respectueux où il avait vécu jusque-là dans l'admiration de ses parents. Nullement, il devient plus admiratif, plus imitatif que jamais, soumis à l'ascendant ou de l'un de ses maîtres ou plutôt de quelque camarade prestigieux, et ce réveil prétendu n'est qu'un changement ou une superposition de sommeils. Quand la magnétisation-7node se substitue à la magnétisation-coutume^ symptôme ordinaire d'une révolution sociale qui commence, un phénomène analogue se produit, seulement sur une plus grande échelle.
Ajoutons, cependant, que plus les suggestions de l'exemple se multiplient et se diversifient autour de l'individu, plus l'intensité de chacune d'elles est faible, et plus il se détermine dans le choix à faire entre elles, par des préférences tirées de son propre caractère, d'une part, et, d'autre part, en vertu des lois logiques que nous exposerons ailleurs. Ainsi, il est bien certain que le progrès de la civilisation a pour effet de rendre l'asservissement à l'imitation de plus en ^\\x?> personnel et rationnel en même temps. Nous sommes aussi asservis que nos ancêtres aux exemples ambiants, mais nous nous les approprions mieux par le choix plus logique et plus individuel, plus adapté à nos fins et à notre nature particulière, que nous en faisons. Cela n'empêche pas d'ailleurs la part des influences extra-logiques et prestigieuses d'être toujours très considérable, comme nous le verrons.
Elle est remarquablement puisssante et curieuse à étudier chez l'individu qui passe brusquement d'un milieu pauvre en exemples à un milieu relativement riche en suggestions de tout genre. Il n'est pas besoin alors d'un objet aussi brillant, aussi éclatant que la gloire ou le génie d'un homme pour nous fasciner et nous endormir. Non seulement un
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nouveau qui arrive dans une cour de collège, mais un Japonais voyageant en Europe, mais un rural débarqué à Paris, sont frappés de stupeur comparable à l'état cataleptique. Leur attention, à force de s'attacher à tout ce qu'ils voient et entendent, surtout aux actions des êtres humains qui les entourent, se détache absolument de tout ce qu'ils ont vu et entendu jusqu'alors, même des actes et des pensées de leur vie passée. Ce n'est pas que leur mémoire soit abolie, elle n'a jamais été si vive, si prompte à entrer en scène et en mouvement au moindre mot qui évoque en eux la patrie lointaine, l'existence antérieure, le foyer, avec une richesse de détails hallucinatoire. Mais elle est devenue toute paralysée, dépourvue de toute spontanéité propre. Dans cet état singulier d'attention exclusive et forte, d'imagination forte et passive, ces êtres stupéfiés et enfiévrés subissent invinciblement le charme magique de leur nouveau milieu ; ils croient tout ce qu'ils voient faire. Ils resteront ainsi longtemps. Penser spontanément est toujours plus fatigant que penser par autrui. Aussi, toutes les fois qu'un homme vit dans un milieu animé, dans une société intense et variée, qui lui fournit des spectacles et des concerts, des conversations et des lectures toujours renouvelés, il se dispense par degrés de tout effort intellectuel; et, s'engourdissant à la fois et se surexcitant de plus en plus, son esprit, je le répète, se fait somnambule. C'est là l'état mental propre à beaucoup de citadins. Le mouvement et le bruit des rues, les étalages des magasins, l'agitation effrénée et impulsive de leur existence, leur font l'effet de passes magnétiques. Or, la vie urbaine, n'est-ce pas la vie sociale concentrée et poussée à bout?
S'ils finissent pourtant, quelquefois, par devenir exemplaires à leur tour, n'est-ce pas aussi par imitation? Supposez un somnambule qui pousse l'imitation de son médium jusqu'à devenir médium lui-même et magnétiser un tiers, lequel à son tour l'imitera, et ainsi de suite. N'est-ce pas là la vie
sociale ? Cette cascade de magnétisations successives et enchaînées est la règle ; la magnétisation mutuelle dont je parlais tout à l'heure n'est que l'exception. D'ordinaire, un homme naturellement prestigieux donne une impulsion, bientôt suivie par des milliers de gens qui le copient en tout et pour tout, et lui empruntent même son prestige, en vertu duquel ils agissent sur des millions d'hommes inférieurs. Et c'est seulement quand cette action de haut en bas se sera épuisée qu'on verra, en temps démocratique, l'action inverse se produire, les millions d'hommes à certains moments, assez rares d'ailleurs, fasciner collectivement leurs anciens médiums et les mener à la baguette. Si toute société présente une hiérarchie, c'est parce que toute société présente la cascade dont je viens de parler, et à laquelle, pour être stable, sa hiérarchie doit correspondre.
Ce n'est point la crainte, d'ailleurs, je le répète, c'est l'admiration ; ce n'est point la force de la victoire, c'est Téclat de la supériorité sentie et gênante, qui donne lieu au somnambulisme social. Aussi arrive-t-il parfois que le vainqueur est magnétisé par le vaincu. De même qu'un chef sauvage dans une grande ville, un parvenu dans un salon aristocratique du dernier siècle, est tout yeux et tout oreilles, et charmé ou intimidé malgré son orgueil. Mais il n'a d'yeux et d'oreilles que pour tout ce qui l'étonné et déjà le captive. Car un mélange singulier d'anesthésie etd'hyperesthésie des sens est le caractère dominant des somnambules. Il copie donc tous les usages de ce monde nouveau, son langage, son accent. Tels les Germains dans le monde romain ; ils oublient l'allemand et parlent latin, ils font des hexamètres, ils se baignent dans des baignoires de marbre, ils se font appeler patrices. Tels les Romains eux-mêmes importés dans Athènes vaincue par leurs armes. Tels les Hycsos conquérants de l'Egypte et subjugués par sa civilisation.
Mais qu'est-il besoin de fouiller l'histoire? Regardons autour de nous. Cette espèce de paralysie momentanée de
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l'esprit, de la langue et des bras, cette perturbation profonde de tout l'être et cette dépossession de soi qu'on appelle Vintimîdation, mériteraient une étude àpart. L'intimidé, sous le regard de quelqu'un, s'échappe à lui-même, et tend à devenir maniable et malléable par autrui ; il le sent et veut résister, mais il ne parvient qu'à s'immobiliser gauchement, assez fort encore pour neutraliser l'impulsion externe, mais non pour reconquérir son impulsion propre. On m'accordera peut-être que cet état singulier, par lequel nous avons tous plus ou moins passé à un certain âge, présente avec l'état somnambulique les plus grands rapports. Mais, quand la timidité a pris fin, et qu'on s'est, comme on dit, mis à l'aise, est-ce à dire qu'on s'est démagnétisé ? Loin de là. Se mettre à l'aise, dans une société, c'est se mettre au ton et à la mode de ce milieu, parler son jargon, copier ses gestes, c'est enfin s'abandonner sans résistance à ces multiples et subtils courants d'inÛuences ambiantes contre lesquels naguère on nageait en vain, et s'y abandonner si bien qu'on a perdu toute conscience de cet abandon. La timidité est une magnétisation consciente, et par suite incomplète, comparable à cette demi-somnolence qui précède le sommeil profond où le somnambule parle et se meut. C'est un état social naissant, qui se produit toutes les fois qu'on passe d'une société à une autre, ou qu'on entre dans la vie sociale extérieure au sortir de la famille.
Voilà peut-être pourquoi les gens dits sauvages, c'està-dire particulièrement rebelles à toute assimilation et à vrai dire insociables, restent timides toute leur vie, sujets à demi réfractaires au somnambulisme ; à l'inverse, ceux qui n'ont jamais été gauches ni embarrassés en rien, ceux qui n'ont jamais éprouvé ni timidité proprement dite à leur apparition dans un salon ou une cour de collège, ni une stupeur analogue lors de leur première entrée dans une science ou un art quelconque (car le trouble produit par l'initiation à un nouveau métier dont les difficultés efi'rayent,
dont les procédés à copier font violence à d'anciennes habitudes, est parfaitement comparable à l'intimidation), ne sont-ils pas ceux qui, sociables au plus haut degré, excellents copistes, c'est-à-dire dépourvus de vocation propre et d'idéemaîtresse, possèdent éminemment la faculté chinoise ou japonaise de se modeler très vite sur leur entourage, somnambules de premier ordre, extrêmement prompts à s'endormir? — Sous le nom de Respect, l'Intimidation joue socialement, de l'aveu de tous, un rôle immense, mal compris parfois, mais nullement exagéré. Le Respect, ce n'est ni la crainte, ni l'amour seulement, ni seulement leur combinaison, quoiqu'il soit une crainte aimée de celui qui réprouve. Le respect, avant tout, c'est une impression exemplaire d'une personne sur une autre, psychologiquement polarisée. Il y a sans doute à distinguer le respect dont on a conscience, et celui qu'on se dissimule à soi-même sous des mépris affectés. Mais, en tenant compte de cette distinction, on verra que tous ceux qu'on imite on les respecte, et que tous ceux qu'on respecte on les imite ou on tend à les imiter. Il n'y a pas de signe plus certain du déplacement de l'autorité sociale que les déviations du courant des exemples. L'homme du monde qui reflète l'argot et le débraillé de l'ouvrier, la femme du monde qui reproduit en chantant les intonations de l'actrice , ont pour l'actrice et pour l'ouvrier plus de respect et de déférence qu'ils ne croient. — Or, sans une circulation générale et continuelle de respect sous les deux formes indiquées, quelle société vivrait un seul jour?
Mais je ne veux pas insister davantage sur le rapprochement qui précède. Quoi qu'il en soit, j'espère au moins avoir fait sentir que le fait social essentiel, tel que je l'aperçois, exige, pour être bien compris, la connaissance de faits cérébraux infiniment délicats, et que la sociologie la plus claire en apparence, la plus superficielle même d'aspect, plonge par ses racines au sein de la psychologie,
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de la physiologie, la plus intime et la plus obscure. La société, c'est Vimitation, et l'imitation c'est une espèce de somnambulisme; ainsi peut se résumer ce chapitre. En ce qui concerne la seconde partie de la thèse, je prie le lecteur de faire la part de l'exagération. Je dois écarter aussi une objection possible. On me dira peut-être que subir un ascendant, ce n'est pas toujours suivre l'exemple de celui auquel on obéit ou en qui l'on a foi. Mais croire en quelqu'un n'est-ce pas toujours croire ce qu'il croit ou parait croire? Obéir à quelqu'un , n'est-ce pas toujours vouloir ce qu'il veut ou paraît vouloir? On ne commande pas une invention^ on ne suggère pas par persuasion une découverte à faire. Être crédule et docile, et l'être au plus haut degré comme le somnambule ou l'homme en tant qu'être social, c'est donc avant tout être imitatif. Pour innover, pour découvrir, pour s'éveiller un instant de son rêve familial ou national, l'individu doit échapper momentanément à sa société. Il est supra-social, plutôt que social, en ayant cette audace si rare.
Encore un mot seulement. Nous venons de voir que chez les somnambules ou quasi-somnambules, la mémoire est très vive, et aussi bien l'habitude (mémoire musculaire, avonsnous dit plus haut), pendant que la crédulité et la docilité sont poussées à outrance. En d'autres termes, Vimitation d'eux-mêmes par eux-mêmes (la mémoire et l'habitude, en effet, ne sont pas autre chose) est chez eux aussi remarquable que l'imitation d'autrui. N'y aurait-il pas un lien entre ces deux faits? « On ne peut trop clairement comprendre, dit Maudsley avec insistance, qu'il y a dans le système nerveux une tendance innée à l'imitation. » Si cette tendance est inhérente aux derniers éléments nerveux, il est permis de conjecturer que les relations de cellule à cellule dans l'intérieur d'un môme cerveau pourraient bien n'être pas sans analogie avec la relation singulière de deux cerveaux dont l'un fascine l'autre, et consister, à l'instar de .
celle-ci, en une polarisation particulière de la croyance et du désir emmagasinés dans chacun de ses éléments. Ainsi peut-être s'expliqueraient certains faits étranges, par exemple, dans le rêve, l'arrangement spontané des images qui se combinent suivant une certaine logique à elles, évidemment sous l'empire de l'une d'entre elles qui s'impose et donne le ton, c'est-à-dire sans doute par la vertu prédominante de l'élément nerveux où elle résidait et d'où elle est sortie K
(1) Cette vue s'accorde avec l'idée-maîtresse développée par M. Paulhan dans son livre, si profondément pensé, sur l'activité mentale (Alcan, 1889).