‹ Les lois de L'imitation: étude sociologique (volume 3)Chapitre 5 sur 28 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

Dans le précédent chapitre, nous ayons énoncé, sans la développer, cette thèse, que toutel^iniilitude sociale a Timitation pour, cause. — Mais cette formule ne saurait, être acceptée à la légère, elpll importe de la bien comprendre pour reconnaître sa Vérité aussi bien que celle des deux autres foriuufes analogues relatives aux similitudes biologiques et physiques. Au premier regard jeté sur les sociétés, il semble que les exceptions et les objections abondent.

I. — En premier lieu,Ul y a souvent entre deux espèces vivantes appartenant à des types distincts force traits de ressemblance, $oit anatomiques, soit physiologiques, qui ne peuvent s'expliquer, semble-t-il, par la répétition héréditaire, puisque, dans bien des cas, le progéniteur commun auquel îl est permis de les rattacher l'une et l'autre était ou devait être dépourvu de ces caractères. La conformation extérieure, par laquelle la baleine ressemble aux poissons, ne lui vient pas assurément de l'ancêtre hypothétique commun aux poissons et aux mammifères, et à partir duquel ces deux classes se seraient formées. A plus forte raison, si l'abeille rappelle l'oiseau par la fonction du vol, ce n'est pas que l'oiseau et l'abeille aient hérité l'aile ou l'élytre de leur très

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antique aïeul, rampant sans doute et non volant. La mémo remarque s'applique aux instincts similaires que présentent beaucoup d'animaux d'espèces très distantes, comme l'ont observé Darwin et Romanes; par exemple, à l'instinct qui fait simuler la mort pour échapper à un danger, instinct commun au renard, à des insectes, à des araignées, à des serpents, à des oiseaux. Ici, c'est seulement par l'identité du milieu physique dont ces êtres hétérogènes ont cherché à tirer parti en vue de satisfaire des besoins fondamentaux, essentiels à toute vie, et identiques en chacun d'eux, que la similitude observée s'explique. Or, l'identité du milieu physique, qu'est-ce, sinon la propagation uniforme des mêmes ondulations lumineuses, calorifiques ou sonores à travers l'air ou l'eau, composés eux-mêmes d'atomes vibrant toujours, et toujours de la même manière? Quant à l'identité des fonctions et des propriétés fondamentales de toute cellule, de tout protoplasme (la nutrition par exemple, et l'irritabilité), ne faut-il pas en demander la cause à la constitution moléculaire des éléments chimiques de la vie, toujours les mêmes, c'est-à-dire, par hypothèse, à leurs rythmes intérieurs de mouvements indéfiniment répétés plutôt qu'aux singularités propres, transmises par génération, scissipare ou autre, du premier noyau de protoplasme, en admettant qu'il ne s'en soit formé qu'un seul spontanément à l'origine? |^ar conséquent, les analogies dont je parle trouvent leur source dans la répétition, il est vrai, mais dans la forme physique, ondulatoire, et non dans la forme vitale, héréditaire, de la Répétition.

Il y a, de même, toujours, entre deux peuples parvenus séparément, par des voies indépendantes, à une civilisation originale, des ressemblances générales au point de vue linguistique, mythologique, politique, industriel, artistique, littéraire, où l'imitation de l'un par

l'autre n'entre. pour rien s « A l'époque où Cook visitait les Néo-Zélandais, dit Quatrefage (Espèce humaine, p. 336), ceux-ci offraient des ressemblances étranges avec les Highlanders de Rob-Roy et de Mac Yvov. » Cette ressemblance entre l' organisation sociale des Maoris et les anciens clans d'Ecosse n'est certainement due à aucun fonds commun de traditions, et les linguistes ne s'amuseront pas à faire dériver leurs langues d'une même langue-mère. A l'arrivée de Cortez pu Mexique, les Aztees possédaient, comme tant de peuples de l'ancien continent, un roi, une noblesse, une classe agricole, une classe industrielle; leur agriculture, avec ses îles flottantes et son irrigation perfectionn4e, rappelait la Chine; leur architecture, leur peinture, leur écriture hiéroglyphique, rappelaient l'Egypte; leur calendrier, malgré son étrange té, attestait des connaissances astronomiques voisines des nôtres à la même époque; leur religion, quoique sanguinaire, ne laissait pas de ressembler à la nôtre par quelques-uns de ses sacrements, le baptême et la confession notamment. HLes coïncidences de détail sont parfois si étonnantes qu'on y a vu des raisons de croire (1) à une importation directe des institutions et des arts de l'ancien monde par quelques naufragés.

(1) Le fait est que les rapprochements sont multiples et frappants. La civilisation, en Amérique comme en Europe, a passé successivement « de l'âge de la pierre à l'âge du bronze par des méthodes et sous des formes identiques. Les teocalli du Mexique répondent aux pyramides d'Egypte, comme les mounds de l'Amérique du Nord aux tumuli de Bretagne et de Scythie, comme les pylônes du Pérou reproduisent ceux d'Elrurie et d'Egypte. » (Clémence Royer, Revue scientifique, 3t juillet 4886.) Ce qui est plus surprenant encore, la langue basque ne présente d'affinités qu'avec certaines langues américaines. — Ce qui affaiblit la portée de ces similitudes, c'est que les points de comparaison en sont puisés un peu artificiellement, non pas entre deux civilisations, maïs entre un grand nombre de civilisalions différentes, soit de l'ancien, soit du nouveau monde.

Mais sous ces rapprochements et une infinité d'autres du même genre, n'est-il pas plus vraisemblable d'apercevoir, d'une part, l'unité fondamentale de la nature humaine, l'identité de ses besoins organiques dont la satisfaction est le but de toute évolution sociale, et l'identité de ses sens, de sa conformation cérébrale; d'autre part, l'uniformité de la nature extérieure qui, offrant à des besoins presque pareils à peu près les mêmes ressources, et à des yeux presque pareils à peu près les mêmes spectacles, doit provoquer inévitablement partout des industries, des arts, des perceptions, des mythes, des théories assez semblables? Ces ressemblances, comme celles dont il a été parlé plus haut, rentreraient donc, il est vrai, dans le principe général que toute similitude est née d'une répétition ; Wnais, quoique sociales, elles auraient pour cause des répétitions d'ordre biologique et d'ordre physique, des transmissions héréditaires de fonctions et d'organes qui constituent les races humaines, et des transmissions vibratoires de température, de couleurs, de sons, d'électricité, d'affinités chimiques, qui constituent les climats habités et les sols cultivés par l'homme. ~~

Voilà l'objection ou l'exception dans toute sa force. F fit-elle admise, il en résulterait simplement qu'il y a lieu d'établir en sociologie une distinction calquée sur celle des analogies et des homologies, usuelle en anatomie comparée. Or, les conformités du premier genre dont il a été question ci-dessus, par exemple, la comparaison de l'élytre de l'insecte avec l'aile de l'oiseau, paraissent superficielles et insignifiantes au naturaliste, si frappantes qu'elles puissent être, il ne daigne pas s'y arrêter, il les nie presque, tandis qu'il attache le plus haut prix aux similitudes tout autrement profondes et précises à son point de vue entre l'aile de l'oiseau, la patte du

reptile et la nageoire du poisson. (1) Si cette manière de juger lui est permise, je ne vois pas pourquoi on refuserait au sociologiste le droit de traiter les analogies fonctionnelles des diverses langues, des diverses religions, des divers gouvernements, des diverses civilisations, avec un égal mépris, et leurs homologles anatomiqxies avec un égal respect. Déjà les linguistes et les mythologues se pénètrent de cet esprit. Le mot teotl, dans la langue des Aztecs, a beau signifier dieu aussi bien que le mot Mos en grec, U&ucun linguiste ne verra là autre chose qu'une rencontre (2) et, par suite, n'avouera que teotl et.théos sont le même mot, mais il prouvera que Mschop est le même mot qu'épiscopos. La raison en est qu'un élément d'une langue ne saurait être, à un moment donné de son évolution, détaché de toutes ses transformations antérieures, ni considéré à part des autres éléments qu'il reflète et qui le reflè tent; d'où il suit qu'une ressemblance constatée entre une de ses phases- isolée et une des phases d'un autre vocable emprunté à une autre famille de langues et séparé de même de tout ce qui fait sa vie et sa réalité, est un rapport factice entre deux abstractions, non un lien véritable entre deux êtres réels. Cette considération peut être généralisée. (3)

(1) 11 prête plus d'attention aux cas de mimosisme, énigme jusqu'ici indéchiffrable, mais qui, si la sélection naturelle en donnait vraiment la clé, se trouverait expliquée par les lois ordinaires de l'hérédité, par la fixation et l'accumulation héréditaires des variations individuelles les plus favorables au salut de l'espèce parvenue de la sorte à revêtir comme un déguisement la livrée d'un atitre.

(2) La rencontre est d'autant plus singulière d'ailleurs que tl dans téotl ne compte pas, puisque cet accouplement de consonnes est la terminaison habituelle des mots mexicains. Téo et théù (au datif) ont absolument le même sens et le même son.

(M) Si la coutume de mutilations de diverses sortes, de la circoncision par exemple, du tatouage, des cheveux coupés, en signe de

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