‹ Les lois de L'imitation: étude sociologique (volume 3)Chapitre 26 sur 28 · Î1KK · texte numérisé non relu

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pies et ni bizarres, a été un autre moyen, non moins Ingénieux, tendant au même début. Enfin, l'exercice de l'hospitalité pourrait bien reposer sur quelque idée analogue». Le lait d'entrer dans la maison, en effet, dans le temple domotique, a bien pu être regardé comme une Incorporation fictive dans la famille, comparable de loin h l'adoption et au mélange des sangs versés. Mais de toutes les ingéniosités pareilles, la plus merveilleuse à coup h flr et la plus féconde est la parole du Christ : « tout homme est ton frère, vous êtes tous fils de Dieu,» en vertu de laquelle la parenté embrassait l'humanité tout entière.

Quand, par ces procédés et d'autres semblables ou simplement par suite du nivellement civilisateur, un plus ample débouché s'ouvre il la production des actes honnêtes ou des uuivres esthétiques, on voit des peuples on des classes renfermées jusque-là dans leurs moralités et leurs arts propres tendre à les échanger; et de cette tendance commune résulte le triomphe de la moralité ou de Kart supérieurs qui eux-mêmes se transforment iné- \itahlomont> Il y a entre une moralité importée du dehors et une moralité domestique, sucée avec le lait, entre une morale-mode et une morale-coutume, la même dilVoconco qu entre un art exotique, en train de s acclimaterai un art imUgène.l/inspiration de ce dernier, maigre sa \ ici liesse et son immutabilité relative, a bien plus de fraîcheur, de forw et dVrigiv.alîte. 11 n'y a pas lieu de s en étonner, non plus que de I Vïiovio b:.:arre et juvénile mhorvnîe aux c.ewirs i:r.:\ ses par Tar.tL.ues coutumes, au dew.r ,io ver.iroavuv :a::;:l:ale ucianime^î.

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tion religieuse. Il en a été ainsi en Egypte, en Grèce, en Chine, au Mexique et au Pérou, à Florence (1). L'architecture, gothique ou autre, est née de la maçonnerie; la peinture au xiv e siècle, de l'enluminure, et l'enluminure du métier des copistes ; la sculpture, de l'ébénisterie au Moyen âge, des constructions funéraires en Egypte; la musique moderne, des usages ecclésiastiques du plain-chant; l'éloquence, des professions qui obligent à parler, tribune et barreau ; la poésie, la littérature, des divers usages habituels de la langue, raconter, émouvoir, persuader. En second lieu, aux mêmes époques, l'œuvre d'art répond, non à un besoin de connaître du nouveau, ce qui est le propre des âges de mode où la curiosité est surexcitée par les aliments mêmes qui affluent du dehors, mais au besoin vraiment amoureux de revoir, de retrouver avec une intensité de plus en plus vive, sans jamais se lasser, ce que l'on connaît déjà et que l'on aime, admire ou adore, les types divins de la religion des aïeux, les légendes divines, les saints et leur histoire, les héros et les récits épiques de l'histoire nationale, les scènes habituelles de la vie conformes aux vieilles mœurs, en un mot, les émotions traditionnelles qui se résument, pour l'artiste comme pour son public, dans l'amour profond d'un lointain passé et dans l'espérance profonde en un long avenir terrestre ou posthume assuré par la religion. On ne demande pas alors à l'architecture et à la musique des impressions changeantes, empruntées à des civilisations étrangères ou mortes, celles-ci ressuscitées artificiellement; on leur demande l'expression, la reproduction intense des impressions et des croyances dont on vit. On demande à la sculpture, à la peinture, non des inventions de groupes, de scènes,

(1) A Florence, les métiers, qui s'appelaient les arts et méritaient ce nom, ont été, sans nulle contestation possible, le berceau des beaux-arts.

de paysages exotiques ou imaginaires, mais la reproduction intense, expressive, des douze apôtres, de saint Michel, de saint Christophe, du Christ, de la Vierge, ou des portraits de famille, ou des tableaux représentant la cité natale avec ses coutumes, ses fêtes, ses particularités qu'on juge éternelles. On demande à l'épopée, au drame, non l'intérêt soutenu par l'ignorance du dénoûment et la nouveauté du sujet, mais la reproduction intense des fables légendaires que l'on sait depuis l'enfance, la mort de Prométhée ou d'Hercule, les infortunes d'Œdipe, le drame de la création depuis Lucifer jusqu'au Christ et à l'Antéchrist, la mort de Roland, etc.

Tels sont les deux caractères principaux de l'art propre aux âges de tradition, et l'on peut voir qu'ils s'enchaînent. L'art est alors, je ne dirai pas industriel, mais professionnel, parce qu'il s'est formé par .une accumulation lente de procédés esthétiques transmis de père en fils avec les recettes utiles, et la même cause qui a produit cet effet, c'est-à-dire l'habitude d'avoir le regard du cœur et de l'esprit toujours retourné en arrière, vers les ascendants et leurs modèles intérieurs, veut que l'art soit le miroir magique et vivant d'un passé lui-même tout vivant encore, d'un passé, en d'autres termes, plein de foi en sa propre durée future, au liefi d'être la résurrection factice d'un passé éteint ou la traduction quelconque d'oeuvres extérieures. — Au contraire, aux âges de mode, il doit arriver naturellement que les formes de l'art importées se présentent détachées de leur tige, puisque la fleur, non la tige, attire ici la curiosité; l'art alors devient un métier plus souvent que le métier ne devient un art; et la curiosité, caractère de ces époques, exige une satisfaction trompeuse, irritante, que lui fournit l'invention à jet continu, l'invention sur commande et suivant la formule, de drames ou de romans roulant sur des événements fictifs, de tableaux

fantaisistes, de musique inouïe, de monuments éclectiques. Les temps curieux ne veulent que des artistes d'imagination ; les temps amoureux et croyants veulent des artistes pénétrés de leur foi et de leur amour.

— On le voit, soit par l'origine, soit par l'objet, soit par l'inspiration, l'art-mode diffère de l'art-coutume. Une différence analogue sous bien des rapports distingue les deux genres correspondants de moralité. Leur origine, en premier lieu, est bien distincte : les vertus de tradition, essentiellement religieuses, sont la floraison, naturelle des besoins du groupe restreint où elles éclosent ; les vertus de reflet, à savoir celles d'une classe inférieure qui cherche à s'approprier les qualités morales d'une aristocratie, celles d'un peuple qui en enseigne moralement ou immoralement un autre, comme l'Angleterre copiait les mœurs françaises sous la Restauration des Stuarts, sont un placage éthique, une décoration voulue de la conduite ordinaire qu'elles recouvrent et qui ne s'y rattache pas. Il en est ainsi alors même que les vertus d'emprunt sont exhumées du passé, mais d'un passé mort ou revivant par mode. Ce phénomène de mimosisme moral, en quelque sorte, par lequel la mode prend un faux air de coutume, n'est point rare en histoire; mais ces réformes morales, où l'on voit, par exemple, des vertus qui avaient leur raison d'être chez des patriarches hébreux ou des chrétiens de la primitive Eglise, réapparaître en plein xvi e siècle européen, sont en réalité des innovations qui, nées quelque part dans une âme d'apôtre éprise d'un certain passé mal compris, se sont propagées ensuite au dehors, grâce à l'entraînement général des cœurs dans les voies de l'imitation libre. En cela elles ressemblent tout à fait à ces renaissances littéraires ou artistiques, autre genre d'archaïsme conventionnel, qui se sont vues plusieurs fois. — L'objet et les mobiles des deux moralités que je compare ne se distinguent pas

moins nettement. Les devoirs coutumiers imposent à l'individu des sacrifices en vue des besoins particuliers, mais des besoins permanents, de sa société close et murée, famille, tribu, cité, canton, Etat. Les devoirs empruntés, conventionnels et soi-disant rationnels, ordonnent à l'individu de se sacrifier à des intérêts plus généraux, répandus sur un plus grand nombre d'hommes, mais à des intérêts souvent plus momentanés, moins durables. La force d'accomplir l'immolation qui lui est demandée, l'homme des temps traditionnels la puise dans la solidarité héréditaire qui l'identifie à la série des générations dont il n'est qu'un anneau, de telle sorte qu'en mourant pour sa famille, pour sa tribu, pour sa cité, pour contribuer à l'immortalité de cette grande personne collective dont il fait partie, il croit se dévouer à lui-même. Il la puise aussi, le plus souvent, dans les promesses de sa religion héritée des ancêtres. Cette J

double source d'énergie tarit ou s'affaiblit pour l'homme des âges novateurs, où, l'imitation s'affranchissant de l'hérédité, les liens entre parents, ascendants et descendants, s'effacent devant les rapports entre individus étrangers, rapprochés par 1 âge et détachés de leur famille (1); et où le choc des religions différentes ou d'une religion par une philosophie tend à engendrer le scepticisme. Mais, dans une certaine mesure, l'homme des mêmes âges supplée à ces pertes par le développement

(1) De là le caractère individualiste de la morale-mode, analogue au caractère individualiste de l'art-mode. Cela signifie que, aux yeux de l'artiste comme aux yeux du moraliste, les individus considérés isolément commencent à compter; ce qui n'empêche pas que le devoir (

des temps de mode n'ait pour objet des intérêts très généraux, mais \

très peu durables, comme les œuvres d'art des mêmes lemps excellent ■

à photographier sous les traits d'un individu des sentiments, des états psychologiques, très répandus, mais aussi très rapidement variables. — J'ai signalé aussi plus haut le caractère naturaliste de la moralemode et de l'art-mode. « Dans la seconde moitié du xvi e siècle, dit

tout nouveau d'une énergie morale de premier ordre, le sentiment de l'honneur.

J'entends l'honneur non au sens familial et aristocratique du mot, mais au sens démocratique et individuel, au sens moderne, puisque nous traversons incontestablement une période d'imitation-mode, remarquable entre toutes par sa largeur et sa durée. Ce dernier sens, qui date de la Renaissance italienne, d'après Burckhardt, en réalité a dû se former partout où le public moral s'est étendu rapidement par l'abaissement de quelques frontières sociales. Pourquoi, demandera-t-on, ce désir de considération personnelle doit-il grandir pendant que les antiques bases de la morale, la famille et la religion, sont sapées de plus en plus? Parce que la cause même de l'ébranlement de celles-ci est propre à consolider et à étendre la nouvelle : je veux dire le progrès des communications et la circulation indéfiniment accélérée des idées dans un domaine incessamment élargi par-dessus toutes les clôtures de clans, de classes, de confessions, d'Etats. La substitution de l'imitation-mode àl'imitationcoutume a pour effet d'abattre l'orgueil du sang et la foi au dogme, mais en même temps de susciter, par l'assimilation progressive des esprits, la puissance devenue irrésistible de l'opinion. Or, qu'est-ce que l'honneur, si ce n'est l'obéissance passive, irréfléchie, héroïque, à l'opinion?

très bien M. Brunetière, par-dessous les guerres de religion, la grande question qui s'agite, c'est de savoir si l'antique morale, cette morale fondée théologiquement sur le dogme de la chute, mais en réalité sur l'expérience de la perversité native de l'homme, sera dépossédée du gouvernement de la conduite humaine, et si la nature suffira désormais toute seule à maintenir l'institution sociale. » Ici, on remarquera incidemment que l'inspiration naturaliste et individualiste coïncide avec une inspiration optimiste. Est-ce que le pessimisme, j'entends le pessimisme vrai (chrétien et janséniste, par exemple), non de pur genre, serait propre aux âges de coutume, et l'optimisme aux âges de mode?...

On assiste tous les jours à la naissance, à la croissance de ce nouveau et puissant mobile, quand un jeune conscrit passe de la cabane paternelle au régiment. Au bout de peu de temps, il ne pense guère plus à son père dont la crainte révérentîelle le dominait, au champ qu'il convoitait, à la jeune fille qu'il courtisait en vue de fonder une nouvelle famille, et il songe encore moins au catéchisme de son curé : toutes les sources de son honnêteté laborieuse et de sa pureté de mœurs relative, ont cessé de couler. Mais sa moralité a changé plutôt que déchu, et ce qu'il a perdu en continence ou en amour du travail, il l'a regagné en courage et en probité, parce que, outre la pensée du conseil de guerre, il a eu pour le soutenir dans sa vie disciplinée h la caserne, pour le maintenir ferme au poste sur le champ de bataille, l'idée de la honte, de l'humiliation devant les camarades, h éviter, même au prix de la mort. — En même temps, il a conscience d'être utile, par l'accomplissement de ses devoirs nouveaux, à une foule d'hommes qui sont devenus depuis peu ses semblables, à cette grande patrie qui est en train de se l'assimiler et dont il se souciait si peu naguère, absorbé jusque-là dans ses préoccupations domestiques.

Nous pouvons ajouter que, si sa nouvelle morale est conforme au souci d'intérêts plus nombreux, moins particuliers, plus étendus, sa morale ancienne était adaptée à la prévision d'intérêts moins momentanés, plus durables. En tout cas, la portée des sacrifices exigés par ses devoirs actuels s'étend bien plus loin proportionnellement dans l'espace que dans le temps, tandis que, auparavant, les sacrifices que lui commandaient ses devoirs avaient une utilité étroitement circonscrite à son entourage immédiat, mais prolongée clans un avenir relativement considérable. Toutes les vertus proprement domestiques et patriarcales, locales et primitives, la

chasteté des femmes, par exemple, sont des privations subies pour l'avantage d'une seule famille, il est vrai, mais de toute la postérité de cette famille. A l'inverse, la morale moderne, très coulante sur les vices dont nos petits-neveux seuls auront à souffrir, blâme sévèrement les fautes dont nos contemporains, même éloignés, pourraient supporter le contre- coup. En cela, il semble que la morale des âges de mode ressemble à leur politique. Quelle que soit la forme de leur gouvernement, les hommes d'Etat qui dirigent ces temps, diffèrent à la fois des hommes d'Etat antérieurs par l'horizon très élargi de leur surveillance sur un plus grand nombre d'intérêts similaires simultanément soumis à des lois identiques, et par le regard très raccourci de leur prévoyance. On a vu jadis le roi féodal de l'Isle-de-France, resserré dans son domaine étrdit, viser, dès le début, la formation séculaire de ce beau royaume de France et travailler péniblement à la poursuite de cet idéal futur. On a vu le roitelet de la petite Prusse sacrifier dans ses calculs le présent à' un avenir impérial très éloigné qufe ses 'petitsenfants, hélas! ont vu luire. Jamais, de no» jours, n'importe en quel pays, à commencer par l'Allemagne, une assemblée politique consentirait-elle à sacrifier un intérêt actuel en vue d'un bénéfice dont la seconde ou troisième génération après nous devrait seule profiter? Loin de là, c'est sur nos descendants que nous rejetons la carte à payer de nos emprunts et de ûos folies. Je n'ai pas besoin d'expliquer, après tout ce qui vient d'être dit, comment ce frappant contraste, cette sorte de compensation entre l'extension en surface ou en nombre et l'abréviation en durée, se rattache à la distinction des deux formes de l'imitation.

Mais, s'il est vrai que tout courant de mode tend à se reposer dans le lac agrandi de la coutume, ce contraste ne saurait être que passager: Sans doute, tant que ce

fleuve coulera, les prescriptions ou les interdictions de la morale porteront de moins en moins sur les actes utiles ou préjudiciables à nos seuls enfants ou petitsenfants, notamment sur certains faits de continence ou d'infidélité conjugale, de piété filiale ou d'indiscipline domestique, de lâcheté ou de bravoure patriotique, regardés autrefois comme des vertus cardinales ou des crimes capitaux, mais dont l'effet salutaire ou désastreux ne se fait sentir qu'à la longue. Après moi le déluge, dira la société. Le malheur est qu'elle finirait par mourir de cette parole trop longtemps redite. Aussi y a-t-il lieu de penser qu'après un temps de myopie progressive mais transitoire, la prévoyance collective recommencera à s'étendre dans le temps après s'être déployée en étendue, et que les nations prendront conscience, avec la même ampleur, de leurs intérêts permanents et de leurs intérêts généraux. Ce moment arrivera quand la civilisation, au comble de son déploiement, se recueillera, enfin, comme elle s'est recueillie tant de fois déjà le long de l'histoire, en Egypte, en Chine, à Rome, à Byzance v . Le passé répond de l'avenir. Alors la morale redeviendra, à bien des égards, ce qu'elle a été, à la grandeur et à la logique près. La casuistique renaîtra, sous des dehors plus rationnels. Au devoir d'honneur, morale artificielle dont se contente un âge asservi à l'opinion ambiante et mouvante, succédera le devoir de conscience tel que nos pères l'ont connu, aussi impérieux, aussi absolu, aussi enraciné au for intérieur, mais supérieur en raison et en lumière. Et, en même temps, l'art revenu de ses brillants égarements se retrempera aux sources profondes de la foi et de l'amour.

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