MORALE ET ART
Les goûts, qui se formulent en principes d'art, et les mœurs, qui se formulent en maximes de morale, variablés d'après les temps et les lieux, régissent deux fractions importantes de l'activité sociale, et, par suite, Yont partie, comme les usages, les lois, les constitutions, du gouvernement des sociétés, dans le sens large et vrai . du mot. Cela est si vrai que, plus un peuple devient l\ moral ou devient artiste, moins il a besoin d'être gouverné. Une moralité achevée permettrait l'avènement de l'a-n-archie. — Mais, pour éviter les banalités que ce double sujet comporte, nous ne voulons nous permettre ici que de très courts développements. Nous n'avons pas à prouver, je pense, il nous suffira d'indiquer l'origine religieuse de l'art dont il a été parlé d^tns un chapitre antérieur (1), et celle de la morale dont les devoirs ne
(1) Jusqu'aux derniers temps de l'Empire romain encore, les spectacles et les fêtes publiques, où l'art se déployait sous toutes ses formes, faisaient partie des solennités du culte. Aussi les anciens n'onl-ils point connu la distinction toute moderne entre la musique profane et la musique religieuse.
sont d'abord compris que comme des commandements divins. Les sentiments moraux et les goûts artistiques émanent donc de la religion. Ajoutons : de la famille. A l'époque où chaque famille, chaque tribu, avait sa langue et son culte à soi, elle avait, quand elle était bien douée artistiquement, son art particulier, pieusement transmis de père en fils, et, quand elle était pourvue d'instincts sympathiques, sa morale particulière 'ou son recuéiP propre de préjugés moraux, souvent immoraux, de sacrifices difficiles et bizarres, scrupuleusement pratiqués de temps immémorial. Combien de fois ces arts murés et ces morales closes ont dû rompre leurs barrières ! Combien de fois, après leur débordement extérieur, ils ont dû se refermer et se garantir dans leurs nouvelles frontières, puis les reculer encore, et ainsi de suite séculairement, avant qu'on ait pu voir sur la terre ce spectacle inouï de nations vastes et nombreuses sentant à la fois, et à peu près de la même façon, le beau et le laid, le bien et le mal, admirant ou raillant les mêmes tableaux, les mêmes romans, les mêmes drames, les mêmes opéras, applaudissant aux mêmes actes de vertu ou s'indignant des mêmes crimes publiés par la presse périodique aux quatre coins du monde en même temps !
Sous ce nouvel aspect, le monde nous présente encore le contraste que nous avons signalé tant de fois. Jadis, au temps où la coutume prédominait, en art et en morale comme en religion et en politique, chaque nation, et, pour remonter plus haut, chaque province, chaque cité, se distinguait des nations, des provinces, des cités voisines par ses productions originales de bijoux, d'armes ciselées, de meubles richement ouvrés, de figurines, de légendes poétiques, et aussi bien de vertus caractéristiques, en sorte que, d'une lieue à l'autre, souvent, le beau et le bien apparaissaient tout différents ; mais, en revanche, d'un siècle à l'autre, en chaque pays, le beau
et le bien ne changeaient guère, et les mêmes vertus, les mêmes objets d'art s y reproduisaient immuablement. Au contraire, de nos jours, en notre siècle de mode déployée et envahissante, les œuvres artistiques et les actes vertueux sont à peu près semblables partout, sur deux continents au moins, mais, de dix en dix ans, pour ne pas dire d'année en année, les manières et les écoles de peintres, de musiciens, de poètes, se transforment avec les goûts du public, et les maximes morales ellesmêmes s'usent, s'altèrent, se renouvellent avec une effrayante facilité. Il ne faut pas trop nous alarmer cependant de cette mutabilité extraordinaire, s'il est vrai que, liée à l'universalité correspondante, elle se rattache à toute une série d'oscillations rythmiques de plus en plus larges dont les conséquences, au point de vue de la moralité notamment, ont été des plus salutaires, et s'il est vrai que l'expérience du passé nous donne lieu de compter, dans un avenir plus ou moins proche, sur un retour à la fixité rassurante de l'idéal, jointe enfin à sa pacifiante uniformité.
Les devoirs, si simples qu'ils paraissent à ceux qui les pratiquent depuis longtemps, ont tous été des inventions individuelles et originales à leur début; inventions successivement apparues comme les autres, et successivement répandues (1). Elles ont été provoquées et favorisées dans leur succès tantôt par les dogmes d'une religion nouvelle dont elles déduisaient logiquement les conséquences pratiques, fort étranges le plus souvent, tantôt par de nouvelles conditions de vie sociale auxquelles elles se trouvaient convenir. C'est ainsi que les inventions successives de l'art ont dû leur apparition et leur fortune, soit au changement des idées, soit au
(\) Buekle, on le voit, s'est étrangement abusé quand il a opposé l'immutabilité de la morale au caractère progressif de l'intelligence et de la science.
changement des mœurs. L'hommage aux vieillards, la vendetta familiale, l'hospitalité, la bravoure, plus tard le travail, la probité, le respect du bétail, du champ ou de la femme d'autrui, plus tard encore le patriotisme, la loyauté féodale, l'aumône, l'émancipation des esclaves, ou le soulagement des malheureux, etc., ont fait éclosion à des âges différents de l'humanité, comme la tombe égyptienne, ,1e temple grec ou la cathédrale gothique. Il a donc fallu qu'à chaque devoir nouveau, comme à chaque beau nouveau, éclos quelque part à son heure, un vent de vogue, pour ainsi dire, se levât pour disséminer ce germe dans le monde par dessus les murs de clôture des tribus et des cités enfermées dans leur moralité et leur art traditionnels. De là souvent des contradictions entre les anciennes coutumes et les exemples importés, ce qui explique en partie le caractère si fréquemment négatif des prescriptions morales et aussi bien des règles du goût. Ne pas tuer l'ennemi vaincu pour le manger, ne pas vendre ses enfants, ne pas tuer ses esclaves sans motif, ne pas tuer ni battre ses femmes hors le cas d'infidélité, ne pas voler l'âne ou le bœuf du voisin, etc.; voilà les prohibitions, très originales et très discutées, chacune en leur temps, qui composent en majorité le Code moral de chaque peuple. Leur Code esthétique, de même, est tout plein de défenses encore plus que d'ordres, adressés au goût.
Je neveux pas dire, par ce qui précède, que le sentiment de la fraternité, et aussi bien de l'égalité, de la liberté, de la justice, c'est-à-dire le germe premier et l'âme de la vie morale, soit une découverte moderne. Ce qui est moderne, c'est l'étendue énorme du groupe humain où Ton prétend faire régner ce sentiment supérieur, qui, d'ailleurs, a existé de tout temps, mais dans des groupes de plus en plus étroits, à mesure qu'on remonte le cours de l'histoire. Ce sentiment exquis et puissant, en effet,
est la douceur même de la vie sociale, son charme et sa magie propres, le seul contre-poids à tous ses inconvénients, et ses inconvénients sont tels que, si cet unique avantage avait cessé un jour de se montrer dans une société, elle fût tombée aussitôt en poussière. Ceux qui n'ont vu dans l'humanité primitive que des combats et des massacres, des horreurs anthropophagiques ou autres commises de tribu à tribu ; ceux, encore, qui n'y ont vu que les coups de fouet donnés par le maître à l'esclave ou la vente des jeunes enfants par le père de famille, ceux-là n'ont pas compris les premières sociétés. Ils n'en ont regardé que les côtés externes, ils n'y sont pas entrés. L'intérieur, l'essence, le contenu de ces sociétés, c'est la relation qui y existait entre les égaux qui les composaient, entre les pères de famille d'une même tribu ou d'un même clan, entre les citoyens de Sparte ou d'Athènes à l'agora, entre les nobles d'ancien régime dans un salon... Toujours et partout, sauf des querelles passagères, nous voyons l'union, la paix, la politesse régner dans les rapports réciproques qui s'établissent entre ces pairs qui, à eux seuls, composent exclusivement le groupe social, à l'exclusion des esclaves, des fils mineurs, des femmes, et, bien entendu, des étrangers. Les étrangers sont, par rapport à l'intérêt commun des pairs, un obstacle à vaincre. Les fils mineurs, les femmes, les esclaves, sont, par rapport à ce même intérêt, un simple moyen à employer. Mais pas plus ceux-ci que ceux-là ne sont des associés.
Seulement, à la longue, le contact des pairs donne aux inférieurs le vif désir d'être admis dans leur cercle magique, de forcer leur intimité fraternelle à s'élargir. Ce n'est pas sans peine, sans révolutions, que ce désir se réalise par degrés. Comment y parvient -il? Par le simple jeu de l'imitation longtemps continué. Quand on a attribué en cela un rôle prépondérant aux prédications
des philosophes ou des théologiens, qu'ils se nomment Stoïciens ou Apôtres, on a pris l'effet pour la cause. Il vient toujours un moment où, à force de copier en tout le supérieur, de penser, de parler, de prier, de s habiller, de vivre comme lui, l'inférieur suggère au premier le sentiment irrésistible qu'ils appartiennent de droit, l'un et l'autre, à la même société. Ce sentiment trouve alors son expression, d'ordinaire exagérée, dans quelque formule philosophique ou théologique qui le fortifie et favorise son expansion. Quand Socrate, dans ses propos, relevait quelque peu la dignité de la femme et même de l'esclave; quand Platon, allant plus loin, rêvait dans sa République l'égalité complète de l'homme et de la femme et la suppression de Fesclavage, c'est que, dans l'Athènes de leur temps, la femme commençait à faire de fréquentes sorties hors des gynécées et que l'esclave s'y était déjii assimilé à l'homme libre (1). « Le peuple, à Athènes, no diffère des esclaves ni d'habits, ni d'extérieur, ni en quoi que ce soit, » dit Xénophon. Du reste, avant que sa double utopie fût réalisable, il fallait que, pendant bien des siècles encore, la distance de l'homme h la femme, du citoyen à l'esclave, allât s'abaissant jusqu'au niveau atteint sous les Antonins. Aristote restait bien mieux dans la pratique morale de son époque quand il justifiait l'esclavage ; et la voix contraire des premiers maîtres du stoïcisme, sur ce point, est restée sans écho efficace jusqu'au jour où le monde a été mûr pour la parole d'Epictète. — L'amitié,
({) Une autre cause, qui a pu contribuer à l'adoucissement du sort des esclaves athéniens, c'est, je crois, l'infériorité même où les femmes étaient retenues à Athènes comme dans toute la Grèce. On voit dans YAlceste d'Euripide, dans Xénophon et ailleurs, que les femmes grecques inspiraient à leurs esclaves un attachement affectueux, dû, sans doute, à leur communauté de vie et d'assujettissement. Eux et elles se sont poussés ensemble à l'émancipation.
par malheur, et aussi bien la société, est un « cercle qui se déforme en s' étendant trop loin, » et cette objection grave a motivé, la résistance des conservateurs de tous les temps aux vœux des classes sujettes aspirantes à l'égalité. Mais il faut que cette objection tombe et que le cercle social se déploie jusqu'aux limites du genre humain. On peut se demander toutefois si l'extension graduelle du champ où s'exerce le sentiment dont je parle, n'a pas été achetée au prix de son intensité, et s'il n'y a pas lieu de croire que, dans le passé, dans le haut passé même, il était beaucoup plus intense, là où il existait, qu'il ne l'est à présent. Ce n\ot, pietas, a-t-il pour nous la force et la plénitude de sens, l'onction divine, qu'il avait pour les anciens?
Quoi qu'il en soit, il est certain que, de siècle en siècle, par des agrandissements, non pas continus, mais intermittents, le public moral, comme le public artistique, n'a cessé de s'étendre. J'entends par là que le groupe des personnes envers lesquelles l'individu agissant se reconnaît des devoirs et dont l'opinion influe sur sa moralité (1), de même que le cercle des personnes pour lesquelles l'artiste travaille et dont le jugement compte à ses yeux, a été s'élargissant. Cet agrandissement a été double; en surface, par le recul incessant des frontières urbaines, provinciales, nationales, au-delà desquelles l'homme honnête de la cité, de la province ou de la nation ne voyait personne envers qui il se sentît une obligation de pitié ou d'équité quelconque, et au-delà desquelles l'artiste ou le poète n'apercevait que des barbares (2) ; et, en profondeur, par l'abaissement des
(\) Voir à ce sujet ma Criminalité comparée, p. 188 et s., el. ma Philosophie pénale.
(2) On peut suivre, à certaines époques, les étapes de ce développement. Jusqu'à Socrate, l'esprit de cité a seul régné dans les petites républiques grecques; à partir de Socrate et de Platon, après les
StiiTt'sw* <jiii séparaient les classes et limitaient à chacune d'elles l'horizon du devoir ou du goût. C'est là un progrès déjà immense en lui-même, mais qui, en outre, raccompagnait nécessairement d'un remaniement interne de la morale et de Part. Or, comment ce progrès a^t-il pu et dfi s'accomplir? Il y a à répondre d'abord que tous les élans et débordements d'imitation extérieure, opérés au point de vue religieux, politique, industriel, législatif, linguistique, n'importe, ont contribué puissamment à ce résultat, en assimilant chaque jour davantage les uns aux autres un nombre d'hommes chaque jour plus grand. Si, h partir du xvi e siècle, le droit des gens défend le sacca^ement des villes prises, la confiscation des biens du vaincu et sa réduction en esclavage, si, depuis la même époque, le droit d'aubaine ne s'exerce plus, si, en un mot, on se reconnaît des devoirs envers l'étranger, du moins envers l'étranger européen et chrétien, c'est en grande partie parce que ce siècle novateur a donné une remarquable impulsion à l'imitation-mode sur notre continent, et se signale entre tous par les larges voies qu'il lui a ouvertes. Si Racine écrivait pour quelques milliers de gens de goût en France, et si Victor Hugo a écrit de uos jours pour quelques millions d'admirateurs en France et en Europe,
guerres médiques et le travail de fusion qui les a suivies, l'esprit de nationalité grecque se fait jour, (comme le patriotisme français après la guerre de cent ans) : Platon même regarde le Grec et le Barbare comme deux êlres à part, malgré sa théorie des idées qui aurait dû avoir au moins ce bon effet de confondre Pun et l'autre à ses yeux sous l'idée de l'Homme. Les conquêtes d'Alexandre élendent la patrie grecque jusqu'au milieu de l'Asie, la distinction entre la Grèce et la Perse, « ces deux sœurs, » s'efface, et le champ moral s'agrandit singulièrement; mais, au-delà du Persan et de l'Hellène confondus, on ne reconnaît plus dans l'homme un frère. Grâce à la conquête romaine, l'Italie, l'Espagne, la Gaule, l'Afrique, la Germanie même, entrent dans ce cercle d'or...
une grande part de cette extension du public littéraire est due au nouveau débordement diluvien du courant général des exemples, qui, après le xvn e siècle conservateur, s'est produit au dernier siècle et s'écoule encore sous nos yeux. Supposons que la machine à vapeur, le métier à tisser, la locomotive, le télégraphe, n'aient pas été inventés, que les principaux faits de la chimie et de la physique modernes n'aient pas été découverts ; il est certain que l'Europe serait restée morcelée en une infinité de petites provinces dissemblables, état de choses aussi incompatible avec une large moralité et un grand art qu'avec une grande industrie. Ainsi, toutes les bonnes idées qui ont civilisé le monde peuvent être considérées comme des inventions et des découvertes auxiliaires de la morale et de l'art.
Mais, en ce qui concerne la morale du moins, cette cause générale n'eût pas suffi à opérer la chute des obstacles qui s'opposaient aux accroissements de son domaine. Aux idées qui ont eu pour effet indirect ce progrès, ont dû s'ajouter celles qui l'avaient pour objet direct et plus ou moins conscient. Dans cette catégorie je range, en première ligne, toutes les fictions qui, aux temps primitifs où, pour être compatriotes sociaux et moraux, il fallait être parents, ont créé des parentés artificielles et permis d'étendre à celles-ci les avantages de la parenté naturelle. Chez beaucoup de peuples barbares règne la coutume de cimenter une alliance par le mélange de quelques gouttes de sang des divers contractants, devenus ainsi consanguins en quelque sorte. Un tel usage n'a pu être imaginé qu'à une époque où l'on ne se jugeait obligé moralement que dans la limite des liens du sang; et Tylor a raison de le célébrer comme « la découverte d'un moyen solennel d'étendre au-delà des bornes étroites de la famille les devoirs et les affections de la fraternité *. L'adoption, avec ses formes si multi-