‹ Les lois de l'imitation, étude sociologique (volume 2)Chapitre 20 sur 98 · LES SIMILITUDES SOCIALES ET L'IMITATION · texte numérisé non relu

LES SIMILITUDES SOCIALES ET L'IMITATION

sociaux différents, étrangers ou rivaux. Mais cette œuvre d'uniformisation universelle, à laquelle nous assistons, révèlet-elle le moins du monde une orientation commune des sociétés diverses vers un même pôle? — Nullement, puisqu'elle a pour cause manifeste la submersion de la plupart des civilisations originales sous le déluge de l'une d'elles, dont le flux avance en nappes d'imitation sans cesse élargies. Pour voir à quel point les civilisations indépendantes sont loin de tendre à converger spontanément, comparons deux civilisations parvenues à leur terme et s'y reposant, l'Empire byzantin du moyen âge, par exemple, à l'Empire chinois de la même époque. L'une et l'autre civilisation alors avaient depuis longtemps porté tout leur fruit et atteint leur limite extrême de croissance. La question est de savoir si, en cet état de consommation finale, elles se ressemblaient plus entre elles qu'elles ne s'étaient ressemblé dans le passé. Il n'en est rien, et le contraire me semble bien plus vrai. Comparez Sainte-Sophie avec ses mosaïques à une pagode avec ses porcelaines, les mystiques miniatures des manuscrits aux plates peintures des potiches, la vie d'un mandarin occupé de pointilleries littéraires, et entre temps donnant l'exemple de labourer, à la vie d'un évêque de Byzance passionné pour des subtilités de théologie entremêlées de ruses diplomatiques ; et ainsi de suite. Tout est contraste entre l'idéal de jardinage raffiné, de famille pullulante, de moralité rabaissée, cher à l'un de ces peuples, et l'idéal de salut chrétien, de célibat monastique, de perfection ascétique, dont l'autre est halluciné. On a peine à ranger sous le même vocable de religion le culte des ancêtres sur lequel l'un d'eux est fondé, et le culte des personnes divines ou des saints qui est l'âme de l'autre. Mais si je remonte aux plus anciens âges de ces Grecs et de ces Romains dont la double culture s'est amalgamée et complétée dans le Bas-Empire, j'y trouve une organisation familiale qu'on dirait calquée sur celle de la Chine. Dans l'antique famille aryenne, en effet, et j'ajoute

sémitique, comme dans la famille chinoise, nous trouvons non seulement le culte du feu de l'âtre et de l'âme des aïeux, mais encore les mêmes procédés imaginés pour honorer les morts, c'est-à-dire les offrandes d'aliments et le chant des hymnes accompagné de génuflexions, et aussi les mêmes fictions, à savoir l'adoption notamment, pour atteindre, en dépit de la stérilité accidentelle des femmes, le but capital, qui est de perpétuer avec la famille la petite religion du foyer.

On aura la contre-épreuve de cette vérité si, au lieu de comparer deux peuples originaux à deux phases successives de leur histoire, on met en parallèle deux classes ou deux couches sociales de chacune d'elles. Le voyageur, il est vrai, qui traverse plusieurs pays d'Europe, même les plus arriérés, observe plus de dissemblance entre les gens du peuple restés fidèles à leurs vieilles coutumes, qu'entre les personnes des classes supérieures. Mais c'est que celles-ci ont été touchées les premières du rayon de la mode envahissante : ici la similitude est visiblement fille de l'imitation. Au contraire, quand deux nations sont demeurées hermétiquement fermées l'une à l'autre, les membres de leurs noblesses ou de leurs clergés diffèrent certainement plus entre eux parleurs idées, leurs goûts et leurs habitudes, que leurs cultivateurs ou leurs manœuvres.

La raison en est que plus une nation ou une classe se civilise, plus elle échappe aux bords étroits où la servitude des besoins corporels, partout les mêmes, enserrait son développement, et débouche dans le libre espace de la vie esthétique, où la nef de l'art vogue au gré des vents que son propre passé lui souffle. Si la civilisation n'était que le plein épanouissement de la vie organique par le milieu social, il n'en serait pas ainsi ; mais on dirait que la vie, en s'épanouissant de la sorte, cherche, avant tout, à s'émanciper hors d'elle-même, à rompre son propre cercle, et ne tend à fleurir que pour s'essorer ; comme si rien ne lui était plus

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essentiel, comme à toute réalité peut-être, que de s'affranchir de son essence même. Le superflu donc, le luxe, le beau, j'entends le beau spécial que chaque époque et chaque nation se crée, est, en toute société, ce qu'il y a de plus éminemment social, et c'est la raison d'être de tout le reste, de tout le nécessaire et de tout l'utile. Or, nous allons voir que l'origine exclusivement imitative des similitudes devient de plus en plus incontestable à mesure qu'on s'élève du second au premier de ces deux ordres de faits. Les habitudes artistiques de l'œil, nées des anciens caprices individuels de l'art, deviennent des besoins hyper-organiques auxquels l'artiste est obligé de donner satisfaction, et qui limitent singulièrement le champ de sa fantaisie; mais cette limitation, qui n'a rien de vital, est on ne peut plus variable d'après les temps et les lieux. C'est ainsi que l'œil du Grec, à partir d'une certaine époque, avait besoin de voir, en fait de colonnes, une forme ionique et corinthienne, tandis que l'œil égyptien, sous l'ancien Empire, exigeait un pilier carré, et, sous le moyen Empire, une colonne terminée en bouton de lotus. Ici, dans cette sphère de l'art pur ou plutôt presque pur, car l'architecture reste toujours un art industriel, ma formule relative à l'imitation, considérée comme la cause unique des similitudes sociales vraies, s'applique déjà à la lettre.

Elle s'appliquerait plus exactement encore en sculpture, en peinture, en musique, en poésie. Les idées du goût, en effet, et les jugements du goût, auxquels l'art répond, ne lui préexistent pas ; ils n'ont rien de fixe ni d'uniforme comme les besoins corporels et les perceptions des sens qui prédéterminent dans une certaine mesure les œuvres de l'industrie et les forcent à se répéter vaguement chez des peuples divers. Quand un ouvrage relève à la fois de l'industrie et de l'art, il faut donc s'attendre à ce que, semblable par ses caractères industriels à d'autres produits de provenance étrangère et indépendante, il en diffère par son côté esthé-

tique. En général, cet élément différentiel paraît de mince importance à l'homme positif; n'est-ce pas seulement par le détail que se différencient les monuments, les vases, les meubles quelconques, les hymnes, les épopées des diverses civilisations ? Mais ce détail, cette nuance caractéristique, ce tour de phrase, ce coloris propre, c'est le style et la manière, qui importe à l'artiste par-dessus tout. C'est le signalement à la fois le plus visible et le plus profond d'une société, ici l'ogive, là le fronton, ailleurs le plein cintre, la forme maîtresse qui s'impose aux utilités au lieu de les subir, et, en cela, est parfaitement comparable à ces caractères morphologiques, dominateurs des fonctions, par lesquelles les types vivants se reconnaissent. Voilà pourquoi il est permis de nier, esthétiquement, c'est-à-dire au point de vue social le plus pur, la similitude vraie d'œuvres qui se distinguent par le détail seulement. Il est permis de dire, par exemple, que le gracieux petit temple égyptien d'Éléphantine ne ressemble pas à un temple grec périptère, malgré l'apparence, et d'écarter, par conséquent, la question de savoir si celte ressemblance ne serait pas une preuve que la Grèce a copié l'Egypte, comme le pensait Ghampollion. — En définitive, cela revient à dire que la formule s'applique d'autant plus exactement qu'il s'agit d'œuvres semblables répondant à des besoins plus factices, moins naturels, c'est-à-dire d'un ordre moins vital, plus social. D'où l'on peut induire que, si des œuvres se rencontraient jamais, inspirées par des mobiles exclusivement sociaux, absolument étrangers aux fonctions vitales, ce principe se vérifierait dans toute sa rigueur.

On a beaucoup parlé, entre esthéticiens, d'une prétendue loi du développement des beaux-arts qui les assujettirait à tourner dans le même cercle et à se rééditer indéfiniment. Le malheur est que nul n'ait jamais pu la formuler avec quelque précision sans se heurter au démenti des faits ; et cette observation n'est pas sans s'appliquer aussi, mais moins bien, comme on doit s'y attendre d'après ce qui pré-

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cède, aux soi-disant lois du développement des religions, des langues, des gouvernements, des législations, des morales, des sciences. Tout en partageant ce préjugé de notre époque, M. Perrot, dans son Histoire de VArt^ est forcé de convenir que l'évolution des ordres d'architecture n'a pas traversé en Egypte et en Grèce des phases analogues. Sans doute, là comme ici, la colonne de pierre des plus vieux âges, en succédant au poteau de bois, a commencé par l'imiter plus ou moins fidèlement et a longtemps retenu la marque de cette contrefaçon; et dans l'un et l'autre pays, ce sont des plantes locales, l'acanthe dans l'un, le lotus ou le palmier dans l'autre, qui ont été reproduites sur les chapiteaux pour les embellir. Sans doute, encore, grec ou égyptien, le pilier, massif et indivis au début, a été se subdivisant en trois parties, le chapiteau, le- fût et sa base. Sans doute, enfln, la décoration du chapiteau en Grèce, et de la colonne tout entière en Egypte, a été se compliquant, se surchargeant d'ornements nouveaux.

Mais, de ces trois analogies, la première ne fait qu'attester une fois de plus notre principe premier, l'imitativité instinctive de l'homme social, et la troisième nous déduit une conséquence forcée de ce principe, l'accumulation graduelle des inventions qui ne se contredisent pas, grâce à la conservation et à la diffusion de chacune d'elles par l'imitation rayonnante dont elle est le foyer. Quant à la seconde, elle est une <le ces analogies fonctionnelles dont j'ai parlé plus haut : Cette division tripartite de la colonne, en effet, était à peu près commandée par la nature des matériaux employés et la loi de la pesanteur, dès que lé besoin d'abri en arrivait à exiger des demeures d'une certaine élévation. — Si l'on veut faire aux pseudo-lois du développement religieux, politique ou autre, que je viens de critiquer en passant, leur part de vérité, on verra qu'elle se résout en similitudes qui rentrent dans les trois catégories précédentes. S'il en est qu'on ne puisse y faire rentrer, c'est que l'imitation est intervenue.

Par exemple, les points de similitude entre le christianisme et le bouddhisme, mais surtout entre le christianisme et le culte de Krishna, sont si multipliés qu'ils ont paru suffisants à divers savants des plus autorisés, notamment Weber, pour affirmer une filiation historique de ces religions similaires. La conjecture a d'autant moins lieu d'étonner qu'il s'agit de religions prosélytiques.

D'ailleurs, — et ici les divergences significatives vont éclater, — chez les Grecs < les proportions des supports se sont modifiées toujours dans le même sens; c'est par un chifî're de plus en plus élevé que s'est exprimé le rapport qui représente la hauteur du fût comparé à son diamètre. Le dorique du Parthénon est plus élancé que celui du vieux temple de Corinthe; il l'est moins que le dorique romain... Il n'en fut pas de même en Egypte ; les formes ne tendirent point à s'y effiler à mesure que les siècles s'écoulaient. La colonne à seize pans et la colonne fasciculée de Béni-Hassen n'ont pas de proportions plus ramassées que les colonnes des monuments très postérieurs ». Le contraire même se rencontre, précisément l'inverse de l'évolution hellénique, t II y a donc, conclut l'auteur cité, dans la marche de l'art égyptien, des oscillations capricieuses. Cette marche est moins légulière que celle de l'art classique, elle ne semble pas gouvernée par une logique interne aussi sévère.

Je dirai plutôt : Il suit de là que l'art ne veut pas se laisser enfermer dans une formule, puisque cette formule, si formule il y a, tantôt paraît s'appliquer, tantôt, manifestement, ne s'applique en aucune manière, et précisément en ce qui concerne les caractères les plus importants aux yeux du connaisseur, les plus expressifs, les plus profonds. Quand il s'agit de la colonne envisagée du point de vue utilitaire, les conditions extérieures circonscrivent étroitement le champ de l'invention architecturale et lui imposent certaines idéesfondamentales, comme des thèmes à varier. Mais, une fois ce détroit franchi, le long duquel toutes les écoles devaient

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suivre un cours presque parallèle, elles ont vogué chacune à part, diversement orientées, non pas plus libres du reste, mais chacune d'elles n obéissant qu'aux inspirations de son propre génie. Dès lors, les coïncidences ne se produisent plus, et les dissemblances se creusent ^ Alors devient prépondérante, souveraine, l'influence individuelle des Maîtres, soit passés, soit actuels, sur les transformations de leur art. Ainsi peuvent s'expliquer les « capricieuses oscillations » de l'architecture égyptienne ; et, si le développement de l'architecture grecque paraît plus rectiligne, n'est-ce pas une illusion? Si l'on ne se borne pas à considérer deux ou trois siècles remarquables de ce développement, si l'on embrasse l'entier déroulement de l'art grec depuis ses débuts mal connus jusqu'à ses dernières transformations byzantines, ne verra-t-on pas le besoin d'élancement croissant signalé par M. Perrot diminuer à partir d'une certaine époque? C'est une suite d'élégants et gracieux artistes qui ont fait croître et naître ce besoin visuel, comme ce sont des générations de solides constructeurs qui ont rendu général et permanent sur les bords du Nil le besoin de solidité massive, non pourtant sans des accès de goût difi'érent, quand se faisait jour un architecte d'un tempérament original, moins porté à se conformer au génie national qu'à le réformer. — Mais combien ces considérations gagneraient à être illustrées par des exemples empruntés aux arts supérieurs, à la peinture, à la poésie, à la musique?

(1) Trouve-t-on rien d'analogue à l'obélisque ailleurs qu'en Egypte ? C'est que l'obclisque repondait non à un besoin principalement naturel, comme les portes, les fenêtres, les colonnes en tant que supports, mais à un besoin presque entièrement social.

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