‹ Les lois de l'imitation, étude sociologique (volume 2)Chapitre 32 sur 98 · RELIGION · texte numérisé non relu

RELIGION

On a souvent divisé les religions en deux grandes classes : celles qui sont prosély tiques et celles qui ne le sont pas. Mais la vérité est, en premier lieu, qu'elles ont toutes commencé, même les plus ouvertes, par être jalousement fermées à l'étranger, si du moins on remonte à leur véritable origine. Le bouddhisme, il est vrai, dès sa naissance, appelle à lui les hommes de toute race, mais il n'est qu'un rameau détaché du brahmanisme, et celui-ci n'admet pas d'autre propagation, au moins en principe, que sa transmission par le sang '. Quant au christianisme, jusqu'à saint Paul, il ne s'est point propagé hors de la race juive, et d'ailleurs il sort du mosaïsme qui a toujours repoussé les Gentils. Il n'est qu'une hérésie juive, disait naguère fièrement un enfant d'Israël. L'islamisme est resté longtemps chose exclusivement arabe, avant de subjuguer tant de nations, et le pontificat armé y était héréditaire parmi les descendants de Mahomet. En Grèce, chaque tribu avait ses dieux avant l'apparition d'Apollon, dont le culte propagé rapidement établit le premier lien fédératif entre les cités helléniques. Les religions closes précèdent toujours les religions ouvertes, par la même raison que les castes précèdent toujours les classes, les monopoles la liberté commerciale, et les privilèges la loi égale pour

(1) Il est vrai, comme Ta observé de près Lyall de nos jours, que, moyennant force fictions, les vieux cultes hindous parviennent par voie de conversion à s'assimiler bien des peuplades non aryennes établies dans rinde. Mais elles sont réputées s'être aryanisées. Et, d'ailleurs, ces fictions, par lesquelles on élude la rigueur de la règle ancienne, attestent précisément à quel point celle-ci fut rigoureuse jadis.

tous. Cette fameuse distinction des religions prosélytiques et non prosélytiques, en somme, signifie simplement que le besoin d'expansion, commun du reste aux unes et aux autres^ se satisfait dans les unes par la transmission des utiles recettes pieuses à la postérité de même race, et à une postérité toujours de plus en plus nombreuse, — ce qui fait désirer si ardemment à l'Hébreu et à l'Aryen antique d'avoir beaucoup d'enfants', — tandis que, dans les autres, le même besoin cherche à se satisfaire, d'une manière à la fois plus aisée et plus rapide, par la transmission des dogmes et des rites dont il s'agit aux contemporains de race et de sang quelconques. Dans le premier cas, l'agent propagateur est la coutume; dans le second, ce que j'appelle la mode. Et le passage du premier au second n'est qu'un progrès extraordinaire de l'imitation, qui, de pédestre, est devenue ailée.

Mais les religions les plus expansives et les plus hospitalières finissent tôt ou tard par se heurter à leurs limites naturelles, et, malgré leurs vains efforts pour ronger ce rivage, malgré même les trouées accidentelles qu'elles y font parfois (comme le mahométisme, qui, de nos jours, au cœur de l'Afrique, est redevenu convertisseur en masse), elles se résignent à s'avouer que telle nationalité ou tel groupe de nationalités congénères est leur domaine unique, désormais infranchissable. Elles s'y recueillent, s'y enracinent, s'y fractionnent même le plus souvent, et leur souci dominant dès lors est, non plus de se répandre chez les

(1) Ajoutons que, dans les religions les plus closes, se fait sentir, beaucoup plus qu'on ne le suppose, le besoin d'imitation de l'étranger, la tendance à se mettre à un certain ton international dominant, même en matière religieuse. Par exemple, Israël avant Samuel, se sentit gêné, embarrassé au milieu des autres nations, parce qu'il n'avait pas un dieu national ' à la façon des autres peuples ». (Voir Darmesteter, Les Prophètes.) 11 a fallu lui donner à la fois un dieu et un roi sur le patron adopté dans son voisinage. « Donne-nous un roi qui nous juge, comme en ont les autres peuples, » dit le peuple hébreu à Samuel. — Certainement, un sentiment pareil a eu pour effet, dans cent autres occasions et pour cent autres peuples, d'unifier le type divin et le type monarchique dans une région plus ou moins vaste.

TARDE. — Imitation. 19

peuples lointains par voie de conversion et de conquête, mais de se prolonger et de se perpétuer, par l'éducation des enfants, dans les générations futures. Toutes les grandes religions de nos jours en sont à cette phase de recueillement, qui n'est pas sans fécondité d'abord, avant le déclin qui la suit.

Mais les trois périodes que je viens d'observer en chacune d'elles avaient déjà été traversées par les religions inférieures qui leur servent d'assises ; et ainsi de suite. Au plus bas degré de l'échelle religieuse, nous trouvons partout le culte des ancêtres ou de quelque fétiche, religion toute familiale^ Il a bien fallu que, même aux plus anciennes époques, le prosélytisme fût connu et pratiqué, puisque, par-dessus ces cultes domestiques différents d'une famille à l'autre, un culte commun, celui du dieu de la cité, est parvenu à s'établir et à étouffer lentement les premiers. Mais il a bien fallu aussi que cette vogue d'un dieu exotique hors de son foyer natal ait partout été suivie d'un arrêt et d'un enracinement sur place, puisque d'exotique il est partout devenu patriotique, et que partout ces dieux des cités se montrent à nous, dans l'histoire du passé, aussi exclusifs, aussi hostiles les uns aux autres que pouvaient l'être, à un âge antérieur, les dieux des foyers. Ainsi le rythme historique des religions est un passage alternatif du prosélytisme à l'exclusivisme, et vice versa, indéfiniment. On ne saurait affirmer sans quelque hésitation que l'exclusivisme ait été au premier bout de la chaîne.

L'inverse pourrait être soutenu. Dans l'Inde, où l'on surprend chaque jour sur le fait la naissance, dans les bas-fonds de l'hindouisme, de quelque religion très inférieure, Lyall nous apprend que le point de départ est la prédication d'un

(1) Sur l'universalité de la famille patriarcale à l'origine, du moins à Torigine des peuples destinés à la civilisation, voir la démonstration étendue qu'en a donnée Sumner Maine dans ses Études sur VHistoire du Droit. (Trad. fr., 1889.)

réformateur exalté, d'un ascète, d'un célibataire sans enfants, qui a rompu tout lien avec sa famille et sa caste. Il recrute des adhérents de tous côtés; après quoi, par l'habitude que contractent les membres de cette petite chapelle de ne manger et de ne se marier qu'entre eux, la secte devient caste à son tour et finit par se localiser en une famille. Mais ce serait outrer la portée de ce fait contemporain que d'y voir la représentation complète de ce qui a dû se passer à l'origine des religions. Il est précieux cependant en ce qu'il vient confirmer l'hypothèse d'après laquelle, à notre avis, la famille ne serait pas la source unique des sociétés. La bande, la horde, la coterie, de quelques noms qu'on l'appelle, pêle-mêle des bannis ou des émigrants de la famille, serait le premier terme dune évolution sociale tout autre, mais bientôt entrelacée avec la précédente et prenant exemple sur elle. Tout nous atteste du reste que les religions ont universellement débuté par l'animisme, que la croyance aux dieux a été d'abord la peur des esprits ; et il est très probable que l'une des premières et des principales manifestations de l'animisme a été la divinisation des ancêtres morts, que les premiers esprits redoutés ont été surtout des âmes parentes. Quant aux esprits d'une autre origine, forces de la nature personnifiées par un anthropomorphisme, ou plutôt, d'abord, comme nous allons le voir, par un zoomorphisme spontané, n'a-t-il pas fallu l'autorité du père de famille, du chef, pour les faire adopter unanimement? La religion vraiment primitive n'a donc pu se transmettre que par filiation.

A ce sujet, remarquons ce qu'il y a d'étrange dans cette apothéose ancestrale, et surtout dans son universalité. Car, à ces époques grossières où l'on s'est habitué à croire que l'adoration de la force régnait seule, il paraît bien difficile de comprendre ce culte des morts, ce respect des morts, cette obéissance aux morts. Pour avoir l'intelligence de ce phénomène, je crois qu'il faut le rapprocher d'un autre (ail

non moins général et non moins primitif : la gérontocratie. Toutes les premières sociétés tant soit peu bien douées et prédestinées au progrès, ont la vénération et le fétichisme des vieillards. Mais cet autre fait lui-même, comment le concilier avec le règne brutal de la force? Comment se fait-il que, dans un monde jeune, parmi des combats perpétuels, les vieillards ne soient pas relégués au dernier plan ? La plus vraisemblable explication, à mon sens, est celle-ci : Dans la famille primitive, très close et très hostile à toute famille même voisine, les exemples du père sur ses enfants, ses femmes et ses esclaves, doivent posséder une puissance irrésistible d'entraînement. Le besoin de direction, en effet, qu'éprouvent ceux-ci dans leur profonde ignorance et à défaut de stimulants extérieurs, ne peut se satisfaire que par l'imitation d'un homme et de l'homme qu'ils ont l'habitude d'imiter depuis le berceau. Le prestige exemplaire du père, du roi-prêtre de ce petit État, est égal à la somme de tous les prestiges multiples que subit de nos jours, le plus souvent à son insu, un Européen civilisé, dont l'activité se disperse par mille canaux de docilités et de crédulités différentes, sous l'influence de professeurs, de camarades, d'amis, d'étrangers quelconques, au lieu de se concentrer en un seul lit de traditions et de coutumes paternelles. Ceci posé, et la magnétisation en quelque sorte des enfants par le père étant d'autant plus complète, à l'origine, que le père est plus âgé, puisqu'elle a eu plus de temps pour agir, on s'explique fort bien ce fait, mis en lumière par Buckle, que les peuples primitifs sont portés à reculer dans un passé d'autant plus lointain les géants, les hercules , les génies surhumains, qu'ils leur attribuent une taille, une force, une intelligence plus prodigieuses. C'est un effet d'optique, une orientation de l'admiration, dont le prestige du père suffît à rendre compte. Le père lui-même tremble devant l'ombre de l'aïeul, comme ses propres enfants le savent bien. L'idole de leur idole doit donc paraître à ces derniers un dieu supérieur.

Mais Buckle aurait pu remarquer aussi que, même aux plus vieux âges, à côté de ce culte de l'ancêtre, se fait jour le culte de l'étranger. Ce qui vient de loin n'est pas moins prestigieux pour les barbares et les sauvages que ce qui date de loin. Aussi les merveilles du monde rêvées par eux, les Édens et les Enfers notamment, et les êtres doués d'un pouvoir surnaturel, sont-ils localisés dan& leurs légendes aux confins de l'Univers connu. Les Aztèques croyaient qu'une race divine, originaire des rivages lointains de l'est, était destinée à les conquérir un jour; les Péruviens avaient une croyance analogue. Du reste, parmi leurs dieux, on en remarque plusieurs où il est impossible de ne pas reconnaître des conquérants ou des réformateurs étrangers qui ont subjugué ou fasciné leurs pères. Le même fait s'observe dans toutes les vieilles religions. La raison en est que, dès l'antiquité la plus reculée, le prestige du père doit être souvent tenu en échec par quelque prestige extérieur et supérieur, soudainement apparu. Un chef inconnu, venu du fond de l'horizon et réputé invincible, surgit de temps en temps; on tombe à ses genoux, et les dieux pénates sont oubliés pour le moment. Un nouveau venu, important des secrets et des connaissances qu'on admire, est pris pour un sorcier tout-puissant devant lequel tout le monde tremble. Si de telles apparitions se multiplient, il n'en faut pas davantage pour orienter à nouveau l'adoration, et substituer à la fascination du passé celle de la distance *. D'ailleurs, il est vraisemblable que l'autorité despotique des maîtres ou des civilisateurs étrangers a dû être copiée sur celle du pater familias; et, soit

(1) De là l'apothéose des inventeurs, source si importante des mythologies. • Chez les Phéniciens comme chez les Iraniens, l'invention du feu et le commencement du culte divin paraissent mis en étroit rapport. Quand on lit à côté l'une de l'autre les cosmogonies biblique, phénicienne, babylonienne, iranif-nne, on y reconnaît un dessein de représenter, dans la succession des personnages génériques et non des personnages individuels, la succession des inventions et des développements qui avaient conduit l'espèce humaine au point où elle était lorsque ces cosmogonies lurent écrites. » (Littré, Fragments de philosophie positive.)

filiale, soit servile, l'apothéose de ces temps se montre à nous comme une crainte révérentielle poussée au suprême degré. Il ne faut donc pas s'étonner si les dieux les plus despotes sont les plus vénérés : les familles autoritairement régies nous donnent encore aujourd'hui le même spectacle. Le caractère terrifiant des dieux antiques et le caractère humiliant des cultes antiques n'ont donc pas une source dont l'homme doive rougir. Et l'on comprend la persistance de telles croyances dans les sociétés anciennes, puisqu'elles découlaient du principe social sans lequel ces sociétés n'eussent pas été possibles. Aussi, quoique l'athéisme eût été sans contredit un immense soulagement de cœur pour le fidèle, une désoppression de sa terreur constante, l'athéisme ne pouvait se propager à une époque où il eût été un suicide social.

Cependant, aux premiers débuts de l'humanité, l'isolement* des familles humaines clairsemées dans un océan d'animalité grondante, a dû être si grand que leurs rencontres et leurs luttes n'ont pu être bien fréquentes. La cause que je viens d'indiquer n'a donc pu avoir toute son importance que plus tard. En revanche, il est alors une autre catégorie de fascinateurs étrangers qui a dû jouer, ce me semble, dans la formation des très antiques mythologies, un rôle prépondérant, méconnu ou insuffisamment apprécié par les mythologues. Ce sont les grands fauves et les serpents venimeux d'abord, puis les animaux domestiques. Et je m'attache à ce côté des mythologies parce qu'ici se montre à nous, dès les âges les plus reculés, l'action de la mode isolément agissante et non confondue avec l'imitation du supérieur, comme dans les progrès dont il vient d'être question.

Aujourd'hui, nous faisons la chasse aux bêtes, mais nos premiers ancêtres leur faisaient la guerre. C'est contre les bêtes surtout qu'ils étaient forcés de guerroyer toujours, soit pour s'alimenter, soit pour se défendre. « Aussi souvent gibier que chasseur, » l'homme naissant était loin, sans nui

doute, d'éprouver pour les lions, les ours des cavernes, les rhinocéros, les mammouths, avec lesquels il livrait des batailles quotidiennes aux émouvantes péripéties, le mépris que nous inspirent les lièvres et les perdreaux de nos plaines, voire même les loups et les sangliers de nos dernières forêts. La fin de l'époque tertiaire et le début de l'époque quaternaire, c'est-à-dire de l'âge où l'homme commence à poindre, se caractérisent par une formidable « émission de carnassiers ». J'amais faune si meurtrière ni si intelligente à la fois n'avait apparu sur la terre. Éléphants, rhinocéros, tigres de 4 mètres de long, lions, hyènes, etc., tous appartenaient à des espèces éteintes dont les espèces actuelles ne sont que les pâles images, et faisaient de l'homme leur pâture habituelle. Devant ces belligérants terribles, encore plus que devant les grands hommes de proie des tribus voisines, il frissonnait de cet effroi sacré qui est le commencement de toute dévotion. Aussi, quand, se trouvant ensuite devant un grand phénomène quelconque, tempête, phases de la lune, lever et coucher du soleil, etc., il V anime pour le comprendre, la personnification qu'il en fait spontanément est plutôt animale qu'humaine. Personnifier, pour lui, c'est animaliser encore plus qu'humaniser. Si les dieux primitifs, depuis le Panthéon Scandinave jusqu'à l'Olympe aztèque, sont tous altérés de sang et exigent impitoyablement un tribut périodique de vies humaines, dont on leur sert plus tard l'équivalent en vies animales, jusqu'à ce que l'ombre seule et le «impie symbole végétal en subsistent dans l'hostie chrétienne; si toutes ces divinités archaïques sont cannibales, n'est-ce pas parce que l'homme les a conçues, non pas précisément à l'image de lui-même, mais sur le type de ces grands monstres surhumains, carnassiers ou reptiles, qui si souvent le dévoraient?

Cette hypothèse permet de juger l'homme primitif supérieur à ses dieux puisqu'elle explique la férocité de ceux-ci non par sa méchanceté prétendue, mais par les dures, con-

diLions de son existence précaire, anxieuse, exposée à tant de périls. Or, rien ne vient à l'appui de l'hypothèse ordinaire, suivant laquelle l'homme aurait modelé ses dieux sur soi : ils lui ressemblent si peu! Ils sont immortels et invulnérables, lui si éphémère ! Ils sont le caprice incarné, lui la routine même. Ils commandent en maîtres à la nature ambiante; lui se prosterne devant le moindre météore. Au contraire, ma conjecture, on l'a vue, se fonde sur de sérieuses considérations. J'ajoute que l'universalité des dieux sanguinaires s'explique naturellement par l'universalité des bêtes féroces ; et ce point de départ identique pour toutes les races explique à son tour la similitude des phases traversées par l'évolution religieuse : sacrifices humains, sacrifices d'animaux, offrandes végétales, symbolisme spirituel.

En outre, si notre point de vue est vrai, il s'ensuit que, dans un âge ultérieur, quand le refoulement commencé de l'animalité et le flot montant de l'humanité ont fait croître l'importance de la guerre entre hommes et diminuer celle de la guerre des hommes contre les bêtes, les dieux à forme humaine ont dû l'emporter décidément sur les dieux à forme bestiale. Précisément, cette humanisation graduelle des divinités est un des faits les mieux démontrés. Les dieux égyptiens à face d'homme sur un corps de bête ou à face de bête sur un corps d'homme, nous présentent la plus antique transition connue entre les dieux zoomorphiques de la préhistoire et les dieux purement anthropomorphiques graduellement élaborés par les Grecs. Transformation profonde, qui ne pouvait s'accomplir sans bouleverser l'idée divine. Le dieu, à l'origine, était éminemment le destructeur^ tandis qu'il est avant tout, pour nous, le créateur. Des dieux belliqueux ne sauraient être que des triomphateurs ; et, à la guerre, triompher c'est détruire.

Incidemment, il me semble que l'antropophagie habituelle ou rituelle des premiers peuples s'éclaircit par ce qui précède. Quand il arrivait à l'homme d'alors, et c'était fréquent,

d'être battu dans ses combats contre les monstres, il était toujours dévoré. Par suite, quand il les terrassait d'aventure, il se faisait un devoir de les immoler et de les manger, si coriaces qu'ils pussent être, non seulement pour s'en nourrir, mais pour exercer des représailles, suivant l'éternelle coutume du talion militaire^ Gela posé, que devait-il se passer quand deux tribus se battaient l'une contre l'autre? Ce combat accidentel s'intercalait parmi les combats accoutumés contre les grands carnassiers, et y rentrait comme l'espèce dans le genre. Aussi, naturellement, se faisait-on une loi de traiter les captifs ou même les cadavres des vaincus comme on traitait chaque jour les animaux battus ou pris au piège : on les sacrifiait et on les mangeait solennellement dans un festin triomphal. Le premier triomphe a dû être un banquet. Ainsi, le cannibalisme serait né originairement par imitation des usages de la chasse primitive, quoique, postérieurement, il ait pu être entretenu par d'autres motifs d'ordre utilitaire ou mystique -.

(1) C'est ce qui explique sans doute pourquoi, dans les grottes préJiistoriques, nous ne trouvons, parmi les instruments de silex, aucun squelette d'animal complet, même d'ours des cavernes.

(2) Ajoutons une considération d'ordre plus sentimental et qui présenterait sous un jour encore plus favorable l'adoration primitive des bêtes. Le groupe social à l'origine est si étroit qu'il ne saurait suffire à satisfaire le besoin de sociabilité développé par lui-même. Ce besoin croît plus vite, beaucoup plus vite que ce groupe. Il reste donc à déverser sur les êtres de la nature, sur les animaux principalement, qui sont en perpétuel contact avec les primitifs, une partie des sentiments du cœur qui ne trouvent pas suffisamment à s'employer dans les relations de l'homme avec ses semblables, clairsemés sur la terre, et surtout avec ses semblables amis et associés, les seuls qu'il puisse fréquenter. — De là peutêtre en partie, l'explication de ce rôle si grand que joue l'animalité, fauve ou domestique, dans la vie des sauvages et des premiers troglodytes. Leur zoolâtrie ou plutôt leur tliériolàtrie, est attestée par leurs dessins de mammouths, de baleines, de lions, etc., sur leurs plaques d'ivoire, sur leurs bâtons de commandement.

Goblet d'Alviella a bien raison de voir dans ces ébauches d'art une réponse au besoin de dieux plutôt qu'à des besoins esthétiques encore non cclos. Ces dieux mystérieux, ces dieux-bêtes, ont dû inspirer une terreur étrange, égale en étrangcté à leurs formes monstrueuses ; et aussi une pietc smgulicre, une admiration scrvile et, malgré sa servilité, touchante, une adoration vraie : de tout temps ce qui épouvante finit par être

On voit combien les considérations précédentes sont propres à expliquer un fait qui étonne fort les mythologues et a provoqué de leur part les hypothèses les plus contradictoires : c'est le fait que les plus anciens dieux des diverses mythologies, dans toutes les parties du monde, ont été des animaux, des bêtes sauvages, souvent des bêtes féroces, et que si, par le progrès des âges, leur caractère zoomorphique, thériomorphique , s'est recouvert d'un anthropomorphisme graduel, il n'est jamais impossible de retrouver le fauve divin sous le dieu humanisé'. Le compagnon animal d'un dieu a commencé par être ce dieu lui-même, aussi bien l'oie de Priape, le coucou de Héra, la souris d'Apollon, la chouette de Pallas, que l'oiseau-mouche du dieu aztèque Huitzilopochtli. Il est prouvé qu'antérieurement à l'invasion des Pasteurs, c les dieux (égyptiens), toutes les fois qu'ils apparaissent sur un monument, sont représentés par des animaux ». — Cette déification universelle de la faune ambiante (parfois de la flore), l'expliquerons-nous, avec Lang, comme la suite du totémisme, de l'usage universel chez les sauvages et les peuples primitifs de reconnaître pour premier ancêtre de la tribu un animal ? Rattacherons-nous par suite le culte des animaux au culte des ancêtres? Non, je crois qu'ici on prend l'effet pour la cause ; ce n'est point le totémisme qui explique la déification des animaux, c'est celle-ci qui peut

adoré. Mais cette zoolàtrie n'est qu'un côté des rapports demi-sociaux que l'homme primitif a créés entre lui et la nature animale. D'autre part, il est probable que les animaux domestiques lui inspiraient une tendresse toute paternelle ou toute filiale, dont il reste encore quelque chose dans les traitements affectueux dont les bœufs et les vaches sont l'objet de la part du paysan qui les soigne tous les jours et ne s'en sépare jamais sans regret de cœur. Cet esclave animal, comme l'esclave humain du même temps, s'incorporait facilement à la famille.

Il est donc probable que, à l'origine, les cordes du cœur mises en vibration par la nature, et surtout par l'animalité, avaient, comparées à celles que la société humaine fait vibrer, une importance très supérieure à leur importance relative actuelle. — On cherchait à créer une société véritable avec les bétes; d'où le laîir/age prêté aux animaux^ comme le suppose avec raison Goblet d'Alviella.

(1) Je renvoie sur ce point à la Mytholor/ie de M. Andrew Lang.

seule expliquer raisonnablement le totémisme *. L'animal n'a été réputé un ancêtre qu'après avoir été déifié. Or, pourquoi a-t-il été déifié ? Parce qu'on a été frappé de terreur ou d'admiration en le regardant, ou tout simplement parce qu'il a causé un jour une vive surprise due sans doute à quelque observation mal faite à travers quelque vision d'ignorant. Le premier animal, le premier être naturel qu'un sauvage a été curieux d'étudier, lui a ouvert un nouveau monde, le monde extra-familial, ou plutôt lui a fait une trouée nouvelle dans ce monde que le grondement continuel des fauves ne lui avait jamais permis d'ignorer complètement. Vu à travers ses rêves ou ses terreurs, l'animal, vulgaire ou terrible, lui a révélé hors de lui autre chose digne d'intérêt que lui et les siens. Cet animal, donc, cet étranger dont il a senti et subi le prestige, l'a arraché au prestige exclusif de ses ancêtres divins et de ses maîtres despotiques ; et, si ensuite l'animal divinisé a pris rang, et un rang supérieur, en tête de ceux-ci, il n'en est pas moins vrai que ce culte nouveau, loin de dériver du culte domestique, a dû lui faire opposition. Au premier début de l'humanité, où l'animalité dominait, l'étranger sur lequel l'homme devait chercher à prendre exemple, à la fascination duquel il devait céder, quand il échappait à la fascination des aïeux, ne pouvait être d'ordinaire que bestial, quoique, de temps à autre, et de plus en plus fréquemment dans la suite, la rencontre d'autres tribus permît aussi à l'étranger humain de jouer un rôle analogue. Il est certain qu'il y a deux espèces capitales de mythes se côtoyant étrangement dans toutes les vieilles mythologies : les mythes

(I) Ce que j'admets sans peine, en revanche, c'est que l'interdiction, si fréquente, dans les anciennes religions, de manger la chair de certains animaux, s'explique par le totémisme, et nullement par des considérations d'hygiène ; considérations trouvées après coup, comme celles que trouve toujours la somnambule prête à agir par suggestion, pour se justifier à ses propres yeux l'acte d'obéissance inconsciente qu'elle va commettre.

relatifs aux dieux animaux et les mythes relatifs aux dieux ou héros civilisateurs. Rien de plus incompréhensible qu'une juxtaposition si bizarre, à moins d'admettre notre point de vue qui ne voit dans ces deux catégories mythiques que des variétés d'un même genre. Les unes comme les autres attestent, dès les temps les plus anciens, l'action des prestiges extérieurs et contemporains, source de la mode, en contraste avec les prestiges paternels, sources de la coutume. Continuons. Je n'ai pas fini d'énumérer les principales sources où ont puisé les religions primordiales. Pour achever cette recherche conjecturale, qui est quelque peu une digression, je dirai qu'après les bêtes féroces les animaux domestiques ont été et ont dû être divinisés. Les dieux bons ont pris place de la sorte auprès des dieux mauvais, et ainsi se place une phase transitoire, bonne à remarquer, entre le thériomorphisme et l'anthropomorphisme divins, sans compter les transitions déjà indiquées plus haut. Songeons, en effet, à l'immense et bienfaisante transformation qui s'est produite le jour où, au milieu de la petite colonie humaine sans industrie, sans agriculture, sans autre moyen d'existence que la chasse à l'arc et la pêche au harpon, un sauvage de génie a imaginé d'apprivoiser un chien, un mouton, un renne, une vache, un âne, un cheval*. Qu'est-ce que l'ensemble de toutes nos inventions modernes auprès de cette invention capitale, la domestication? C'était la première victoire décisive sur l'animalité ; or, en fait d'accidents historiques, le plus grand et le plus surprenant sans contredit est celui qui a seul rendu l'histoire possible, à savoir le

(1) L'importance des inventions relatives à la domestication a été si grande — comme plus tard celle des inventions relatives à la conquête des minéraux — qu'elle a paru suffire à caractériser les civilisations différentes. De même qu'on a distingué l'âge de la pierre éclatée, de la pierre polie, du bronze, du fer — on a distingué ou on peut distinguer les peuples à bœufs ou à vaches (Aryas primitifs), les peuples à cheval (Touraniens, Arabes), les peuples àniers (Égyptiens), les peuples à chameaux (Nomades des déserts), les peuples à renne (Lapons), etc.

triomphe de l'homme sur la faune ambiante. Aussi, plus on remonte haut dans le passé, plus on voit grandir la valeur du bétail, qui a été le plus précieux des butins, le plus désiré des trésors et la première des monnaies. De là, la divinisation des taureaux, des bœufs, des vaches dans l'ancien monde, des lamas en Amérique. C'était un grand progrès sur l'apothéose des carnassiers ; et l'Egypte en témoigne par la prééminence accordée à son Apis sur les dieux à moitié tigres, lions ou chats, de sa plus antique mythologie. La Grèce a donné un grand développement, dans sa période archaïque, a cette forme déjà civilisée de l'adoration des bêtes. On en a la preuve, entre autres faits, par le mythe des centaures, buste d'hommes sur un corps de cheval, qui expriment sans doute l'humanisation graduelle du cheval primitivement adoré, et correspondent ainsi dans cette nouvelle phase de l'idée divine aux dieux tigres à face humaine de TÉgypte. Dans ses fouilles en Argolide, Schliemann a trouvé des milliers d'idoles très antiques où une métamorphose analogue de déesse-vache en déesse-femme, notamment^ était surprise aux diverses périodes de son accomplissement, jusqu'à ce qu'enfin de la nature primitivement bovine de la divinité il subsistât seulement, comme dernier indice, deux petites cornes à peine visibles, d'où l'épithète de Boôpis, si peu comprise par la plupart des lecteurs d'Homère. Inutile de rappeler le culte indien de la vache.

Mais ce n'est pas seulement par cette adoration des divers genres de bétail que l'homme a célébré la merveille de la domestication; c'est encore par la nature du culte rendu par lui aux dieux de n'importe quelle provenance. Après avoir apprivoisé des bétes et avoir apprécié les immenses avantages de cette exploitation, l'homme a dû se demander s'il

(1) Elles étaient - soit en forme de femmes ayant des cornes des deux côtés de la poitrine, soit en forme de vaches ».

ne pourrait pas aussi domestiquer quelques-uns de ces dieux, de ces grands esprits déjà conçus par lui comme les ressorts cachés des vastes machines naturelles, soleil et lune, tempête et pluie, et figurés sous des traits d'animaux ou d'hommes. Une fois ces conceptions admises et développées en une innombrable faune divine^ la domestication des divinités a dû être la grande préoccupation des hommes supérieurs. Il s'agissait d'avoir des esprits à soi, attachés à son logis, comme ses moutons, ses chiens ou ses rennes. Tels étaient les dieux lares, qui n'étaient pas toujours, effectivement, les âmes des aïeux. Mais comment dompter ces dieux sauvages et les humaniser ? Par des moyens étrangement analogues à ceux qui avaient permis d'assujettir les diverses espèces de bêtes privées, c'est-à-dire par des caresses et des flatteries, et en leur offrant l'avantage, si rare en ces temps-là, d'une nourriture régulière, abondante et assurée, qui les dispense de tout effort pour en chercher une incertaine et intermittente. Voilà l'origine des sacrifices. — Ce point de vue cessera de paraître bizarre, si l'on tâche de se représenter ce que la domestication a dû être à l'origine. Pour nous, le cheval dompté et docile au frein est une simple force musculaire à notre disposition. Mais pour le sauvage des âges éteints, il était sans nul doute une puissance cachée, qu'on ne maniait pas sans un certain effroi ou respect superstitieux du mystère impliqué en elle; et il reste encore chez l'Arabe quelque chose de ce sentiment. Il est donc moins étonnant que le culte ait été un essai de domestication, si vraiment la domestication a été une espèce de culte.

A l'appui de ces considérations, j'en ajoute une autre qui les complète et qui me paraît aussi vraisemblable. L'idée de réduire l'homme en esclavage, au lieu de le tuer et de le manger, a dû naître après l'idée d'apprivoiser les animaux au lieu de s'en servir comme aliment, par la même raison que la guerre contre les fauves a dû précéder la guerre

contre les autres tribus. Quand l'homme a asservi, domestiqué son semblable, il a songé à avoir un bétail humain et non plus seulement un gibier humain.

— Mais ce qui précède sur la formation probable des premières religions est, à vrai dire, une digression que le lecteur voudra bien excuser. Revenons à notre sujet spécial, et, comme plus haut pour le langage, demandons-nous quelles sont les conséquences qu'entraîne le passage de la coutume à la mode et le retour inverse en matière religieuse, c'est-à-dire le déploiement d'un culte suivi de son établissement dans son domaine agrandi; en second lieu, quel& sont les caractères internes que suppose l'expansion d'un culte et qui lui permettent de triompher? En deux mots, nous dirons au premier point de vue qu'une religion largement répandue est la condition préalable de toute grande civilisation, et qu'une religion solidement assise est la condition non moins nécessaire de toute civilisation forte et originale. Tel culte, telle culture. — Au second point de vue, nous dirons que la religion la plus spiritualiste et la plus philanthropique a le plus de chances de se répandre au dehors et, réciproquement, qu'une religion qui se répand hors de sa source a une tendance à se spiritualiser et s'humaniser.

Cette tendance des religions à se spiritualiser en avançant est bien connue; par exemple, le culte d'Apollon, si noble et si pur en comparaison des cultes grossiers auxquels il a succédé; le prophétisme hébreu, déjà spiritualiste si on le compare au mosaïsme antérieur; le christianisme, plus spiritualiste encore, le protestantisme et le janséisme, formes particulièrement raffinées du spiritualisme chrétien, sont autant de degrés successifs dans cette voie. Mais la raison de ce progrès nous est donnée maintenant. L'idée des dieux, d'abord bestiale ou physique aux temps où les rapports des hommes avec les bêtes et la matière l'emportaient en fréquence et en gravité sur leurs relations avec leurs semblables non parents, se spiritualise, ou pour mieux dire s'ha-

manise par degrés, dans le sens social du mot, à mesure que l'homme est plus souvent en face de l'homme, parent ou non, et moins souvent en contact direct avec la nature. Aussi avons-nous vu que le caractère animal des anciens dieux allait s'effaçant plus tard, remplacé par des traits humains qui eux-mêmes, se transfigurant, ont fini par s'évanouir dans le rêve sublime d'une Sagesse et d'une Puissance infinies. Ce changement s'est accompli dans l'idée divine en même temps que la religion, dont elle était l'âme, franchissait les bornes de son berceau familial. Ces deux transformations ont dû être parallèles, car elles émanent de la même cause : la prépondérance acquise par le côté social, et par conséquent spirituel, des faits humains, sur le côté naturel et matériel. L'imitation s'est affranchie de l'hérédité, par la même raison que l'esprit s'est dégagé de lamatière*. D'autre part, ce second progrès a facilité le premier. Le dieu le moins corporel, le plus spirituel, à une époque donnée, est celui qui a le plus de chance de subjuguer les peuples étrangers ; les hommes des diverses races diffèrent moins entre eux par l'esprit que par le corps, ou du moins leurs différences

(1) En Grèce et à Rome, notamment, la spiritualisation plus ou moins avancée d'une religion jusque-là matérielle, a eu pour accompagnement la substitution d'un sacerdoce recruté par la libre consécration, par l'élection ou par le sort, à un sacerdoce héréditaire auparavant. Cette innovation a eu lieu, à Athènes, vers 510 avant J.-C, par la réforme. de Clisthènes, qui, complétant l'œuvre de Solon, supprima les quatre anciennes tribus, corporations religieuses fondées sur la consanguinité, et les remplaça par de nouvelles tribus composées de dèmes, division toute territoriale. La conséquence fut que les fonctions sacerdotales devinrent électives. Un changement pareil s'est opéré à Sparte et dans beaucoup de cités grecques à la même époque, précisément au temps où la philosophie pénétrait le dogme. — A Rome, la lutte des patriciens et des plébéiens se présente en grande partie comme la question de savoir si les fonctions de flamines, de saliens, de vestales, de roi des sacrifices, resteront héréditaires ou deviendront transmissibles par l'élection. Il vint un moment, vers la fin de la République déjà touchée de la lumière hellénique, où la plèbe, après avoir déjà obtenu l'accès aux diverses magistratures, jusque-là réservées aux patriciens, obtint aussi le droit d'aspirer aux dignités sacerdotales, que la caste supérieure se transmettait comme un privilège du sang. Ce fut là l'une de ses dernières conquêtes.

spirituelles sont tout autrement souples et maniables, effaçables par assimilation graduelle, que leurs différences [•hysiques. Par le même motif, la mythologie la plus systématique est destinée à gagner du terrain.

L'essor de la religion hors de la race natale entraînait on supposait un autre progrès important. Est-ce parce que son fondateur a proclamé la fraternité des hommes de toute race qu'une religion est apte à déborder, ou est-ce pour lui donner cette aptitude qu'il a professé ce dogme régénérateur? N'importe ; il est clair que la proclamation d'une telle vérité était propre à favoriser puissamment la propagation des croyances unies à elle. Le christianisme et le bouddhisme en sont la preuve. Quand règne en plein l'esprit de Coutume, le sentiment religieux est tourné vers le passé ou l'avenir, la grande préoccupation est celle des ancêtres et de la vie posthume, comme en Chine, en Egypte, ou de la postérité, comme en Israël ; la dévotion, en un mot, s'alimente de l'infini dans la durée. Au contraire, là où l'esprit de Mode triomphe pleinement, le sentiment religieux puise ses plus vives inspirations, ses élans les plus spontanés dans la pensée de l'immensité terrestre ou astronomique, dans la conception de l'univers dont les bornes reculent sans cesse, et d'un Dieu immense, omniprésent, père commun de tous les êtres répandus dans l'infinité des espaces. — Mais la sympathie, la pitié, l'amour, développés dans les cœurs des fidèles par cette croyance, n'est-ce pas la source même de la vie morale? lien résulte que les religions les plus moralisatrices devaient.ètre nécessairement les plus contagieuses. Et, comme je ne vois pas par quelle autre voie qu'une religion envahissante, une haute moralisation aurait pu naître et se répandre, je crois avoir le droit de conclure avec l'histoire que, sans prosélytisme religieux, il n'y aurait jamais eu de grande civilisation.

J'ajoute que, sans un établissement religieux assis et reposé après ses conquêtes, une civilisation forte et originale TARDE. — Imitation, 20

est impossible. J'entends par là un état social profondément logique, d'où, par une élaboration longue et pénible, les contradictions principales ont été bannies, où la plupart des éléments s'accordent, où presque tout procède des mêmes principes et converge aux mêmes fins. Il faut longtemps à une foi religieuse pour refondre ainsi à son image une société plus ou moins vaste qu'elle vient d'envahir.

Nous ne savons, il est vrai, le temps qu'il a fallu à la religion de l'Egypte, avant l'ancien Empire, après que les dieux indigènes de Memphis ou de toute autre ville se sont propagés tout le long de la vallée du Nil, pour enfanter la civilisation égyptienne. Nous ignorons de même combien de temps a duré l'incubation de la civilisation babylonienne par la religion primitive de la Ghaldée, une fois que ses dieux ont eu rayonné dans toute l'étendue de cette vallée, jadis si peuplée et si féconde. Mais nous savons que le culte d'Apollon Delphien, la première religion commune à toutes les branches doriennes et ioniennes de la Grèce, date du x"^ siècle avant notre ère, et que « le point de maturité et de beauté » de l'art, de la poésie, de la pensée, de la politique helléniques, se place vers le Yf. Nous savons aussi que la littérature, l'architecture, la philosophie, le système gouvernemental du Moyen âge chrétien commencent à peine au xi^ siècle de notre ère à fleurir et s'harmoniser conformément à la loi du Christ, quatre ou cinq cents ans après l'expansion du christianisme dans notre Europe. La civilisation arabe, née de Mahomet, a exigé une gestation moins longue; aussi sait-on ce qu'elle a duré.

Il n'est donc pas vrai que le progrès de la civilisation ait pour effet de reléguer la religion dans un coin des âmes. Il est de l'essence de la religion d'être tout ou rien. Si la religion établie recule, c'est qu'une autre religion inaperçue prend silencieusement sa place et s'apprête à installer à sa suite une nouvelle civilisation qui finira par être toute religieuse comme le fut la précédente en ses beaux jours. Si, au

début des sociétés, tout, dans les moindres pensées, dans les moindres actes de l'homme, depuis son berceau jusqu'à sa tombe, est rituel et superstitieux, les sociétés adultes et achevées donnent le même spectacle. On a ditque le propre du christianisme était d'être resté étranger à la politique, pour se distinguer des cultes antiques, si intimement unis au pouvoir. Mais ce caractère n'est qu'apparent. Aussi bien dans les religions modernes, spiritualistes et missionnaires, que dans les religions anciennes, grossières et fermées, il y a une morale inséparable d'un dogme, une règle supérieure de la conduite non moins que de la pensée. Seulement, par suite de son expansion extérieure, obtenue par les développements internes que l'on sait, la religion cesse de pouvoir tout réglementer elle-même dans le menu détail de l'intelligence et de la volonté en exercice. Comme un monarque dont le royaume s'est étendu et l'administration compliquée, elle délègue à des subalternes une partie de sa double autorité enseignante et impérative, et laisse une certaine indépendance à ses délégués, assez mal surveillés par elle, parce qu'ils sont bien au-dessous d'elle.

D'une part, donc, elle abandonne à des rois, à des hommes politiques quelconques, dont la personnalité lui est assez indifférente pourvu qu'ils soient ses fidèles, le soin de commander les armées, de lever les impôts, de faire les lois, mais à la condition de ne rien tenter qui soit contraire aux préceptes généraux du catéchisme, sorte de constitution suprême de toutes les constitutions. Elle reste ainsi le gouvernement souverain des âmes, l'appel en dernier ressort de tout sujet lésé parle pouvoir. D'autre part, elle permet aussi, dans une certaine mesure, aux esprits curieux et investigateurs, de découvrir et de formuler certains théorèmes, certaines lois de la nature, mais à la condition, bien entendu, de ne rien enseigner qui contredise ouvertement les versets des livres saints ou les conséquences déduites de ces textes.

En somme, le dieu chrétien, ou musulman, a été, pen-

daat tout le moyen âge au moins, le précepteur et le seul maître de la chrétienté et de l'islam, en cela semblable au dieu lare de la famille primitive ; et le pape ou le khalife, organe de ce dieu, a enseigné et commandé souverainement. Toute la différence entre l'omnipotence des religions sauvages ou barbares et celle des religions civilisées, est que celle des premières s'exerce par le culte, équivalent formaliste de la morale à leur époque, et celle des secondes, par la morale, équivalent spiritualiste du culte. Celui-ci s'est approfondi en se déguisant. Le culte n'a-t-ilpas été primitivement la politique suprême des anciens, la tactique militaire et civile par excellence? Les anciennes armées n'agissent qu'après l'impulsion donnée par les cérémonies des féciaux, les sacrifices rituels, les observations et expériences sacramentelles des augures, et l'on n'exagère pas en disant que les coups de lance ou d'épée donnés ensuite ont paru aux contemporains être l'accessoire et la continuation des rites qui les précédaient, une sorte de sacrement sanguinaire. Par la même raison, aucune assemblée délibérante, aux mêmes âges, ne saurait entrer en discussion avant d'avoir immolé quelque victime, fait quelque oraison, accompli quelque acte de purification. Voter, de même que combattre, n'est qu'une manière d'adorer et de prier encore ses dieux, de les apaiser et de les glorifier.

Plus tard, quand les diverses cités et les divers peuples sont entrés en communication et ont fait effort pour s'imposer réciproquement leurs rites simplifiés en se répandant, il vient un moment où le culte purement spirituel, c'est-à-dire la morale, telle que l'entendent les chrétiens, les musulmans et les bouddhistes, semble être le seul culte vraiment digne de ce nom. Alors on dit que la morale doit dominer la politique et planer sur la guerre même. — pn dit aussi bien, et avec non moins de raison, qu'elle doit régir l'art et l'industrie. Le fait est que le culte a toujours été implicitement conçu, non seulement comme la politique et la tactique

supérieures, mais comme le premier des arts et comme l'industrie capitale au sein de tout peuple religieux. Architecture, sculpture, peinture, poésie, musique, orfèvrerie, ébénisterie, toutes les formes de Tart sortent du temple, et en sortent d'abord comme une procession, pour continuer au dehors les solennités du dedans. Les grandes hécatombes étaient à coup sûr, pour les citoyens des cités helléniques, la grande production de valeur et de richesse, de sécurité et de puissance, imaginaires en partie, mais non entièrement, puisqu'il est certain que la foi est une force. Qu'était-ce auprès de ces travaux mystiques que le petit labeur d'un esclave ou d'un artisan? Et d'ailleurs, il n'est pas un acte important de la vie du laboureur ou de l'artisan même qui ne débutât par une offrande ou une prière aux dieux, par une procession des arvales ou le sacrifice d'un agneau, en sorte que toute besogne industrielle ou agricole n'était qu'une prière ou une immolation prolongée. Dans une civilisation plus avancée et plus spiritualiste, on exprime la même chose, au fond, en disant que le travail est une des formes du devoir, et que le côté économique des sociétés, comme leur côté politique et artistique, n'est qu'un développement de leur côté moral.

Aussi, le jour oîi un savant, par exemple Galilée, s'avise de formuler la moindre loi ou le moindre fait scientifique contraire au plus court des versets sacrés; — le jour où un monarque s'avise d'édicter le plus petit décret contraire au précepte le plus secondaire de la religion établie, par exemple l'autorisation de vendre de la viande en temps d'abstinence ou de travailler le dimanche; — le jour enfin où se met à fleurir dans un pays une branche d'industrie ou d'art quelconque jugée immorale ou impie par sa religion, parexemple un théâtre profane ou un journal libre-penseur; — ce jour-là, un germe de dissolution est entré dans le corps social; et il faut à toute force, ou que ce germe soit expulsé, par l'inquisition, notamment, ou que, par la propagande phi-

losophique, révolutionnaire ou réformiste, ce germe croisse et s'étende au point de reconstituer l'ordre social sur des fondements nouveaux. Nous en sommes là en Europe. C'est un problème de logique sociale que nous pose ce dilemme redoutable'. — Il se résoudra on ne sait comment. Mais on peut être sûr que, l'ordre futur une fois consommé, la croyance unanime en une vérité indiscutable, en un Bien et un Devoir incontestables, redeviendra ce qu'elle a été, intense et intolérante. Et la science, transfigurée par une vaste synthèse, complétée par une morale hautement esthétique, sera la religion de l'avenir, devant laquelle s'inclineront humblement professeurs et hommes d'Etat, tous les esprits et toutes les volontés.

Cette omnipotence, cette omniprésence de la religion dans toutes les fonctions des sociétés, justifie assez la place exceptionnelle que nous lui avons accordée dans ce chapitre. Mais cette considération ne saurait nous empêcher maintenant d'examiner à part, rapidement, les gouvernements partiels et secondaires qui commandent avec son assentiment et non sans une indépendance dangereuse pour elle, à savoir d'une part la philosophie à certaines époques, d'autre part, en tout temps, le gouvernement proprement dit, le législation et l'usage. Un système philosophique accrédité, quand il surgit dans une nation studieuse, est au dogme religieux ce qu'une forme gouvernementale, un corps de droit ou un ensemble de besoins, en tout pays, est à la morale religieuse. L'un est une sous-règle des pensées, l'autre une sous-règle des conduites; ce qui n'empêche pas les conflits fréquents entre l'autorité suzeraine ou soi-disant telle et les autorités vassales. Les luttes des philosophies contre les théologies font pendant à celles des empires contre les sacerdoces. Au demeurant, s'il est vrai que la religion régit la civilisation

(1) Puisse, d'ailleurs, sa solution se faire longtemps attendre! Puisse, pour les libres esprits, se prolonger cette inappréciable anarchie intellectuelle qu'Auguste Comte déplorait !

dans son ensemble et la pétrit à son effigie, il n'est pas moins certain, spécialement, que la philosophie régnante à un moment donné régit la science et se fait la science, que le gouvernement établi dirige la politique et la guerre et les fait siennes, que la législation et l'usage déterminent le cours et le caractère de l'industrie. Voyons donc si le passage de la coutume à la mode et vice versa s'effectue ici comme plus haut et y produit des effets comparables. Toutefois abstenons-nous, faute d'espace, de toucher au côté philosophique et scientifique des sociétés, qui exigerait un volume à part. Passons au côté pratique.

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