‹ Les lois de l'imitation: étude sociologiqueChapitre 13 sur 34 · QU'EST-CE QU'UNE SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

QU'EST-CE QU'UNE SOCIÉTÉ

Ce que j'entends par société résulte assez clairement de ce qui précède, mais il importe de préciser davantage encore cette notion fondamentale.

Qu'est-ce qu une société? On a répondu en général : un groupe d'individus distincts qui se rendent de mutuels services. De cette définition aussi fausse que claire, sont nées toutes les confusions si souvent établies entre les soi-disant sociétés animales ou la plupart d'entre elles et les seules véritables sociétés, parmi lesquelles il en est, sous un certain rapport, un petit nombre d'animales ^

A cette conception toute économique, qui fonde le groupe social sur la mutuelle assistance, on pourrait avec avantage substituer une conception toute juridique qui donnerait à un individu quelconque pour associés non tous ceux aux

(1) Je serais fâché qu^on TÎt, dans ces lignes, une critique implicite dd TouTrage de M. Espinas sur les Sociétés animales. La confusion ûgnaléo y est rachetée par trop d'aperçus justes et profonds pour mériter d*étre releTée.

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quels il est utile ou qui lui sont utiles, mais tous ceux, et ceux-là seulement, qui ont sur lui des droits établis par la loi, la coutume et les convenances admises, ou sur lesquels il a des droits analogues, avec ou sans réciprocité. — Mais nous verrons que ce point de vue, quoique préférable, resserre trop le groupe social, de même que le précédent Téiargit outre mesure. — En6n, une notion du lien social, touto politique ou toute religieuse, serait aussi possible. Partager une même foi ou bien collaborer à un même dessein patriotique, commun à tous les associés et profondément distinct de leurs besoins particuliers et divers pour la satisfaction desquels ils s*entr aident ou non, peu importe : ce serait là le vrai rapport de société. Or, il est certain que cette unanimité de cœur et d*esprit est bien le caractère des sociétés achevées; mais il est certain aussi qu*un commencement de lien social existe sans elle, par exemple entre Européens de diverses nationalités. Par suite, cette déGnition est trop exclusive. D'ailleurs, la conformité de desseins et de croyances dont il s'agit, cette similitude mentale que se trouvent revêtir à la fois des dizaines et des centaines de millions d'hommes n'est pas née ex abrvpto; comment s'estelle produite f Peu à peu, de proche en proche, par voie dlmitation. G*est donc là toujours qu'il faut en venir.

Si le rapport de sociétaire à sociétaire était essentiellement un échange de services, non seulement il faudrait reconnaître que les sociétés animales méritent ce nom, mais encore qu'elles sont les sociétés par excellence. Le pÂtre et le laboureur, le chasseur et le pécheur, le boulanger et le boucher, se rendent des services sans doute, mais bien moins que les divers sexes des termites ne s'en rendent entre eux. Dans les sociétés animales elles-mêmes, les plus vraies ne seraient pas les plus hautes, celles des abeilles et des fourmis, des chevaux ou des castors, mais les plus basses, celles des siphonophores, par exemple, où la division du travail est poussée au point que les uns mangent pour les autres TABDB. — Imitation. 5

qui digèrent pour eux. On ne saurait concevoir de plus signalé service. Sans nulle ironie et sans sortir de Thumanité, il s*ensuivrait que le fiegré du lien social entre les hommes se proportionnerait à leur degré d'utilité réciproque. Le maître abrite et nourrit l'esclave, le seigneur défend et protège le serf, en retour des fonctions subalternes que remplissent l'esclave et le serf au profit du. maître ou du seigneur : il y a là mutualité de services, mutualité imposée de force, il est vrai, mais n'importe si le point de vue économique doit primer et si on le considère comme destiné à l'emporter de plus en plus sur le point de vue juridique. Donc le Spartiate et l'ilote, le seigneur et le serf, et aussi bien le guerrier et le commerçant hindous, seraient bien plus socialement liés que ne le sont entre eux les divers citoyens libres de Sparte, ou les seigneurs féodaux d'une même contrée, ou les ilotes, ou les serfs d'un même village, de mêmes mœurs, de même langue et de même religion!

On a pensé à tort qu'en se civilisant, les sociétés donnaient la préférence aux relations économiques sur les relations juridiques. C'est oublier que tout travail, tout service, tout échange repose sur un véritable contrat garanti par une législation de plus en plus réglementaire et compliquée, et qu'aux prescriptions légales accumulées s'ajoutent les usages commerciaux ou autres, ayant force de lois, les procédures multipliées de tous genres, depuis les formalités simplifiées, mais généralisées de la politesse, jusqu'aux us électoraux et parlementaires ^ La société est bien plutôt une mutuelle détermination d'engagements ou de consentements, de droits et de devoirs, qu'une mutuelle assistance. Voilà pourquoi elle s'établit entre des êtres ou semblables ou peu difl'érents les uns des autres. La production économique exige la spé-

(1) C'est une erreur de penser que le règne de la cérémonie^ du gau» vemement cérémoniel^ comme dit Spencer, Ta déclinant. A côté des procédures TieilUes, appelées cérémonies qui tombent, il y a les cérémonies en vigueur, sous le nom de procédures, qui s'élërent et se multiplient.

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eîalisation des aptitudes, laquelle, poussée à bout, conformément au vœu inexprimé, mais logiquement inévitable, des économistes, ferait du mineur, du laboureur, de l'ouvrier tisseur, de l'avocat, du médecin, etc., autant d'espèces humaines distinctes. Mais, par bonheur, la prépondérance certaine, et vainement niée, des rapports juridique^, interdit à cette différenciation des travailleurs de s'accentuer trop, et la force même à s'affaiblir chaque jour davantage. Le droit, il est vrai, n'est ici qu'une suite et une forme du penchant de l'homme à l'imitation. Est-ce au point de vue, .utilitaire qu'on se place quand on apprend au paysan ses droits, quand on l'instruit, au risque de voiries populations rurales quitter la charrue et la bêche, et la double mamelle du labourage et du pâturage tarir? Non, mais le culte de l'égalité a prévalu sur cette considération. On a voulu introduire plus avant dans la société supérieure des classes qui, malgré un échange incessant de services, n'en faisaient point partie à tant d'égards; et, pour cela, on a compris qu'il fallait les assimiler par contagion imita tive aux membres de la société d'en haut, ou, pour mieux dire, qu'il fallait composer leur être mental et social d'idées, de désirs, de besoins, d'éléments en un mot isolément semblables à ceux qui constituent l'esprit et le caractère des membres de cette société.

Si les êtres les plus différents, le requin et le petit poisson qui lui sert de cure-dents, l'homme et ses animaux domestiques, peuvent fort bien s'entre-servir, si même parfois les êtres les plus différents peuvent collaborer à une œuvre commune, le chasseur et le chien de chasse, les deux sexes souvent si dissemblables, il est au contraire une condition sans laquelle deux êtres ne sauraient s'obliger l'un envers lautre et se reconnaître l'un sur l'autre des droits, c'est qu'ils aient un fonds d'idées et de traditions commun, une langue ou un traducteur commun, toutes similitudes étroites formées par l'éducation, l'une des formes de la transmission imilative. Voilà pourquoi les conquérants de TAmérique,

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Espagnols du Anglais^ n'ont jamais reconnu de droits aux indigènes, ni ceux-ci à ceux-là. La diCTérence des races a joué ici un bien moindre rôle que la dilTérence des langues, des mœurs, des religions, ou n'a agi que comme auxiliaire de cette dernière cause d'incompatibilité^ Voilà pourquoi, au contraire, une chaîne étroite de droits et d'obligations réciproques unissait, de la plus haute branche à la plus basse racine, tous les membres de l'arbre féodal, d*une constitution si éminemment juridique. Ici, en effet, de rKmperear au serf, la propagande chrétienne avait produit, au xii* siècle, la plus profonde assimilation mentale qui se soit vue. Et c*est essentiellement à cause de ce réseau de droits que l'Europe féodale formait d'un bout à l'autre une société véritable, la chrétienté^ non moins étroite qu'aux plus beaux jours de l'empire romain l'avait été la romanilé{romanUas). Veut-on la contre-épreuve de ceci? La voici : Les émigrants chinois et hindous, dans les Antilles, ont beau être liés à leurs maîtres blancs par des services réciproques, et même par des contrats synallagmatiques, jamais un lien véritablement social ne s'établit entre eux, car ils ne parviennent jamais à s'assimiler. Il y a là contact et utilisation mutuelle de deux ou trois civilisations distinctes, de deux ou trois faisceaux distincts d'inventions imitativement rayonnantes dans leur sphère propre, mais il n'y a pas de société ians le vrai sens du mot.

C'est en vertu d'une notion principalement économique de la société que la division hindoue des castes avait été établie. Les castes étaient des races distinctes qui s'entr'aidaient puissamment. Loin donc de dénoter un état avancé de civilisation, la tendance à subordonner la considération

(1) Aux XVI* et xvii« siècle», où la population armée et la population civile étaient profondément dissemblubles, les militaires en campagne se croyaient tout permis sur les civils, amis ou ennemis, en fait dn viols, de pillages, de massacres, etc., conformément au droit des gens d'alors; mais entre eux, ils s'épargnaient davantage.

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morale des droits à la considération utilitaire des services et des œuvres, perd de sa force à mesure que l'humanité s^améliore et que la grande industrie même y fait des progrès *. A vrai dire, Thomme civilisé de nos jours tend à se passer de Tassistance de Thomme. C*est de moins en moins à un autre homme profondément différent de lui, professionnellement spécialisé, qu'il a recours, c*est de plus en plus aux forces de la nature asservie. L*idéal social de Tavenir n*est-ce pas la reproduction en grand de la cité antique, où les esclaves, comme on l'a dit et répété à satiété, seraient remplacés par des machines, et où le petit groupe des citoyens égaux, semblables, ne cessant de s*imiter et de s'assimiler, indépendants d'ailleurs et inutiles aux autres, du moins en temps de paix, serait devenu la totalité des hommes civilisés? La solidarité économique établit entre les travailleurs un lien plutôt vital que social; nulle organisation du travail ne sera jamais comparable sous ce rapport à l'oi^anisme le plus imparfait. La solidarité juridique a un caractère exclusivement social, mais pourquoi? Parce qu'elle suppose la similitude par imitation. Et quand cette simili tude existe sans qu'il y ait de droits reconnus, il y a déjà pourtant un commencement de société. Louis XIV ne reconnaissait à ses sujets aucun droit sur lui ; ses sujets parla-

(1) Dans son remarquable ouvrage de Cinématique, TAlIemand Reu- )oaax, directeur de l'Académie industrielle de Berlin, observe que les firogrès industriels rendent chaque j«»ur plus manifeste ce qu'il y a de superficiel et d'erroné dans l'importance attribuée par les économistes à lA division du travail, tandis que c'est la coordination du travail, obtenue par elle, qull faudrait louer avant tout. 11 en est de même de la • division du travail organique • qui, sans Tadmirable harmonie organique, ne serait nullement un progrès vital. - Le principe de la machino- facture y <ltt-il Doiamment, se trouve, au moins partiollement, en contradiction avec Je principe de la division du travail... Dans les usines modernes les plus perfectionnées, on a généralement l'habitude de faire permuter les ouvriers qui desservent les diifér^^nts appareils, de manière k rompre la monotonie du travail. • C'est le travail de la machine qui se spécialise de plos en plus, mais l'inverse se produit pour le travail de l'ouvrier, qui sans cela devient, dit R«>uleaui, plus machinal à mesure que la machine devient meilleure ti*<tvailieuse.

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geaient son illusion ; cependant il était avec eux en rapport social, parce qu'ils étaient, eux et lui, les produits d'une même éducation classique et chrétienùe, parce qu'on avait Tœil sur lui pour le copier depuis la cour et Paris jusqu'au fond de la Provence et de la Bretagne, et parce que lui-même à son insu subissait l'influence de ses courtisans, sorte d'imitation diffuse reçue en retour de son imitation rayonnante.

On est, je le répète, en rapport de société bien plus étroit avec les personnes auxquelles on ressemble le plus par identité de métier et d*éducation, fussent ils nos rivaux, qu'avec ceux dont on a le plus grand besoin. C*est manifeste entre avocats, entre journalistes, entre magistrats, dans toutes les professions. Aussi a-t-on bien raison d'appeler société, dans le langage ordinaire, un groupe de gens semblablement élevés, en désaccord d'idées et de sentiments peut-être, mais ayant un même fonds commun, qui se voient et s'entre-influencent par plaisir. Quant aux employés d'une même fabrique, d'un même magasin, qui se rassemblent pour s'assister ou collaborer, ils forment une société commerciale, industrielle, non une société sans épithète, une société pure et simple ^

Autre chose est la nation^ sorte d'organisme hyper-organique, formé de castes, de classes ou de professions collaboratrices, autre chose est la société. On le voit bien de nos jours, quand des centaines de millions d'hommes sont en train à la fois de se dénationaliser* et de se socialiser de

(1) Dans une TÎUe quelconque, les aTocats, cnmme les médecins, se disputent la clientèle; mais, comme la profession des premiers les oblige à travailler habituellement ensemble, à se voir tous les jours au Palais de Justice, Tardeur de la lutte, Taigreur des ressentiments intéressés, est tempérée en eux par les rapports de confraternité que développe inévitablement cette communauté de travaux. Entre médecins, au contraire, rien n'amortit la rivalité, Tàpreté de la concurrence; car, d'habitude, ils travaillent isolément. Aussi a^t-on fréquemment observé que le paroxysme de la haine professionnelle, de Tanimosité confraternelle, est le privilège du corps médical, et j'ajoute de toutes les corporations, telles que celle^i des pharinariens. des notaires et de la plupart des commerçants, où le travail isole les rivaux.

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plus en plus. Il ne me paraît pas démontré que ces uni mités multiples vers lesquelles nous courons (de lang d*instructîon, d'éducation, etc.) soient ce qu il y a de ; propre à assurer l'accomplissement des besognes inn brables que les individus associés se sont divisées entre* que les nations se sont divisées entre elles. Pourèlre de\ lettré, un paysan pourra bien n'être pas un plus 6n lai reur, un soldat pourra bien n'être pas plus disciplini même, qui sait? plus brave. Mais, quand on objecte éventualités menaçantes aux partisans du progrès qu même, c*est qu'on ne se place pas à leur point de vue, ( eux-mêmes n'ont peut-être point conscience. Ce qu'ils veul c'est la socialisation la plus intense possible, et non, ce est bien diCTérent, l'organisation sociale la plus forte c plus haute possible. Une vie sociale débordante dans organisme social amoindri leur suffirait à la rigueur, Reste à savoir dans quelle mesure ce but est désirable. Ré vons cette question.

L'instabilité et le malaise de nos sociétés modernes dor sembler inexplicables aux yeux des économistes, et en g( rai des sociologues quelconques qui fondent la société ratilité réciproque. En effet, la réciprocité des services se rendent les diverses classes de nos nations, et les dive nations entre elles, est manifeste et croit chaque jour, gi aa concours des mœurs et des lois, avec toute la rapi homaine.ment possible. Mais on oublie que les individui ces classes et de ces nations tendent à une assimilation i tative beaucoup plus grande, beaucoup plus rapide, qui contre encore dans les mœurs et même dans les lois ( ritantes entraves, d'autant plus irritantes peut-être qu'c se montrent moins décourageantes.

Après avoir si longtemps creusé, élargi, agrandi l'io valle qui sépare rhomme> de la femme, la civilisation 1 de nos jours, en France, en Amérique, en Angleterre, i tous les pays modernisés, à diminuer la différence intel

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tuelle des deux sexes en ouvrant au plus faible la plupart des carrières de l'autre et le faisant participer aux avantages (l'une éducation ou d'une instruction presque commune. La civilisation en cela traite la femme comme elle a traité le paysan, le travailleur agricole libre dont elle avait fait par degrés une caste à part, et qu'elle réincorpore maintenant dans le grand groupe social. Or, ici, comme là, je dirai : est-ce dans un but d'utilité sociale, est-ce pour permettre au paysan et à la femme de mieux remplir leurs fonctions propres, la culture des champs, l'allaitement et le soin des enfants, que ces transformations s'opèrent? Non; et même lorce esprits chagrins, dont je suis, voient venir le moment où, par suite de ces changements, on ne trouvera plus d'ouvriers agricoles, ni de nourrices, ni môme de mères qui puissent ou veuillent nourrir des enfants de plus en plus lares. — Mais on a voulu élargir le cei^cle social^ et c*esi parce que l'assimilation des femmes aux hommes, des paysans aux citadins^ était une condition indispensable de cette socialisation^ qu'on a dû les assimiler de la sorte.

Déjà, au xviii^ siècle, dans un cercle social plus restreint, celui de la société brillante d'alors, la vie de salon, commune aux deux sexes, les avait rendus plus semblables l'un à l'autre par les idées et les goûts qu'ils ne Tétaient au moyen ùge; et Ton sait que cet avantage social avait été acheté au prix de la fécondité et de l'honnêteté même des familles. Pourtant, on était heureux ainsi; car une nécessité supérieure {>ousse le cercle social, quel qu'il soit, à s'accroître sans cesse.

Suis-je en rapport social avec les autres hommes, en tant qu'ils ont le même type physique, les mêmes organes et les mêmes sens que moi? Suis-je en rapport social avec un sourd-muet non instruit qui me ressemble beaucoup de corps et de visage? Non. A l'inverse, les animaux de La Fontaine, le renard, la cigogne, le chat, le chien \ malgré la dis-

(1) Dans V Évolution mentale chez les animaux, par Romanes, il y a on chapitre très inicressant consacré à Tinfluence de l'imitation sur la for-

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tance spécifique qui les sépare, vivent en société, car ils parlent une même langue. On mange, on boit, on digère, on marche, on crie, sans Tavoir appris. Aussi cela est-il pure> ment vital. Mais pour parler il faut avoir entendu parler; Texemple des sourds-muets le prouve, car ils sont muets parce qu'ils sont sourds. Donc, je commence à me sentir en rapport social, bien faible, il est vrai, et insufOsant, avec tout homme qui parle, même en langue étrangère; mais à la condition que nos deux langues me paraissent avoir une source commune. Le lien social va se resserrant à mesure que d'autres traits communs se joignent à celui-là, tous d'origine imitalive.

De là cette définition du groupe social: une collection d'êtres en tant qu'ils sont en train de s'imiter entre eux ou en tant que, sans s'imiter actuellement, ils se ressemblent et que leurs traits communs sont des copies anciennes d'un même modèle.

mation et le développement des instincts. Cette influence est bien plus grande et plus répandue qu'on ne le suppose. Non seulement les indi- ▼idos de la même espèce, parents ou même non parents, sHmitent, — beaucoup d*oiseauz chanteurs ont besoia que leurs mères ou leui's camarades leur apprennent à chanter, — mais encore des individus d'espèce différente sVmpruntent des particularités utiles ou insignifiantes. Ici se révèle le besoin profond d*imiter pour imiter, source pi*emière de nos arts. On a vu un merle reproduire à tel point le chant d*un coq que les poules mêmes s'y trompaient. Darwin a cru observer que des abeilles avaient emprunté k un l'relon l'idée ingénieuse de sucer certaines fleurs en les perforant par côté. 11 y a des oiseaux, des insectes, des lietes quelconques de génie, et le génie, même dans le monde animal, peut compter sur quelque succès. ~ Seulement, faute de langage, ces ob:iiu'ho.« sociales avortent. — Ce n'est pas l'homme uniquement, c'est tout animal qui, en tant qu'être spii'ituel à divers degrés, aspire à la vie sociale c<unme à la condition 9ine qua non du développement do son être meninl. Pourquoi? Parce que la fonction cérébrale, l'esprit, se distingue des autres fonctions en ce qu'eUe n'est pas une simple adaption à une fin précise p^u* un moyen précis, mais une adaption à des fins multiples et indcterniinres qui doivent être précisées plus ou moins fortuitement par le moyen même qui sert À les poursuivre et qui est immense, à savoir par rimitaiioii du dehors. Ce dehors infini, ce dehors peint, représenté, imiié par la seiisHiion et l'inielUgence, c'est d'abord la nature universelle qui exerce sur le cerveau, pois sur le système musculaire de l'animal, une suggestion cuutinuelle et irrétisiible ; mais ensuite et surtout, c'est le milieu sociaL

74 J.ES LOIS DE l'imitation

Distingnonç bien du groupe social le type social tel que, à une date et en un pays donnés, il se reproduit plus ou moins incomplètement dans chacun des membres du groupe. De quoi se compose ce type? D'un certain nombre de besoins et d'idées créés par des milliers d'inventions et de découvertes accumulées dans la suite des âges; de besoins plus ou moins d'accord entre eux, c'estrà-dire concourant plus ou moins au triomphe d'un désir dominant qui est l'âme d'une époque et d'une nation ; et d'idées, de croyances plus ou moins d'accord entre elles, c'est-à dire se rattachant logiquement les unes aux autres ou du moins ne se contredisant pas en général. Ce double accord, toujours incomplet et non sans notes discordantes, établi à la longue entre choses fortuitement produites et rassemblées, est parfaitement comparable à ce qu'on appelle Vadaptation des organes d'un corps vivant. Mais il a l'avantage de ne pas être affecté du mystère inhérent à ce dernier genre d'harmonie, et de signifier en termes fort clairs, rapports de moyens à une fin ou de conséquences à un principe, deux rapports qui, en définitive, n'en font qu'un, le dernier. Que signifie l'incompatibilité, le désaccord de deux organes, de deux conformations, de deux caractères empruntés à deux espèces différentes? Nous n'en savons rien. Mais quand deux idées sont incompatibles, c'est que l'une, nous le savons, implique la négation de ce que l'autre affirme. De même, quand elles sont compatibles, c'est qu'elles n'impliquent ou ne paraissent impliquer cette négation è. aucun degré. Enfin, quand elles sont plus ou moins d'accord, c'est que, par un plus ou moins grand nombre de ses faces, l'une implique l'affirmation d'un nombre plus ou moins grand des choses que l'autre affirme. Affirmer et nier :

Ou'bst-ce qu'une soaÉTé? 78

rien de moins obscar, rien de plus lumineux que ces actes spirituels auxquels toute vie de Tesprit se ramène; rien de plus intelligible que leur opposition. En elle se résout celle du désir et de la répulsion, du velle et du nolle. Un type social donc, ce qu'on appelle une civilisation particulière, est un véritable système, une théorie plus ou moins cohérente, dont les contradictions intérieures se fortifient ou éclatent à la longue et la forcent à se déchirer en deux. S'il en est ainsi, nous comprenons clairement pourquoi il est des types purs et forts de civilisation, et d'autres mélangés et faibles; pourquoi, à force de s'enrichir de nouvelles inventions qui suscitent des désirs nouveaux ou des croyances Aouvelles et dérangent la proportion des anciens désirs ou des anciennes fois, les types les plus purs s'altèrent et finissent par se disloquer; pourquoi, autrement dit, toutes les inventions ne sont pas accumulables et beaucoup ne sont que substiluables^ à savoir celles qui suscitent des désirs et des croyances implicitement ou explicitement contradictoires'dans toute la précision logique du mot. Il n'y a donc dans les fluctuations ondoyantes de l'histoire que des additions ou des soustractions perpétuelles de quantités de foi ou de quantités de désir qui, soulevées par des découvertes, s'ajoutent ou se neutralisent, comme des ondes qui interfèrent.

Tel est le type national qui se répète, disons-nous, dans tous les membres d'une nation. Il peut se comparer à un sceau très grand dont l'empreinte est toujours partielle sur les diverses cires plus ou moins étroites auxquelles on l'applique, et qui même ne saurait être reconstitué en entier sans la confrontation de toutes ces empreintes.

A vrai dire, ce que j'ai défini plus haut, c'est moins la société telle qu'on l'entend communément, que la socialité.

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qu'est-ce qu'une soaéTÊ?

telle est la matière première de la société. Elle pé et en forme, par voie de différenciation fonctionnel! table et forcée, une nation. Une certaine masse ( plasme, c'est-à-dire de molécules organisables n organisées, toutes pareilles, toutes assimilées les autres par la vertu de ce mode obscur de reproduci elles sont sorties; voilà la matière première de la fait de cela des cellules, des tissus, des indivi( espèces. Enfin, une masse d'éther homogène, c d'éléments agités de vibrations toutes semblables, ment échangées : voilà, si j'en crois nos chimistes tifs, la matière première de la matière. Avec cela faits tous les corpuscules de tous les corps, si hét qu'ils puissent être. Car un corps n'est qu'un accord tions différenciées et hiérarchisées, séparément ref en séries distinctes et entrelacées, comme un oi n'est qu'un accord d^intra-générations élémentain rentes et harmonieuses, de lignées distinctes et en d'éléments histologiques, comme une nation n*e! accord de traditions, de mœurs, d'éducations, de te d'idées qui se propagent imitativement par des vo rentes, mais se subordonnent hiérarchiquement, c oellement s*entr'aident.

La loi de différenciation intervient donc ici. Mais pas inutile de faire remarquer que l'homogène su elle s'exerce, sous trois formes superposées, est u gène superficiel, quoique réel, et que notre point sociologique nous conduirait, par le prolongement logie, à admettre dans le protoplasme des élém< physionomies très individuelles sous leur masque u et dans Téther lui-même, des atomes aussi caractéri viduellement que peuvent Tètre les enfants de l'école disciplinée. L'hétérogène et non l'homogène est i des choses. Quoi de plus invraisemblable, ou de plus que la coexistence d'éléments innombrables nés co-é

LBS LOIS DE L^nOTATION

menl sîmilaîresf On ne naît pas, on devient semblables. Et d'ailleurs la diversité innée des éléments, n'est-ce pas la seule justiflcalion possible de leur alléritéf

Nous irions volontiers plus loin : sans cet hétérogène initial et fondamental, l'homogène qui le recouvre et le dissimule n'aurait jamais été ni n'aurait pu être. Toute homogéni té. en effet, est une similitude de parties, et toute similitude est le résultat d'une assimilation produite par répétition volontaire ou forcée de ce qui a été au début une innovation individuelle. Mais cela ne suffit pas. Quand l'homogène dont je parle, éther» protoplasme, masse populaire égalisée et nivelée, se différencie pour s'organiser, la force qui le contraint à sortir de lui-même, n'est-ce pas encore la même cause, du moins si nous en jugeons par ce qui se passe dans nos sociétés? Après le prosélytisme qui assimile un peuple, vient le despotisme qui l'emploie et lui impose une hiérai^ chie; mais le despote et l'apôtre sont également des réfractaires, à qui pesait le joug niveleur ou aristocratique d'autrui. Pour une dissidence, pour une rébellion individuelle qui triomphe ainsi, il en est, il est vrai, des millions et des milliards qui sont étouffées sous leur ombre ; mais celles-ci n'en sont pas moins la pépinière des grandes rénovations de l'avenir. Ce luxe de variations, cette exubérance de fantaisies pittoresques et de capricieuses broderies, que la nature déploie magniflquement sous son austère appareil de lois, de répétitions, de rythmes séculaires, ne peut avoir qu'une source : l'originalité tumultueuse des éléments mal domptés par ces jougs, la diversité profonde et innée qui, à travers toutes ces uniformités législatives, réapparaît jaillissante et transfigurée à la belle surface des choses.

Nous ne poursuivrons pas ces dernières considérations qui nous écarteraient de notre sujet. J'ai seulement voulu montrer que la recherche des lois, c'est-à-dire des faits similaires, soit dans la nature, soit dans l'histoire, ne doit point nous faire oublier leurs agents cachés, individuels et originaux*

qu'est-ce ou*unb société?

Laissant donc de côté ceux-ci, nous pouvons déduire qui précède un enseignement utile : Tassimilation joi l'égalisation des membres d*une société n*est point, c( on est porté à le penser, le terme Qnal d*un progrès i antérieur, mais au contraire le point de départ d*un pr social nouveau. Toute nouvelle forme de la civilisation mence par \ki MaMnmimfés^ égaîîtafres et umfbnne pvMDters chrétiens où Tévèque était un fidèle comn autre, et où le pape ne se distinguait pas de Tévéque; ai franques où la distribution du butin se faisait par i portions entre le roi et ses compagnons d*armes, S( musulmane à ses débuts, etc. Les premiers califes qu succédé à Mahomet plaidaient devant les tribunaux c( de simples mahométans; Tégalité de tous les fils du pro devant le Coran n'était pas encore devenue une simple f] comme est destinée à le devenir un jour, inévitablej Tégalité des Français ou des Européens devant la loi. par degrés, une inégalité profonde, condition d'une nisation solide, s*est creusée dans le monde arabe, l près comme s'est formée la hiérarchie cléricale du ca cisme ou la pyramide féodale du moyen âge. Le passé ré de l'avenir. L'égalité n'est qu'une transition entre hiérarchies, comme la liberté n'est qu'un passage entre disciplines. Ce qui ne veut pas dire que la confiance puissance, le savoir et la sécurité de chaque citoyen, n'a grandissant au cours des âges.

Reprenons maintenant sous un autre aspect l'idé tout à l'heure. Les communautés homogènes et égaliu disons-nous, précèdent les Églises et les États par la i raison pour laquelle les tissus précèdent les organes; e outre, la raison pour laquelle les tissus et les commun; une fois formés s'organisent, s'hiérarchisent, n'est pas que la cause même de leur formation. La croissanc tissu non encore différencié ni utilisé atteste l'ambi l'avidité spéciale du germe qui s'est ainsi propagé, co

SO LES LOIS DB l'imitation

la eréatioQ d*UQ club, d'un cercle, d'une confrérie d*éganx« atteste l'ambition de l'esprit entreprenant qui lui a donné naissance, en propageant de la sorte son idée personnelle, son plan personnel. Or, c'est pour se répandre encore davantage et se défendre contre les ennemis apparus ou prévus, que la communauté se consolide en corporation hiérarchisée, que le tissu se fait organe. Agir et fonctionner, pour l'être vivant ou social, c'est une condition sine qua non de conservation et d'extension de l'idée-maftresse qu'il porte en lui-même et à laquelle il a d*abord sufli de se multiplier en exemplaires uniformes pour se développer quelque temps. Mais ce que veut la chose sociale avant tout, comme la chose vitale^ c'est se propager et non s'organiser. L'organisation n'est qu'un moyen dont la propagation, dont la répétition générative ou imitative, est le but. En résumé, à la question que nous avons posée en commençant : Qu'est-ce que la société? nous avons répondu: c'est l'imitation. Il nous reste à nous demander : Qu'est-ce que l'imitation? Ici le sociologue doit céder la parole au psychologue.

I. — Le cerveau, dit très bien Taine résumant sur ce point les physiologistes les plus émiiients, est un organe répétiteur des centres sensitifs, et lui-même composé d'éléments qui se répèlent les uns les autres. Le fait est qu'à voir tant de cellules et de fibres similaires pelotonnées, on ne saurait s'en faire une autre idée. La preuve directe est d'ailleurs fournie par les expériences et les observations nombreuses qui montrent que l'ablation d'un hémisphère du cerveau et même le relranchement d'une portion considérable de substance dans Taulre atteignent seulement l'intensité, mais n'altèrent point l'intégrité des fonctions intellec-

Ou'est-ce qu'une SOCIÊTé? 81

iuelles. La partie retranchée ne collaborait donc pas avec la partie restante ; les deux ne pouvaient que se copier et se |

renforcer mutuellement. Leur rapport n'était point écono- i

mique, utilitaire, mais imitatif et social, dans le sens où j*entends ce dernier mot. Quelle que soit la fonction cellu- ' J

laire qui provoque la pensée (une vibration très complexe "1

peut-être?) on ne peut douter qu'elle se reproduit, qu'elle se multiplie dans Tintérieur du cerveau à chaque instant de notre vie mentale, et que, à chaque perception distincte, i

correspond une fonction cellulaire distincte. C*est la continuation indéfinie, intarissable de ces rayonnements enchevêtrés, riches en interférences, qui constitue tantôt la mémoire seulement, tantôt Thabitude, suivant que la répétition multipliante dont il s'agit est restée renfermée dans le système nerveux ou que, débordante, elle a gagné le système musculaire. La mémoire est, si Ton veut, une habitude purement nerveuse; l'habitude, une mémoire à la fois nerveuse et musculaire.

Ainsi, tout acte de perception, en tant qu'il implique un acte de mémoire, c'est-à-dire toujours, suppose une sorte d'habitude, une imitation inconsciente de soi-même par soimême. Celle-ci, évidemment, n'a rien de social. Quand le système nerveux est assez fortement excité pour mettre en branle un groupe de muscles, l'habitude proprement dite apparaît, autre imitation de soi-même par soi-même, nullement sociale non plus. Je dirais plutôt présociale ou subsociale. Ce n'est pas à dire que l'idée soit une action avortée, comme on l'a prétendu : l'action n'est que la poursuite d'une idée, une acquisition de foi stable. Le muscle ne travaille qu'à enrichir le nerf et le cerveau.

Mais si l'idée ou l'image remémorée a été déposée originairement dans Tesprit par une conversation ou une lecture, si l'acte habituel a eu pour origine la vue ou la connaissance d'une action analogue d'au trui, cette mémoire et cette habitude sont des faits sociaux en même temps que psycho- TAROE. — Imitation. 6

logiques; et voilà Tespèce d'imitation dont j*ai tant parlé plus haut^ CelleH^i est une mémoire et une habitude, non individuelles, mais collectives. De même qu*un homme ne regarde, n'écoute, ne marche, ne se tient debout, n'écrit, ne joue de la (lùle* et qui plus est n'invente et n'imagine, qu'eu vertu de souvenirs musculaires multiples et coordonnés, de même la société ne saurait vivre, faire un pas en avant, se modifier, sans un trésor de routine, de singerie et de moutonnerie insondable, incessamment accru par les générations successives.

II. — Quelle est la nature intime de cette suggestion de cellule à cellule cérébrale, qui constitue la vie mentale? Nous n'en savons rien'. Connaissons-nous mieux l'essence de cette suggestion de personne à personne, qui constitue la vie sociale ? Non. Car, si nous prenons ce dernier fait en lui-même, dans son état de pureté et d'intensité supérieures, il se trouve ramené à un phénomène des plus mystérieux que nos aliéuistes philosophes étudient de nos jours avec une curiosité passionnée, sans parvenir à le bien comprendre : le somnambulisme'. Qu'on relise les travaux con-

(1) En corrigeant les cpreuTes de la deuxième édition, je lis, dans la Hevue de métapkysiquey un compte rendu succinct d'un article de M. Baldwin, paru dans le Mind (1894-95) sous ce titre : Imilation : a chapter in the nataral history of consciousness, « M. Baldwin, dit lauteur du compte rendu, veut généraliser et préciser les théories de Tarde. L*imitation biologique, ou subcorticale du premier degré, est une réaction nerveuse circulaire, c'est-à-dire qui reproduit son stimulant. L'imitation psychologique, ou corticale, est habitude (elle trouve, comme teUe, son expression dans le principe d'identité) et accommodation (elle s'exprime par le principe de la raison suffisante). Elle est enfin sociologique, plastique, subcorticale du second degré. »

(2) A la date où les considérations qui précédent et qui suivent ont été imprimées pour la première fois (en nov. 1884), dans la lievue philosophique^ on commençait à peine à parler de suggestion hypnotique, et Ton m'a reproché comme un paradoxe insoutenable l'idée de suggestion sociale univorHolIe, qui, depuis, a été si fortement appuyée par BernlieiiD et autres. Actuellement, rien de plus vulgarisé que cette vue.

(3) Cette expression démodée montre qu'au moment où j*ai pour la première fois publié ce passage, le mot hypnotisme ne s'était pas encore tout à fait substitué à celui de somnambulisme.

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temporaîns à ce sujet, notamment ceux de MM. Richet, Billet et Féré, Beaunis, Bernheim, Delbœuf, et on se convaincra que je ne me livre à aucun écart de fantaisie, en regardant rhomme social comme un véritable somnambule. Je crois me conformer au contraire à la méthode scienlîli(|uela plus rigoureuse en cherchant à éclairer le complexe par le simple, la combinaison par Vêlement, et à expliquer le lien social mélangé et compliqué, tel que nous le connaissons, par le lien social à la fois 1res pur et réduit à sa plus simple expression, lequel, pour l'instruction du sociolo^isle, est réalisé si heureusement dans Tétat somnambulique. Supposez un homme qui, soustrait par hypothèse à toute influence extra sociale, à la vue directe des objets naturels, aux obsessions spontanées de ses divers sens, n'ait de communication qu'avec ses semblables, et, d'abord, qu*avec l'un de ses semblables, pour simplifier la quesliun : n'est-ce pas sur ce sujet de choix qu'il conviendra d'étudier, par l'expérience et l'observation, les caractères vraiment essentiels du rapport social, dégagé ainsi de toute influence d'ordre naturel et physique propre à la compliquer? Mais l'hypnotisme et le somnambulisme ne sont-ils pas précisément la réalisation de cette hypothèse? On ne s'étonnera donc pas de me voir passer en revue les principaux phénomènes de ces états singuliers, et les retrouver à la fois agrandis et atténués, dissimulés et transparents dans les phénomènes sociaux. Peut-être, à l'aide de ce rapprochement, comprendrons-nous mieux le fait réputé amirnial, en constatant à quel point il est général, et le fait général en apercevant en haut-relief dans l'anomalie apparente ses traits distinctifs.

L'état social, comme l'état hypnotique, n'est qu'une forme du rêve, un rêve de commande et un rêve en action. N*avoir que des idées suggérées et les croire spontanées : telle est nUusiun propre au somnambule, et aussi bien k l'homme social. Pour reconnaître l'exactitude de ce point de vue

sociologique, il ne faut pas nous considérer nous-mêmes; car admettre cette vérité en ce qui nous concerne, ce serait échapper à Taveuglement qu*elle afCrme, et par suite fournir un argument contre elle. Mais il faut songer à quelque peuple ancien d'une civilisation bien étrangère à la nôtre, Égyptiens, Spartiates, Hébreux... Est-ce que ces gens-là ne se croyaient pas autonomes comme nous, tout en étant sans le savoir des automates dont leurs ancêtres, leurs chefs politiques, leurs prophètes, pressaient le ressort, quand ils ne se le pressaient pas les uns aux autres? Ce qui distingue notre société contemporaine et européenne de ces sociétés étrangères et primitives, c'est que la magnéti* sation y est devenue mutuelle pour ainsi dire, dans une certaine mesure au moins; et, comme nous nous exagérons un peu cette mutualité dans notre orgueil égalitaire, comme en outre nous oublions qu'en se mutualisant cette magnétisation, source de toute foi et de toute obéissance, s'est généralisée, nous nous flattons à tort d'être moins crédules et moins dociles, moins imitatifs en un mot, que nos ancêtres. C'est une erreur, et nous aurons à la relever. Mais, cela fût-il vrai, il n'en serait pas moins clair que le rapport de modèle à copie, de maître à sujet, d'apôtre à néophyte, avant de devenir réciproque ou alternatif, comme nous le voyons d'ordinaire dans notre monde égalisé, a dû nécessairement commencer par être unilatéral et irréversible à l'origine. De là les castes. Même dans les sociétés les plus égalitaires, l'unilatéralité et l'irréversibilité dont il s'agit subsistent toujours à la base de l'initiation sociale, dans la famille. Carie père est et sera toujours le premier maître, le premier prêtre, le premier modèle du ûls. Toute société, même aujourd'hui, commence par là.

Il a donc fallu a /^or/iori au début de toute société ancienne un grand déploiement d'autorité exercée par quelques hommes souverainement impérieux et afflrmatifs. Est-ce par la terreur et l'imposture, comme on Taffirme, qu'ils ont sur-

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toQt régné? Non, cette explication est manifestement insuffisante. Ils ont régné par leur prestige. L'exemple du magnétiseur nous fait seul entendre le sens profond de ce mot. Le magnétiseur n'a pas besoin de mentir pour être cru aveuglément par le magnétisé ; il n'a pas besoin de terroriser pour être passivement obéi. Il est prestigieux, cela dit tout. Cela signifie, à mon avis, qu'il y a dans le magnétisé une certaine force potentielle de croyance et de désir immobilisée en souvenirs de tout genre, endormis mais non morts, que cette force aspire h s'actualiser comme l'eau de l'étang à s*écouler, et que seul, par suite de circonstances singulières, le magnétiseur est en mesure de lui ouvrir ce débouché nécessaire. Au degré près, tout prestige est pareil. On a du prestige sur quelqu'un dans la mesure où l'on répond à son besoin d'afflrmer ou de vouloir quelque chose d'actuel. Le magnétiseur n'a pas non plus besoin de parler pour être cm et pour être obéi; il lui sufQt d'agir, de faire un geste si imperceptible qu'il soit. Ce mouvement avec la pensée et le sentiment dont il est le signe, est aussitôt reproduit. < Je ne suis pas sûr, dit Maudsley {Pathologie de Cesprit^ p. 73), que le somnambule ne puisse arriver à lire inconsciemment dans l'esprit par une imitation inconsciente de l'attitude et de l'expression de la personne dont il copie instinctivement et avec exactitude les contractions musculaires. > Remarquons que le magnétisé imite le magnétiseur, mais non celui-ci celui-là. C'est seulement dans la vie dite éveillée, et entre gens qui paraissent n'exercer aucune action magnétique l'un sur l'autre, que se produit cette mutuelle imitatioUf ce mutuel prestige, appelé sympathie^ au sens d'Adam Smith. Si donc j'ai placé le prestige, non la sympathie, à la base et à l'origine de la société, c'est parce que, ai-je dit plus haut, l'unilatéral a dû précéder le réciproque'. Quoique

(1) Ici j*aiirais à me rectifier. C*e3t bien la sympathie qui est la source première de la sociabilité et l*âme apparente ou cachée de toutes les espèces J*imitation, même de Tiinitition envieuse et calculée, même de

cela puisse surprendre, sans un &ge d'autorité, il n'y aurait jamais eu un &ge de fraternité relative. Mais revenons. Pounpioi nous étonner, au fond, de l'imitation à la fois unilatérale et passive du somnambule? Une action quelconque de l'un quelconque d*entre nous donne à ceux de ses semblables qui en sont témoins Tidée plus ou moins irréfléchie de l'imiter; et, si ceux-ci résistent parfois à cette tendance, c'est qu'elle est alors neutralisée en eux par des suggestions antApronistes, nées de souvenirs présents ou de perceptions extérieures. Momentanément privé, par le somnambulisme, de cette force de résistance, le somnambule peut servir à nous révéler la passivité imilative de Tétre social, en tant que social, c'est-à-dire en tant que mis en relations exclusivement avec ses semblables, et d'abord avec l'un de ses . seniMahles.

Si l'être social n'était pas en même temps un être naturel, sensible et ouvert aux impressions de la nature extérieure et aussi des sociétés étrangères à la sienne, il ne serait point susceptible de changement. Des associés pareils resteraient toujours incapables de varier spontanément le type d'idées et de besoins traditionnels que leur imprimerait l'éducation des parents, des chefs et des prêtres, copiés euxmêmes du passé. Certains peuples connus se sont singulièrement rapprochés des conditions de mon hypothèse. En général, les peuples naissants, de même que les enfants en bas âge, sont indifférents, insensibles à tout ce qui ne touche pas l'homme et l'espèce d'homme qui leur ressemble, l'homme de leur race et de leur tribu '. c Le somnambule ne voit et n'entend, dit A. Maury, que ce qui rentre dans les

l'imitation d'un ennerai. Seulement il est certain que la sympathie ellemême commence par être unilatérale avant d'être mutuelle.

(1) La source première de toutes les révolutions sociales, c'est donc la science, la recherche extra-sociale, (jui nous ouvre les fenêtres du phalanstère social où nous vivons, et l'illumine des clartés de l'univers. A pctte lumière, que de fantômes se dissipent 1 Mais aussi que de cadavres parfaitement conservés jusque là tombeut en poussière!

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préoccupations de son rêve. » Autrement dit, toute sa force de croyance et de désir se concentre sur son pôle unique. N*est-ce pas là justement l*effet de Tobéissance et de Timiiailoa par fascination, véritable névrose, sorte de polarisation inconsciente de Tamour et de la foi.

Mais combien de grands hommes, de Rams^s à Alexandre, d'Alexandre à Mahomet, de Mahomet à Napoléon, ont ainsi polarisé r&me de leur peuple! Combien de fois la flxation prolongée de ce point brillant, la gloire ou le génie d'un homme, a-t-elle fait tomber tout un peuple en catalepsie ! La torpeur, on le sait, n*est qu'apparente dans l'état somnambulique; elle masque une surexcitation extrême. De làles tours de force ou d'adresse que le somnambule accomplit sans s'en douter. Quelque chose de pareil s'est vu au début de notre siècle quand, très engourdie à la fois et très surexcitée, aussi passive que fiévreuse, la France militaire obéissait au geste de son fascinatenr impérial et accomplissait des prodiges. Rien de plus propre que ce phénomène atavique à nous faire plonger dans le haut passé, à nous faire comprendre l'action exercée sur leurs contemporains par ces grands personnages demi-fabuleux que toutes les civilisations différentes placent à leur tète, et à qui leurs légendes attribuent la révélation de leurs métiers, de leurs connaissances, de leurs lois : Oannèsen Babylonie, Quetz-alcoatlau Mexique, les dynasties divines antérieures à Menés, eu Egypte, etc. *. Regardons de près, tous ces rois-dieux, prin-

(I) Dans ses profondes Études êur les mœurs relîfjinises et sociales de VExlréme-OHenty sir Alfred Lyall (qui semble ayoir pris sur le fait, dans certaines parties de llnde, le phénomène de la lormation des tribus et hes clans) attribue une iiiâuence prépondérante à Taciion individueUe des dommes marquanut dans les sociétés primitires : « Pour nous servir, dit-il, des termes de Cartyle, la jongle encheTétrée de la société primitive a de nombreuses racines, main le héros est la racine pivotante qui alimente en grande partie tout le reste. En Europe, où le^ bornes-frontières des oaiionalités sont fixes et les édifices de la civili<%uiioii foitement retranchés, on incline souvent à traiter de légendaire 1 énorme part que le» races primitives attribuent à leur ancêtre héroïque dans la fondation de leur race et de leui-s institutions. Et cependant il serait peut-être difficile

cipe commtin de toutes les dynasties humaines et de toutes les mythologies, ont été des inventeurs ou des importateurs d'inventions étrangères, des initiateurs en un mot. Grâce à la stupeur profonde et ardente causée par leurs premiers miracles, chacune de leurs affirmations, chacun de leurs ordres, a été un débouché immense ouvert à Timmensitè des aspirations impuissantes et indéterminées qu'ils avaient fait naître, besoins de foi sans idée, besoins d'activité sans moyen d'action.

Quand nous parlons d*obéissance à présent, nous entendons par là un acte conscient et voulu. Mais l'obéissance primitive est tout autre. L'opérateur ordonne au somnambule de pleurer, et celui-ci pleure : ici ce n'est pas la personne seulement, c'est l'organisme tout entier qui obéit. L'obéissance des foules à certains tribuns, des armées à certains capitaines, est parfois presque aussi étrange. Et leur crédulité ne l'est pas moins, c C'est un curieux spectacle dit M. Ch. Richet,que de voir un somnambule faire desgestes de dégoût, de nausée, éprouver une véritable suffocation, quand on lui met sous le nez un flacon vide, en annonçant que c'est de l'ammoniaque, et, d'autre part, quand on lui annonce que c'est de l'eau claire, respirer de l'ammoniaque sans paraître en être gêné le moins du monde. > Une étrangeté analogue nous est présentée par les besoins aussi factices

d*exagérer Timpression qu'ont dû prodoire, sur le monde primitif, des exploits audacieux et récompensés par le succès, alors que Timpulsion communiquée par le libre jeu des forces d'un grand homme ne subissait guère Tenirare de barrières artificielles... En ces temps-là, savoir si un groupe formé à la surface de la société se développerait en un clan ou une tribu, ou s'il se briserait prématurément, semblait dépendre beaucoup de la force et de Tcnergie de son fondateur. • Je n*ai rien à ajouter à ces lignes, si ce n'est que, dans les temps modernes, la diminution du prestige des grands hommes est plus que compen.sée p^r Taccroissement de leurs moyens d'action, et que, si prépondérante au début, ellt n'a, cessé de Tétre encore... Mais, encore une fois, tous les frrands hommes n*ont dû leur force qu'aux grandes idées dont ils ont été les exécuteurs encore plus que les inventeurs, et qui ont été le plus souvent inventées par une suite de petits hommes inconnus.

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qifénergiques, par les croyances aussi absurdes que profondes, aussi extravajB^antes qu'opini&tres, des peuples anciens, même du plus libre et du plus délicat de tous, et longtemps après qu*il a eu terminé sa première phase de théocratie autocratique. N*y voyons-nous pas les monstruosités les plus abominables, par exemple Tamour grec, jugées ^ dignes d'être chantées par Anaçréon et Théocrite, ou dog- ' '3 matisées par Platon, ou bien des serpents, des chats, des '^ bœufs ou des vaches adorés par des populations agenouillées, ;| on bien les dogmes les plus contraires au témoignage direct V^ des sens, mystères, métempsycoses, sans parler d'absurdités telles que Tart des augures, l'astrologie, la sorcellerie, unanimement crus?iN'yvoyons-nous pas, d -autre part, les sentiments les plus naturels (l'amour paternel chez les peuples où l'oncle passait avant le père, la jalousie en amour dans les tribus où régnait Ic^ communauté des femmes, etc.) repoussés avec horreur, ou les beautés naturelles et artistiques les plus frappantes méprisées et niées, parce qu*elles sont contraires au goûtde l'époque, même en nos temps modernes ' ' j (le pittoresque des Alpes et des Pyrénées chez les Romains, les chefs-d'œuvre de Skakespeare, de la peinture hollandaise, dans notre xvn* et notre xvni* siècle)? N*estril pas certain, en un mot, que les expériences et les observations les plus claires sont contestées, les vérités les plus palpables combattues, toutes les fois qu'elles sont en opposition avec les idées traditionnelles, filles antiques du prestige et de la foi?

Les peuples civilisés se flattent d'avoir échappé à ce sommeil dogmatique. Leur erreur s'explique. La magnétisation d'une personne est d'autant plus prompte et facile qu'elle a été plus souvent magnétisée. Cette remarque nous dit pourquoi les peuples s'imitent de plus en plus aisément et rapidement, c'est-à-dire en s'en doutant de moins en moins, à mesure qu'ils se civilisent, et, par suite, qu'ils se sont imités davantage. L'humanité en cela ressemble à l'in-

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dividu. L'enfant, on ne le niera pas, est un vrai somnambule dont le rêve se complique avec Tâge jusqu'à ce qu'il croie se réveiller à Tnrce de complications. Mais c'est une erreur. Quand un (^coller de dix à douze ans passe de la famille au collège, il lui semble d'abord qu*il s^est démagnétisé, réveillé du son^e respectueux où il avait vécu jusque là dans l'admiration de ses parents. Nullement, il devient plus admiratif, plus imitatif que jamais, soumis à l'ascendant ou de Tun de ses maîtres ou plutôt de quelque camarade prestigieux, et ce réveil prétendu n^est qu'un changement ou une superposition de sommeils. Quand la magnétisation-mode se substitue à la magnétisation-coutume, symptôme ordinaire d*une révolul ion sociale qui commence, un phénomène analogue se produit, seulement sur une plus grande échelle.

Ajoutons, cependant, que plus les suggestions de l'exemple se multiplient et se diversifient autour de l'indivi'lu, plus l'intensité de chacune d'elles estfaible, et plus il se détermine dans le choix à faire entre elles, par des préférences tirées de son propre caractère, d'une part, et, d'autre part, en vertu des lois logiques que nous exposerons ailleurs. Ainsi, il est bien certain que le progrès de la civilisation a pour elTet de rendre Tasservissement à l'imitation de plus en plusjo^sonnet et rationnel en même temps. Nous sommes aussi asservis que nos ancêtres aux exemples ambiants, mais nous nous les approprions mieux par le choix plus logique et plus individuel, plus adapté à nos fins et à notre nature particulière, que nous en faisons. Gela n'empêche pas d'ailleurs la part des influences extra-logiques et prestigieuses d'être toujours très considérable, comme nous le verrons.

Elle est remarquablement puisssante et curieuse à étudier chez l'individu qui passe brusquement d'un milieu pauvre en exemples à un milieu relativement riche en suggestions de tout genre. Il n'est pas besoin alors d'un objet aussi brillant, aussi éclatant que la gloire ou le génie d'un homme pour nous fasciner et nous endormir. Non seulement un

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nouveau qui arrive dans une cour de collège, mais un Japonais voyageant en Europe, mais un rural débarqué à Paris, sont frappés de stupeur comparable à Tétat cataleptique. Leur attention, à force de s'attacher à tout ce qu'ils voient et entendent, surtout aux actions des êtres humains qui les entourent, se détache absolument de tout ce qu*ils ont vu et entendu jusqu'alors, même des actes et des pensées de leur vie passée. Ce n'est pas que leur mémoire soit abolie, elle n'a jamais été si vive^ si prompte à entrer en scène et en mouvement au moindre mot qui évoque en eux la patrie lointaine, l'existence antérieure, le foyer, avec une richesse de détails hallucinatoire. Mais elle est devenue toute paralysée, dépourvue de toute spontanéité propre. Dans cet état singulier d*attention exclusive et forte, d'imagination forte et passive, ces êtres stupéfiés et enfiévrés subissent invinciblement le charme magique de leur nouveau milieu ; ils croient toutce qu*ils voient faire. Ils resteront ainsi longtemps. Penser spontanément est toujours plus fatigant que penser par autrui. Aussi, toutes les fois qu'un homme vit dans un milieu animé, dans une société intense et variée, qui lui fournit des spectacles et des concerts, des conversations et des lectures toujours renouvelés, il se dispense par degrés de tout effort intellectuel; et, s*engourdissant à la fois et se surexcitant de plus en plus, son esprit, je le répète, se fait somnambule. C'est là l'état mental propre à beaucoup de citadins. Le mouvement et le bruit des rues, les étalages des magasins, Tagitation effrénée et impulsive de leur existence, leur font l'effet de passes magnétiques. Or, la vie urbaine, n'est-ce pas la vie sociale concentrée et poussée à bout?

S'ils finissent pourtant, quelquefois, par devenir exemplaires à leur tour, n'est-ce pas aussi par imitation? Supposez un somnambule qui pousse Timitation de son médium jusqu'à devenir médium lui-même et magnétiser un tiers, lequel à son tour Timitera, et ainsi de suite. N'est-ce pas là la vie

sociale ? Cette cascade de magnétisations successives et enchaînées est la règle ; la magnétisation mutuelle dont je parlais tout à Theure n'est que Texception. D'ordinaire, on homme naturellement prestigieux donne une impulsion, bientôt suivie par des milliers de gens qui le copient en tout et pour tout, et lui empruntent même son prestige, en vertu duquel ils agissent sur des millions d'hommes inférieurs. £l c'est seulement quand cette action de haut en bas se sera épuisée qu'on verra, en temps démocratique, l'action inverse se produire, les millions d'hommes à certains moments, assez rares d'ailleurs, fasciner collectivement leurs anciens médiums et les mener à la baguette. Si toute société présente une hiérarchie, c'est parce que toute société présente la cascade dont je viens de parler, et à laquelle, pour être stable, sa hiérarchie doit correspondre.

Ce n'est point la crainte, d'ailleurs, je le répète, c'est l'admiration; ce n'est point la force de la victoire, c'est Téclat de la supériorité sentie et gênante, qui donne lieu au somnambulisme social. Aussi arrive-t-il parfois que le vainqueur est magnétisé par le vaincu. De même qu'un chef sauvage dans une grande ville, un parvenu dans un salon aristocratique du dernier siècle, est tout yeux et tout oreilles, et charmé on intimidé malgré son orgueil. Mais il n'a d'yeux et d'oreilles que pour tout ce qui l'élonne et déjà le captive. Car un mélange singulier d'aneslhésie etd'hyperesthésie des sens est le caractère dominant des somnambules. Il copie donc tous les usages de ce monde nouveau, son langage, son accent. Tels les Germains dans le monde romain; ils oublient l'allemand et parlent latin, ils font des hexamètres, ils se baignent dans des baignoires de marbre, ils se font appeler patrices. Tels les Romains eux-mêmes importés dans Athènes vaincue par leurs armes. Tels les Hycsos conquérants de l'Egypte et subjugués par sa civilisation.

Mais qu'est-il besoin de fouiller l'histoire? Regardons autour de nous. Cette espèce de paralysie momentanée de

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