‹ Les lois de L'imitation: étude sociologique (volume 3)Chapitre 21 sur 28 · CL · texte numérisé non relu

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liai. Ces deux transformations ont dû être parallèles, car elles émanent de la même cause : la prépondérance acquise par le côté social, et par conséquent spirituel, des faits humains, sur leur côté naturel et matériel ^Limitation s'est affranchie de l'hérédité, par la même raison que l'esprit s'est dégagé de la matière^l). D'autre part, ce second progrès a facilité le première Le dieu le moins corporel, le plus spirituel, à une éipoque donnée, est celui qui a le plus de chance de subjuguer les peuples étrangers; les hommes des diverses races diffèrent moins entr'eux par l'esprit que par le corps. Par le même motif , la mythologie la plus intelligible, la théologie la plus rationnelle et la plus systématique, est destinée à gagner du terrain.

L'essor de la religion hors de la race natale entraînait ou supposait un autre progrès important. Est-ce parce

(1) En Grèce et à Rome, notamment, la spiritualisation plus ou moins avancée d'une religion jusque-là matérielle, a eu pour accompagnement la substitution d'un sacerdoce recruté par la libre consécration, par l'élection ou par le sort, à un sacerdoce héréditaire auparavant. Cette innovation a eu lieu, à Athènes, vers 510 avant J.-C, par la réforme de Clisthènes, qui, complétant l'œuvre de Solon, supprima les quatre anciennes tribus, corporations religieuses fondées sur la consanguinité, et les remplaça par de nouvelles tribus composées de dèmes, division toute territoriale. La conséquence fut que les fonctions sacerdotales devinrent électives. Un changement pareil s'est opéré à Sparte et dans beaucoup de cités grecques à la même époque, précisément au temj^ où la philosophie pénétrait le dogme. — A Rome, la lutte des patriciens et des plébéiens se présente en grande partie comme la question de savoir si les fonctions de flamines, de saliens, de vestales, de roi des sacrilices, resteront héréditaires ou deviendront transmissibles par l'élection. Il vint un moment, vers la fin de la République déjà touchée de la lumière hellénique, où la plèbe, après avoir déjà obtenu l'accès aux diverses magistratures, jusque-là réservées aux patriciens, obtint aussi le droit d'aspirer aux dignités sacerdotales, que la caste supérieure se transmettait comme un privilège du sang. Ce fut là l'une de ses dernières conquêtes.

que son fondateur a proclamé la fraternité des hommes de toute race qu'une religion est apte à déborder, ou est-ce pour lui donner cette aptitude qu'il a professé ce dogme régénérateur? N'importe; il est clair que la proclamation d'une telle vérité était propre à favoriser puissamment la propagation des croyances unies à elle. Le christianisme et le bouddhisme en sont la preuve. Quand règne en plein l'esprit de Coutume, le sentiment religieux est tourné vers le passé ou l'avenir, la grande préoccupation est celle des ancêtres et de la vie posthume, comme en Chine et en Egypte, ou de la postérité, comme en Israël; la dévotion, en un moj, s'alimente de l'infini dans la durée. Au contraire, là^5jT l'esprit de Mode triomphe pleinement, le sentiment religieux puise ses plus vives inspirations, ses élans les plus spontanés dans la pensée de l'immensité terrestre ou astronomique, ^dans la conception de l'univers dont les bornes reculent sans cesse, et d'un Dieu immense, omniprésent, père commun de tous les êtres répandus dans l'infinité des espaces^ — Mais la sympathie, la pitié, l'amour, développés dans les cœurs des fidèles par cette croyance, n'est-ce pas la source même de la vie morale? Il en résulte que les religions les plus moralisatrices devaient être nécessairement les plus contagieuses. Et, comme je ne vois pas par quelle autre voie qu'une religion envahissante, une haute moralisation aurait pu naître et se répandre, je crois avoir le droit de conclure avec l'histoire que, sans prosélytisme religieux, il n'y aurait jamais eu de grande civilisation.

J'ajoute que, sans un établissement religieux assis et reposé après ses conquêtes, une civilisation forte et originale est impossible. J'entends par là un état social profondément logique, d'où, par une élaboration longue et pénible, les contradictions principales ont été bannies, où la plupart des éléments s'accordent, où presque tout

procède des mêmes principes et converge aux mêmes fins. Il faut longtemps à une foi religieuse pour refondre ainsi à son image une société plus ou moins vaste qu'elle vient d'envahir. Nous ne savons, il est vrai, le temps qu'il a fallu à la religion de l'Egypte avant l'ancien Empire, après que les dieux indigènes de Memphis ou de toute autre ville se sont propagés tout le long de la vallée du Nil, pour enfanter la civilisation égyptienne. Nous ignorons de même combien de temps a duré l'incubation de la civilisation babylonienne par la religion primitive de la Chaldée, une fois que ses dieux ont eu rayonné dans toute l'étendue de cette vallée, jadis si peuplée et si féconde. Mais nous savons que le culte d'Apollon Delphien, la première religion commune à toutes les branches doriennes et ioniennes de la Grèce, date du x e siècle avant notre ère, et que « le point de maturité et de beauté » de l'art, de la poésie, de la pensée, de la politique helléniques, se place vers le vi e . Nous savons aussi que la littérature, l'architecture, la philosophie, le système gouvernemental du Moyen âge chrétien commencent à peine au xi e siècle de notre ère à fleurir et s'harmoniser conformément à la loi du Christ, quatre ou cinq cents ans après l'expansion du christianisme dans notre Europe. La civilisation arabe, née de Mahomet, a exigé une gestation moins longue; aussi sait-on ce qu'elle a duré.

Il n'est donc pas vrai que le. progrès de la civilisation ait pour effet de reléguer la religion dans un coin des âmes. Il est de l'essence de la religion d'être tout ou rien. Si la religion établie recule, c'est qu'une autre religion inaperçue prend silencieusement sa place et s'apprête à installer à sa suite une nouvelle civilisation qui finira par être toute religieuse comme le fut la précédente en ses beaux jours. Si, au début des sociétés, tout, dans les moindres pensées, tout, dans les moindres

actes de l'homme, depuis son berceau jusqu'à sa tombe, est rituel et superstitieux, les sociétés adultes et achevées donnent le même spectacle. On a dit que le propre du christianisme était d'être resté étranger à la politique, pour se distinguer des cultes antiques, si intimement unis au pouvoir. Mais ce caractère n'est qu'apparent. Aussi bien dans les religions modernes, spiritualistes et missionnaires, que dans les religions anciennes, grossières et fermées, il y a une morale inséparable d'un dogme, une règle supérieure de la conduite non moins que de la pensée. Seulement, par suite de son expansion extérieure, obtenue par les développements internes que l'on sait, la religion cesse de pouvoir tout réglementer elle-même dans le menu détail de l'intelligence et de la volonté en exercice. Comme un monarque dont le royaume s'est étendu et l'administration compliquée, elle délègue à des subalternes une partie de sa double autorité enseignante et impérative, et laisse une certaine indépendance à ces délégués, assez mal surveillés par elle, parce qu'ils sont bien au-dessous d'elle. D'une part, donc, elle abandonne à des rois, à des hommes politiques quelconques, dont la personnalité lui est assez indifférente pourvu qu'ils soient ses fidèles, le soin de commander les armées, de lever les impôts, de faire les lois, mais h la condition de ne rien tenter qui soit contraire aux préceptes généraux du catéchisme, sorte de constitution suprême de toutes les constitutions. Elle reste ainsi le gouvernement souverain des âmes, l'appel en dernier ressort de tout sujet lésé par le pouvoir. D'autre part, elle permet aussi, dans une certaine mesure, aux esprits curieux et investigateurs, de découvrir et de formuler certains théorèmes, certaines lois de la nature, mais à la condition, bien entendu, de ne rien enseigner , qui contredise ouvertement les versets des livres saints ou les conséquences déduites de ces textes. — En somme,

le dieu chrétien, ou musulman, a été, pendant tout le Moyen âge au moins, le seul précepteur et le seul maître de la chrétienté et de l'islam, en cela semblable au dieu lare de la famille primitive; et le pape ou le khalife, organe de ce dieu, a enseigné et commandé souverainement. Toute la différence entre l'omnipotence des religions sauvages ou barbares et celle des religions civilisées, est que celle des premières s'exerce par le culte, équivalent formaliste de la morale à leur époque, et celle des secondes, par la morale, équivalent spiritualité du culte. Celui-ci s'est approfondi en se déguisant. ^Le^ culte n'aTt-il pasyété primitivement la politique suprême des anciens\/la tactique militaire et civile par excellence^ Les anciennes armées n'agissent qu'après l'impulsion donnée par les cérémonies des féciaux, les sacrifices rituels, les observations et les expériences sacramentelles des augures, et Ton n'exagère pas en disant que les coups de lance ou d'épée donnés ensuite ont paru aux contemporains être l'accessoire et la continuation des rites qui les précédaient, une sorte de sacrement sanguinaire. Par la même raison, aucune assemblée délibérante, aux mêmes âges, ne saurait entrer en discussion avant d'avoir immolé quelque victime, fait quelque oraison, accompli quelque acte de purification. Voter, de même que combattre, n'est qu'une manière d'adorer et de prier encore ses dieux, de les apaiser et de les glorifier. — Plus tard, quand les diverses cités et les divers peuples sont entrés en communication et ont fait effort pour s'imposer réciproquement leurs rites simplifiés en se répandant, il vient un moment o* CJe cu lte purement spirituel, c'est-à-dire la morale, telle que l'entendent, les chrétiens, les musulmans et les bouddhistes, ^semble être le seul culte vraiment digne de ce non^ Alors on dit que Ai moral e doit dominer la politique et planer sur la guerre mg]

— On dit aussi bien, et avec non moins de raison, qu'elle doit régir l'art et l'industrie. Le fait est que le culte a toujours été implicitement conçu, non seulement comme la politique et la tactique supérieures, mais comme le premier des arts et comme l'industrie capitale au sein de tout peuple religieux. Architecture, sculpture, peinture, poésie, musique, orfèvrerie, ébénisterie, toutes les formes de l'art sortent du temple, et en sortent d'abord comme une procession, pour continuer au dehors . les solennités du dedans. Les grandes hécatombes étaient à coup sûr, pour les citoyens des cités helléniques, la grande production de valeur et de richesse, de sécurité et de puissance, imaginaires en partie, mais non entièrement, puisqu'il est certain que 4a. foi est une forcer Qu'était-ce auprès de ces travaux mystiques que le petit labeur d'un esclave ou d'un artisan? Et d'ailleurs, il n'est pas un acte important de la vie du laboureur ou de l'artisan même qui ne débutât par une offrande ou une prière aux dieux, par une procession des arvales ou le sacrifice d'un agneau, en sorte que toute besogne industrielle ou agricole n'était qu'une prière ou une immolation prolongée. Dans une civilisation plus avancée et plus spiritualiste, on exprime la même chose, au fond, en disant qued^txavail est une des formes du devqi^ et que le côté économique des sociétés, comme leur côté poïïtîtjue et ^artistique, n'est qu'un développement de leur côté moral"/

Aussi, le jour où un savant, par exemple Galilée, s'avise de formuler la moindre loi ou le moindre fait scientifique contraire au plus court des versets sacrés ;

— le jour où un monarque s'avise d'édicter le plus petit décret contraire au précepte le plus secondaire de la religion établie, par exemple l'autorisation de vendre de la viande en temps d'abstinence ou de travailler le dimanche; — le jour enfin où se met à fleurir dans un

pays une branche d'industrie ou d'art quelconque jugée immorale bu impie par sa religion, par exemple un théâtre profane ou un journal libre-penseur ; — ce jourlà, un germe de dissolution est entré dans le corps social; et il faut à toute force, ou que ce germe soit expulsé, par l'inquisition, notamment, ou que, par la propagande philosophique, révolutionnaire ou réformiste, ce germe croisse et s'étende au point de reconstituer l'ordre social sur des fondements nouveaux. Nous en sommes là en Europe. C'est un^iiablème de logique social^ que nous pose ce dilemme redoutable (1). — Il se résoudra on ne sait comment. Mais on peut être sûr que, l'ordre futur une fois consommé, la croyance unanime en une vérité indiscutable, en un Bien et un Devoir incontestables, redeviendra ce qu'elle a été, intense et intolérante. Et la science, transfigurée par une vaste synthèse, complétée par une morale hautement esthétique, sera la religion de l'avenir, devant laquelle s'inclineront humblement professeurs et hommes d'Etat, tous les esprits et toutes les volontés.

Cette omnipotence, cette omniprésence de la religion dans toutes les fonctions des sociétés, justifie assez la place exceptionnelle que nous lui avons accordée dans ce chapitre. Mais cette considération ne saurait nous empêcher maintenant d'examiner à part, rapidement, les gouvernements partiels et secondaires qui commandent avec son assentiment et non sans une indépendance dangereuse pour elle, à savoir d'une part la philosophie à certaines époques, d'autre part, en tout temps, le'gouvernement proprement dit, la législation et l'usagoUin— ~ système philosophiqua/accrédité^quand il surgit dans

une nation studieuse/est au dogme religieux ce qu'une

(I) Puisse, d'ailleurs, sa solution se faire longtemps attendre !

Puisse, pour les libres esprits, se prolonger cette inappréciable anarchie intellectuelle qu'Auguste Comte déplorait !

forme gouvernementale, un corps de droit ou un ensemble.de besoins, en tout pays^st à la morale religieuse. <lvun est une sous r règle des pensées, l'autre une sousrègle des conduite^ ce qui n'empêche pas les conflits fréquents entre l'autorité suzeraine ou soi-disant telle et les autorités vassales. Les luttes des philosophies contre les théologies font pendant à celles des empires contre les sacerdoces. Au demeurant, s'il est vrai que la religion régit la civilisation dans son ensemble et la pétrit à son effigie, il n'est pas moins certain, spécialement, que la philosophie régnante à un moment donné régit la science et se fait sa science, que le gouvernement établi dirige la politique et la guerrre et les fait siennes, que la législation et l'usage déterminent le cours et le caractère de l'industrie. Voyons donc si le passage de la coutume à la mode et vice versa s'effectue ici comme plus haut et y produit des effets comparables. Toutefois, abstenons-nous, faute d'espace, de toucher au côté philosophique et scientifique des sociétés, qui exigerait un volume à part. Passons au côté pratique.

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