CHAPITRE HUITIEME
Après avoir étudié les principales lois de l'imitation, il nous reste à en dégager le sens général, à les compléter par quelques observations et à montrer plusieurs conséquences importantes qui en découlent.
La loi suprême de l'imitation paraît être sa tendance à une progression indéfinie. Cette sorte d'ambition immanente et immense (1) qui est l'âme de l'univers, et qui se traduit physiquement par la conquête lumineuse de
(1) Pour dire tout le fond de ma pensée sur la source inconnue et inconnaissable des répétitions universelles, ce n'est peut-être pas seulement une ambition immense et universellement répandue qui suffit à les expliquer. Il est des jours où une autre explication, je l'avoue, me vient à la pensée. Je songe que la complaisance à se répéter indéfiniment sans jamais se lasser est un des signes de l'amour, que le propre de l'amour, dans la vie et dans l'art, est de dire et de redire toujours la même chose, de peindre et de repeindre toujours les mêmes sujets ; et je me demande alors si cet univers qui semble se complaire en ses monotones répétitions ne révélerait pas, en ses profondeurs, une dépense infinie d'amour caché, encore plus que d'ambition. Je ne puis me défendre de conjecturer que toutes choses, en dépit de leurs luttes entre elles, ont été faites, séparément, con amore, et qu'ainsi seulement s'explique leur beauté, malgré le mal et le malheur. — Mais, d'autres fois, songeant à la mort, je suis porté à justifier le pessimisme. Tout se répèle et rien ne demeure : tels sont les deux caractères de notre univers, et le second dérive du premier. Pourquoi faut-il qu'il soit chimérique de concevoir même un monde parfait, à la fois stable et original, où tout demeure et rien ne se répète?... — Mais trêve à ces rêves!
l'espace, vitalement par la prétention de chaque espèce, même la plus humble, à remplir le globe entier de ses exemplaires, semble pousser chaque découverte ou chaque invention, même la plus futile, y compris chaque innovation individuelle, même la plus insignifiante, à se disséminer dans tout le champ social indéfiniment agrandi. Mais cette tendance, quand elle n'est pas secondée par la rencontre d'inventions logiquement et téléologiquement auxiliaires, ou par la faveur de certains prestiges attachés à des supériorités présumées, est entravée par divers obstacles qu'il s'agit pour elle de franchir, ou de tourner successivement. Ces obstacles sont, ou les contradictions logiques et téléologiques qui lui sont opposées par des inventions différentes, ou les barrières que mille causes, principalement des préjugés et des orgueils de race, ont établies entre les diverses familles, les diverses tribus, les divers peuples, et, dans dans chaque peuple ou dans chaque tribu, entre les diverses classes. Il en résulte que, une bonne idée étant) éclose dans un de ces groupes, elle s'y propage sans peine, mais se trouve arrêtée par ses frontières. Heureusement, cet arrêt n'est qu'un ralentissement. D'abord, en ce qui concerne les barrières des classes, il est bien vrai que, lorsqu'une innovation heureuse, née, par hasard, dans une classe inférieure, y a fait son chemin, elle ne se communique pas, dans les temps d'aristocratie héréditaire et d'inégalité pour ainsi dire physiologique, à moins que l'avantage de l'adopter ne soit évident, aux classes élevées; mais, en revanche, les innovations formées ou accueillies par celles-ci descendent facilement, comme nous l'avons montré plus haut, aux couches d'en bas habituées à subir leur prestige. Et, par \ suite de cette chute prolongée, il arrive peu à peu que les couches inférieures, en s'élevant tour à tour, grossissent de leur afflux successif les hautes classes. Ainsi, à
force de s'assimiler à leurs modèles, les copies s'égalent à eux, c'est-à-dire deviennent capables d'être modèles à leur tour, en revêtant une supériorité non plus héréditaire et attachée à toute la personne, mais individuelle et partielle. La marche de l'imitation de haut en bas n'a pas cessé de s'appliquer ; mais l'inégalité qu'elle suppose a changé de sens. Au lieu de l'inégalité aristocratique, organique, par nature, on a une inégalité démocratique, d'origine toute sociale, qu'on peut appeler égalité si l'on veut, mais qui, au fond, est la réciprocité de prestiges toujours impersonnels, alternativement exercés d'individu à individu, de profession à profession. De la sorte, le champ de l'imitation s'est sans cesse élargi et affranchi de l'hérédité. — En second lieu, relativement aux barrières des familles, des tribus ou des peuples, il est bien vrai également que, si les connaissances ou les institutions, les croyances ou les industries, propres à l'un de ces groupes lorsqu'il est victorieux et puissant, pénètrent sans peine chez les groupes voisins, vaincus et humiliés, en revanche, les exemples des vaincus et des faibles, sauf le cas où la supériorité de leur civilisation est manifeste, sont comme n'existant pas pour les vainqueurs et les forts. D'où il suit, entre parenthèses, que la guerre est bien plus civilisatrice pour le vaincu que pour le vainqueur; car celui-ci ne daigne pas se mettre à l'école de celui-là, qui, lui, subissant l'ascendant de la victoire, emprunte à l'ennemi nombre d'idées fécondes et les ajoute à son fonds national. Les Egyptiens n'ont rien pris aux livres des Hébreux captifs, ils ont eu grand tort; tandis que les Juifs ont beaucoup gagné à s'inspirer des hiéroglyphes de leurs maîtres. Mais, quand un peuple domine les autres par son éclat, les autres, avons-nous dit, l'imitent après n'avoir imité jusque-là que leurs pères, Or, cette propagation extranationale de l'imitation, à laquelle j'ai donné le nom de