‹ Les lois de L'imitation: étude sociologique (volume 3)Chapitre 10 sur 28 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

La statistique nous fournit, pour chaque espèce de propagation imitative isolément considérée, une sorte de loi empirique, formule graphique de causes très complexes. Il s'agit, maintenant, de dégager/les lois générales, vraiment dignes du, nom de science, qui Vjégissent toutes les imitationsyet, dans ce but, il faut étudier séparément les diverses catégories de causes, précédemment confondue^

Pourquoi, parmi cent innovations diverses simultanément imaginées, et essayées par cent individus différents, — qu'il s'agisse de formes verbales, d'idées mythologiques, ou de procédés industriels et autres, — y en a-t-il dix qui se répandent dans le public à l'exemple de leurs auteurs, et quatre-vingt-dix qui restent dans l'oubli? Voilà le problème. Pour y répondre avec ordre et méthode, divisons d'abord en causes physiques et causes sociales, leszjnfluences qui ont favorisé la diffusion des innovations réussies, et contrarié le succès des

du

climat méridional, feront préférer les mots nouveaux composés de voyelles sonores aux mots nouveaux formés de voye lles sourdes, et l'inverse dans le nord. Il y a ainsi, en linguistique, en mythologie, en technique industrielle

Autps> MAJ5 écartons dans cet ouvrage les causes Crémier genre, celles par exemple, qui, dans un

ou artistique, en politique, beaucoup de particularités qui tiennent à la conformation du larynx ou de l'oreille chez chaque race, à ses prédispositions cérébrales, à la nature de sa faune, de sa flore, de ses méJêoresiiabituels. Laissons, tout cela de côté. — Maintenant» lies causes sociales sont de deux sortes : logiques ou non logiques^ Cette distinction a la plus grande importance.<^ gs ca uses logiques agissent quand l'innovation choisie par un homme lest parce qu'elle est jugée par lui plus utile ou plus vraie que les autres, c'est-à-dire plus d'accord que celles-ci avec les buts ou les principes déjà établis en lui (par imitation toujours^Ici, il n'y a en présence que des inventions ou des découvertes anciennes ou récentes, abstraction faite de tout prestige ou de tout discrédit attaché à la personne de leurs colporteurs, ou au temps et au lieu d'où elles proviennent. Mais il est très rare que l'action logique s'exerce de la sorte dans toute sa pureté. En général, les influences extra-logiques, auxquelles je viens de faire allusion, interviennent dans le choix des exemples à suivre, et souvent les plus mauvais logiquement, sont préférés à raison de leur origine ou même de leur date, comme nous le verrons plus loin.

Si l'on n'a égard constamment à ces distinctions nécessaires, il est impossible de rien comprendre aux phénomènes sociaux les plus simples. La linguistique, notamment, qui me paraît pouvoir se débrouiller sans peine, par l'application de ces idées (si un linguiste de profession {lfjQOus faisait l'honneur de les adopter), n'est qu'un écheveau inextricable sans cej^ Les linguistes cherchent les lois qui leur paraissent devoir régler la

(1) A vrai dire, il nous a semblé que, sur bien des points, l'un de nos nouveaux linguistes les plus distingués, M. Régnaud, dans ses Essais de linguistique évolutionniste (1886) et dans son Origine et philosophie du langage (1888), se plaçait à un point de vue très voisin du nôtre, mais sans le formuler expressément.

d'si*r*ei* riiîisauTE. ou re.".e «e ï.o~.;\o..f* î.r.ïio» £ts:ïimvàsxJm j.ar liL'àiic-avlt a .ïe> :"lt;v.o> s'.^'.i'nr.i^. ow. P'inaij'Ci':: Parce çue. à vrai i.re. "."■.raii.si.ori so-...e. 01 util émeut riiTeutictC. esi s.' .:;v.:se a dos loi* y,-. [\vvuev.l â'.Ws. Or, ce scait toujours do iviiios ime^l.ens suavsïît^5 qui oui dil s'accumuler pour fermer ou lr.in>fonviev un idiome. Aussi faut-il eommencor par taire une îarjîo part, en linguistique, à l'accident et A l'arliiiMiiv, d'origine individuelle, par suite duquel, entre autres purltcularités, les racines d'une langue s'élèvent ît tel elulViv. sont faites de trois consonnes iei el d'une seule s\ Italie ailleurs, pourquoi telle désinence et non telle «titre n oie affectée à la désignation d'une nuance de lu pensée, l'eue part faite à la fois à l'invention et aux influences d'tivdre physiologique ou elimatérique, il reste un grand ilnmaine ouvert aux lois linguistiques. Bu i-ll'el, dans une large mesure, et à partir des données, jn no dirai pnw géniales, mais irrationnelles et capitale» à lu foin, donl je viens de parler, il est une foule de petites iltvoiilimiH linguistiques dont l'idée a été suggérée j'i leurw premier.-) auteurs inconnus par voie 4'analogit, c'est-à-dire pur imitation de soi ou d'autrui (1); et c'est par In qu'elles sont susceptibles d'être légifères», Le prouiier qui a en l'idée, pour exprimer l'aptitude au respcei, d'ajouter un radical de veneratio la désinence Htis. déjii einplnvoi', par hypothèse, dans la combinaison nmahilis, ou i|iil a créé germanicus sur le modèle d'Ualkus, n été un iuveii-

(1) Tous les philologues ruer %iv itou s l'objet df leur ticivuet

teur sans le savoir, mais, en somme,<H^# été imitatif en inventanfo>liQx\.tes les fois qu'une désinence quelconque s'est ainéi étendue et généralisée de proche en proche, et, pareillement, une déclinaison ou une conjugaison, il y a eu imitation de soi et d' autrui; et, dans cette mesure précisément, la formation et la transformation des langues sont soumises à des règles formulables. Mais ces règles, qui doivent nous expliquer pourquoi, parmi plusieurs manières de parler à peu près synonymes et offertes concurremment à l'esprit de la peuplade, de la cité ou de la nation, une seule a prévalu dans l'usage général, sont de deux catégories bien tranchées. Nous voyons, d'une part, ce concours incessant de petites inventions linguistiques qui se termine toujours par l'imitation de l'une d'elles et l'avortement des autres, aboutir à transformer la langue dans le sens d'une adaptation, plus ou moins rapide et complète, suivant le génie des peuples, à la réalité extérieure et aux fins sociales du langage. Le dictionnaire, en s'enrichissant, correspond à un plus grand nombre d'êtres et de modalités de ces êtres; la grammaire, par une conjugaison plus flexible. des verbes ou un arrangement plus clair et plus logique des phrases, se plie à l'expression de relations plus délicates dans l'espace ou le temps. Une langue devient de plus en plus commode et maniable, quand les voyelles vont s'y adoucissant et s'y différenciant (en sanscrit, tout n'est que sonorités éclatantes, en a ou en o; en grec, en latin, Ye, Yu, Y ou, Yi, se sont ajoutés au clavier vocal), ou bien quand les mots s'y abrègent, s'y contractent. Aussi des linguistes distingués, tels que M. Régnaud (1), ont-ils élevé à la hauteur d'une loi, dans la famille indo-européenne, l'adoucissement vocalique et la contraction des mots. Le fait est que, en zend,

(i) V. ses Essais de linguistique évolutionniste déjà cités.

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remarques, la portée des lois que nous avons à formuler. Dans ce chapitre, les lois logiques nous occuperont exclusivement.

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ilinvention et l'imitation sont l'acte social élémentaire^ nous le savons. Mais quelle est la substance ou la force sociale dont cet acte est fait, dont il n'est que la forme? En d'autres termes, qu'est-ce qui est inventé ou imité? Ce qui est inventé, ce qui est imité, c'est toujours une idée ou un vouloir, un jugement ou un dessein, où s'exprime une certaine^dose de croyance et de rf^^qui est en effet toute l'àme des mots d'une langue, des prières d'une religion, des administrations d'un Etat, des articles d'un code, des devoirs d'une morale, des travaux d'une industrie, des procédés d'un art. La croyance et le désir : voilà donc la substance et la force, voilà aussi les deux quantités psychologiques (1) que

province qui le parlait seule d'abord. C'est grâce au prestige de Paris que le parler de l'Isle de France est devenu le français. — On voit, en passant, que les mêmes lois de l'imitation nous servent à expliquer les transformations internes d'une langue et sa diffusion au dehors.

(4) Je me permets de renvoyer le lecteur psychologue à deux articles que j'ai publiés, en août et septembre 1880, dans la Revue philosophique, sur la croyance et le désir et la possibilité de leur mesure. Depuis lors, mes idées à ce sujet se sont un peu modifiées, mais voici dans quel sens. A présent, je reconnais que j'ai peut-être un peu exagéré le rôle du croire et du désirer en psychologie individuelle, et je n'oserais plus affirmer, avec tant d'assurance; que ces deux aspects du moi sont les seules choses en nous susceptibles de plus et de moins. Mais, en revanche, je leur attribue une importance toujours plus grande en psychologie sociale. Admettons qu'il y ait dans l'âme d'autres quantités, concédons, par exemple, aux psycho-physiciens que l'intensité des sensations, considérée à part de

l'analyse retrouve au foud de toutes les qualités sensationnelles avec lesquelles elles se combinent; et lorsque l'invention, puis l'imitation s'en emparent pour les organiser et les employer, ce sont là, pareillement, les vraies quantités sociales. C'est par des accords ou des oppositions de croyances s'entre-fortifiant ou s'entre-limitant, que les sociétés s'organisent; leurs institutions sont surtout cela. C'est par des concours ou des concurrences de désirs, de besoins, que les sociétés fonctionnent. Les croyances, religieuses et morales principalement, mais aussi juridiques, politiques, linguistiques même (car, que d'actes de foi impliqués dans le moindre discours, et quelle puissance de persuasion, aussi irrésistible qu'inconsciente, possède sur nous notre langue maternelle, vraiment maternelle en cela!), sont les forces plastiques des sociétés. Les besoins, économiques ou esthétiques, sont leurs forces fonctionnelles. Ces croyances et ces besoins, que l'invention et l'imitation spécifient et qu'en ce sens elles créent, mais qui virtuellement préexistent à leur action, ont leur source profonde au-dessous du monde social, dans le monde vivant. C'est ainsi que les forces

l'adhésion judiciaire et de la force d'attention dont elles sont l'objet, changent de degré sans changer de nature et se prêtent, par suite, aux mesures des expérimentateurs; il n'en est pas moins vrai que, au point de vue social, la croyance et le désir se signalent par un caractère unique, très propre à les distinguer de la simple sensation. Ce caractère consiste en ce que la contagion de l'exemple mutuel s'exerce socialement sur les croyances et les désirs similaires pour les renforcer, et sur les croyances et les désirs contraires pour les affaiblir ou les renforcer, suivant les cas, chez tous ceux qui les ressentent en même temps et ont conscience de les ressentir ensemble; tandis que la sensation visuelle ou auditive qu'on éprouve, au théâtre par exemple, au milieu d'une foule attentive au même spectacle ou au même concert, n'est nullement modifiée eh soi par la simultanéité des impressions analogues ressenties par le public environnant.

plastiques et les forces fonctionnelles de la vie, spécifiées, employées par la génération, ont leur source au-dessous du monde vivant, dans le monde physique, et que les forces moléculaires et les forces motrices de celui-ci, régies par l'ondulation, ont aussi leur source, insondable à nos physiciens, dans un monde hypophysique que les uns nomment Noumènes, les autres Energie, les autres Inconnaissable. Energie est le nom le plus répandu de ce mystère. Par ce terme unique on désigne une réalité qui, comme on le voit, est toujours double en ses manifestations ; et cette bifurcation éternelle qui se reproduit sous des métamorphoses surprenantes à chacun des étages superposés de la vie universelle, n'est pas le moindre des traits communs à signaler entre eux. Sous les appellations diverses de matière et de mouvement, d'organes et de fonctions, d'institutions et de progrè^, cette-^grande distinction du statique et du dynamique^ où rentre aussi celle de l'Espace et du Temps, partage en deux l'univers entier.

Il importe de la poser tout d'abord et de bien établir la relation de ses deux termes. Il y a un^ntuition profonde au fond de la formule spencérienne de l'Evolution\ suivant laquelle toute évolution serait un gain de matière accompagné d'une perte relative de mouvement, et toute dissolution l'inverse. Cela peut signifier, si l'on modifie un peu cette pensée et si on la traduit dans une langue moins matérialiste, que tout développement vivant ou social est un accroissement d'organisation compensé ou plutôt obtenu par une diminution relative de fonctionnement^ mesure qu'il grandit en poids et en dimension, qu'il précisé et déploie ses formes caractéristiques)' un organisme perd de sa vitalitê^l), précisément

(1) A masse égale, le corps de l'enfant contient plus d'activité vitale que le corps de l'homme mûr /La vitalité relative de celui-ci a diminué>

parce qu'il l'a employée ainsi, ce que M. Spencer néglige de dire. A mesure qu'elle s'étend, s'accroît, perfectionne et complique ses institutions, langue, religion, droit, gouvernement, métiers, arts, une société perd de sa fougue civilisatrice et progressiste, car elle en a fait cet usage. Autrement dit, elle4!enrichit de croyances plus que de désirgi s'il est vrai que la substance des institutions sociales consiste dans la somme de foi et d'assurance, de vérité et de sécurité, (le croyances unanimes en un mot qu'elles incarnent, et que la force motrice du progrès social consiste dans la somme de curiosités et d'ambitions, de désirs solidaires, dont il est l'expression. Le véritable et final objet du désir, donc, c'est la croyance; la seule raison d'être des mouvements du cœur, c'est la formation des liantes certitudes ou des pleines assurances de l'esprit, et plus une société a progressé, plus on trouve en elle, comme chez un esprit mûr, de solidité et de tranquillité, de convictions fortes et de passions mortes, celles-là lentement formées et cristallisées par celles-ci (l)CLa paix sociale, la foi unanime en un même idéal ou une même illusion /unanimité qui suppose une assimilation chaque jour pins étendue et plus profonde de l'humanité-: voilà le terme où courent, qu'on le veuille ou non, toutes les révolutions sociales. — Tel est le progrès, c'est-à-dire l'avancement du monde social dans les voies logiques.

Or, comment le progrès s'opère-t-il ? — Quand un

(1) Entendons- nous bien encore une toi. s ; au cours de In civilisation, les besoins se multiplient, mais en s'affaiblisstmt, et les vérités, les sécurités vont se multipliant plus vite encore et se fortifiant. Le contraste est frappant >i l'on pn.'iirl pour point de. départ de l'évolution "civilisatrice, la barbarie, et non la sauvagerie, laquelle, (clic qu'on peut l'observer .de nos jours, est le lier nier terme d'une évolution sociale complète en soi, non le premier terme d'une évolution supérieure.

homme médite sur un sujet donné, une idée lui vient, puis une autre idée, jusqu'à ce que, d'idée en idée, de rature en rature, il saisisse enfin par le bon bout la solution du problème et, à partir de ce moment, coure de lueur en lumière. N'en est-il pas de même en histoire? Quand une société élabore quelque grande conception que sa curiosité séculaire pressent avant que sa science, en la développant, la précise, par exemple l'explication mécanique du monde, — ou quelque grande conquête que son ambition rêve avant que son activité la déploie, par exemple la fabrication ou la locomotion ou la navigation à vapeur, que voit-on ? D'abord le problème ainsi posé suscite toutes sortes d'inventions, d'imaginations contradictoires, apparues ici ou là, disparues bientôt, jusqu'à la venue de quelque formule claire, de quelque machine commode, qui fait oublier tout le reste et sert désormais de base fixe à la superposition des perfectionnements, des développements ultérieurs. ÛuQJwogrès est donc une espèce de méditation collective^et sans cerveau propre, mais rendue possible par la solidarité (grâce à l'imitation) des cerveaux multiples d'inventeurs, de savants qui échangent leurs découvertes successives. (Ici la fixation des découvertes par l'écriture, qui permet

leur transmission à distance et à de longs intervalles de temps, est l'équivalent de cette fixation des imag-es qui s'accomplit dans le cerveau de l'individu et constitue le cliché cellulaire du souvenir.)

Il en résulte que 1 ^prog rès social comme lerprogrès individuel s'opère par deux procédés/'ïa substitution et ^l'accumulât ioj^x II y a des découvertes ou des inventions qui ne sont qiie substituables, d'autres qui sont accumulables. De \h 4\e$ c ombats logiques et des unions logiques^ C'est la grande division que nous allons adopter et où nous n'aurons nulle peine à répartir tous les événements de l'histoire.

Du reste, le désaccord entre un nouveau besoin qui ^ surgit et les besoins anciens, entre une idée scientifique nouvelle et certains dogmes religieux, n'est pas toujours senti immédiatement, ou ne met pas toujours le même temps à se faire sentir, dans les diverses sociétés. Et quand il est senti, le désir d'y mettre fin n'est pas toujours d'égale force. Son intensité, sa nature varient, d'après les temps et les lieux. Il existe, en effet, une Raison pour les sociétés, comme pour les individus; et cette Raison, pour celles-là, comme pour ceux-ci, n'est quyun besoin>comme un autre, un besoin spécial, plus ou moins développé par ses satisfactions mêmes, à la manière des autres besoins, et né aussi des inventions ou des découvertes qui l'ont satisfait, c'est-à-dire des systèmes ou des programmes, des catéchismes ou des constitutions qui, en commençant à rendre les idées et les volontés plus cohérentes, ont créé ou activé le désir de leur cohésion. Il s'agit bien ici d'une force vraie, qui réside dans le cerveau des individus, qui s'élève ou s'abaisse, dévie à droite ou à gauche, se tourne vers tel ou tel objet, suivant les époques ou les pays ; tantôt se réduit à une brise insignifiante, tantôt devient un ouragan, aujourd'hui s'attaque aux gouvernements politiques, hier aux religions ou avant-hier aux langues, demain à l'organisation industrielle, un autre jour aux sciences, mais ne s'arrête point dans son labeur incessant, régénérateur ou révolutionnaire. Ce besoin, ai-je dit, a été suscité et accru par une suite d'initiatives et d'initiations ; mais autant vaut dire par une suite d'imitations, puisqu'une innovation non imitée est comme n'existant pas socialement. Par conséquent, tous les ruisseaux ou les rivières de foi et de désir, qui se heurtent ou s'abouchent dans la vie sociale, quantités dont la logique sociale, sorte d'algèbre, règle les soustractions et les additions, — tous, y compris même le désir de

cette sommation totale et la foi dans sa possibilité, — sont dérivés de l'imitation. Car, rien 'ne se fait tout seul en histoire, pas même son unité toujours incomplète; fruit séculaire d'efforts constants plus ou moins réussis. Un drame, il est vrai, une pièce de théâtre, fragment d'histoire où se mire le tout, est un accord logique, difficile et graduel, qui a l'air de se faire tout seul sans avoir été voulu par personne; mais on sait que cette apparence est trompeuse, et cet accord ne s'opère si rapidement, si infailliblement, que parce qu'il répond à un besoin impérieux d'unité éprouvé par le dramaturge, et aussi par son public, auquel il l'a suggéré.

Il n'est pas jusqu'au besoin d'invention qui n'ait la même origine. A vrai dire, il complète le besoin d'unification logique et en fait partie s'il est vrai que la logique, comme je pourrais le montrer, soit à la fois un problème de maximum et un problème d'équilibre. Un peuple devient d'autant plus inventif et avide de nouvelles découvertes, à une époque donnée, qu'il a plus inventé et découvert à cette époque ; et c'est par imitation aussi que cette haute avidité gagne les intelligences dignes d'elle. Or, les découvertes soiît un gain de certitude, les inventions un gain de confiance et de sécurité. Le besoin de découvrir et d'inventer est donc la double forme que revêt la tendance au maximum de foi publique. Cette tendance créatrice, propre aux esprits synthétiques et assimilateurs, alterne souvent, parfois marche de front, mais en tous cas s'accorde toujours avec la tendance critique à l'équilibre des croyances par l'élimination des inventions ou des découvertes en contradiction avec la majorité des autres. Tour à tour le vœu de majoration ou le vœu d'épuration de foi est plus pleinement satisfait; mais, en général, leurs succès coïncident ou se suivent de près. Car, précisément parce que l'imitation est leur source commune, l'un et

l'autre, aussi bien le besoin d'une foi pleine que celui d'une foi stable, ont un degré d'intensité proportionné, cœteris paribus , au degré d'animation de la vie sociale, c'est-à-dire à la multiplicité des rapports de personne à personne. Pour qu'une bonne combinaison d'idées éclaire les esprits d'une nation, il faut qu'elle luise d'abord dans un cerveau isolé ; et elle aura d'autant plus de chance de se produire ainsi, que les échanges intellectuels d'esprit à esprit seront plus fréquents. Pour qu'une contradiction entre deux institutions, entre deux principes, soit gênante dans une société, il faut qu'elle y ait été d'abord remarquée par un esprit plus sagace que les autres, par un penseur systématique qui, dans ses efforts conscients pour unifier son faisceau d'idées, a été arrêté par cette difficulté et l'a signalée ; d'où l'importance sociale des philosophes ; et plus il y aura de stimulations mutuelles des esprits, et, par suite, de mouvements d'idées dans une nation, plus cette difficulté y sera aisée à apercevoir. — Par exemple, les rapports, les contacts d'homme à homme s' étant multipliés au-delà de toute espérance dans le courant de notre siècle, par suite des inventions locomotrices, et l'action de l'imitation y étant devenue très forte, très large et très prompte, on ne doit pas s'étonner d'y voir la passion des réformes sociales, des réorganisations sociales rationnelles et systématiques, prendre les proportions que l'on sait, de même que la passion des conquêtes sociales, surtout industrielles, sur la nature, n'a plus connu de frein, à force d'avoir déjà conquis. Après le siècle des découvertes, donc (n'est-ce pas le nom que mérite le nôtre?) on peut prédire, à coup sûr, un siècle d'harmonisation des découvertes ; la civilisation exige à la fois ou successivement cet afflux et cet effort.

Dans leurs phases peu inventives, à l'inverse, les sociétés sont aussi peu critiques, et réciproquement.

Elles acceptent de divers côtés, par mode, ou reçoivent de <^dixfîT3 passés, dont elles héritent par tradition, les croyances les plus contradictoires (1), sans que personne s'avise de remarquer ces contradictions^ mais, en même temps, elles portent en elles, par suite de ces apports multiples, bien des idées et des connaissances éparses, qui, vues sous un certain angle, révéleraient leur mutuelle et féconde confirmation, dont nul esprit ne s'aperçoit. De même, elles empruntent curieusement aux nations voisines différentes, ou gardent pieusement en héritage de leurs différentes parentés, les arts, les industries les plus dissemblables, qui développent en elles des besoins mal conciliables, des courants d'activité en opposition les uns avec les autres ; et ces antinomies pratiqvss, aussi bien que les contradictions théoriques qui précèdent, ne sont senties et formulées par personne, quoique tout le monde souffre du malaise entretenu par elles. Mais, en même temps, ces peuples primitifs ne voient point que, parmi leurs procédés artistiques, leurs outils mécaniques, il en est de propres à se prêter le plus grand secours, à concourir puissamment au même but, l'un servant à l'autre de moyen efficace, comme certaines perceptions servent d'intermédiaire explicatif à certaines hypothèses qu'elles confirment. On a connu longtemps séparée ment la pierre à broyer le blé et la roue à aubes sans se

(\) Par exemple, « le boudhisme, dit M. Barth, portait en lui la négation, non du régime des castes en général, mais de la caste des brahmanes, et cela indépendamment de toute doctrine égalitaire, et sans qu'il y eût de sa part aucune velléité de révolte. Aussi est-il fort possible que cette opposition soit restée assez longtemps inconsciente de part et d'aulre. » Mais, à la longue, elle est devenue flagrante. Ce qui n'empêche pas, autre contradiction inconsciente aussi, que le « nom de brahmane resta un titre honorifique du boudhisme, et qu'à Ceylan il Tut donné aux rois, » à peu près comme les noms de comte et de marquis sont des titres recherchés dans notre société démocratique elle-même, bien qu'elle soit la négation des principes féodaux.

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douter que, moyennant un certain artifice (c'est-à-dire par une troisième invention, l'idée du moulin ajoutée à ces deux), la seconde pouvait aider extraordinairement la première à remplir son office, et la première offrir à la seconde un emploi inespéré. A Babylone déjà, on gravait sur les briques, par impression de caractères mobiles ou de cachets, le nom du fabricant, et on composait des livres; mais on n'avait pas l'idée de joindre ces deux idées, et de composer des livres au moyen de cachets mobiles, ce qui eut été si simple et eût avancé de quelques milliers d'années l'apparition de l'imprimerie.

Longtemps aussi, la voiture et le piston à vapeur ont coexisté sans qu'on ait songé (toujours moyennant d'autres inventions) à voir dans le piston à vapeur le moyen de faire marcher la voiture. A l'opposé, vers la fin du Moyen âge en dissolution, par exemple, combien de goûts de luxe licencieux et païen, importés du monde arabe ou exhumés de l'antiquité,se glissaient, se faufilaient à travers les meurtrières des châteaux et les vitraux des monastères, et y formaient des mélanges hardis, nullement choquants pour les hommes d'alors, avec les pratiques de piété chrétienne et les mœurs de rudesse féodale subsistantes ! De nos jours encore, combien de buts opposés, contradictoires, ne se propose pas journellement notre activité industrielle ou nationale ! Cependant, à mesure que l'échange et le frottement des idées, que la communication et la transfusion des besoins sont plus rapides, l'élimination des idées et des besoins les plus faibles par les idées et les besoins les plus forts qu'ils contredisent, s'accomplit plus vite, et, simultanément, en vertu des mêmes causes, les idées et les buts qui s'entre-confirment ou s'entr'aident arrivent plutôt à se rencontrer dans un ingénieux esprit. Par ces deux voies, la vie sociale doit atteindre nécessairement

un (4ggré d'unité et de force logiqug/inconnu auparavant (1). . -^ y

Nous avons montré, dans ce qui précède, <&omfiient naît et se développe le besoin de logique sociale, par lequel seul la logique sociale se fi^iftOL-a^agit de faire voir à présent comme il procède pour se satisfaire Nous savons déjà qu'il se divise e^deux tendances/ l'une* créatrice; l'autre critique, Tune fertile en combinaisons

/d'inventions ouMe découvertes anciennes accumulables, l'autre en lutte d'inventions ou de découvertes sulstituablep Nous allons étudier à part chacune d'elles, et la seconde avant la première.

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