LE DUEL LOGIQUE W
Une découverte, une invention apparaît. Il y a deux faits à noter ^es augmentations de foi,^)ar propagation de proche en prpejie ; et les diminutions de foi qu'elle
(1) On voit maintenant pourquoi le procédé de majoration de foi nationale, qui consiste à expulser du sein d'un peuple ses contradicteurs religieux ou politiques (révocation de redit de Nantes, persécutions religieuses de tout genre), est toujours loin d'atteindre son but. On maintient de la sorte, il est vrai, les populations dans l'ignorance des contradictions qui peuvent atteindre leurs croyances; mais, si le faisceau de celles-ci est maintenu par là, on empêche aussi qu'il en reçoive des accroissements. Car l'ignorance des contradictions, qui émousse le sens critique, stérilise aussi l'imagination et obscurcit la conscience des mutuelles confirmations. D'ailleurs, il vient un moment où, comme dit Colins, l'examen est incompressible.
(2) Nous disons duel logique, mais nous aurions aussi bien pu dire téléologique, de même que plus loin union logique signifiera aussi bien union téléologique. Nous avons cru devoir mêler les deux points de vue, du moins dans ce chapitre.
fait subir à une autre découverte ou invention ayant le même objet ou répondant au même besoin, quand elle vient à la rencontrer. Cette rencontre donne lieu au duel logique. Par exemple, dans toute l'Asie antérieure, l'écriture cunéiforme s'est propagée longtemps seule, de même que l'écriture phénicienne dans tout le bassin de 'la Méditerranée. Mais, un jour, ces deux alphabets se sont disputé le terrain de la première,* qui, lentement a reculé et a disparu seulement vers le premier siècle de notre ère.
L'histoire des sociétés, comme l'évolution psychologique, étudiée par le menu, est donc une suite ou une simultanéité de duels logiques (quand ce n'est pas d'unions logiques). Ce qui s'est passé pour l'écriture avait déjà eu lieu pour le langage. Le progrès linguistique s'opère toujours, par imitation d'abord, puis par lutte entre deux langues ou deux dialectes qui se disputent un même pays, et. dont Tune refoule l'autre, Ou entre deux locutions et deux tournures de phrases qui répondent à la même idée. Cette lutte est un conflit de thèses opposées, impliquées dans chaque mot ou dans chaque tournure, qui tend à se substituer à un autre mot ou à une autre forme grammaticale. Si, au moment où je pense au cheval, deux termes, equus et caballus, empruntés à deux dialectes différents du latin, se présentent ensemble à mon esprit, c'est comme si ce jugement : « il vaut mieux dire equus que caballus pour désigner cet animal, » était contredit en moi par cet autre jugement : « il vaut mieux dire caballus que equus. » Si, pour exprimer le pluriel, j'ai à choisir entre deux terminaisons, i et s, par exemple, cette option s'accompagne également de jugements au fond contradictoires. Quand les langues romanes se sont formées, des contradictions de ce genre existaient par milliers dans les cerveaux gallo-romains, espagnols, italiens ; et
le besoin de les résoudre a donné naissance aux idiomes modernes. Ce que les philologues appellent la simplification graduelle des grammaires n'est que le résultat d'un travail d'élimination provoqué par le sentiment vague de ces contradictions implicites. Voilà pourquoi l'italien, dit toujours i et l'espagnol toujours s, par exemple, alors que le latin disait tantôt i et tantôt s.
J'ai comparé la lutte logique à un duel. C'est qu'en effet, dans chacun de ces combats pris à part, dans chacun de ces faits élémentaires de la vie sociale édités à innombrables exemplaires, les jugements ou les desseins en présence sont toujours au nombre de deux. Avez-vous jamais vu, dans l'antiquité, le Moyen âge ou les temps modernes, une bataille à trois ou à quatre? Jamais. Il peut y avoir sept ou huit, dix ou douze armées de nationalités différentes, mais il n'y a que deux camps en présence, de même que, dans le conseil de guerre qui a précédé la bataille, il n'y a eu que deux opinions à la fois, en face et en lutte, à propos de chaque plan, à savoir celle qui le préconisait et l'ensemble de celles qui s'accordaient à le blâmer. Il est visible que le différend, la querelle à vider, sur un champ de bataille, se résume toujours en un oui opposé à un non. Tel est, au fond, tout casus ielli. Sans doute, celui des deux adversaires qui nie la thèse de l'autre (guerres religieuses principalement) ou qui contrecarre son dessein (guerres politiques), a bien sa thèse ou son dessein aussi; mais c'est seulement en tant que négation ou obstacle, plus ou moins implicite ou explicite, direct ou indirect, que sa pensée ou sa volonté rend le conflit inévitable. 'Voilà pourquoi, par exemple, quel que soit dans un pays le nombre des partis politiques et des fractions de partis, il n'y a jamais, à propos de chaque question, qu'une dualité, celle du gouvernement et de ce qu'on appelle l'opposition, fusion de partis hétérogènes réunis par
leur côté négatif. — Eh bien, cette remarque doit s'étendre à tout. Partout et toujours la continuité apparente de l'histoire se décompose en petits ou grands événements, distincts et séparables, qui sont des questions suivies de solutions. Or, une question est, pour les sociétés comme pour les individus, une indécision entre une affirmation et une négation, ou entre un but et un obstacle ; et une solution, comme nous le verrons plus loin, n'est que la suppression de l'un des deux adversaires ou de leur contrariété. Nous ne parlons, pour le moment, que des questions. Ce sont vraiment des discussions logiques. L'un dit oui et l'autre dit non. L'un veut oui, l'autre veut non. Dans la catégorie du langage ou de la religion, du droit ou du gouvernement, n'importe, la distinction du côté oui et du côté non est aisée à trouver.
(Tans le duel linguistique élémentaire dont nous avons parlé plus haut, le terme ou la locution reçus affirment, V et le terme ou la locution nouveaux niey\J>. Dans le duel religieux, le dogme officiel affirme, le dogme hérétique nie, comme plus tard, quand la science tend à remplacer la religion, la théorie admise est l'affirmation niée parla théorie nouvelle. Les luttes juridiques sont de deux sortes : l'une au sein de chaque parlement ou de chaque cabinet qui délibère sur une loi ou un décret, l'autre au sein de chaque tribunal où l'on plaide une cause : or, pour le législateur, il y a toujours à choisir entre l'adoption d'un projet de loi, c'est-à-dire son affirmation, et son rejet, c'est-à-dire sa négation. Quant au juge, on sait bien que tout procès quelconque qui lui est soumis, singularité non remarquée et pourtant significative, a lieu entre<up demandeur qui affirme et un défendeur qui nie} Si le défendeur fait à son tour une demande dite reconventionnelle, c'est un procès accessoire greffé sur le principal. S'il y a des tiers intervenants, chacun
d'eux revêt, à tour de rôle, la qualité de demandeur ou de défendeur, et multiplie, par sa présence, le nombre des petits procès distincts renfermés dans le grand procès complexe. Dans les luttes gouvernementales il faut distinguer si les guerres sont extérieures ou internes. Ces dernières, appelées guerres civiles quand elles ont lieu à main armée, au plus haut point de leur intensité, constituent, en temps ordinaire, le conflit parlementaire ou électoral des partis. Dans une guerre extérieure, n'y a-t-il pas toujours une armée qui attaque et une autre qui se défend? l'une qui veut faire une opération, et l'autre qui ne le veut pas? et, avant tout, la cause de la guerre, n'est-ce pas une prétention émise, ou, s'il s'agit de combats pour des doctrines, un dogme affiché et imposé par l'un des belligérants, prétention ou dogme repoussés par l'autre? Dans les guerres électorales ou parlementaires, il y a autant de combats distincts qu'il y a de mesures proposées ou de principes proclamés par les uns et blâmés ou contredits par d'autres. Ce procès entre un demandeur officiel et un ou plusieurs défendeurs opposants, se renouvelle sous mille prétextes depuis la formation d'un gouvernement ou d'un ministère, et se termine soit par l'anéantissement de l'opposition, — par exemple, en 1594, par la défaite de la Ligue, — soit par la chute du gouvernement ou du ministère. Quant aux concurrences industrielles, enfin, elles consistent, à y regarder de près, en duels multiples, successifs ou simultanés, entre une invention déjà répandue, installée depuis plus ou moins longtemps, et une ou plusieurs inventions nouvelles qui cherchent à se répandre en satisfaisant mieux le même besoin. Il y a toujours ainsi, dans une société en progrès industriel, un certain nombre de produits anciens qui se défendent avec un bonheur inégal contre des produits nouveaux. La production et la consommation des premiers, par
exemple, des chandelles de suif, impliquent cette affirmation, cette conviction intime, contredite par les producteurs ou les consommateurs des seconds, à savoir : ce procédé d'éclairage est le meilleur ou le plus économique. Sous cette dispute de boutiques, ou découvre avec surprise un conflit de propositions. La querelle, aujourd'hui terminée, entre le sucre de canne et le sucre de betteraves, entre la diligence et la locomotive, entre la navigation à voile et la navigation à vapeur, etc., était une véritable discussion sociale, voire même une argumentation. Car ce n'étaient pas seulement deux propositions, mais deux syllogismes qui s'affrontaient, conformément à un fait général méconnu par les logiciens; l'un disant, par exemple : « Le cheval est l'animal domestique le plus rapide; or, la locomotion n'est possible qu'au moyen d'animaux ; donc la diligence est le meilleur mode de locomotion »; l'autre répondant : « Le cheval est bien l'animal le plus rapide, mais il n'est pas vrai que les forces animales soient seules utilisables pour le transport des voyageurs et des marchandises; donc, la précédente conclusion est fausse, n Cette remarque doit être généralisée, et de pareils chocs syllogistiques se montreraient facilement à nous, sous les duels logiques ci-dessus énumérés. — J'ajoute, en ce qui concerne l'industrie, que la lutte ne s'y engage point seulement entre deux inventions répondant à un même besoin et entre les fabriques ou les corporations ou les classes qui les ont monopolisées séparément, mais encore entre deux besoins différents, dont l'un, désir général et dominant, développé par un ensemble d'inventions antérieures, par exemple, l'amour de la patrie chez les anciens Romains, est jugé d'une importance supérieure, et dont l'autre, suscité par quelques inventions récentes ou récemment importées, par exemple, le goût des objets d'art ou de la mollesse asiatique, contre-
dit implicitement la supériorité du premier qu'il combat. Ce genre de lutte semble, il est vrai, se rattacher à la morale plutôt qu'à l'industrie, mais la morale, en un sens, n'est que l'industrie considérée sous son aspect élevé et vraiment gouvernemental. Un gouvernement n'est qu'une industrie spéciale, propre ou jugée propre à satisfaire le besoin, le dessein majeur, que la nature des productions et des consommations longtemps prépondérantes ou des convictions longtemps régnantes a mis hors de pair dans le cœur d'un peuple, et auquel la morale veut qu'on subordonne tous les autres. Tel pays réclame de la gloire avant tout, tel autre des terres, un troisième de l'argent, suivant qu'il g, plus travaillé sous les armes, à la charrue ou à la fabrique. A chaque instant, peuples ou individus, nous sommes, sans nous en douter, sous l'empire d'un désir dirigeant, ou plutôt d'une résolution antérieure qui persiste en nous, et qui, née d'une victoire intérieure, a toujours de nouveaux combats à soutenir ; et sous l'empire d'une idée fixe, d'une opinion qui, acceptée, après hésitation, ne cesse d'être attaquée dans sa citadelle. Voilà ce qu'on nomme un état mental chez les individus, un état social chez les nations. Tout état social ou mental suppose donc, aussi longtemps qu'il dure, un idéal. A la formation de cet idéal, que la morale défend et préserve, a concouru tout le passé militaire et industriel d'une société, et aussi tout son passé artistique. Or, l'art lui-même enfin a ses combats singuliers de thèses et d'antithèses. Uians chacun de ses domaines, à chaque instant, une école règne, qui affirme un genre de beau nié par quelque autre école^
Mais nous devons nous arrêter un instant pour insister sur ce qui précède. Nous considérons les faits sociaux principalement au point de vue logique, c'est-à-dire au point de vue des croyances se confirmant ou se niant
qu'ils impliquent, plutôt que des désirs auxiliaires ou contraires, qu'ils impliquent aussi. La difficulté est de comprendre comment des inventions, et aussi bien leurs agrégats, des institutions, peuvent s'affirmer ou se nier. Eclaircissons ce point une fois pour toutes. Une invention ne fait que satisfaire ou provoquer un désir; un désir s'exprime par un dessein ; et un dessein, en même temps qu'il est un pseudo-jugement par sa forme affirmative ou négative (je veux, je ne veux pas), renferme une espérance ou une crainte, le plus souvent une espérance, c'est-à-dire toujours un jugement véritable. Espérer ou craindre, c'est affirmer ou nier, avec un degré de croyance plus ou moins élevé, que la chose désirée sera. Si, par hypothèse, je désire être député, — désir développé en moi par l'invention du système parlementaire et du suffrage universel, — c'est que j'espère le devenir en prenant les moyens connus. Et si mes adversaires me barrent le chemin (parce qu'ils croient qu'un autre les aidera mieux à obtenir des places désirées par eux, désir suscité en eux par l'invention ancienne ou récente de ces fonctions), c'est qu'ils ont une espérance nettement contradictoire. J'affirme queje serai probablement élu, grâce à mes manœuvres; ils le nient. S'ils cessaient absolument de le nier, s'ils perdaient tout espoir, ils ne me combattraient plus, et le duel téléogique prendrait fin, ici comme partout, avec le duel logique, ce qui montre l'importance capitale de celui-ci. (Des vagues d'espérances ou de craintes qui s'entrechoquent perpétuellement sous la surexcitation intermittente d'idées nouvelles suscitant des besoins nouveaux) qu'est-ce autre chose que la vie sociale? Suivant qu'on prête attention au conflit, au concours des besoins, ou au conflit, au concours des espérances, on fait de la téléologie ou de la logique sociale. — Quand deux inventions répondent au même désir, elles se heurtent
comme je l'ai expliqué plus haut, parce que chacune d'elles implique de la part du producteur et du consommateur qui l'emploie, l'espérance ou la persuasion qu'elle est la mieux adaptée à son but, et que, par conséquent, L'autre n'est pas la meilleure. — Mais, même quand^ieux inventions répondent à deux besoins différents, elles peuvent se contredire, soit parce que ces . deux besoins sont deux expressions dissemblables d'un même besoin supérieur/ que chacun d'eux croit mieux exprimer que l'autre; soit parce que chacun d'eux exige, pour être satisfait, que l'autre ne le soit pas, et porte avec soi l'espérance qu'il ne le sera paj£> Exemple du premier cas : l'invention de la peinture à l'huile, au xv e siècle, niait l'invention ancienne de la peinture à la cire, en ce sens que la passion croissante pour celle-là contestait au goût subsistant pour celle-ci le droit de se dire la meilleure forme de l'amour des tableaux. Exemple du second : l'invention de la poudre au xiv e siècle, en développant, chez les monarques, une soif toujours grandissante de conquêtes et de centralisation, qui ne pouvait s'assouvir sans l'asservissement des seigneurs féodaux, se trouvait en contradiction avec l'invention des châteaux forts et des armures compliquées qui avaient développé chez les seigneurs le besoin d'indépendance féodale; et si ces derniers résistaient au roi, c'est qu'ils continuaient à avoir confiance dans leurs créneaux et leurs cuirasses, comme le roi dans ses canons.
Mais c'est surtout comme répondant à un même besoin que deux inventions se contredisent en histoire. Certainement l'invention chrétienne du diaconat et de l'épiscopat contredisait l'invention païenne de la préture, du consulat, de la dignité de patrice, car, en obtenant ces derniers honneurs, le païen croyait satisfaire son désir de grandeur vraie et niait que ce désir eût pu
l'être par les premiers, tandis que la conviction du chrétien était diamétralement contraire. Un état social qui admettait à la fois ces institutions contradictoires contenait donc un vice caché ; et, de fait, des contradictions multiples de cette nature ont contribué, après l'avènement du christianisme, à la dissolution de l'Empire romain et à la résorption de la civilisation romaine qui, à la Renaissance, a forcé la civilisation chrétienne à reculer à son tour. En un sens aussi, l'invention de la règle monastique de saint Bruno ou de tout autre religieux, niait l'invention antique de la phalange romaine, puisque chacune d'elles, aux yeux de ceux qui l'utilisaient, répondait seule, et nullement l'autre, au besoin de sécurité vraie. Le style ogival, de même, niait Tordre corinthien ou dorique ; le vers rimé de dix syllabes niait l'hexamètre ou le pentamètre : pour un Romain, en effet, l'hexamètre et l'ordre corinthien répondaient au désir de beauté littéraire et architecturale; pour un Français du xn e siècle ils n'y répondaient pas, et le vers de dix syllabes, cher aux trouvères, le style de Notre- Dame de Paris, y répondaient exclusivement. Ce que de telles conceptions avaient d'inconciliable, c'étaient donc les jugements qui les accompagnaient. Cela est si vrai que lorsqu'un goût plus large a permis d'attribuer à la fois de la grandeur au patriciat et à l'épiscopat, de la beauté à l'hexamètre et au vers héroïque, ces éléments auparavant antagonistes, ont pu vivre ensemble dans les temps modernes; de même que, bien plus tôt, les règles monastiques et les règles de la tactique militaire des anciens ont vécu en parfaite harmonie quand on a vu dans celles-ci la sécurité de la vie présente, dans celleslà la sécurité de la vie future.
<{l est donc bien certain que tous les progrès sociaux par élimination consistent d'abord en duels d'une affirmation et d'une négation qui s'affrontent Mais il est
bon d'ajouter que la négation ici ne se soutient pas toute seule et doit s'appuyer sur une thèse nouvelle, elle-même niée à son tour par la thèse combattue. L'élimination doit donc être toujours en temps de progrès une substitution; aussi avons-nous confondu ces deux idées dans la seconde. Cette nécessité nous explique la faiblesse de certaines oppositions politiques sans programme propre, dont l'impuissante critique nie tout sans rien affirmer. Par la même raison, aucun grand hérésiarque ou réformateur religieux ne s'est borné au rôle négatif pour combattre efficacement un dogme ; et la dialectique perçante d'un Lucien a moins ébranlé la statue de Jupiter que le moindre dogme chrétien balbutié par des esclaves. On a remarqué aussi justement qu'une grande philosophie établie résiste aux coups de ses adversaires, jusqu'au jour où l'ennemi est un rival, un autre grand système original qui surgit. Si ridicule que soit une école d'art, elle reste en vigueur tant qu'elle n'est pas remplacée. Le style ogival seul a tué le roman ; il a fallu l'art de la Renaissance pour tuer le style gothique; et, malgré les critiques, la tragédie classique vivrait encore si le drame romantique, forme bien hybride pourtant, n'avait apparu. Un article industriel ne disparaît de la consommation que parce qu'un autre article industriel, répondant au même besoin, a pris sa place, ou parce que ce besoin a été supprimé par un changement de mode ou de coutume, dont la propagation du goût nouveau, et non pas seulement d'un nouveau dégoût, — de nouveaux principes, et non pas seulement de nouvelles objections, — fournit seule l'explication (1). De même, un principe ou une procédure juridique ont beau être incommodes ou surannés; ils
(1) 11 peut se faire pourtant que, par suite de l'envahissement de la misère, des maladies, des fléaux de tous genres, un besoin disparaisse sans ôtrc remplacé ou ne le soit que par l'intensité croissante des
1&4 LES LOI* DE L'iMlTATIOX.
attendent pour di<i*araître qu'un principe nouveau ait trouvé sa formule, qu'une pr» cédure nouvelle ait pris forme. Les vieilles action? «le la loi auraient duré indéfiniment à Rome sans Tniir^nieuse inventiom dusvstème formulaire. Le droit quiritaire n'a reculé que devant les heureuses fictions et les inspirations libérales du droit prétorien. Do nos jour*, le ^ode pénal français, ainsi que bien d'autres o\>«!es orimiuel* étrangers, est manifestement démode et contre lit par l'opinion publique, mais il se maintient et <e maintiendra tant que les yrjminalistes de la nouveUe école utilitaire et naturaliste ne seront point parvenus a formuler et répandre leurs doctrine^ Knthu chez un peuple qui garde le même nombre d'idées à exprimer verbalement (car, s'il en perd sans en acquérir au moin< autant, sa civilisation décline au lieu de progresser» les mots ou les formes grammaticales de la langue ne nuiraient être éliminés que par la propagation de termes ou de tournures équivalents; quand un mot meurt, c^est qu'un autre mot est né; et, par suite, ou pareillement, quand une langue meurt, c'est qu'une autre langue a pris naissance en elle ou hors d'elle. Le latin, malgré les invasions barbares, serait encore parlé si quelques inventions linguistiques capitales, par exemple l'idée de faire des articles avec des pronoms ou de marquer le temps futur des verbes par riutinitif suivi du verbe avoir taimer-aii, n'étaient venues se grouper ensemble quelque part et constituer le panel (du italiens des langues romanes. C'étaient là des t/thes nouvelles, sans lesquelles n'eût jamais triomphé rantithese qui consistait a ne pas vouloir des cas de la déclinaison et des flexions de la conjugaison latine.
Ainsi, chaque duel logique en réalité est double, et consista en deux couples d'affirmations et de négations
hesoius inférieurs, de venus excessifs et exclusifs de tous autres. Il y a alors déclin, recul de la civilisation, et non progrès.
symétriquement opposées. Seulement, à chaque instant de la vie sociale, Tune des deux thèses en présence, quoiqu'elle nie l'autre, se présente surtout comme une affirmation d'elle-même, et la seconde, quoiqu'elle s'affirme aussi, n'est en relief que parce qu'elle nie la première. Il est bien essentiel, pour le politique et l'historien, de distinguer si c'est par son côté négatif ou par son côté affirmatif que chacune d'elles est en relief, et de marquer le moment où les rôles se renversent. Car ce moment arrive presque toujours. Il est telle époque où une philosophie, une secte naissante, religieuse ou politique, doivent toute leur vogue à l'appui que trouvent en elles les contradicteurs de la théorie admise, du dogme, ou les dénigreurs du gouvernement ; et plus tard, quand cette philosophie ou cette secte ont grandi, on s'aperçoit un jour que toute la force de l'Eglise nationale, de la philosophie officielle ou du gouvernement traditionnel, qui résistent encore, est de servir de refuge aux objections, aux doutes, aux alarmes soulevées par les idées ou les prétentions des novateurs, devenues séduisantes par ellesmêmes. Dans l'industrie et les beaux-arts, c'est d'abord pour le plaisir de changer, de ne pas faire comme on a toujours fait, qu'une partie du public, favorable aux modes, adopte un produit nouveau au préjudice d'un produit ancien ; puis, quand cette nouveauté s'est acclimatée et a été appréciée pour elle-même, le produit ancien se réfugie dans les habitudes voulues d'une autre partie du public, favorable aux coutumes, qui entend montrer par là qu'elle ne fait pas comme tout le monde. Dans sa lutte avec un vieux vocable, une expression nouvelle agit au début par son attrait principalement négatif sur les néologistes, qui veulent ne pas parler comme on a parlé toujours; et, quand elle est usitée à son tour, le vocable antique n'est fort, à son tour, que par son côté négatif, dans le groupe des archaïstes qui
ne veulent pas parler comme tout le monde. Mêmes péripéties dans le duel d'un nouveau principe de droit contre un principe traditionnel.
Il est essentiel de distinguer maintenant le cas où le duel logique des thèses et des antithèses n'est qu'individuel, et ceux où il devient social. La distinction est on ne peut plus nette. C'est seulement quand le duel individuel a cessé que le duel social commence. Tout acte d'imitation est précédé d'une hésitation de l'individu ; car, une découverte ou une invention qui cherche à se répandre, trouve toujours quelque obstacle à vaincre dans une idée ou une pratique déjà établie chez chaque personne du public ; et dans le cœur ou l'esprit de cette personne, s'engage de la sorte un eonflit, soit entre deux candidats, c'est-à-dire deux politiques, qui sollicitent son suffrage électoral, ou entre deux mesures à prendre, d'où naît sa perplexité, s'il s'agit d'un homme d'Etat, soit entre deux théories qui font osciller sa foi scientifique, soit entre deux cultes, ou un culte et l'irréligion, qui se disputent sa foi religieuse, soit entre deux marchandises, deux objets d'art, qui tiennent son goût et son prix d'achat en suspens, soit entre deux projets de loi (1), entre deux principes juridiques contraires qui se balancent dans son esprit, s'il s'agit d'un législateur qui délibère, ou entre deux solutions d'une question de droit qui miroitent devant sa pensée, s'il s'agit d'un plaideur qui hésite à plaider, soit entre deux expressions qui s'offrent concurremment à sa langue indécise. Or, tant que persiste cette hésitation de l'individu, il n'imite pas encore, et c'est seulement en tant qu'il imite qu'il fait partie de la société. Quand il imite, c'est qu'il s'est décidé.
Supposez, par une hypothèse irréalisable, que tous les membres d'une nation restent à la fois et indéfiniment
(1) Il peut y en avoir un plus grand nombre, mais il n'y en a jamais que deux en lutte à la fois dans la pensée hésitante du législateur.
indécis comme il vient d'être dit. Il n'y aura plus de guerre, puisqu'un ultimatum ou une déclaration de guerre suppose une décision prise individuellement par les membres d'un cabinet. Pour qu'il y ait guerre, type le plus net du duel logique social, il faut d'abord fyue la paix se soit faite dans l'esprit des ministres ou des chefs d'Etat jusque-là hésitants à formuler la thèse et l'antithèse incarnées dans les deux armées en présence. Il n'y aura plus de bataille à coups de vote, pour la même raison. Il n'y aura plus de querelles religieuses, ni de schismes, ni de disputes scientifiques, puisque cette division de la société en Eglises ou en théories distinctes suppose qu'une seule doctrine a prévalu enfin dans la conscience ou la pensée, auparavant divisée, de chacun de leurs adeptes. Il n'y aura plus de discussions parlementaires, il n'y aura plus de procès. Un procès, difficulté sociale à résoudre, montre que chacun des plaideurs a résolu la difficulté mentale qui s'était posée à lui. Il n'y aura plus de concurrence industrielle entre ateliers rivaux; leur rivalité vient de ce que chacun d'eux a sa clientèle à soi, c'est>à-dirè que leurs produits ne rivalisent plus dans le cœur de leurs clients. Il n'y aura plus de droits distincts tel que/le
droit coutumier et le droit romain dans la France du Moyen âge, se heurtant sur le même territoire et cherchant à empiéter l'un sur l'autre^; cette perplexité nationale signifie que, de part et aautre, les individus ont fait leur choix entre les deux législations. D n'y aura plus de dialectes distincts luttant pour la prééminencej^Jangue d'oc et la langue d'ojxpar exemple; cette hésitation linguistique de la nation a pour cause la fixation linguistique des individus qui la composent. — En somme, je le répète, c'est quand l'irrésolution individuelle a pris fin que l'irrésolution sociale prend naissance et prend forme. Il n'est rien où se révèlent mieux, à la fois, l'analogie frappante et la différence
évidente des deux logiques, des deux psychologies propres à l'individu et à la société. — Je me hâte d'ajouter que, si l'hésitation qui précède un acte d'imitation est un fait simplement individuel, elle a pour causes des faits sociaux, c'est-à-dire d'autres actes d'imitation déjà effectués. La résistance qu'un homme oppose toujours à l'influence prestigieuse ou raisonnée d'un autre homme qu'il va bientôt copier, provient toujours d'une influence ancienne que le premier a déjà subie. Un courant d'imitation se croise en lui avec un penchant à une imitation différente : voilà pourquoi il n'imite pas encore. — Il est bon de noter, ici, que la propagation même d'une imitation implique sa rencontre et sa lutte avec une autre.
En même temps l'on voit que la nécessité de deux adversaires seulement en présence dans les luttes sociales s'explique par ^universalité de l'imitation, fait essentiel de la vie sociale) ^En effet, il ne peut jamais y avoir que deux thèses ou deux jugements opposés chaque fois que ce fait élémentaire a lieu Vf la thèse ou le dessein propre à l'individu-modèle etVfa thèse ou le dessein propre à rindividu-copi£> — Si l'on veut élever son regard plus haut, et embrasser des masses humaines, on verra ce duel agrandi, devenu social, se produire sous mille formes, mais se refléter d'autant plus nettement dans les faits d'ensemble que l'association humaine est plus étroite et plus parfaite dans l'ordre des phénomènes dont il s'agit. Très nettement, en matière militaire, à mesure que les armées se centralisent et se disciplinent, et qu'au lieu des multiples combats singuliers de l'époque homérique, il n'y a sur un champ de bataille qu'un grand combat à la fois. Très nettement aussi, en matière religieuse, à mesure que les religions s'unifient et s'hiérarchisent : le duel du catholicisme et du protestantisme, du catholicisme encore et de la libre-pensée,
suppose l'organisation avancée de ces cultes et de l'Eglise même des libres-penseurs. Moins nettement en matière politique, mais avec une netteté croissante quand les partis s'organisent mieux. Moins nettement encore en matière industrielle; mais, si l'industrie parvenait à s'organiser suivant le vœu socialiste, il n'en serait pas de même. En matière linguistique, très vaguement, car. la langue est devenue la moins nationalement consciente des œuvres humaines. Pourtant, j'ai cité plus haut la lutte de la langue d'oc et de la langue d'oïl, et il y a bien d'autres exemples analogues. En matière juridique, vaguement aussi, depuis que l'étude du droit a cessé d'être une passion, que les écoles de droit ne sont plus des clientèles enthousiastes et disciplinées de professeurs glorieux, et qu'on ne voit plus rien de comparable aux grandes luttes des Sabéiens et des Proculéiens à Rome, des romanistes et des feudistes à la fin du Moyen âge, etc.
Quand l'irrésolution sociale s'est produite et accentuée, il faut qu'elle se résolve à son tour en une résolution. Comment cela? par une nouvelle série d'irrésolutions individuelles suivies d'actes d'imitation. L'un des programmes politiques qui se partagent une nation, se répand par voie de propagande ou de terreur jusqu'à ce qu'il ait gagné un à un presque tous les esprits. De même, l'une des Eglises ou des philosophies en lutte. Inutile de multiplier les exemples. Finalement, si l'unanimité, jamais parfaite, parvient à se réaliser dans une certaine mesure, toute irrésolution, soit individuelle, soit sociale, se trouve à peu près terminée. C'est le terme inévitable. Tout ce que nous voyons aujourd'hui accepté, installé, entré dans les mœurs ou les croyances, a commencé par être l'objet d'ardentes discussions. Il n'est pas d'institution pacifique qui n'ait la discorde pour mère. — Une grammaire, un code, une constitution implicite ou
190 LES LOIS DE 1,'iMITATION.
écrite, une industrie régnante, une poétique souveraine, un catéchisme : tout cela, qui est le fond catégorique des sociétés, est l'œuvre lente et graduelle de la dialectique sociale. Chaque règle de grammaire est l'expression du triomphe d'une hahitude verbale qui s'est propagée aux dépens d'autres habitudes partiellement contradictoires. Chaque article du Code est une transaction ou un traité de paix après de sanglants combats dans la rue, après de vives polémiques dans la presse, après des tempêtes oratoires dans le parlement. Chaque principe constitutionnel n'a prévalu qu'à la suite de révolutions, etc. (1). Il en est de même pour l'origine des catégories individuelles (2)tXa notion un peu développée de l'espace, du temps, de la matière, de la force, est, si l'on adopte les conclusions fortement motivées des nouveaux psychologues, le résultat d'hésitations, d'inductions, d'acquisitions individuelles pendant les premiers temps de layùV Mais, de même que, chez le petit enfant, il existe déjà un noyau de vagues idées sur l'espace et le temps, sinon sur la matière et la force, formées au berceau, à un âge où ne peuvent remonter nos moyens d'analyse, de même, toute société primitive nous présente un corps confus de règles grammaticales, de coutumes, d'idées religieuses, de for-
(i) On a distingué les ^çonstilutions impëvatiwSï ou si l'on veut <2mpro visées*- et les institutions conli-acturlk^^rmi':^. pm h |H!U> Distinclion qui a d'ailleurs de l'importance. (V. M. Uoutniy.) Mais, au fond, les constitutions impérativi>s l'Iles-iiiènii.'s veuillent d'une transaction entre les partis opposés dans le sein du parlement d'oil elles émanent. Seulement il n'y a ici qu'un contrat, ù la suite d'une lulle, tandis que la Constitution anglaise, par exemple, est née d'un grand nombre de luttes ut de contrais entre (1rs pouvoirs préexistants.
(2) Dans un Iravuil publié n.n août et septembre 1880 {Revuv philosophique), sous ce titre ; CiU&iories logiques et institutions sociales, j'ai longuement développé le rapprochement que je me borne a indiquer ici.
ces politiques, dont la formation nous échappe absolument.
Le dénoûmènt du duel logique social a lieu de trois manières différentes. Il arrive assez souvent : 1 / qu e la suppression de Pun des deux adversaires ait lieu par le simple prolongement naturel des progrès de l'autre, sans secours extérieur ni interne Par exemple, l'écriture phénicienne n'a eu besoin que de continuer son mouvement de propagation pour anéantir l'écriture cunéiforme ; il a suffi à la lampe de pétrole de se faire connaître pour faire disparaître, dans les chaumières du Midi, le calel à huile de noix, légère transformation de la lampe romaine. Mais, parfois, il vient un moment où les progrès du plus favorisé même des deux concurrents, s'arrêtent devant une difficulté croissante d'aller plus" loin déloger l'ennemi. Alors : 2°[si le besoin de lever cette contradiction est senti avec une énergie suffisante, on prend les armes, et la victoire a pour effet de supprimer violemment l'un des deux duellistes^A ce cas se ramène facilement celui où une force autoritaire, quoique non -militaire, s'impose : tel a été le vote du concile de Nicée en faveur du symbole d'Athanase, telle a été la conversion de Constantin au christianisme ; telle est toute décision importante d'une assemblée ou d'un dictateur après délibération. Ici le vote ou le décret, comme la victoire là, est une condition extérieure nouvelle qui favorise l'une des thèses des volontés rivales, aux dépens de l'autre, et fausse le jeu naturel des propagations imitatives en concurrence, à peu près comme un changement soudain de climat dans une région, à la suite de quelque accident géologique, a pour effet d'y bouleverser le jeu des propagations vivantes, en y mettant obstacle à la multiplication d'une espèce végétale ou animale d'ailleurs féconde, et y prêtant secours à la multiplication de telles autres, moins prolifiques pourtant. — Enfin : 3° on voit très
souvent le s/an tagonistes réconciliés/ou l'un deux poliment et volontairement expulsé par l'intervention d'une découverte ou d'une invention nouvelle
Arrêtons-nous à ce dernier cas, qui me paraît le plus important, car la condition qui intervient ici n'est pas extérieure, mais interne; d'ailleurs, la découverte ou l'invention triomphante qui intervient ici joue le rôle de l'éclair de génie militaire, de l'heureuse inspiration du général sur le champ de bataille, qui, dans le cas précédent, avait déterminé la victoire de son parti. Par exemple, la découverte de la circulation du sang a seule pu mettre fin aux discussions interminables des anatomistes du xvi e siècle; les découvertes astronomiques dues à l'invention du télescope, au commencement du xvn e siècle, ont seules résolu, en faveur de l'hypothèse pythagoricienne, et contrairement à celles des aristotéliciens, la question de savoir si le soleil tournait autour de la terre ou la terre autour du soleil, et tant d'autres problèmes qui divisaient en deux camps les astronomes. Ouvrez une bibliothèque quelconque ; combien de questions jadis brûlantes, aujourd'hui refroidies, combien de volcans, maintenant éteints, y verrez-vous en éruptions d'arguments et d'injures! Et, presque toujours, le refroidissement s'est opéré, comme par miracle, à partir d'une découverte savante, voire même érudite ou imaginaire. Il n'est pas une page de cathéchisme, à présent récitée sans contestation par les fidèles, dont chaque ligne n'exprime le résultat de polémiques violentes entre les fondateurs du dogme, Pères ou conciles. Et qu'a-t-il fallu pour terminer ces combats parfois sanglants? La découverte d'un texte sacré plus ou moins authentique, ou une nouvelle conception théologique, à moins qu'une autorité réputée infaillible n'ait tranché de force le différend. De même, que de conflits entre les volontés et les désirs des hommes ont été apaisés ou singulièrement
amortis par une invention industrielle, ou même politique ! Avant celle des moulins à eau ou à vent, le désir d'avoir du pain et la répulsion pour le travail énervant de la mouture à bras, se trouvaient en lutte ouverte dans le cœur des maîtres et des esclaves. Vouloir manger du pain, c'était vouloir cette fatigue atroce, pour soi ou pour autrui, et ne pas vouloir cette fatigue pour soi, quand on était esclave, c'eût été vouloir que personne ne mangeât du pain. Mais, quand le moulin à eau fut inventé, immense soulagement pour les br$s serviles ces deux désirs- cessèrent d'être un obstacle l'un à l'autre. Pareillement, jusqu'à l'invention du chariot, l'une des plus merveilleuses de l'homme antique, le besoin de transporter de lourds fardeaux et le désir de ne pas s'épuiser à les porter sur ses épaules ou de n'en pas accabler ses bêtes de somme, se sont combattus dans le cœur des gens et mutuellement entravés. L'esclavage, en somme, était une plaie nécessaire, pour l'accomplissement de travaux obligatoires et pénibles dont l'esclave, comme le maître, sentait la nécessité, et dont le maître rejetait le fardeau sur l'esclave, afin que, en ce qui concernait le maître du moins, le conflit des désirs contradictoires fût résolu, puisque sans cela il ne l'eût été pour personne. Cet antagonisme chronique de volontés et d'intérêts n'a fait place, par degrés, à un certain accord relatif que par suite d'inventions capitales qui ont permis d'utiliser les forces inanimées, vents, cours d'eau, vapeur, au grand profit de l'ancien maître et de l'ancien esclave également. Ici, chaque invention intervenante a mieux fait que supprimer l'un des termes d'une difficulté; elle a supprimé la contrariété des deux. C'est ainsi (car une invention est un dénoûment, et réciproquement) que se dénoue le nœud d'une comédie où, quand la contradiction des volontés d'un père et de son fils, par exemple, est montée au point de paraître
invincible, une révélation inattendue vient montrer qu'elle est purement apparente et sans la moindre réalité (1). Les inventions industrielles sont donc comparables a des dénoùmeuts comiques, autrement dit heureux et satisfaisants pour tout le monde, tandis que les inventions militaires, armements perfectionnés, stratégie savante, coup d'œil d'aiyle à l'instant décisif, rappellent tout à fait les déuoflmcuts des tragédies, où le triomphe de !'un des rivaux est la mort de l'autre, où tant de passion et de toi s'incarne dans les personnages, où la contradiction de leurs désirs et de leurs convictions est si sérieuse, que l'accord est impossible et le sacrifice final inévitable. Toute victoire est de la sorte l'écrasement, sinon du vaincu, du moins de sa volonté
{!) Ce n'est pas seulement dans l'industrie, c'est quelquefois en politique el. en religion qu'on a, ou plutôt qu'on croit avoir, de ces heureuses surprises. M. Renan remarque quelque chose de pareil : a Dans les grands mouvements historique, dit-il (primitive Eglise, Réforme, Révolution Françoise), il y a le moment d'exaltation, où des hommes associés en vue d'une œuvre commune (Pierre et Paul, Luthériens el Calvinistes, Montagnards cl Girondins, etc.] se séparent ou se tuent pour ttne miaiiw, puis le moment de réconciliation, oii l'on dierche A prouva" Çue ces ennemis apparents s'entendaient el qu'ils onl travaillé pour une même fin. Au bout do quelque temps, de toutes ces discordances sort une doctrine unique et un accord parfait règne (ou parait régner) entre les disciples de gens qui se sont anathématisés. « [Les ÉvuwjileH.) On se lue nécessairement pour une nuance, dans les moments d'e\allation, [>arce que, à la lumière extraordinaire d'une conscience exallée, celle nuance, cette mutuelle contradiction partielle, est aperçue, el que chaque homme, a ces époques-là, s'incarnant tout à fait dans I» thèse qu'il adopte et se vouant ahsolument à sa propagation snns limites, la suppression de la thèse contradictoire implique le meurtre de celui ou de ceux en qui elle est incarnée. Plus lard, quand les premiers acteurs ont disparu et ont été remplacés pur des successeurs moins enthousiastes, l'attiédisscment des convictions opposées permet de jeter un voile complaisant sur leurs contradictions, t'n simple abaissement du niveau des croyances a fait ce changement.
nationale résistante, par la volonté nationale du vainqueur, plutôt que l'accord des deux, malgré le traité qui suit et qui est un contrat forcé. L'histoire, en somme, est un tissu, un entrelacement de tragédies et de comédies, de tragédies horribles et de comédies peu gaies, qu'il est aisé, en y regardant de près, d'en détacher. Voilà peutêtre pourquoi, soit dit en passant, dans notre âge beaucoup plus industriel encore que militaire, il ne faut pas s'étonner de voir au théâtre, image de la vie réelle, la tragédie , chaque jour plus négligée, reculeWcîevant la comédie, qui grôia/dit et^progresse, mais s'attriste ou s'assombrit en gimitià$f>s