LANGUE
Les diverses familles ou les divers clans à l'origine, parlent chacun une langue à part*, jusqu'au jour où ils commencent à s'agréger en tribu ; alors se fait sentir l'avantage de parler un même idiome; et, pendant une période plus ou moins longue, l'un de ces idiomes, en général celui de la famille dominante, refoule tous les autres. Les individus des familles dominées, après n'avoir connu ni voulu connaître que la langue de leurs pères, apprennent par mode et par genre celle de leurs maîtres étrangers. Puis, quand la fusion des sangs s'est complètement opérée, la langue de la tribu, grande famille nouvelle, s'enracine après s'être
(1) Je suis bien d'accord avec les monogénistes du langage sur ce point que le langage n'a pas apparu spontanément en une infinité de lieux et de familles humaines à la fois. Certainement, si naturel que soit devenu le besoin de communiquer ses pensées à ses semblables, il n'eût point suffi à faire naître partout en même temps l'invention de la parole. Ce besoin, d'ailleurs, remarquons-le, a été développé par la parole qui Ta satisfait, et il ne lui préexistait pour ainsi dire point. Il est infiniment probable que, ressenti très fort, exceptionnellement, par un sauvage de génie, il a donné lieu, dans une famille unique, aux premières manifestations linguistiques. De cette famille, comme d'un centre, l'exemple de cette innovation féconde s'est répandu très vite et a procuré tout de suite un avantage si marqué aux familles parlantes sur les familles muettes, que celles-ci n'ont pas dû tarder à disparaître ; en sorte que la faculté do parler a été depuis lors la caractéristique du genre humain. — Seulement — et c'est ici qu'il faut donner raison à M. Sayce et à d'autres philologues éminents contre les monogénistes — ce sont bien moins, sans doute, les premiers produits grossiers de l'invention linguistique qui ont été imités, que cette direction nouvelle de l'esprit inventif. Tout ce qu'il y avait de gens ingénieux dans les familles primitives s'est évertué, en entendant parler pour la première fois, moins à reproduire les articulations entendues qu'à en inventer de pareilles ou d'à peu près pareilles. Telle a dû être la grande occupation de l'imagination naissante. Aussi
répandue. C'est une langue qui, après avoir commencé par être étrangère à la plupart de ceux qui la parlent, leur est devenue maternelle à son tour, exclusivement chère à tous les siens, qui méprisent ou repoussent les parlersdu dehors. Ce n'est pas tout. Il est bon de faire observer dès maintenant que la famille, j'entends la famille patriarcale, composé déjà aussi artificiel que naturel, de parents, d'esclaves, d'étrangers adoptés, n'est pas le seul groupe social primitif. Il faut compter auprès d'elle, comme un ferment essentiel de tout progrès ultérieur, la réunion inévitable des déclassés et des réfugiés de toutes les familles, forcés de s'organiser en horde pour se défendre ou conquérir. Le nombre de ces bannis doit être d'autant plus grand que la loi domestique est plus despotique sous le régime patriarcal. Si l'imitation est la vraie vie sociale, ces éléments physiologiquement hétérogènes n'auront pas eu de peine, dès les temps les plus primitifs, à se fusionner socialement. Au point de vue linguistique, ce fusionnement aura eu pour effet la création d'un langage composite, pareil à ces idiomes hybrides qu'on
Sayce dit-il très bien : « Il est parfaitement clair qu'à une certaine période de la vie sociale la tendance à s'exprimer en un langage articulé a dû être irrésistible. L'homme se sera réjoui, non moins que le sauvage ou l'enfant d'aujourd'hui, de déployer cette nouvelle puissance qu'il venait de déployer en lui. L'enfant ne se lasse jamais de répéter les mots qu'il a appris ; le sauvage et l'écolier, d'en inventer de nouveaux. » De là, dès le début du langage, l'infinie multiplicité des langues, et ce n'est point au commencement, c'est à la fin de l'évolution philologique qu'il faut rêver l'unité du langage, imaginée par les partisans du monogénisme. « Les races modernes ne sont que le résidu choisi d'une variété innombrable d'espèces qui ont disparu. On peut assurément en dire autant du langage... Çà et là quelques (langues) ont été stéréotypées et sauvées par une sélection heureuse ; çà et là on découvre les restes de quelques autres ; mais la plus grande partie a péri plus complètement que les animaux de l'antiquité géologique... Il y avait en Cochilde, nous dit Pline, plus de trois cents dialectes; Sagard, en 1631, comptait que, parmi les Hurons de l'Amérique du Nord, on trouvait difficilement la même langue non seulement dans deux villages, mais même dans deux familles du même village. » Et ce n'est pas surprenant, si l'on songe à l'hostilité permanente qui sépare primitivement toutes les familles. — Voici ce qui est plus fort : « Dans l'île de Tasmanie, une population de cinquante personnes n'avait pas moins de quatre dialectes. »
voit se former dans certains ports de mer. Il y a donc eu, dès l'origine et non pas seulement aux âges de décadence, une sorte de syncrétisme philologique, de même qu'une sorte de syncrétisme religieux.
Mais continuons. Plus tard, il advient que les tribus ellesmêmes cherchent à se confédérer et à se confondre, et les mêmes phases se succèdent sur une échelle plus grande : de ces langues propres aux tribus diverses, on passe, après la diffusion de l'une d'elles et le refoulement des autres, à la langue, étrangère d'abord, puis maternelle aussi, de la cité. — Plus tard encore, nouvelle série sur le même rythme : les langues des cités et des provinces qui se concentrent en États, disparaissent devant l'une d'elles qui est adoptée par engouement S jusqu'à ce que la langue triomphante devienne enfin une langue nationale, exclusive et jalouse, coutumière et traditionnelle, comme celles qui Font précédée. — Nous en sommes là. Mais déjà ne sent-on pas dans toute notre Europe, où le besoin d'alliance et de confédération entre les peuples est si manifeste, les signes avant-coureurs d'une nouvelle période qui va s'ouvrir? La manie des emprunts aux dictionnaires voisins, la rage de faire apprendre aux enfants les langues étrangères, l'annoncent clairement. Partout le néologisme fleurit comme, en d'autres temps, l'archaïsme. Une langue, qui se propage à pas de géant, — je ne parle pas du volapûck, mais de l'anglais, — tend à devenir universelle. Un jour viendra peut-être où, soit celle-ci, soit une autre quelconque, universellement maternelle, et d'autant plus fixe que plus cultivée, comme il arrive toujours, aussi immortelle qu'étendue, confondra en une même famille sociale tout le genre humain.
(1 ) Et avec quelle rapidité parfois ! En voilà un exemple entre mille : -• Il ne s'était pas écoulé, dit Friedliinder , plus de vingt ans depuis Tentière soumission de la Pannonie quand Velléius Paterculus écrivit son histoire, et déjà la connaissance de la langue, et même des lettres latines, «'était répandue sur une foule de points de cette région inculte, âpre et toute barbare, qui embrassait la partie orientale de l'Autriche avec la Hongrie.
Dans l'intérieur de chaque nation petite ou grande, prise à part, nous observons des effets analogues. Tocqueville a remarqué avec beaucoup de justesse que, dans les sociétés aristocratiques, — où tout est héréditaire et coutumier, nous le savons, — chaque classe a non seulement ses habitudes, mais sa langue à soi qu'elle se taille dans l'idiome commun. « Elle adopte de préférence certains mots qui passent ensuite de génération en génération comme des héritages... On rencontre alors dans le même idiome une langue de pauvres et une langue de riches, une langue de roturiers et une langue de nobles, une langue savante et une langue vulgaire », ajoutons une langue sacrée et une langue profane, une langue cérémonielle et une langue usuelle. — Au contraire, < quand les hommes, n'étant plus tenus à leur place, se voient et se communiquent sans cesse », c'est-à-dire quand l'imitation-mode commence à agir sensiblement, « tous les mots de la langue se mêlent, les patois disparaissent. Aux États-Unis, les patois sont inconnus ».
Une langue a deux manières de se répandre par mode. Elle peut, à la faveur d'une conquête ou d'une supériorité littéraire reconnue, être apprise volontairement par l'aristocratie des nations voisines qui renonce la première à ses barbares idiomes et suggère ensuite aux classes inférieures le désir utilitaire ou vaniteux d'y renoncer aussi. — Elle peut, en second lieu, exercer une action très sensible encore chez les nations qu'elle ne parvient pas à subjuguer de la sorte et qui, tout en conservant leur idiome paternel, se mettent à la copier littérairement, à lui emprunter ses constructions de phrase, son harmonie périodique, ses élégances, sa prosodie. Ce dernier genre d'imitation extérieure, appelé culture littéraire des langues, est fréquent en histoire et souvent coïncide avec le premier. C'est ainsi qu'à Rome, au temps des Scipions, non seulement les jeunes nobles apprenaient le grec, mais encore, lorsqu'ils parlaient latin, hellé-
nisaient leur style. C'est ainsi qu'au xv!*" siècle, en France, la noblesse apprenait l'espagnol ou l'italien, ou bien accommodait le français en tournures italiennes et espagnoles. Il est probable qu'en remontant plus haut dans le passé, le persan a persanisé de la sorte les langues environnantes, et que l'arabe a arabisé^ etc.
Or, soit sous l'une, soit sous l'autre de ces formes, la mode linguistique aboutit à une coutume. La langue étrangère, apprise et substituée à l'idiome maternel, devient, nous l'avons dit, maternelle à son tour; la culture étrangère importée dans la langue nationale y devient nationale avant peu. En moins d'un siècle, les périodes grecques, les mètres grecs, les tournures grecques, empruntés parle latin, s'étaient incorporés au génie de la langue latine, et leur transmission s'opérait nationalement.
Mais, dans tout ce qui précède, j'ai attribué à l'imitation de rétranger et du contemporain beaucoup de transformations dues en grande partie aussi à l'imitation du supérieur. Il est, en réalité, bien difficile de séparer ces deux espèces de contagions. La première, cependant, semble se faire seule sentir à certaines époques, et, notamment, à l'époque mal délimitée où sont nées, la nuit, si vite et si obscurément, dans la grande forêt du haut moyen âge , comme autant de cryptogames philologiques, les langues romanes. Les linguistes, à voir ce phénomène en apparence miraculeux, se sont trop hâtés, à l'instar des anciens naturalistes, de l'expliquer par l'hypothèse d'une véritable génération spontanée. J'avoue ne pouvoir me contenter de leur explication, et je crois pouvoir affirmer que ce prétendu miracle restera mystérieux tant qu'on ne partira pas d'une autre idée, à savoir que, vers le ix® siècle de notre ère, l'esprit d'invention s'étant tourné, un peu capricieusement, du côté linguistique, parce que peut-être tout autre débouché lui était fermé à raison des circonstances, un vent de mode, pour ainsi dire, s'est levé, a longtemps soufflé et disséminé aux quatre coins
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de l'Europe latine et même au delà les nouveaux germes apparus quelque part, n'importe où. Si, comme on nous l'affirme, les idiomes romans étaient nés sur place de la décomposition spontanée du latin, par suite de la rupture de toutes les communications antérieures entre les populations désagrégées de l'Empire, il serait surprenant, d'abord que le latin se fût corrompu partout à la fois, partout également, que, nulle part, en aucune petite région isolée, la vieille langue latine n'eût survécu avec ses déclinaisons, ses conjugaisons et sa syntaxe.
Une telle simultanéité, une telle universalité de corruption en un temps si morcelé, quand il s'agit d'une chose aussi tenace, aussi vivace que la langue, a de quoi émerveiller. De plus, s'il en était ainsi, comment concevoir l'uniformité de composition qui s'observe entre tous les dialectes et toutes les langues qui ont germé ensemble sur le tronc pourri du latin? Entre la langue d'oc, la langue d'oïl, l'italien, l'espagnol, le portugais, le wallon, et entre toutes leurs variétés cantonales, il « existe des analogies intimes et profondes » que Littré admire avec raison, mais où il a le tort de voir l'effet d'une nécessité générale. Était-il donc nécessaire et prédéterminé que partout, sur tous les points à la fois, l'article naquît et fût tiré du pronom ille^ que partout le parfait indéfini s'ajoutât au prétérit latin et s'y formât à l'aide du verbe avoir placé devant le participe passé fai aimé, ai amat, ho amatOj he aniado, que partout le mot mens fût choisi, arbitrairement, comme suffixe nouveau, pour constituer le nouvel adverbe, chère-ment, cara-men^ cara-mente...? il est clair que chacune de ces idées ingénieuses est née quelque part, et que de là elle a rayonné partout. Mais c'est ce rayonnement qui serait inexplicable, par sa rapidité et son étendue*, si l'on n'admettait l'exis-
(1) Il semble avoir dépassé même les limites de TEmpire. J'en vois la preuve dans ce fait que, vers la même époque, Tallemand et le slave même subissent des transformations assez semblables à celles du latin
LES INFLUENCES EXTRA-LOGIQUES i283
tence alors d'un courant de mode spécial à l'ordre de faits dont il s'agit.
Ce serait inexplicable à raison, précisément, de ce morcellement territorial, de cette rupture de toutes les anciennes communications, qui a faussement paru fournir l'explication du phénomène en question. Rien ne prouve mieux que cet exemple, au contraire, la réalité et l'intensité des courants intermittents et spéciaux que j'invoque comme une hypothèse obligatoire. C'est ainsi que, au xvi*' siècle, pardessus les frontières si multipliées encore et si hérissées de ce temps, nous voyons se répandre avec une vitesse inouïe la doctrine de Luther, en vertu d'un ouragan analogue, religieux cette fois. Elle s'est déployée sur l'Europe entière, sauf à revêtir dans chaque province, dans chaque région, à mesure que la force du vent diminuait, une physionomie spéciale, comparable à la diversité des dialectes romans telle qu'on la remarque au xi*^ siècle, après que chaque province a repris son isolement linguistique. Ne dites donc pas qu'au IX® et au xe, le latin s'est décomposé de lui-même. Il ne s'est pas plus décomposé de lui-même que le catholicisme- au moment des prédications luthériennes. Il a fallu, ici et là, l'introduction de microbes inattendus, vraiment neufs, pour amener la décomposition qu'on veut leur donner pour cause. Celle-ci a suivi et non précédé les innovations grammaticales ou théologiques qui ont transformé la langue ou la religion. Et, pour vulgariser ces semences, il a fallu une disposition en quelque sorte épidémique à bien accueillir les nouveautés étrangères.
En temps ordinaire, cette ouverture hospitalière est remplacée, dans chaque peuple, par une fermeture coutumière
devenu roman. « Suivant Grimm et Bopp, comme le fait remarquer Coumot, l'emploi du verbe auxiliaire pour la conjugaison du temps parfait n'aurait commencé à se montrer dans la langue germanique que vers le viii« ou IX* siècle. • Explique qui pourra cette coïncidence autrement que par limitation.
en soi. Que l'on compare alors la lenteur extrême avec laquelle une langue, celle même du vainqueur, se propage hors de son lit habituel, à cette conversion linguistique en masse des populations romanes! Que l'on compare aussi au temps qu'il faut, d'habitude, pour arracher çà et là quelques catéchumènes à leur religion natale, les succès extraordinaires de l'apostolat catholique dans tout le monde romain et grec, en Allemagne, en Irlande, pendant les premiers siècles de notre ère, aussi bien que les triomphes foudroyants de Luther à l'époque de la Réforme !
On ne peut pas faire honneur, sinon partiellement, de ces grandes révolutions, au prestige du supérieur. La révolution romane du langage s'est faite et propagée dans le sein des classes populaires et des nations vaincues, comme la révolution chrétienne de la religion, du moins dans les premiers siècles. On ne peut non plus, du moins en ce qui concerne la naissance du parler roman, rendre compte par sa supériorité interne de son triomphe sur le parler latin, bien que les lois logiques de l'imitation s'appliquent ici. Sans nul doute, une fois l'embryon du parler roman substitué à la langue latine, c'est par voie de substitution et d'accumulation logiques, comme il a été dit plus haut, que cet embryon a cru et est arrivé à maturité. Mais la préférence qui, au début, a fait adopter ce langage encore rudimentaire, n'avait certainement rien de rationnel, et, si dans les innombrables duels logiques qui se livraient alors entre les formes latines et les formes romanes, ces dernières avaient toujours l'avantage, c'est précisément parce qu'elles avaient le vent de la mode en poupe. On a cependant essayé de justifier le fait accompli en faisant remarquer que l'article, le conditionnel, le parfait indéfini, manquaient au latin et que le roman est venu combler cette lacune... Ainsi, l'admirable instrument qui avait servi aux grands écrivains de Rome n'eût pas suffi aux colons des barbares ! Si, d'ailleurs, les innovations dont on parle n'avaient été préférées qu'à titre de perfec-
tionnements, le latin, dont elles ne contredisaient en rien le génie, n'eût été qu'enrichi par elles. Mais il a été détruit par elles, car le même esprit qui les appelait, appelait en même temps des substitutions où je me refuse de voir un progrès, celle de la préposition aux cas de la déclinaison, par exemple. Qu'on ne dise pas que le sentiment délicat des flexions de la déclinaison avait dû se perdre par suite de la grossièreté des esprits. Rien n'entre mieux dans les esprits grossiers que les subtilités des langues. Loin d'avoir le sens philologique émoussé, les populations de ce temps l'avaient si aiguisé qu'elles se sont mises inutilement en frais d'invention linguistique, pour le bon plaisir d'inventer, à ce qu'il me semble, et parce qu'il faut bien que l'imagination humaine se tourne de quelque côté. Et admirez le luxe Imaginatif de ces primitifs î Littré, qui les accuse d'avoir perdu, par rusticité, la clé du latin, ne s'aperçoit pas qu'il se réfute lui-même en écrivant les lignes suivantes : « Tout homme occupé d'études sur les langues reconnaîtra combien les finesses, les nuances grammaticales sont développées à Vorigine de 7iotre langue^ combien elles se sont émoussées dans le français moderne, et combien est fausse, je ne cesse de le répéter, l'opinion qui met la barbarie grammaticale au début. »
Tout linguiste souscrira sans peine à cette assertion, qui s'applique aussi bien à la formation des langues aryennes. Les considérations précédentes, sont propres, je crois, à ouvrir quelques aperçus sur les conditions sociales qui ont présidé à leur apparition préhistorique, sur la débauche d'invention et l'engouement d'imitation d'où elles sont nées. Ce besoin de révolution linguistique sans raison, par caprice, est l'une des premières épidémies de mode qui sévissent chez l'adolescent, comme on peut l'observer dans les collèges. Elle affecte de même l'adolescence des nations.
Les effets produits dans le domaine du langage par le passage alternatif de la coutume à la mode et de la
mode à la coutume, sont considérables et manifestes. D'abord, quand l'imitation de l'étranger se joint à celle du supérieur, on a pu voir qu'elle est toujours un grand progrès, puisqu'il en résulte un agrandissement graduel du territoire propre aux langues triomphantes et une réduction du nombre total des langues parlées. Mais, même quand la mode agit seule, elle travaille dans le même sens ; car ce n'est pas à elle qu'il faut reprocher le morcellement linguistique de l'Europe féodale comparée à l'Empire romain. La faute en est à la coutume forcément renaissante après elle ; et il est infiniment probable que, si la mode n'eût pas soufflé pour propager le roman naissant, le latin abandonné à lui-même en chaque canton distinct y eût évolué, sans révolution, en mille directions différentes, d'où eût résulté un morcellement linguistique bien plus lamentable encore.
Or, la langue étant le plus puissant et le plus indispensable des moyens de communication entre les hommes, on peut affirmer que les transformations sociales accomplies sur un territoire dans le sens de l'assimilation niveleuse de toutes les localités et de toutes les classes, par l'introduction des locomotives substituées aux charrettes, ne sont rien auprès des transformations sociales de même sens dues au débordement d'un grand dialecte par-dessus de petits patois , — ou d'une langue par-dessus des dialectes. La similitude linguistique est la condition sine qua non de toutes les autres similitudes sociales, et, par suite, de toutes les nobles et glorieuses formes de l'activité humaine qui supposent ces similitudes déjà établies et travaillent sur elles comme sur un canevas. Spécialement, la période transitoire où une langue se répand par mode, en surface, rend seule possible, dans un pays, l'avènement de ce qu'on y appelle (car tout est relatif) une grande littérature. Le maximum de valeur, ou, ce qui revient au même, de gloire, que les œuvres littéraires peuvent atteindre, est limité par le nombre de ceux qui peuvent les comprendre : donc, pour
s'élever à une gloire et à une valeur très supérieures à ce qu'on a vu avant elles, il faut que leur langue déborde très loin au delà de ses rives anciennes ; sans compter que la perspective de cette couronne plus brillante à poursuivre surexcite le génie. Toutefois, cela ne suffit pas. Un peuple dont la langue se serait unifiée, il est vrai, mais se transformerait à vue d'œil, de génération en génération, par une suite de fantaisies grammaticales répandues par mode, sans nulle fidélité rigoureuse à l'usage et aux règles, se prêterait à l'éclosion d'illustrations éphémères, de chefs-d'œuvre d'un jour, acclamés aujourd'hui, oubliés demain ; il se refuserait à la consécration de ces renommées augustes, séculaires, dont la majesté grandit au cours des âges, parce que chaque génération nouvelle grossit leur public. Il y aurait là des littératures brillantes peut-être, il n'y aurait point de littérature classique. Un classique est un ancien novateur littéraire, imité et admiré de ses petits-neveux après l'avoir été de ses contemporains, parce que sa langue n'a pas changé. Vivant, il a dû sa célébrité incomparable à la diffusion récente de sa langue ; mort, il doit à la fixation coutumière de sa langue son autorité durable.
Les crises de mode, en se succédant, tendent aussi à faire prévaloir, toutes choses égales d'ailleurs, les innovations linguistiques les plus propres à faire marcher le langage dans un certain sens difficile à préciser, mais qui se caractérise dans l'anglais, notamment, par la simplification des grammaires et le grossissement des dictionnaires, par un progrès utilitaire dans la clarté et la régularité, non sans dommage pour les qualités poétiques ^ Retenons ces caractères qui se répéteront bientôt sous d'autres noms.
(I) Même dans la substitution du roman au latin, et malgré les finesses grammaticales du roman naissant, cette tendance est satisfaite par le caractère analytique et la construction plus simple de la langue nouvelle.