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CHAPITRE II

LES SIMILITUDES SOCIALES ET L'IMITATION

Dans le précédent chapitre, nous avons énoncé, sans la développer, cette thèse, que toute similitude sociale a Timitation pour cause. — Mais cette formule ne saurait être acceptée à la légère, et il importe de la bien comprendre pour reconnaître sa vérité aussi bien que celle des deux autres formules analogues relatives aux similitudes biologiques et physiques. Au premier regard jeté sur les sociétés, il semble que les exceptions et les objections abondent. .

I. — En premier lieu, il y a souvent entre deux espèces vivantes appartenant à des types distincts force traits de ressemblance, soit anatomiques, soit physiologiques, qui ne peuvent s'expliquer, semble-t-il, par la répétition héréditaire, puisque, dans bien des cas, le progéniteur commun auquel il est permis de les rattacher Tune et l'autre était ou devait être dépourvu de ces caractères. La conformation extérieure, par laquelle la baleine ressemble aux poissons, ne lui vient pas assurément de Tancètre hypothétique commun aux poissons et aux mammifères, et à partir duquel ces deux classes se seraient formées. A plus forte raison, si l'abeille rappelle l'oiseau par la fonction du vol, ce n'est pas que l'oiseau et l'abeille aient hérité l'aile ou l'élytre de leur très antique

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aïeul, rampant sans doute et non volant. La même remarque 8*applique aux instinets similaires que présentent beaucoup d'animaux d'espèces très distantes, comme Font observé Darwin et Romanes ; par exemple, à Tinstinct qui fait simuler la mort pour échapper à un danger, instinct commun au renard, à des insectes, à des araignées, à des serpents, à des oiseaux. Ici, c'est seulement par Tidentité du milieu physique dont ces êtres hétérogènes ont cherché à tirer parti en vue de satisfaire des besoins fondamentaux, essentiels à toute vie, et identiques en chacun d*eux, que la similitude observée s'explique. Or, l'identité du milieu physique, qu'est-ce, sinon la propagation uniforme des mêmes ondulations lumineuses, calorifiques ou sonores à travers Tair ou l'eau, composés eux-mêmes d'atomes vibrant toujours, et toujours de la même manière? Quant à l'identité des fonctions et des propriétés fondamentales de toute cellule, de tout protoplasme (la nutrition par exemple, et l'irritabilité); ne faut-il pas en demander la cause à la constitution moléculaire des éléments chimiques de la vie, toujours les mêmes, c'est-à-dire, par hypothèse, à leurs rythmes intérieurs de mouvements indéfiniment répétés plutôt qu'aux singularités propres, transmises par génération, scissipare ou autre, du premier noyau de protaplasme, en admettant qu'il ne s'en soit formé qu'un seul spontanément à l'origine? Par conséquent, les analogies dont je parle trouvent leur source dans la répétition, il est vrai, mais dans la forme physique, ondulatoire, et non dans la forme vitale, héréditaire, de la Répétition.

Il y a, de même, toujours, entre deux peuples parvenus séparément, par des voies indépendantes, à une civilisation originale, des ressemblances générales au point de vue linguistique, mythologique, politique, industriel, artistique, littéraire, où l'imitation de l'un par l'autre n'entre pour nen. « A l'époque où Cook visitait les Néo-Zélandais, dit Quatrefage {Espèce humaine^ p. 336) ceux-ci offraient des

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ressemblances étranges avec les Highlanders de Bob-Roy et de Mac Yvov. > Cette ressemblance entre Torganisation sociale d.es Maoris et les anciens clans d'Ecosse n^est certainement due à aucun fonds commun de traditions, et les linguistes ne s'amuseront pas à faire dériver leurs langues d'une même langue mère. A l'arrivée de Cortez au Mexique, les Aztecs possédaient, comme tant de peuples de l'ancien continent, un roi, une noblesse, une classe agricole, une classe industrielle; leur agriculture, avec ses îles flottantes et son irrigation perfectionnée, rappelait la Chine; leur architecture, leur peinture, leur écriture hiéroglyphique, rappelaient l'Egypte; leur calendrier, malgré son étrangeté, attestait des connaissances astronomiques voisines des'nôtres à la même époque; leur religion, quoique sanguinaire, ne laissait pas de ressembler à la nôtre par quelques-uns de ses sacrements, le baptême et la confession notamment. Les coïncidences de détail sont parfois si étonnantes qu'on y a vu des raisons de croire* à une importation directe des institutions et des arts de l'ancien monde par quelques naufragés. Mais sous ces rapprochements et une infinité d'autres du même genre, n'est-il pas plus vraisemblable d'apercevoir, d'une part, l'unité fondamentale de la nature humaine, l'identité de ses besoins organiques dont la satisfaction est le but de toute évolution sociale, et l'identité de ses sens, de sa conformation cérébrale ; d'autre part, l'uni-

(1) Le fait est que les rapprochements sont multiples et frappants. La civilisation, en Amérique comme en Europe, a passé successivement • de l'âge de la pierre à l'âge de bronze par des méthodes et sous des /ormes identiques. Les teocalli du Mexique répondent aux pyramides d'Egypte, comme les mottnds de l'Amérique du Nord répondent aux tumuU de Bretagne et de , Scythie, comme les pylônes du Pérou reproduisent ceux d'Étrurie et d'Egypte. • (Clémence Royer, Revue scientifique^ 31 juillet 1886.) Ce qui est plus surprenant encore, la langue basque ne présente d'affinités qu'avec certaines langues américaines. — Ce qui aflaiblit la portée de ces similitudes, c'est que les points de comparaison en sont puisés un peu artificiellement, non pas 'entre deux civilisations, mais entre un grand nombre de civilisations différentes, soit de Tancien, soit du nouveau monde.

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formité de la nature extérieure qui, offrant à des besoins presque pareils à peu près les même ressources, et à des yeux presque pareils à peu près les mêmes spectacles, doit provoquer inévitablement partout des industries, des arts, des perceptions, des mythes, des théories assez semblables? Ces ressemblances, comme celles dont il a été parlé plus haut, rentreraient donc, il est vrai, dans le principe général que toute similitude est née d'une répétition; mais, quoique sociales, elles auraient pour cause des répétitions d'ordre biologique et d'ordre physique, des transmissions héréditaires de fonctions et d'organes qui constituent les races hamaines, et des transmissions vibratoires de températures,. de couleurs, de sons, d'électricité, d'afOnités chimiques, qui constituent les climats habités et les sols cultivés par l'homme.

Voilà l'objection ou l'exception dans toute sa force. Malgré sa gravité apparente, il en résulte simplement qu'il y a lieu d'établir en sociologie une distinction calquée sur celle des analogies et des homologies, nsuelle en anatomie comparée. Or, les conformités du premier genre dont il a été question ci* dessus, par exemple, la comparaison de l'élytre de l'insecte avec l'aile de l'oiseau, paraissent superûcielles et insignîGantes au naturaliste, si frappantes qu'elles puissent être, il ne daigne pas s'y arrêter, il les nie presque, tandis qu'il attache le plus haut prix aux similitudes tout autrement profondes et précises à son point de vue entre l'aile de Toiseao, la patte du reptile et la nageoire du poisson <. Si cette manière de juger lui est permise, je ne vois pas pourquoi on refuserait au sociologue le droit de traiter les analogies fonctionnelles des diverses langues, des diverses religions,

(1) Il prête phis d'attention aux cas de mimétisme y énigme jusqu'ici indéchlfl'rable, mais qui, si la sélection naturelle en donnait Traiment la clé, se trourerait expliquée par les lois ordinaires de Thérédité, par la flx&tion et l'accumulation héréditaires des variations individuelles les plus favorables au salut do Tespècc, parvenue de la sorte à revêtir comme on déguisement la livrée d'un autre.

des divers gouvernements, des diverses civilisations, avec un égal mépris, et leurs homologies anatomiques avec on égal respect. Déjà les linguistes et les mythologues se pénètrent de cet esprit. Le mot teotl, dans la langue des Aztecs, a beau signifier dieu aussi bien que le mot théos en grec, aucun linguiste ne verra là autre chose qu^une rencontre^ et, par suite, n*avouera que teoH et théos sont le même mot, mais il prouvera que bischop est le même mot qn^episcopos^ La raison en est qu'un élément d*une langue ne saurait être, à un moment donné de son évolution, détaché de toutes ses transformations antérieures, ni considéré à part des autres éléments qu'il reflète et qui le reflètent; d'où il suit qu*une ressemblance constatée entre une de ses phases isolées et une des phases d'un autre vocable emprunté à une autre famille de langues et séparé de même de tout ce qui fait sa vie et sa réalité, est un rapport factice entre deux abstractions, non un lien véritable entre deux êtres réels. Cette considération peut être généralisée*.

(1) La rencontre est d^autant plus singulière d^ailleors que tl dans tiotl ne compte pas, puisque cet accouplement de consonnes est la terminaison habituelle des mots mexicains. Téo et théô (au datii) ont absolument le même sens et le même son.

(2) Si la coutume de mutilations de diverses sortes, de la circoncision par exemple, du tatouage, des cheveux coupés, en signe de subordination à un dieu ou à un chef, existe sur les points du globe les plus distants, en Amérique et en Polynésie, comme dans Tancien monde, — si les totems des sauvages de l'Amérique du Sud rappellent quelque peu même les blasons de nos chevaliers du moyen àgc, etc., on peut voir simplement dans ces rencontres, dans ces similitudes, la preuve que les actions sont gouvernées par les croyances, et que les croyances, dans une grande mesure, sont suggérées à Thomme par les penchants innés de sa nature partout identique au fond, et par les phénomènes de la nature extérieure, beaucoup plus semblables entre eux que diÛërents, malgré la diversité des climats. — Ces analogies, il est vrai, peuvent bien ne pas avoir Timi. tation pour cause. Mais aussi ne sont-elles que grossières, vagues, sans signification sociologique, absolument comme le fait, pour les insectes, de posséder des membres ainsi que les vertébrés, des yeux et des ailes ainsi que les oiseaux, est insignifiant biologiquement. L'aile de Poiseau et celle de la chauve-souris, quoique foit ditférentes d'aspect, font partie de la même évolution, ont le même passé et la possibilité d'un même avenir, ces organes se touchent par une infinité de points de leurs transformations successives; aussi sont-ils homologues; tandis que l'aile de l'insecte et

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Mais cette réponse, qui consiste, au fond, à nier les similitudes embarrassantes, ne saurait sufBre. Je tiens pour vraies et sérieuses, au contraire, bien des ressemblances qui se sont produites spontanément entre des civilisations restées sans communication connue ni probable les unes avec les autres ; et j*admets, en général, qu'une fois lancé dans la voie des inventions et des découvertes, le génie humain se trouve resserré par un ensemble de conditions internes ou extérieures, comme un fleuve par des coteaux, entre des limites étroites de développement, d'où résulte, en des bassins même éloignés, une certaine similitude approximative de son cours, et même par hasard, moins souvent pourtant qu'on ne le suppose, le parallélisme d'idées géniales', soit très simples, soit parfois assez compliquées, apparues indépendamment, et équivalentes sinon identiques*. Mais d'abord, en tant que l'homme a été contraint, par l'uniformité de ses besoins organiques, de suivre ce même chemin d'idées, il s'agit là de similitudes d'ordre biologique et non social, et c'est alors ma seconde, non ma

celle de Toiseaa n*ont quelque chose de commun qu*à Tune des phases de leurs éTolutions très dissemblables.

La circoncision ches les Aztèques s'accompagnait-elle des mêmes cérémonies, aTaitr-elle le même sens religieux que chez les Hébreux ? Non, pas plus que leur confession ne ressemblait à la nôtre. Ce détail des cérémonies est pourtant ce qui importe socialement, car c*est la part propre du milieu social dans la direction de TactiTité indiTiduelle. Et cette part ▼a tans cesse grandissant.

(f ) A plus forte raison, dldées très simples, et qui n'exigent qu'un faible effort d'imagination. C'est le cas de bien des particularités de moeurs, même des plus singulières. Par exemple, en lisant l'ouTrage de M. Jametel sur la Chine, j'avais été surpris d'y voir relaté l'usage de r^TMcto/ùmfMirpo/tfofte, chez les conyiTes, à la fin d'un repas. Or, d'après M. Oamier et M. Hugonnet {La Grèce nouvelle, 1889), les Grecs modernes pratiquent la même obseryance cérémonielle... Evidemment, ici et là, le besoin de fournir la preuve évidente qu'on est rassasié, a suggéré l'idée lidicule, mais naturelle, de cette bizarre coutume .

(2) Par exemple, les mêmes besoins ont donné Tidée, dans l'ancien continent, de domestiquer le bœuf, et, en Amérique, d'apprivoiser le bison •t le buffle (Voir Bourdeau, Conquêle du monde animal, p. 212), ou bien, là, d'apprivoiser le chameau, ici, d'apprivoiser le lama.

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troisième formule qui est applicable. C'est ainsi que, lorsque les conditions toutes pareilles des phénomènes lumineux ou sonores à percevoir en vue de leurs fins contraignent les animaux de divers embranchements à avoir des yeux et des oreilles qui ne sont pas sans quelque rapport, leur ressemblance h cet égard est physique, non vitale, et, comme telle, relève de l'ondulation, conformément à notre première formule.

Ensuite, comment et pourquoi le génie humain a-t-il parcouru la carrière en question, si ce n*est en vertu des causes initiales qui Font arraché à sa torpeur première, et qui, en le réveillant, ont fait aussi sortir tour à tour de leur sommeil les besoins virtuels et profonds de Tàme humaine? Et ces causes, quelles sont-elles, si ce n'est quelques inventions et quelques découvertes primordiales, capitales, qui, ayant commencé è se répandre par imitation, ont mis leurs imitateurs en goût de découvrir et d'inventer ? A Torigine, un anthropoïde a imaginé (je conjecturerai plus loin comment) les rudiments d'un langage informe et d'une grossière religion : ce pas difficile qui faisait franchir à Fhomme jusquelà bestial le seuil du monde social, a dû être un fait unique, sans lequel ce monde, avec toutes ses richesses ultérieures, fût demeuré plongé dans les limbes des possibles irréalisés. Sans cette étincelle, l'incendie du progrès ne se fût jamais déclaré dans la forêt primitive pleine de fauves ; et c'est elle, c'est sa propagation par imitation, qui est la vraie cause, la condition sine qua non. Cet acte originel d'imagination a eu pour effets non seulement les actes de l'imitation directement émanés de lui, mais encore tous les actes d'imagination qu'il a suggérés et qui eux-mêmes en ont suggéré de nouveaux, et ainsi de suite indéfiniment.

Ainsi, tout se rattache à lui, toute similitude sociale provient de cette première imitation dont il a été l'objet ; et je .crois pouvoir le comparer à cet événement non moins exceptionnel qui, bien des milliers de siècles auparavant, s'était

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produit sur le globe quand, pour la première fois, une petite masse de protoplasme se forma, on ne sait comment, et se mit à se multiplier par génération scissipare. De cette première répétition héréditaire procèdent toutes les similitudes qui s'observent à Theure actuelle entre tous les êtres vivants. Il ne servirait de rien, d'ailleurs, de conjecturer, fort gratuitement, que les premiers foyers de création pro« toplasmique, aussi bien que de création linguistique et mythologique, ont été non uniques, mais multiples : en effet, dans rhypothèse de cette multiplicité, on ne saurait nier qu'après une^oncurrence et une lutte plus ou moins longues, la meilleure, la plus féconde des ébauches différentes, écloses ainsi spontanément, a seule dû triompher et exterminer ou absorber ses rivales.

Il ne faut pas perdre de vue, d'une part, que le besoin d'inventer et de découvrir se développe, comme tout autre, en se satisfaisant ; d'autre part, que toute invention se réduit au croisement heureux, dans un cerveau intelligent, d'un courant d'imitation, soit avec un autre courant d'imitation qui le renforce, soit avec une perceptipn extérieure intense, qui fait paraître sous un jour imprévu une idée reçue, ou avec le sentiment vif d'un besoin de la nature qui trouve dans un procédé usuel des ressources inespérées. Mais, si noua décomposons les perceptions et les sentiments dont il s'agit, nous verrons qu'eux-mêmes se résolvent presque entièrement, et de plus en plus complètement à mesure que la civilisation avance, en éléments psychologiques formés sous l'influence de l'exemple. Tout phénomène naturel est vu à travers les prismes et les lunettes colorées de la langue maternelle, de la religion nationale, d'une préoccupation dominante, d'une théorie scientiûque régnante, dont Tobservâtion la plus libre et la plus froide ne saurait se dépouiller sans- s'anéantir ; — et tout besoin organique est ressenti sous une Corme caractéristique, consacrée par l'exeniple ambiant, et par laquelle le milieu social, en le précisant, en

l'actualisant, à vrai dire se l'approprie. Il n'est pas jnsqn'an besoin de s'alimenter, devenu le besoin de manger du pain bis ou du pain blanc et telles ou telles viandes ici, du riz et tels ou tels légumes là ; il n'est pas jusqu'au besoin même de rapports sexuels, devenu le besoin de se marier ici ou là, suivant tels ou tels rites sacramentels, qui ne se soient transformés en produits nationaux, pour ainsi parler. A plus forte raison cela est-il vrai du besoin naturel de distraction, devenu le besoin des jeux du cirque, des combats de taureaux, des tragédies classiques, des romans naturalistes, des échecs, du piquet, du whist. Par suite, lorsque l'idée vint pour la première fois, au dernier siècle, de faire servir la machine à vapeur, déjà employée dans les usines, à satisfaire le besoin de voyager au loin sur les mers, besoin né de toutes les inventions navales antérieures et de leur propagation, nous devons voir dans cette idée de génie le croisement d'une imitation avec d'autres, aussi bien que dans l'idée, venue plus tard, d'adapter l'hélice au navire à vapeur, Tun et l'autre déjà connus depuis longtemps. £t quand la constatation visuelle des valvules des vaisseaux, se rencontrant dans l'esprit d'Harvey avec le souvenir de ses anciennes connaissances anatomiques, lui fit découvrir la circulation du sang, cette découverte n'était presque, en somme, que la rencontre d'enseignements traditionnels avec d'autres (à savoir avec les méthodes et les pratiques qui, longtemps suivies docilement par Harvey, disciple, lui avaient seules permis de faire un jour sa constatation magistrale), tout comme, ou peu s'en faut, le rapprochement de deux théorèmes déjà enseignés en fait luire un troisième à un géomètre.

Toutes les inventions et toutes les découvertes, donc, étant des composés qui ont pour éléments des imitations antérieures, sauf quelques apports extérieurs inféconds par euxmêmes, et ces composés, imités à leur tour, étant destinés à devenir les éléments de nouveaux composés plus complexes.

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îl suit de là qu'il y a un arbre généalogique de ces initiatives réussies, un enchaînement non pas rigoureux, mais irréversible, de leur apparition, qui rappelle Temboîtement des germes rêvé par d'anciens philosophes. Toute invention qui éclôt est un possible réalisé, entre mille, parmi les possibles différents, je veux dire parmi les nécessaires conditionnels, que Tinvention mère d'où elle découle portait dans ses flancs ; et, en apparaissant, elle rend impossibles désormais la plupart de ces possibles, elle rend possibles une foule d'autres inventions qui ne l'étaient pas naguère. Celles-ci seront ou ne seront pas, suivant la direction et l'étendue du rayon de son imitation à travers des populations déjà éclairées de telles ou telles autres lumières. Il est vrai que, parmi celles qui seront, les plus utiles seules, si l'on veut, survivront, mais entendez par là celles qui répondront le mieux aux problèmes du temps; car, toute invention, comme toute découverte, est une réponse à un problème. Mais, outre que ces problèmes S toujours indéterminés comme les besoins dont ils sont la traduction vague, comportent les solutions les plus multiples, la question est de savoir comment, pourquoi et par qui ils se sont posés, à telle date et non à telle autre, et ensuite pourquoi telle solution a été adoptée de préférence ici, telle autre ailleurs^. Cela dépend d'initiatives individuelles, cela dépend de la nature des inventeurs et des

(1) En politique, c'est ce qu'on appeUe des questions : la question cTOrient, U question sociale, etc.

(S) n arriTe quelquefois que, presque partout, la solution acceptée soit U même quoique le problème en comportât d'autres. C'est que cette solution, dira-t-on, était la plus naturelle. Oui, mais n'est-ce pas justement poor cela, peut-être, que, édose quelque part seulement, et non partout à Im fou, elle a fini par se répandre en tous lieux ? — Par exemple, la demeure des mauTais morts a presque partout été considérée, chez les peuples primitifis, comme souteri'aine, et celle des bienheureux comme céleste. La similitude Ta souTent fort loin. Les Indiens Salisles de TOrégon, d'après Tylor, disent que les méchants Tont habiter après leur mort un lieu couTert de neiges étemelles, • où, véritable supplice de Tantale, il* Toient perpétuellement du gibier qu'ils ne peuTent pas tuer et de l'eau qallf ne peuvent pas boire • .

TARDE. — Imiution. 4

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Bavants antérieurs, en remontant jusqu'aux premiers, peutêtre les plus grands, qui, du faîte de l'histoire, ont précipité sur nous ravalanche du progrès.

Nous avons de la peine à imaginer combien les idées les plus simples ont exigé de génie et de chances singulières. On peut croire, à première vue, que, de toutes les initiatives, celle qui consiste à asservir pour les exploiter, au lieu de les chasser simplement, les animaux inofTensifs répandus dans une contrée, est la plus naturelle, non moins que la plus féconde; et Ton est porté à la juger inévitable. Cependant, nous savons que le cheval, après avoir fait partie très anciennement de la faune américaine, avait disparu de l'Amérique au moment de la découverte de ce continent, et l'on s'accorde à expliquer sa disparition en admettant, dit Bourdeau {Conquête du monde animal)^ « que les chasseurs durent l'anéantir (pour le manger) en beaucoup de lieux (car le fait s'est produit aussi dans Tancien monde), avant que les pasteurs songassent à le priver ». L'idée de l'apprivoiser était donc loin d'être forcée. II a fallu un accident individuel pour que le cheval soit devenu domestique quelque part, d'où, par imitation, sa domestication s'est répandue. Mais ce qui est vrai de ce quadrupède l'est sans doute de tous les animaux domestiques et de toutes les plantes cultivées. — Or, se représente-t-on ce que pouvait être l'humanité sans ces inventions-mères 1

En général, si l'on veut que les similitudes sociales des peuples séparés par des obstacles plus ou moins infranchissables (mais qui ont pu ne pas l'être dans le passé) ne s'expliquent pas par un modèle primitif dont tout souvenir a ité perdu, il ne reste, le plus souvent, qu'à les expliquer par l'épuisement, en chacun d'eux, de toutes les inventions possibles sur un sujet donné et l'élimination de toutes les idées inutiles ou moins utiles. Mais cette dernière hypothèse est contredite par la stérilité relative d'imagination qui caractérise les peuples naissants. Il convient donc de s'attacher

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Mais, à défaut même de ces événements violents, {^échange universel des exemples n'eût pas manqué de s*opérer à la longue. A ce sujet, faisons une remarque générale. La plupart des historiens sont portés à n'admettre Tinfluence d'une civilisation sur une autre que s'ils parviennent à constater entre elles l'existence de rapports commerciaux ou de luttes militaires. Il leur semble, implicitement, que toute action d'une nation sur une autre nation éloignée, par exemple, de rÉgypte sur la Mésopotamie ou de la Chine sur l'Empire romain suppose un transport de troupes, un envoi de vaisseaux ou un voyage de caravanes, de Tune à l'autre. Ils n'admettent pas, par exemple, que le courant de la civilisation babylonienne et le courant de la civilisation égyptienne aient communiqué ensemble antérieurement à la conquête de la Mésopotanie par l'Egypte, vers le xvi* siècle avant notre ère. Ou bien, à l'inverse, mais toujours en vertu du même point de vue, dès que, par la similitude constatée des œuvres d'art, des monuments, des tombes, des débris funéraires, l'action d'une civilisation sur une autre leur parait démontrée, ils en concluent aussitôt qu'il a dû y avoir entre l'une et l'autre des guerres ou des transactions régulières.

Cette opinion préconçue, si l'on a égard aux rapports que j'établis entre les trois formes de la Répétition universelle, n'est pas sans rappeler le préjugé des anciens physiciens, qui, partout où ils constataient une action physique, telle que l'uclairement ou réchauffement, exercée par un corps sur un autre corps éloigné, y voyaient la preuve d'un transport de matière. Newton lui-même ne croyait-il pas que la

aigle à deux têtes et Taigle pareillement bicéphale qui figure sur les bas. reliefs les plus antiques de la Mésopotamie, est due à une suite dlmitations. Voir encore, dans le même article, ce qui a trait à la diffusion imitative, si étendue, de la croix gammée comme porte-bonheur. — D'autre part, au contraire, il est probable que Tidée de symboliser par la croix le dieu des vents ou la rose des vents, est venue spontanément, sans nuUo imitation, à la Mésopotamie et à Tempirc aztèque.

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propagation de la lumière solaire était produite par une émission de particules projetées du soleil dans l'espace immense? Mon point de vue en cela est aussi éloigné du point de vue ordinaire que la théorie de l'ondulation, en optique, Test de celle de l'émission. Je ne nie pas, certes, l'action sociale exercée ou plutôt provoquée par les mouvements d'armées ou de vaisseaux marchands, mais je conteste qu'elle soit le mode unique ou même principal par lequel s'opère la contagion rayonnante des civilisations. A partir de leurs frontières, où elles se rencontrent indépendamment de tout choc belliqueux et de tout troc commercial, les hommes qui les représentent ont un penchant naturel à se copier; et, sans avoir besoin de se déplacer dans le sens de la propagation de leurs exemples, ils agissent continuellement les uns sur les autres, à des distances indéûnies, comme des molécules d'eau de la mer qui, sans se déplacer dans le sens de leurs vagues, les envoient fort loin devant elles. Bien avant, donc, qu'une armée pharaonique vînt à Babylone, nombre de rites ou de secrets industriels avaient passé de la main à la main, en quelque sorte, d'Egypte en Babylonie

Voilà ce qu'il faut admettre en tète de l'histoire. Et remarquons combien cette action-là est continue, puissante, irrésistible. Jusqu'aux limites de la terre, pourvu qu'on lui donne le temps voulu, elle ira infailliblement. Or, c'est par centaines de milliers d'années qu'il faut chiffrer le passé humain. Donc, il y a tout lieu de croire que, dès les époques si rapprochées auxquelles nous prêtons le nom d'antiquité, elle a dû s'étendre à l'univers entier.

Et, pour cela, il n'est pas nécessaire que la chose propagée soit utile, raisonnable ou belle. En voici un exemple. Gomment, si ce n'est pas imitation, ce grotesque usage qui consiste à faire promener sur un âne, assis au rebours, les maris battus par leurs femmes, a-t-il pu s'établir au moyen âge, où on le rencontre en tant de lieux différents? Il est manifeste qu'une idée si saugrenue n'a pu spontanément jailli r

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à la fois en des cervelles distinctes. Gela n'empêche pas M. Baudrillart, entraîné par le préjugé courant, de se persuader que les fêtes populaires se sont faites toutes seules, sans nulle initiative individuelle, consciente et délibérée. «Ce qui a établi, dit-il, les fêtes de la Tarasque à Tarascon, de la Graouilli à Metz, du Loup vert à Jumièges, de la Gargouille à Rouen, et tant d'autres, ce n*est, selon toute vraisemblance, aucun décret délibéré en conseil (je l'accorde), aucune volonté préméditée (ici est Terreur) ; ce qui les a rendues périodiques, c'est un assentiment unanime et spontané,.. > Se représente-t-on bien desmilliers de gens à la fois concevant et réalisant spontanément des singularités pareilles!

En résumé, tout ce qui est social et non vital ou physique, dans les phénomènes des sociétés, aussi bien dans leurs similitudes que dans leurs différences, a limitation pour cause. Aussi n'est-ce pas sans raison qu'on donne généralement Tépilhète de naturel, en tout ordre de faits sociaux, aux ressemblances spontanées, non suggérées, qui s'y produisent entre sociétés différentes. On a le droit, quand on aime à envisager les sociétés par ce côté spontanément similaire, d'appeler cet aspect de leurs lois, de leurs cultes, de leurs gouvernements, de leurs usages, de leurs délits, le droit naturel, la religion naturelle, la politique naturelle, l'industrie naturelle, l'art naturel (je ne dis pas naturaliste), le délit naturel... Or, ces similitudes importent certainement. Mais le malheur est qu'à vouloir les préciser on perd son temps, et, par ce caractère de vague et d'arbitraire incurables, elles doivent finir par rebuter un esprit positif, habitué aux précisions scientifiques.

On peut me faire observer que, si l'imitation est chose sociale, ce qui n'est pas social, ce qui est naturel au suprême degré, c'est la paresse instinctive d'où naît le penchant à imiter pour s'éviter la peine d'inventer Mais ce penchant luimême, s'il précède nécessairement le premier fait social, l'acte par lequel il se satisfait, est très variable en intensité

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et en direction, suivant la nature des habitudes d*imitation déjà formées. — On peut me dire encore : cette tendance n*est qu'une des formes d'un besoin jugé par vous inné et profond, et d*où vous faites découler (on le verra plus loin) toutes les lois de la logique sociale, c'est-à-dire le besoin d'un maximum de foi forte et solide. Si ces lois existent, comme leur origine ne peut avoir rien de social, les similitudes qu'elles produisent dans les institutions et les idées des peuples ont une cause non sociale, mais naturelle. Par exemple, l'explication des maladies par une possession diabolique, par une entrée d'esprits mauvais dans le corps du malade, s'est présentée aux sauvages américains de même qu'aux sauvages africains ou asiatiques, coïncidence déjà assez singulière; puis, cette explication une fois adoptée, on en a fait découler logiquement, dans l'ancien comme dans le nouveau monde, l'idée de guérir par voie d'exorcisme. — Mais je réponds que si une certaine orientation logique de l'homme présocial n'est pas niable, le besoin de coordination logique, accru et précisé par les influences du milieu social, y est sujet aux variations les plus étendues, les plus étranges, et s'y fortifie, s'y dirige comme tout autre, dans la mesure et au gré des satisfactions qu'il y reçoit. Nous en verrons ailleurs la preuve.

II. — Ceci m*amène à examiner une autre objection capitale qui peut m*étre faite. Je n'aurai pas gagné grand'chose, en effet, à prouver que toutes les civilisations, même les plus divergentes, sont des rayons d'un même foyer primitif, s'il y a des raisons de penser que, passé un certain point, leur divergence va diminuant au lieu de s'accroître, et que, quel qu'eût été le point de départ, l'évolution des langues, des mythes, des métiers, des lois, des sciences et des arts, eût été se rapprochant de plus en plus de la voie suivie, en sorte que, inévitablement, le terme devait toujours être le même, prédéterminé, fatal.

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Reste à savoir si cette hypothèse est vraie. Elle ne Test pas. Montrons d'abord la conséquence extrême qu^elle implique. Il s'ensuit que, n'importe par quelle route spéculative, moyennant un temps suffisant, l'esprit scientiûque devait aboutir en mathématiques au calcul infinitésimal, en astronomie à la loi de Newton, en physique h l'unité des forces, en chimie à l'atomisme, en biologie à la sélection naturelle ou à toute autre forme ultérieure du transformisme, etc. Et comme c'est sur cette science soi-disant une et inévitable que devrait s'appuyer l'imagination industrielle, militaire ou artistique, en quête de réponses à des besoins virtuellement innés, l'invention, par exemple, de la locomotive et du télégraphe électrique, des torpilles et des canons Krupp, de l'opéra wagnérien et du roman naturaliste, était chose nécessaire, plus nécessaire peut-être que l'art du potier réduit à sa plus simple expression. Or, ou je m'abuse fort, ou autant vaudrait-il dire que, dès ses premiers débuts, à travers toutes ses métamorphoses, la vie tendait à faire éclore certaines formes vivantes déterminées, et que, par exemple, l'ornithorynque ou le cactus, le lézard ou l'ophrys, ou même l'homme, ne pouvaient pas ne pas apparaître. Ne semble-t-il pas plus plausible d'admettre que le problème posé à chaque instant par la vie était indéterminé en soi, susceptible de multiples solutions ?

L'illusion que je combats doit sa vraisemblance à une sorte de quiproquo. Il est certain que le progrès de la civilisation se reconnaît au nivellement graduel qu'elle établit sur un territoire toujours plus vaste, si bien qu'un jour, peut-être, un même type social, stable et définitif, couvrira l'entière surface du globe S jadis morcelée en mille types

(1) On Terra cependant pins loin que, finalement, la cotUume, c'està-dire rimitation exclasive, doit l'emporter sur la mode^ sur l'imitation prosélytique, et que, par suite de cette loi, le fractionnement de l'humanité en états distincts, en cirilisations différentes, seulement moins nombreuses et plus Tastes qu'à présent, peut fort bien être l'état final, aussi bien qu'actuel et passé, des sociétés.

LES SCMTT.TTÏînKS SOCIALES ET L'IMITATION 57

sociaux difîéreats, étrangers ou rivaux. Mais cette œu d'uniformisation universelle, à laquelle nous assistons, révi t-elle le moins du mond^ une orientation commune < sociétés diverses vers un même pôle ? — Nullement, pi qu'elle a pour cause manifeste la submersion de la plup des civilisations originales sous le déluge de Tune d'ell dont le flux avance en nappes d*imitation sans cesse élargi Pour voir à quel point les civilisations indépendantes s( loin de tendre à converger spontanément, comparons de civilisations parvenues à leur terme et s'y reposant, l'Emp byzantin du moyen âge, par exemple, à l'Empire chinois la même époque. L'une et l'autre civilisation alors avai( depuis longtemps porté tout leur fruit et atteint leur lim extrême de croissance. La question est de savoir si, en état de consommation ûnale, elles se ressemblaient p entre elles qu'elles ne s'étaient ressemblé dans le pas Il n'en est rien, et le contraire me semble bien plus vr Comparez Sainte-Sophie avec ses mosaïques à une page avec ses porcelaines, les mystiques miniatures des mani crits aux plates peintures des potiches, la vie d'un manda occupé de pointilleries littéraires, et entre temps donni l'exemple de labourer, à la vie d'un évêque de Byzance p sienne pour des subtilités de théologie entremêlées de ru diplomatiques ; et ainsi de suite. Tout est contraste en l'idéal de jardinage rafBné, de famille pullulante, de mo lité rabaissée, cher à l'un de ces peuples, et l'idéal de sa chrétien, de célibat monastique, de perfection ascétiq dont l'autre est halluciné. On a peine à ranger sous le mé vocable de religion le culte des ancêtres sur lequel l'un d'( est fondé, et le culte des personnes divines ou des sai qui est l'âme de l'autre. Mais si je remonte aux plus anci< âges de ces Grecs et de ces Romains dont la double culti s'est amalgamée et complétée dans le Bas-Empire, j'y troi une organisation familiale qu'on dirait calquée sur celle la Chine. Dans l'antique famille aryenne, en effet, et j'ajoi

53 LES LOTS DE l'iMITATION

émitaique, comme dans la famille chinoise, nous trouvons non seulement le culte du feu de Tâtre et de Tâme d^ aïeux, mais encore les mêmes procédés imaginés pour honorer les morts, c'est-à-dire les offrandes d'aliments et le chant des hymnes accompagné de génuflexions, et aussi les mêmes fictions, à savoir l'adoption notamment, pour tteindre, en dépit de la stérilité accidentelle des femmes, les but capital, qui est de perpétuer avec la famille la petite religion du foyer.

On aura la contre-épreuve de cette vérité si, au lieu de comparer deux peuples originaux à deux phases successives de leur histoire, on met en parallèle deux classes ou deux couches sociales de chacune d'elles. Le voyageur, il est vrai, qui traverse plusieurs pays d'Europe, même les plus arriérés, observe plus de dissemblance entre les gens du peuple restés fidèles à leurs vieilles coutumes, qu'entre les personnes des classes supérieures. Mais c'est que celles-ci ont été touchées les premières du rayon de la mode envahissante : ici la similitude est visiblement fille de l'imitation. Au contraire, quand deux nations sont demeurées hermétiquement fermées Tune à l'autre, les membres de leurs noblesses ou de leurs clergés diffèrent certainement plus entre eux par leurs idées, leurs goûts et leurs habitudes, que leurs cultivateurs ou leurs manœuvres.

La raison en est que plus une nation ou une classe se civilise, plus elle échappe aux bords étroits où la servitude des besoins corporels, partout les mêmes, enserrait son développement, et débouche dans le libre espace de la vie esthétique, où la nef de l'art vogue au gré des vents que son propre passé lui souffle. Si la civilisation n'était que le plein épanouissement de la vie organique par le milieu social, il n'en serait pas ainsi ; mais on dirait que la vie, en s'épanouissant de la sorte, cherche, avant tout, à s'émanciper hors d'elle-même, à rompre son propre cercle, et ne tend à fleurir que pour s'essorer ; comme si rien ne lui était plus

LES SIMILITUDES SOCIALES ET L IMITATION

essentiel, comme à toute réalité peut-être, que de s'alTr chir de soq essence même. Le superflu donc, le luxe, beau, j'entends le beau spécial que chaque époque et cha nation se crée, est, en toute société, ce qu'il y a de { éminemment social, et c'est la raison d'être de tout le reste tout le nécessaire et de tout Tutile. Or, nous allons voir Torigine exclusivement imitative des similitudes devienl plus en plus incontestable à mesure qu'on s'élève du sec au premier de ces deux ordres de faits. Les habitudes ai tiques de l'œil, nées des anciens caprices individuels de l' deviennent des besoins hyper-organiques auxquels l'art est obligé de donner satisfaction, et qui limitent singulii ment le champ de sa fantaisie; mais cette limitation, n'a rien de vital, est on ne peut plus variable d'après temps et les lieux. C'est ainsi que l'œil du Grec, à pa d'une certaine époque, avait besoin de voir, en fait colonnes, une forme ionique et corinthienne, tandis l'œil égyptien, sous l'ancien Empire, exigeait un pi carré, et, sous le moyen Empire, une colonne terminée bouton de lotus. Ici, dans cette sphère de l'art pur ou pli presque pur, car l'architecture reste toujours un art inc triel, ma formule relative à l'imitation, considérée con la cause unique des similitudes sociales vraies, s'appli déjà à la lettre.

Elle s'appliquerait plus exactement encore en sculpti en peinture, en musique, en poésie. Les idées du goût, effet, et les jugements du goût, auxquels l'art répond, ne préexistent pas ; ils n'ont rien de fixe ni d'uniforme con les besoins corporels et les perceptions des sens qui pn terminent dans une certaine mesure les œuvres de l'indus et les forcent à se répéter vaguement chez des peu] divers. Quand un ouvrage relève à la fois de l'industrie e l'art, il faut donc s'attendre à ce que, semblable par caractères industriels à d'autres produits de provena étrangère et indépendante, il en diffère par son côté es

CO LCS LOIS DE l'imitation

tique. En général, cet élément différentiel paraît de mince importance à Thomme positif ; n'est-ce pas seulement par le détail que se différencient les monuments, les vases, les meubles quelconques, les hymnes, les épopées des diverses civilisations ? Mais ce détail, cette nuance caractéristique, ce tour de phrase, ce coloris propre, c'est le style et la manière, qui importe à l'artiste par-dessus tout. C'est le signalement à la fois le plus visible et le plus profond d'une société, ici l'ogive, là le fronton, ailleurs le plein cintre, la forme maitresse qui s'impose aux utilités au lieu de les subir, et, en cela, est parfaitement comparable h ces caractères morphologiques, dominateurs des fonctions, par lesquelles les types vivants se reconnaissent. Voilà pourquoi il est permis de nier, esthétiquement, c'est-à-dire au point de vue social le plus pur, la similitude vraie d'oeuvres qui se distinguent par le détail seulement. Il est permis de dire, par exemple, que le gracieux petit temple égyptien d'Éléphantine ne ressemble pas à un temple grec périptère, malgré l'apparence, et d'écarter, par conséquent, la question de savoir si cette ressemblance ne serait pas une preuve que la Grèce a copié l'Egypte, comme le pensait Ghampollion. — En définitive, cela revient à dire que la formule s'applique d'autant plus exactement qu'il s'agit d'œuvres semblables répondant à des besoins plus factices, moins naturels, c'est-à-dire d'un ordre moins vital, plus social. D'où l'on peut induire que, si des œuvres se rencontraient jamais, inspirées par des mobiles exclusivement sociaux, absolument étrangers aux fonctions vitales, ce principe se vérifierait dans toute sa rigueur.

On a beaucoup parlé, entre esthéticiens, d'une prétendue loi du développement des beaux-arts qui les assujettirait à tourner dans le même cercle et à se rééditer indéfiniment. Le malheur est que nul n'ait jamais pu la formuler avec quelque précision sans se heurter au démenti des faits ; et cette observation n'est pas sans s'appliquer aussi, mais moins bien, comme on doit s'y attendre d'après ce qui pré*

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cède, aux soi-disant lois du développement des religions, des langues, des gouvernements, des législations, des morales, des sciences. Tout en partageant ce préjugé de notre époque, M. Perrot, dans son Histoire de VAi% est forcé de convenir que l'évolution des ordres d'architecture n'a pas traversé en Egypte et en Grèce des phases analogues. Sans doute, là comme ici, la colonne^ de pierre des plus vieux âges, en succédant au poteau de bois, a commencé par l'imiter plus ou moins fidèlement et a longtemps retenu la marque de cette contrefaçon; et dans l'un et l'autre pays, ce sont des plantes locales, l'acanthe dans l'un, le lotus ou le palmier dans l'autre, qui ont été reproduites sur les chapiteaux pour les embellir. Sans doute, encore, grec ou égyptien, le pilier, massif et indivis au début, a été se subdivisant en trois parties, le chapiteau, le fût et sa base. Sans doute, enfin, la décoration du chapiteau en Grèce, et de la colonne tout entière en Egypte, a été se compliquant, se surchargeant d'ornements nouveaux.

Mais, de ces trois analogies, la première ne fait qu'attester fine fois de plus notre principe premier, l'imitativité instinctive de l'homme social, et la troisième nous déduit une conséquence forcée de ce principe, l'accumulation graduelle des inventions qui ne se contredisent pas, grÂce à la conservation et à ladifl'usion de chacune d'elles par l'imitation rayonnante dont elle est le foyer. Quant à la seconde, elle est une de ces analogies fonctionnelles dont j'ai parlé plus haut : Cette division tripartite de la colonne, en efl'et, était à peu près commandée par la nature des matériaux employés et la loi de la pesanteur, dès que le besoin d'abri en arrivait à exiger des demeures d'une certaine élévation. — Si l'on veut faire aux pseudo-lois du développement religieux, politique on autre, que je viens de critiquer en passant, leur part de vérité, on verra qu'elle se résout en similitudes qui rentrent dans les trois catégories précédentes. S'il en est qu'on ne puisse y faire rentrer, c'est que l'imitation est intervenue.

Par exemple, les points de similitude entre le christianisme et le bouddhisme, mais surtout entre le christianisme et le culte de Krishna, sont si multipliés qu'ils ont paru suffisants à divers savants des plus autorisés, notamment Weber, pour affirmer une filiation historique de ces religions similaires. La conjecture a d'autant moins lieu d'étonner qu'il s'agit de religions prosélytiques.

D'ailleurs, — et ici les divergences significatives vont éclater, — chez les Grecs c les proportions des supports se sont modifiées toujours dans le même sens; c'est par un chifTre de plus en plus élevé que s'est exprimé le rapport qui représente la hauteur du fût comparé à son diamètre. Le dorique du Parthénon est plus élancé que celui du vieux temple de Gorinthe; il l'est moins que le dorique romain... Il n*en fut pas de même en Egypte ; les formes ne tendirent point à s'y effiler à mesure que les siècles s'écoulaient. La colonne à seize pans et la colonne fasciculée de Béni-Hassen n'ont pas de proportions plus ramassées que les colonnes des monuments très postérieurs >. Le contraire même se rencontre, précisément l'inverse de l'évolution hellénique, t H y a donc, conclut l'auteur cité, dans la marche de l'art égyptien, des oscillations capricieuses. Gette marche est moins régulière que celle de l'art classique, elle ne semble pas gouvernée par une logique interne aussi sévère.

Je dirai plutôt : Il suit de là que Tart ne veut pas se laisser enfermer dans une formule, puisque cette formule, si formule il y a, tantôt paraît s'appliquer, tantôt, manifestement, ne s'applique en aucune manière, et précisément en ce qui concerne les caractères les plus importants aux yeux du connaisseur, les plus expressifs, les plus profonds. Quand il s'agit de la colonne envisagée du point de vue utilitaire, les conditions extérieures circonscrivent étroitement le champ de l'invention architecturale et lui imposent certaines idées fondamentales, comme des thèmes à varier. Mais, une fois ce détroit franchi, le long duquel toutes les écoles devaient

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suivre un cours presque parallèle, elles ont vogué chacune à part, diversement orientées, non pas plus libres du reste, mais chacune d'elles n'obéissant qu'aux inspirations de son propre génie. Dès lors, les coïncidences ne se produisent plus, et les dissemblances se creusent'. Alors devient prépondérante, souveraine, Tinfluence individuelle des Maîtres, soit passés, soit actuels, sur les transformations de leur art. Ainsi peuvent s'expliquer les c capricieuses oscillations > de Tarchitecture égyptienne; et, si le développement de Tarchilecture grecque parait plus rectiligne, n'est-ce pas une illusion? Si Ton ne se borne pas à considérer deux ou trois siècles remarquables de ce développement, si Ton embrasse l'entier déroulement de l'art grec depuis ses débuts mal connus jusqu'à ses dernières transformations byzantines, ne verra-t-on pas le besoin d'élancement croissant signalé par M. Perrot diminuer à partir d'une certaine époque? C'est une suite d'élégants et gracieux artistes qui ont fait croître et naître ce besoin visuel, comme ce sont des générations de solides constructeurs qui ont rendu général et permanent sur les bords du Nil le besoin de solidité massive, non pourtant sans des accès de goût différent, quand se faisait jour un architecte d'un tempérament original, moins porté à se conformer au génie national qu'à le réformer. — Mais combien ces considérations gagneraient à être illustrées par des exemples empruntés aux arts supérieurs, à la peinture, à la poésie, à la musique?

(1) TpouTe-t-<m rien d*analogu6 à Pobélisque ailleurs qu'en Egypte ? Cest que Tobélisque répondait non à un besoin principalement naturel, comme les portes, les fenêtres, les colonnes en tant que supports, mais à un besoin presque entièrement social.

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