‹ Les lois de l'imitation, étude sociologique (volume 2)Chapitre 35 sur 98 · ÉCONOMIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

ÉCONOMIE POLITIQUE

Le gouvernement le plus despotique et le plus minutieux, la législation la plus obéie et la plus rigoureuse, c'est l'usage. J'entends par là ces mille et une habitudes reçues, soit traditionnelles, soit nouvelles, qui règlent la conduite privée, non pas de haut et abstraitement comme la loi, mais de très près et dans le moindre détail, et qui comprennent tous les besoins artificiels, traduction libre des besoins naturels, tous les goûts et les dégoûts, toutes les particularités de mœurs et de manières, propres à un pays et à un temps. C'est à

satisfaire ce faisceau de désirs spéciaux que s'évertue l'industrie, suivant les formes spéciales déterminées par eux, et conformément à des lois plus ou moins mal formulées par l'économie politique. Ainsi entendu, l'usage, comme le gouvernement et le Droit, se rattache à la religion ; il est un rejeton du rituel. Qui eût deviné, par exemple, que l'usage d'écrire de gauche à droite, propre à notre civilisation, eût une origine sacerdotale ? Rien n'est plus vrai pourtant. Les Grecs avaient commencé à l'exemple des Phéniciens, par écrire de droite à gauche ; mais, plus tard, à l'exemple de leurs prêtres qui écrivaient les oracles en sens inverse, parce que la direction vers la droite était de bon augure, le côté droit étant le côté de Forient pour le sacrificateur qui observe le ciel les yeux tournés vers le nord, ils ont entièrement réformé sur ce point leurs vieilles habitudes. « Gomme on se tournait à droite pour la prière, dit Gurtius, la coupe qui servait au festin du sacrifice, le casque qui contenait les sorts, la cithare destinée à célébrer les dieux, circulaient à droite » et, par la même raison, l'écriture allait à droite. De là, le sens de notre écriture à nous. Et il est curieux de voir, après cela, des anthropologistes expliquer le fait par des motifs physiologiques... — L'usage, du reste, dans les sociétés même réputées irréligieuses, ne cesse d'exprimer leur culte vrai et profond, l'idéal chevaleresque ou matérialiste, aristocratique ou démocratique, qui les domine et les conduit. La seule forme des chaises et des coffres au xii® et au xviii® siècle suffirait à révéler le mysticisme de la première époque, et l'épicurisme de la seconde.

Aujourd'hui, le même genre de confort en fait d'alimentation, d'habitation, de vêtement, le même genre de luxe, le même genre de politesse, tendent à gagner l'Europe entière, l'Amérique et le reste du monde. Nous ne nous étonnons plus de cette uniformité, qui eût paru si surprenante à Hérodote. Elle n'en est pas moins un fait capital, sans lequel notre immense richesse industrielle serait impossible,

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quoique les progrès mêmes de l'industrie aient contribué à la développer. Un voyageur qui eût traversé l'Europe au xn^ siècle n'eût pas manqué de remarquer que, à chaque pas, d'un canton à l'autre, des populations, d'ailleurs semblables par la religion toujours, souvent par la langue, le Droit et la forme politique, différaient étrangement par leur manière de se nourrir, de se loger, de se vêtir, de se parer, de s'amuser*. Mais s'il eût repassé aux mêmes lieux cent ans après, il n'eût pas vu, dans un canton quelconque, de différence bien sensible entre les petits-fîls et leurs ancêtres au point de vue de la nourriture, du logement, du costume, de la parure, des divertissements. Au contraire, un touriste moderne qui parcourt tout le continent européen, y voit partout, surtout s'il ne regarde que les capitales et les classes supérieures, même cuisine et même service dans les hôtels, mêmes chambres identiquement meublées, mêmes coupes d'habits, mêmes bijoux sur les femmes, mêmes pièces à l'affiche des théâtres ou mêmes volumes à la vitrine des libraires. Mais qu'il repasse dix ans, quinze ans après, il trouvera partout beaucoup de changements dans le menu où figureront des plats nouveaux, dans les meubles d'un tout autre style et parfois d'une utilité jusque-là inconnue, dans les toilettes tout récemment écloses de l'imagination d'un couturier à la mode, dans les bijoux nés d'une fantaisie de joaillier, dans les comédies ou les opéras et les romans en vogue. Ce contraste, que j'ai signalé aussi plus haut, est ici plus saillant que nulle part ailleurs.

Est-ce à dire que ce remplacement graduel, général ou régulier, de la diversité dans l'espace par la diversité dans le temps, et de la similitude dans le temps par la similitude dans l'espace, grâce au progrès de notre civilisation, doive

M) Ainsi, les idées et les dogmes s'étant répandus plus aisément que es usages, et ceux-ci ne s'assimilaient que lentement à la suite de ceux-là. Exemple à l'appui de ce qui a été dit plus haut sur la marche de l'imitation du dedans au dehors.

être considéré comme une loi fatale de l'histoire et comme un ordre entièrement irréversible ? Non. Ce qui est vraiment irréversible, c'est le passage normal de la diversité à la similitude géographique ; car on ne saurait imaginer, si ce n'est par suite d'un cataclysme social, le retour au morcellement des usages après l'établissement de leur unité. Mais on conçoit fort bien que, sans nul soubresaut, le passage de l'identité à la différence dans le sens chronologique puisse être renversé, et que les usages s'immobilisent enfin après une période de capricieux changements ou plutôt de tâtonnements précipités. La constance des habitudes, loin de contredire en rien leur universalité, la complète. L'Europe, si bouillonnante encore de nos jours, mais qui ne l'a pas toujours été, court, sans s'en douter, à ce port où s'apaisera son orage. Cette fièvre civilisatrice qui la tourmente n'est pas chose nouvelle et inouïe dans l'histoire, au degré près ; et l'on en sait la terminaison. Ce n'est pas, à coup sûr, sans agitation fiévreuse que tout le bassin du Nil ou de l'Euphrate, tout l'empire du Milieu, toute l'Inde, ont été, à des époques plus ou moins lointaines ou obscures, partiellement uniformisés ; ce qui suppose la destruction de tant de singularités cantonales ! Elles ont dû être emportées par un courant de contagion dont cet effet suffît à attester la violence passagère. Mais ce courant a disparu, ayant fait son œuvre. Et, après lui, sur de grands territoires asiatiques qu'il a dû recouvrir, on est surpris de rencontrer, non pas seulement une étonnante ressemblance dans les costumes, les ameublements, etc., mais encore une immuable fidélité aux anciens usages. Elle est telle que, par exemple, le type d'habitation et de distribution intérieure, encore usité dans les palais d'Orient, a permis de reconstituer le plan des antiques palais assysiens malgré le caractère informe de leurs ruines.

Il est infiniment probable que le jeu alternatif des deux espèces d'imitation a seul pu, à la longue, transformer le

monde au point d'effacer par degrés toute trace du damier primitif des usages locaux. Mais je dois prévenir une objection. Les archéologues de la préhistoire, parce qu'ils trouvent dans toutes les grottes à peu près les mêmes types de silex, de grattoirs, d'ustensiles très simples, se hâtent de conclure que les sauvages, possesseurs de ces outils et de ces armes, ne différaient guère les uns des autres par les vêtements, les mœurs et le genre de vie, et que cette ressemblance avait pour cause l'apparition spontanée des mêmes idées et des mêmes besoins chez ces hommes primitifs. Rien de plus arbitraire que cette conclusion, et la logique autorise seulement à conclure que la production ou la consommation des armes ou des outils de silex, des poteries, etc., s'est propagée par imitation-mode sur de vastes territoires à ces époques reculées où nous sommes souvent portés à supposer que l'imitation de tribu à tribu ne jouait aucun rôle important. Quand je songe que les Incas, malgré leur degré avancé de civilisation, n'ont jamais eu l'idée du char ni de la roue, ni même celle de s'éclairer au moyen d'une lampe ou d'une chandelle quelconque pour utiliser les substances oléagineuses qui se trouvaient sous leur main, je ne puis douter que la plupart des peuples sauvages n'eussent toujours ignoré l'art de la poterie si elle ne leur eût été enseignée du dehors. Il me paraît donc illusoire de voir, dans la diffusion presque universelle de cet art, la preuve de la nécessité, de Vinnéité de certaines découvertes.

Je reconnais pourtant que l'existence des sauvages restés au bas de l'échelle humaine est presque aussi dépourvue d'originalité que de variété, et qu'ils se ressemblent par bien des points sans s'être imités le moins du monde. Mais leur similitude en ceci n'est point sociale ; elle est toute vitale, car les seuls besoins qu'ils connaissent sont des besoins naturels à peine marqués par le timbre spécial de la famille ^

(1) Cette similitude, d'ailleurs, est très loin d'être complète. M. Emile

Élevons-nous plus haut, au point où la famille, plus artificielle que naturelle, commence à être et à vouloir être une société, et non uniquement un groupe physiologique. Les usages proprement dits, les besoins factices recouvrant ou grossissant les besoins physiques, commencent alors. Ils naissent distincts de groupe à groupe, et, à mesure qu'ils se précisent et se multiplient dans chacun d'eux, ils se différencient de l'un à l'autre. Mais leur précision et leur richesse interne se continuent sans cesse, tandis que leur différenciation extérieure rencontre de bonne heure un obstacle dans le penchant inné à copier l'étranger glorieux, inventif ou vainqueur. De loin en loin, ce penchant se donne carrière ; et, grâce à cet esprit intermittent d'importation des besoins étrangers, combiné avec l'esprit constant de conservation des besoins traditionnels, chaque tribu, puis chaque cité, puis chaque province, puis chaque grande nation, et enfin la presque totalité du globe civilisé, offre, en fait d'usages, comme à tant d'autres égards, le spectacle d'une similitude progressive unie à une complexité croissante.

Si l'on voulait expliquer par la seule considération des exigences du climat, en un lieu donné, le style et le mode d'architecture qui y sont usités, on s'exposerait à de grandes déconvenues. En Asie Mineure, par exemple, sur tout le versant de la mer Noire, les maisons sont couvertes de tuiles, et, sur tout le versant de la mer de Chypre, elles ont des toits en terrasse, « quelle que soit, dit M. Elisée Reclus, la diversité du climat ». C'est une affaire de mode ou de cou-

Rivière, qui s'est beaucoup occupe de la faune des cavernes préhistoriques, remarque, à propos des grottes de Menton, la rareté extrême des débris de poissons qu'il y a trouvés. Il s'en étonne et a peine à s'expliquer qu'une population riveraine de la mer, et d'une mer si poissonneuse, ait été si peu, ou point, adonnée à la p(*che. — Est-ce que l'explication la plus simple de cette étrangeté n'est pas de supposer que les habitants de ces grottes n'avaient pas encore eu l'idée d'inventer des engins de pèche sulUsants ou appropriés aux poissons de leur rivage ?

TARDE. — Imitation. 23

tume, ou plutôt d'ancienne mode devenue coutumière. — D'un bout à l'autre des États-Unis, et du haut en bas, dans toutes les classes, parmi les jolies femmes même (et certes il n'est point d'exemple plus frappant de la puissance de l'imitation) règne la répugnante habitude de chiquer qui explique la présence universelle du crachoir, le plus indispensable des meubles américains. Est-ce là une habitude commandée par les exigences de la race et du climat ? Nullement. Mode et coutume encore.

Insistons un peu à ce sujet, ne serait-ce que pour mettre en relief une distinction qui aurait pu être indiquée déjà expressément dans les sections précédentes, mais qui trouve ici plus naturellement sa place : celle de la production et de la consommation. — Chaque famille ou chaque horde, à ce début social dont nous venons de parler, a commencé par être un atelier, un magasin de toutes choses utiles, de même qu'une Église et un État. En d'autres termes, elle produisait tout ce qu'elle consommait, et elle consommait tout ce qu'elle produisait, soit en fait d'utilités privées et individuelles, soit en fait de croyances, soit en fait d'utilités collectives. Cela signifie que l'échange, la solidarité économique, n'existait pas entre les familles, non plus que la solidarité politique ou religieuse. On ne voyait pas plus certaines familles produire du blé ou du riz, des toiles ou des draps pour d'autres familles et celles-ci consommer ces produits en donnant en échange des produits différents ou des services d'un genre quelconque, politique ou militaire par exemple, qu'on ne voyait certaines familles enseigner ou commander à d'autres, leur fournir une direction intellectuelle ou volontaire, et celles-ci croire ou obéir, en donnant en échange comme précédemment des produits ou des services. — Or, il s'agit de montrer maintenant comment la production, en tout ordre de choses, s'est séparée de la consommation, et il convient d'établir que la loi de l'alternance des deux imitations s'applique à la fois à la propagation

des actes producteurs et à celle des désirs consommateurs. Quand la famille est un atelier clos et se suffisant à luimême, les secrets, les procédés de fabrication, de domestication, de culture, se transmettent de père en fils, et l'imitation ne fonctionne qu'à l'aide de l'hérédité. En même temps, les besoins que cette industrie embryonnaire satisfait se transmettent de la même manière. Mais quand la famille, informée que de meilleurs procédés sont employés en dehors d'elle, les copie et abandonne ses vieux errements ; il faut que, simultanément, les nouveaux produits, toujours un peu différents des anciens, soient appelés par le vœu des consommateurs ; il faut donc que de nouveaux besoins de consommation aient été transmis eux-mêmes par mode. Enfin, il arrive toujours qu'après un afflux d'innovations industrielles librement accueillies par une imitation du joug héréditaire et coutumier, le désir de les fixer en une coutume plus large se fait jour ; et ainsi prennent naissance les corporations. Pareillement, les besoins de consommation correspondants finissent par s'enraciner et devenir des habitudes nationales*. Puis cette marche recommence.

(1) On reconnaît les temps dïmitation-mode à Teffacement des caractères qui distinguaient précédemment les diverses professions. Cela signifie, en effet, que chacun, au lieu de se proposer pour modèle unique son patron, son chef, les doyens de sa famille professionnelle, jette les yeux autour de soi et cherche à copier les membres des autres carrières.

Par exemple, dans son Siècle de Louis XIV, Voltaire écrit : « Tous les dififérents états de la vie étaient auparavant reconnaissables par les défauts qui les caractérisaient. Les militaires et les jeunes gens qui se destinaient à la profession des armes avaient une vivacité emportée ; les gens de justice, une gravité rebutante, à quoi ne contribuait pas peu l'usage d'aller toujours en robe même à la cour. Il en était de même des universités et des médecins. Les marchands portaient encore de petites robes lorsqu'ils s'assemblaient et qu'ils allaient chez les ministres, et les plus grands commerçants étaient alors des hommes grossiers. Mais les maisons, les spectacles, les promenades publiques où. l'on commençait à se rassembler pour goûter une vie plus douce, rendirent peu à peu l'extérieur de tous les citoyens presque semblable. On s'aperçoit aujourd'hui, jusque dans le fond d'une boutique, que la politesse a gagné toutes les conditions. Les provinces se sont ressenties avec le temps de tous ces changements. »

I^ mémoire, disait Broca, n'est pas une faculté simple ; chaque fonc-

D'une part, aux corporations fermées de l'ancien régime on voit succéder une ère de libre concurrence, c'est-à-dire de libre imitation du dehors, qui se termine immanquablement par un retour au monopole ancien sur une plus vaste échelle, sous le nom de grandes compagnies ou de syndicats professionnels. D'autre part, aux vieux usages du temps jadis, on voit succéder le règne du caprice généralisé et de la mode envahissante, jusqu'à ce que vienne l'heure, déjà pressentie, du repos des âmes en des besoins aussi stables qu'uniformes.

Mais il y a à noter ici un fait en apparence bien simple, qui a eu de grandes conséquences en histoire : les désirs de consommation se communiquent par imitation beaucoup plus vite en général et plus aisément que les désirs de production qui leur correspondent. Une tribu primitive voit des armes ou une parure de bronze pour la première fois, et aussitôt elle désire posséder des objets pareils. Mais ce n'est que bien plus tard qu'elle désirera fabriquer elle-même ces articles. En attendant, et l'attente pourra être longue, elle s'adressera aux fabricants d'une tribu étrangère ; et voilà le commerce né. On a remarqué, avec surprise, que la composition du bronze, dans la préhistoire, est toujours la même, malgré ce qu'il y a d'arbitraire dans cette proportion de ses éléments, chez les Sémites, les Kouschites et les Aryens (non chez les Chinois) : c fait important, dit M. Lenormand, et qui prouve qu'il s'agit d'une même invention propagée de proche en proche sur un domaine dont M. de Rougemont a fort bien établi les limites géographi-

tion cérébrale a sa mémoire particulière et ses habitudes propres. J'en dirai autant de l'imitation, cette mémoire sociale ; chaque fonction sociale et spécialement chaque métier, a son genre particulier, c'est-à-dire son courant et son canal propre d'imitation. 'L'Imitation professionnelle mériterait une étude à part, qui devrait être subdivisée en deux chapitres : l'un sur les préjugés^ l'autre sur les coutumes qui caractérisent chaque profession. Il y a des époques où l'imitation professionnelle est étroitement canalisée, d'autres où elle s'épanche au dehors, et où les diverses imitations professionnelles communiquent entre elles.

ques. > Gela signifie qu'à une certaine époque préJiistorique le désir d'acquérir ce métal nouvellement découvert s'est répandu comme une traînée de poudre et que la plupart des peuplades ou des peuples l'ont acheté bien longtemps avant d'avoir su le composer ; sans quoi, la composition eût très sensiblement varié d'un point à un autre. — Bien d'autres faits confirment ce point de vue : notamment, la diffusion de l'ambre, aux âges préhistoriques, à de très grandes distances des lieux où on le découvre. Il en était donc du passé comme du présent, où les pays qui commencent à se civiliser forment la clientèle des vieilles nations de l'Europe, parce qu'ils ont subi la contagion des nouveaux besoins sans être encore piqués d'émulation à la vue des industries nouvelles. D'où la conquête commerciale du monde par les Anglais, si féconde en résultats immenses*. Quoique ce phénomène, ai-je dit, soit tout simple ou nous paraisse tel, le phénomène contraire serait, a priori^ bien plus concevable. Les désirs de production, pour se réaliser, n'ont besoin de se répandre que dans un petit groupe d'hommes, tandis que les désirs de consommation, ' pour être viables, doivent se propager dans une grande masse. Il est donc surprenant que, lorsque tout un peuple se laisse gagner au charme de porter certaines étoffes ou certains bijoux, d'habiter des maisons construites sur un certain plan, le désir de fabriquer ces étoffes, ces bijoux, ces maisons, ne soit très vif chez personne dans le sein de cette foule. Tant l'homme, en général, est non seulement imitatif, mais passif dans sa manière d'imiter. — Quoi qu'il en soit, le fait signalé s'observe en tout ordre de faits sociaux. Le goût de lire des vers, de regarder des tableaux, d'entendre

(t) • Les Boschimans, décimes par la faim, sont entoures de peuples pasteurs. Et, depuis des siècles^ ils ne s'emparent de leurs troupeaux que pour les détruire, et n'ont pas l'idée d'en élever de semblables... » (Zaborowski, Revue scientifique, 17 décembre 1892.) Ici le besoin de consommation a si bien précédé le besoin de production que ce dernier ne s'est pa« encore manifesté.

de la musique ou des pièces de théâtre, est venu à tous les peuples par imitation d'un voisin longtemps avant que ne leur fût venu le goût de versifier, de peindre, de composer des tragédies ou des opéras. De là le rayonnement si facilement universel et le caractère supra-national de certaines grandes renommées littéraires ou artistiques ^ — De même le besoin d'être régis par une législation savante et complète vient aux peuples bien avant le désir et la faculté d'élaborer un système juridique. De là l'expansion du Droit romain chez les barbares Wisigoths ou autres, et, après la Renaissance, dans presque toute l'Europe féodale. — De même encore, le besoin du sentiment religieux précède le besoin du génie religieux et aussi bien du génie philosophique, c'est-à-dire de l'invention théorique. De là les conversions si rapides des peuples naissants ou des peuples vieillis à une nouvelle religion. — Semblablement,les peuples aiment, par imitation, la gloire militaire et patriotique avant de posséder le génie des armes et de la politique qui fait les armées ou les patries glorieuses. De là une circonstance favorable à l'annexion de grands territoires par des conquérants illustres; par exemple, à la formation de l'Empire romain. — Enfin, les peuples éprouvent, au contact d'un peuple étranger, le désir de parler une langue riche et cultivée, sans être encore capables ni désireux de la culture qui seule enrichit et perfectionne un idiome ; et j'en dirai autant des classes inférieures qui, au contact de classes lettrées, sont avides de copier un langage poli par la vie de cour et de salon, sans prétendre d'ailleurs encore à reproduire la vie mondaine. De là les rapides progrès de certaines

(1) Dans son ouvrage, du reste, si intéressant, intitulé la Politique internationale, M. Novicow semble croire qu'une nationalité, pour mériter ce nom, doit être productrice des arts et des littératures qu'elle consomme. C'est une erreur, ce me semble. A ce compte, aussi longtemps que nous nous sommes nourris principalement, dans notre Europe moderne des littérature grecque ou latine, nous n'avions point de nationalité française, anglaise, espagnole, allemande.

langues sur un continent, et de certains dialectes dans un pays ; par exemple du grec dans l'empire d'Orient ou de l'anglais dans l'Amérique du Nord et dans le monde entier, et du dialecte de l'Isle-de-France dans toute la France^

Cette antériorité, en tout genre, des besoins de consommation sur les besoins de production, peut se déduire comme un corollaire important, de la marche de l'imitation abinterioribus ad exteriora, c'est-à-dire de la chose signifiée au signe. Le signe, ici, c'estl'acte producteur qui réalise l'idée et le vœu de la chose à consommer. Cette idée et ce vœu, c'est le fond caché dont le produit consommé est la formé. Or, la forme, nous le savons, est toujours en retard sur le fond dans les périodes de changement. Très justement, par exemple, Guyau remarque que « la révolution politique de la première moitié de ce siècle (en France) s'est faite dans pensée avant de se faire dans la forme : des idées philosophiques, religieuses, sociales, inconnues jusqu'alors des poètes, éclatent au beau milieu des tranquilles alexandrins de Delille. » La transformation romantique du vers a été la fabrication du produit littéraire approprié à la demande de la nouvelle âme poétique. Est-ce que cette impuissance des novateurs, en fait d'idées et de sentiments, à trouver immédiatement les rythmes, les procédés, les symboles artistiques qui leur conviennent, ne rappelle pas l'impossibilité où sont les pays nouvellement initiés à des besoins de luxe et de confort de créer les industries adaptées à la satisfaction de ces désirs ?

Nul phénomène social n'a eu de plus grandes conséquences que le fait dont il s'agit. Il a contribué puissamment, on vient de le voir, à rompre les barrières des nationa-

(1) L'enfant de 15 à 18 mois ne sait pas parler encore, mais déjà il comprend les discours maternels. D'après Houzeau, certains animaux, tels que les singes et les chiens, arrivent à deviner le sens des mots dont se servent leurs maîtres. Eux aussi consomment du langage avant d'en produire.

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lités devant le torrent des exemples civilisateurs qui s'en échappaient ou qui y entraient. Les échanges internationaux ont pris naissance de la sorte. Supposez que le besoin de reproduire, en tout ordre de faits, l'objet nouveau vu à l'étionger eût précédé ou accompagné le besoin de consommer cet article, que serait-il arrivé? Les familles primitives se seraient copiées sans s'unir, et, après chaque emprunt qu'elles se seraient fait, seraient restées aussi clones les unes aux autres qu'auparavant, sinon aussi hostiles, pareilles aux monades de Leibniz, qui s'entre-reflètent sans s'influencer réciproquement. Il est vrai que cette hétérogénéité unie à cette similitude, ce morcellement dans cette uniformité, impliquent une espèce de contradiction et ne sauraient se prolonger indéfiniment. — La passivité imitative de l'homme a donc eu cet heureux résultat de multiplier les liens commerciaux, politiques, intellectuels des groupes humains, et d'opérer ou de préparer leur fusion. Quand, après avoir été longtemps passive, l'imitation devient active enfin; quand un peuple, après avoir longtemps fait venir de l'étranger les livres, les peintures, les hommes d'État, les législateurs, les articles de luxe dont il a besoin, s'avise d'avoir une littérature, un art, une diplomatie, une industrie de luxe à soi, la plupart de ses essais avortent: ou, s'ils réussissent, grâce à l'élévation des tarifs de douane ou à toutes autres mesures de protection qui tendent à ramener l'isolement antérieur, les habitudes prises sont trop fortes pour être rompues tout à fait et ne pas se renouer un jour ou l'autre, au bénéfice de tous.

En réalité, quand, longtemps après de nouveaux besoins de consommation, de nouveaux besoins de production éclatent chez un peuple, ceux-ci ne consistent pas à copier purement et simplement les littératures, les arts, les stratégies, les industries delà nation qui a jusque-là inondé ce pays de ses produits. Mais une production originale se fait jour, qui cherche à son tour et parvient le plus souvent à se frayer

des débouchés parmi ses anciens fournisseurs. Aussi, dans les sections qui précèdent, ai-je considéré comme la condition première et préalable d'une grande littérature, d'une grande civilisation, d'une grande politique, d'une grande sécurité, la propagation étendue d'une langue, d'une religion, d'une autorité gouvernementale, d'une législation. Et maintenant je n'aurai pas de peine à faire voir que la condition première et préalable d'une grande industrie, d'une grande richesse et aussi bien d'un grand art (en anticipant sur le sujet de la section suivante), est la propagation étendue d'un même ensemble de besoins et de goûts, ou, en un seul mot, d\isages individuels.

Ici, comme plus haut, il faut distinguer l'influence que le passage de la coutume à la mode en fait d'usages^ et, plus tard le retour de la mode à la coutume élargie, exercent sur les caractères de l'industrie.

En un temps où la coutume impose à chaque localité des aliments, des vêtements, des meubles, des logements, etc., qui restent fixés pendant plusieurs générations, mais sont difl'érents de lieue en lieue, il est clair que la production en grand par des machines, fût-elle connue, serait sans emploi. L'artisan s'attache alors à faire un petit nombre d'articles, mais d'articles très solides et très durables ^ tandis que, plus tard, aux époques ou règne la mode uniforme d'un pays à l'autre, mais changeante d'une année à l'autre, l'industriel vise à la quantité, non à la solidité des produits. Un constructeur de navires de commerce disait à Tocqueville, en Amérique, qu'à raison du changement fréquent des modes navales, il avait intérêt à construire des bateaux de peu de durée. Aux âges de coutume, c'est le débouché ultérieur, étroit et prolongé, tandis qu'aux âges de mode, c'est le débouché extérieur, vaste et bref, qui est recherché par le

(1) « L'industrie du lainage à Rome, dit Roscher, se distingue par la solidité de ses produits, auxquels les habits monastiques, dont la mod^ ne chanfje pas, a donne le ton. »

producteur. Quand il s'agit de produits dont la qualité essentielle est de durer, tels que les édifices, les bijoux d'or ou de pierres précieuses, les meubles, les reliures, les statues, etc., il se peut que, jusqu'à un certain point, l'insuffisance de la clientèle contemporaine, en temps de coutume, soit compensée par la perspective de la clientèle future accrue à chaque génération. Aussi le moyen âge, malgré son morcellement d'usages locaux i, a-t-il eu ses grands architectes, ses grand orfèvres, ses ébénistes, ses relieurs et ses statuaires remarquables. Mais, pour les produits destinés à une destruction plus ou moins prochaine et que leur consommation use rapidement, cette compensation n'existe pas; et il ne faut donc pas s'étonner que l'horticulture, l'agriculture même, la verrerie commune, la poterie ordinaire, la draperie, aient si peu prospéré, si faiblement progressé, sous le régime féodal. A l'inverse, si l'instabilité des goûts, en temps de mode, entrave le développement des industries ou des arts tels que l'architecture ou la statuaire, qui doivent s'adresser à l'avenir, l'uniformité des goûts, sur un vaste territoire, favorise extrêmement, malgré leur instabilité, les progrès de toute fabrication essentiellement éphémère, telle que la papeterie, le journalisme, le tissage, le jardinage, etc.

(1) Ce n'est pas que le moyen âge n'ait connu les entraînements de la mode. Dès le xiii^ siècle, d'après Cibrario, on se plaisait, dans la noblesse, « à se vêtir de vêtements empruntés aux nations les plus lointaines, comme les sarrasines et les esclavines ». Les femmes de Florence portaient du « gros vert » de Cambrai. Les changements de mode même étaient assez fréquents, toujours dans la noblesse et aussi dans la bourgeoisie riche, pour tout ce qui se rapporte à l'habillement, bien moins fréquents pourtant qu'ils ne le sont aujourd'hui pour tous les articles quelconques et dans toutes les classes. « Le costume du peuple, dit M. Rambaud, a peu changé pendant le moyen âge. « C'est qu'il est resté traditionnel. « En revanche, ajoute- t-il, les classes riches eurent des modes d'une capricieuse variété. » C'est qu'elles subissaient l'influence de la mode. — A toutes les époques, dans l'antiquité comme au moyen âge, on remarquera que le règne de la mode accompagne la période brillante, ascendante, des civilisations. « Les Perses, dit Hérodote, sont les hommes les plus curieux des usages étrangers. Ils ont pris, en effet, l'habillement des Modes..., et, dans la guerre, ils se servent de cuirasses à l'égyptienne. Ils ont emprunté aux Grecs l'amour des garçons. •>

Mais il n'en est pas moins vrai que, si à l'uniformité acquise des usages venait jamais se joindre leur stabilité retrouvée, une troisième période d'une prospérité incomparable s'ouvrirait pour l'industrie; et l'on peut déjà l'entrevoir. La Chine, en ce qui la concerne, est arrivée depuis des siècles, à ce terme heureux : on sait sa surprenante richesse industrielle, étant donné le mince trésor d'inventions qu'elle exploite.

En tout ceci ai-je exagéré le rôle de l'imitation? Je ne le crois point. Il est remarquable que, lorsque la grande industrie commence à se montrer dans un pays, elle s'applique d'abord à des objets de luxe, tapisserie, bijoux, etc., et c'est seulement plus tard qu'elle s'étend aux objets de seconde, puis de première nécessité. Pourquoi? parce que l'assimilation des usages s'opère dans les classes supérieures, consommatrices des objets de luxe, avant de s'accomplir dans les couches populaires. C'est donc bien à tort qu'on a reproché à Colbert d'avoir encouragé les manufactures de soieries et autres industries aristocratiques. Il n'y avait que cela de viable à son époque. — Cependant Roscher, qui nous signale l'ordre, en apparence bizarre, dans lequel se succèdent les formes de la grande industrie, ne me semble pas en avoir aperçu la raison. « Dans les temps anciens, dit-il, la commodité beaucoup moindre des moyens de transport, la différence plus tranchée des caractères, des mœurs et des coutumes dans les différentes contrées, enfin le manque de machines, avaient pour conséquence nécessaire une bien plus grande dispersion de l'industrie. » Ici la cause que j'ai indiquée comme unique n'est pas même nommée ; mais celles qu'on lui substitue ne sont, à mon avis, que ses conséquences. L'insuffisance des moyens de transport, par exemple, n'était-ce pas, de même que la différence des caractères, des coutumes et des mœurs, l'effet d'une trop faible part faite à l'imitation des étrangers chez les consommateurs? Si les diverses localités avaient désiré acheter les mêmes articles, le besoin de

routes entre elles eût été senti, et, avant peu, satisfait. Mais les frères pontifes (congrégation religieuse créée tout exprès au moyen âge pour construire des ponts et des routes, sorte d'administration cléricale des ponts et chaussées) avaient beau percer de nouvelles voies*, on les laissait dépérir faute de s'en servir. Sous l'Empire romain, il y avait des voies excellentes; mais comme, malgré l'élan donné à l'assimilation universelle par le prestige de Rome ^, les usages particuliers des diverses provinces restaient encore assez dissemblables, la grande industrie était assez peu connue à cette époque ^

Quant au manque de machines, il peut s'expliquer de la même manière. Car, à vrai dire, les machines propres à développer la grande industrie ou à la susciter, existaient en germe dès l'antiquité dans toutes les branches de la production, éparses en Egypte, en Phénicie, en Grèce, à Babylone. Si elles s'étaient propagées, par imitation-mode, chez les producteurs, elles n'auraient pas manqué de suggérer des perfectionnements rapides. Ce qui faisait donc défaut, c'était le penchant à imiter l'étranger. Ainsi tout se ramène là. La première condition, pour que la grande papeterie devienne viable, c'est, sans aucun doute, que l'usage d'écrire se soit suffisamment généralisé. D'ailleurs, les machines proprement dites ne sont pas indispensables à la grande industrie.

(1) Voir Jusserand, La vie nomade au moyen âge.

(2) Un fait surprenant, où se montre bien la force du prestige romain et du penchant à imiter son vainqueur, c'est le fait que l'usage si singulier et si incommode de manger couché s'est généralisé dans tout l'Empire, du moins dans les hautes classes. De cet usage dérivait un luxe que nous ne connaissons plus : la distinction du lit de sommeil et du lit de table; ajoutons du lit nuptial.^ qui différait des deux.

(3) Il y avait cependant déjà, grâce à l'expansion des exemples romains dans le monde barbare même, des industries d'exportation. La Barbarie insensiblement se romanisait par ses besoins et ses goûts, et « peu à peu, dit Amédée Thierry, l'habitude des marchandises romaines devint si générale que le Sarmate et le Germain ne se servirent plus pour leurs vêtements que d'étoffes fabriquées soit dans les provinces voisines, soit en Italie. » (Tableau de l'Empire romain.)

Elle est manufacture au moins autant que machino- facture . II y avait à Rome notamment, à défaut d'imprimerie, de grands ateliers de copistes qui manufacturaient des éditions de Virgile, d'Horace ou d'autres classiques, et c'était là, par exception, une assez grande industrie, parce qu'elle s'adressait aux lettrés de tout l'Empire pourvus de la même éducation, parlant la même langue et animés des mêmes goûts littéraires ^

Mais n'omettons pas la remarque suivante : il ne suffît pas que la similitude des usages et des besoins existe, il faut encore qu'elle soit connue pour que la grande industrie devienne possible. Au moyen âge, d'après Jusserand, il ne passait sur les mauvaises routes du temps que les rois et leur suite, les grands seigneurs, les pèlerins, les criminels fugitifs et quelques ouvriers errants, les ménestrels, les frères prêcheurs et les frères mendiants, les vendeurs de reliques ou d'indulgences. De cette énumération, il résulte que la seule ou la principale industrie d'exportation populaire à cette époque était le commerce des indulgences et des reliques. Quant aux ménestrels, ils ne travaillaient que pour quelques châteaux et une ou deux cours. Est-ce à dire pourtant qu'il n'y avait alors dans le peuple qu'un seul besoin, partout le même, à savoir, celui d'acheter des reliques et des indulgences ^ ? Non, mais cette similitude, dérivant de la

(1) On a encore attribué la lenteur des progrès de l'industrie, pendant le moyen âge, et même au début de l'ère moderne, à l'absurdité des lois somptuaires et à l'organisation étroite et routinière des corporations. Mais ce sont là encore des conséquences de mon explication. Les lois somptuaires arrêtaient ou amortissaient le penchant à l'imitation d'une classe par d'autres classes ; et le monopole corporatif empêchait les aspirants à la production de copier les procédés employés par les membres de la corporation dont ils ne faisaient pas partie. — On a dit que la prospérité industrielle de l'Allemagne, avant même 1871, était due à l'union douanière, au Zolwerein. Mais supposez que ces petites principautés, ces villes libres, ces mille lambeaux passés de l'Allemagne actuelle, eussent gardé chacun leurs besoins et leurs luxes caractéristiques, l'union douanière aurait-elle été possible ? Certainement non.

(2) De là, soit dit en passant, un luxe tout nouveau, que le plus luxueux des Romains n'eût jamais soupçonné, celui des reliquaires et des châsses.

communauté de religion, était connue de tous, tandis que les autres ressemblances, en général, ne l'étaient pas. Les pèlerins cependant et les autres nomades servaient à répandre peu à peu la conscience, d'abord vague, de ces ressemblances déjà nombreuses, et même à accroître encore leur nombre. En cela, ils préparaient l'industrie de l'avenir. Les frères prêcheurs concouraient inconsciemment au même but en assimilant les esprits, en répandant des idées démocratiques sous couleur évangélique, ou des idées évangéliques sous couleur démocratique. De la sorte, ils touchaient les âmes, et c'est là toujours qu'il faut frapper, même pour 'n'aboutir qu'au bien-être matériel. Il a fallu les ardentes homélies d'innombrables Savonaroles, il a fallu les discours de Luther et de ses sectateurs, il a fallu les théories passionnées de nos encyclopédistes, pour arriver à ce résultat que presque toutes les classes ou presque toutes les nations s'habillent et vivent à peu près de la même manière, sciemment et publiquement, ce qui permet à la grande industrie de déployer ses ailes.

Parmi les usages dont la similitude est exigée pour que la grande industrie apparaisse, il en est un qu'il importe avant tout de considérer, parce que l'assimilation de tous les autres ne sert pas à grand'chose si la sienne ne s'y ajoute. Je veux parler de l'usage qui a trait à la détermination des prix. Qu'une règle logique, non pas celle, il est vrai, de Voffre et de la demande, à l'usage des économistes dogmatiques, mais une autre, plus précise et plus complète, préside à la formation des prix là où pour la première fois chacun de ces prix est formé, je l'admets volontiers. Mais, une fois un prix établi quelque part à la suite d'un calcul ou d'un contrat clairement discuté, il se répand par mode bien au delà des lieux où régnent les conditions spéciales qui l'ont fait établir rationnellement; ou bien, par coutume, il se maintient et persiste sur place bien longtemps après que les conditions premières de son établissement ont disparu.

Mais, quoique cette persistance par coutume ou cette diffusion par mode soit regardée ou doive être regardée par les économistes classiques comme un abus et une contravention à leurs lois, il est certain que, sans cette persistance, ou sans cette diffusion, suivant les temps, l'industrie serait entravée dès ses premiers pas. Nos grands magasins seraientils possibles si chacune des villes où ils expédient leurs colis sans nombre, voulait payer conformément à son prix traditionnel et refusait d'accepter leur prix uniforme ? Et nos grandes usines pourraient-elles longtemps fonctionner si chacune d'elles s'obstinait à payer toujours le même salaire coutumier à ses ouvriers sans tenir compte de la hausse ou de la baisse des salaires autour d'elles? Autrefois, en revanche, quand tout artisan travaillait en vue de l'avenir, toute perspective étant fermée dans le présent étroitement circonscrit ^ quand il ne pouvait compter, pour vivre et s'enrichir, sur l'élargissement de sa clientèle et de ses bénéfices, mais seulement sur leur durée, quand des liens rigoureux l'unissaient, pour de longues années, à son patron, et quand les patrons entre eux étaient liés par une association perpétuelle, quelle sécurité fût restée à tous, consommateurs aussi bien que producteurs, si les prix futurs n'eussent pas été assurés et tenus pour certains d'avance? Ainsi, la fixation coutumière des prix dans le passé a compensé leur dissemblance locale, comme, dans le présent, leur uniformité compense leur changement; jusqu'à ce qu'un jour, enfin, peutêtre, aussi fixes qu'uniformes, ils fournissent à la production une ampleur et une solidité de débouché qui décupleront son audace.

(!) Je me permets à ce sujet de renvoyer le lecteur à deux articles que j'ai fait paraître, en septembre et octobre 1881, dans la Revue philosophique, sous ce titre : La psycholof/ie en économie politique. Voir notamment p. 405 et suiv. de ce tome de la Revue. — J'ai traité le mémo sujet en 1888, plus complètement, dans la Revue économique de M. Gide, sous ce titre : Le» deux sens de la valeur (études reproduites avec additions, dans ma Logique sociale^ 1894).

— De fait, toute mode nouvelle aspire à s'enraciner en coutume; mais un petit nombre seulement y parviennent, par la même raison que beaucoup de germes avortent. Cependant, il suffît que quelques-uns des besoins ou de leurs nouveaux moyens de satisfaction importés du dehors s'implantent dans un pays pour que la consommation y devienne de plus en plus complexe; car les besoins et les luxes préexistants n'y disparaissent pas, ou n'y cèdent la place qu'après une longue résistance. En Europe l'habitude de manger du pain n'a pas été entamée par l'impwtation du riz asiatique ; pas plus qu'en Asie l'habitude de manger du riz n'a sérieusement souffert de l'introduction du pain européen. Mais la cuisine ici et là s'est compliquée d'un élément nouveau. * Une erreur commise en France *, au moment de la signature de la convention commerciale en 1860, a été de croire que les vins français étaient appelés à remplacer la bière dans le Royaume-Uni. On se flattait alors défaire pénétrer nos vins dans la classe des consommateurs, que l'on supposait ne s'en être abstenus qu'à raison de l'élévation des droits, et, par suite, de la cherté des prix. Ces prévisions ont été déçues. Si le vin français a fait des progrès sur le marché britannique, ce n'est que pour une clientèle fort restreinte, dont ne font partie ni les classes ouvrières ni même la majorité des classes moyennes ^. Bien que nos produits viticoles soient mieux appréciés aujourd'hui, ce rCa jamais été aux dépens de la bière. La consommation de cette boisson a toujours augmenté dans des proportions tout autres que celles des vins étrangers. » Ainsi, le vin s'est ajouté à la bière en Angleterre, mais ne l'a nullement remplacée.

Les caractères que le règne de la mode en fait d'usages impose à l'industrie sont faciles à deviner. Pour se répandre,

(1) Journal des Économistes, février 1882.

(2) On voit qu'ici comme partout les couches sociales se sont montrées d'autant moins attachées à leurs habitudes et d'autant plus ouvertes aux contagions étrangères, que ces couches sont plus élevées.

par une sorte d'épidémie conquérante, une langue doit se régulariser et se dépoétiser, prendre un air plus logique et moins vivant, — une religion doit se spiritualiser, devenir plus rationnelle et moins originale, — un gouvernement doit devenir plus administratif et moins prestigieux, — une législation doit briller par la raison et l'équité plus que par l'originalité de ses formes, — une industrie, enfin, doit développer son côté machinal et scientifique au détriment de son côté spontané et artistique. — En un mot, ce qui semblera peut-être singulier, le règne de la mode paraît lié à celui de la raison. J'ajoute : à celui de l'individualisme et du naturalisme. Cela s'explique si l'on songe que l'imitation des contemporains s'attache à ses modèles individuellement considérés, détachés de leur souche, tandis que l'imitation des aïeux affirme le lien de solidarité héréditaire entre l'individu et ses ascendants. Aussi s'apercevra-t-on sans peine que toutes les époques d'imitation-mode, — à Athènes sous Solon, à Rome sous les Scipions, à Florence au xv*^ siècle, à Paris au xvi* siècle, plus tard au xyiii*^, — .sont caractérisés par l'invasion plus ou moins triomphante du droit dit naturel (lisez individuel aussi bien) dans le droit civil, de la religion dite naturelle dans la religion traditionnelle, de l'art que j'appellerai également naturel, c'est-à-dire fidèle observateur et réflecteur de la réalité individuelle, dans l'art hiératique et coutumier, de la morale naturelle, comme nous le verrons bientôt, dans la morale nationale... Les humanistes italiens, Rabelais, Montaigne, Voltaire, personnifient ce caractère naturaliste et individualiste sous divers aspects. Rien n'étant plus naturel à l'individu humain que la raison, rien n'étant plus propre à satisfaire la raison individuelle que l'ordre symétrique et logique substitué aux complications mystérieuses delà vie, il ne faut pas s'étonner si l'on voit ici le rationalisme, l'individualisme et le naturalisme se donner la main. Le règne de la mode en tout genre se distingue par l'épanouissement de quelques libres

TARDE. — Imitation. 24

et grandes individualités. — Linguistiquement, c'est alors que les grammairiens, tels que Vaugelas, ont beau jeu, et même que les fabricants d'idiomes de toutes pièces, par exemple du volapûck, peuvent espérer quelque succès, à la condition toutefois que leurs réformes aient un cachet de régularité et de symétrie. — Religieusement, c'est l'ère des grands réformateurs, des grands hérésiarques, des grands philosophes, qui réussissent à la condition de simplifier et de rationaliser la religion. — Politiquement, législativement, c'est l'époque des fondateurs d'empires et des législateurs illustres qui perfectionnent l'administration et la codification. — Économiquement, c'est la période des grands inventeurs industriels qui perfectionnent les machines. — J'ajoute que, esthétiquement, c'est le moment des glorieux créateurs d'arts qui poussent au plus haut point le perfectionnement mécanique des trucs et des procédés de composition. — Aussi, partout où l'on voit surgir de grandes renommées, on peut affirmer que la contagion de la mode a sévi, quoique chacune de ces gloires ait été le point de départ d'un fétichisme traditionnel aussi exclusif et aussi tenace que les fétichismes antérieurs détruits par elle. Les moliéristes, par exemple, avec leur attachement pieux à de petites traditions du théâtre français, ne doivent pas nous faire oublier que Molière, leur idole, a été, dans son siècle artistiquement novateur, l'homme le plus ouvert aux innovations, le plus ennemi des fétiches. Ces moliéristes peuvent nous faire comprendre les homéristes. Soyons sûrs qu'Homère, comme Molière, apparut à un âge d'expansion imitative, quand tout l'archipel et toute l'Asie Mineure commençaient à accueillir le rayonnement de l'Ionie.

En résumé, le rôle joué par la coutume et la mode, dans la sphère économique, correspond très bien à l'action exercée dans les autres sphères du monde social par ces deux directions, toujours coexistantes, mais alternativement croissantes ou décroissantes, de l'imitation. Il rentre sans diffi-

culte dans la loi générale que nous avons formulée. Mais, en outre, la raison de cette loi, de cette lutte, pleine de péripéties, entre la coutume et la mode, jusqu'au triomphe final de la première, nous est à présent suggérée. Puisque chaque invention est le foyer d'une imitation particulière qui en émane, le besoin d'imiter doit toujours se tourner de préférence vers le côté où brille la plus riche pléiade d'inventions, c'està-dire tantôt exclusivement vers le passé, si les aïeux ont été seuls inventifs ou plus inventifs que les contemporains, tantôt aussi, et de plus en plus, vers le présent et l'étranger, si les contemporains sont plus inventifs que ne l'ont été les aïeux. Or, il est inévitable que ces deux cas alternent longtemps, car, dès qu'une mine de découvertes est découverte, tout le monde l'exploite et elle ne tarde pas à s'épuiser momentanément pour grossir le legs du passé en attendant qu'une nouvelle veine soit trouvée ; et, quand la dernière de ces mines aura été exploitée, il faudra bien s'adresser désormais aux ancêtres seuls pour leur demander des exemples.

Il y a entre le règne de la mode et le progrès de l'invention contemporaine une réciprocité de stimulation qui ne doit pas nous faire méconnaître l'antériorité de celle-ci. Sans doute, comme je l'ai déjà dit, le courant de la mode, une fois lancé, surexcite l'imagination inventive dans les sens les plus propres à accélérer son débordement; mais qui l'a lancé, si ce n'est l'impulsion donnée par le contact d'un pays voisin où des nouveautés fécondes ont plus ou moins spontanément éclaté ? Nous n'en pouvons douter dans notre siècle, en ce qui concerne l'industrie; car, certainement la cause preniière de cet engouement, qui pousse tous les peuples européens à s'imiter entre eux, est l'invention des machines à vapeur, qui ont permis de produire en grand, et des chemins de fer, qui ont permis de porter au loin les produits, sans parler des télégraphes. C'est surtout en nature d'industrie et de science que- l'imagination de

notre âge s'est donné carrière; aussi est-ce surtout par son côté économique et scientifique qu'il a brisé les barrières de la coutume. En matière artistique, au contraire, comme l'originalité créatrice lui a souvent fait défaut, l'esprit de tradition a subsisté dans l'ensemble. Le détail est significatif. En architecture, où nous n'avons presque rien inventé, notre époque a servilement copié des modèles gothiques, romains, byzantins. Autant le xii® siècle, à cet égard, a été novateur, autant le nôtre a été traditionnaliste — du moins jusqu'à l'avènement de ce qu'on pourrait appeler l'architecture du fer.

En effet, malgré le caractère en partie accidentel des inventions, les inventeurs eux-mêmes sont si imitateurs qu'il y a, à chaque époque, un courant ^inventions dans un certain sens général, ou religieux, ou architectural, ou sculptural, ou musical, ou philosophique, etc. Il y a des courants d'inventions qui doivent par force ou d'habitude en précéder d'autres. Par exemple, le génie mythologique a dû habituellement — je ne dirai pas avec Comte, nécessairement, — s'exercer avant le génie métaphysique. A coup sûr, le génie créateur des langues a été antérieur aux deux. Aussi est-ce celui qui s'est le plus anciennement épuisé ; et nous ne devons donc pas être surpris si dans les sociétés les plus progressives, les plus dédaigneuses de la coutume à d'autres égards, l'empire de la coutume en ce qui a trait au langage prévaut chaque jour davantage, par le respect plus outré de l'orthographe et l'esprit croissant de conservation philologique. — On pourrait, ce me semble, par des considérations puisées à la même source, expliquer en histoire beaucoup d'apparentes singularités. Mais le lecteur saura bien faire lui-même ces applications non indiquées ici.

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