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L'ACCOUPLEMENT LOGIQUE

Après avoir parlé des inventions ou des découvertes se combattent et se substituent, j'ai à traiter de celles s'entr'aident et s'accumulent. L'ordre que nous avons s ne doit pas laisser croire que le progrès par substitu est, si l'on remonte aux origines, le prédécesseur du pro, par accumulation. En réalité, celui-ci a dû précéder né sairement celui-là, de même que, visiblement, il le suil est Falpha et l'oméga ; et l'autre n'est qu'un moyen tei

— Les langues, par exemple, ont certaineroent commencé à se former par une acquisition successive de mots, de formes verbales, qui, exprimant des idées inexprimées encore, n'ont trouvé aucune rivalité à vaincre pour 8*établir ; et cette circonstance a facilité sans doute leurs premiers pas. Au premier début de la plus ancienne religion, les légendes et les mythes dont elle à*est enrichie, réponses à des questions toutes neuves encore, n'ont trouvé pour les contredire aucunes solutions antérieures, et il leur était facile de ne pas se contredire entre eux, puisqu'ils répondaient séparément à des questions différentes. Les coutumes les plus primitives ont eu sans doute de la peine à s'implanter sur l'indiscipline propre à l'état de nature ; mais, répondant à des problèmes juridiques non encore posés, réglant des rapports individuels sans règles encore, elles ont eu la chance de n'avoir aucunes coutumes préexistantes à combattre, et il leur était aisé de ne pas se combattre entre elles.

EnOn, les plus anciennes organisations politiques ont dû croître jusqu'à un certain point sans lutte interne, par voie de développement non contrarié, soit militairement, soit industriellement. La première forme quelconque de gouvernement a été une réponse au besoin de sécurité qui n'avait jusque-là reçu aucune satisfaction, et cette circonstance a été favorable à son établissement. Quand l'art de la guerre venait de prendre naissance, toute arme nouvelle, tout exercice nouveau, toute nouvelle tactique pouvait s'ajouter aux précédents ; de nos jours, il est bien rare qu'un nouvel engin meurtrier ou un nouveau règlement militaire n'en rende pas quelque autre inutile, et ne se heurte quelque temps à cet obstacle. Quand l'industrie naissait, sous sa forme pastorale et agricole, chaque nouvelle plante cultivée, chaque nouvel animal apprivoisé s'ajoutait aux faibles ressources déjà acquises du potager et de l'étable, du champ et de la grange, au lieu de se substituer, comme de nos jours, à d'autres plantes, à d'autres animaux domestiques à peu près

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équivalents. Et pareillement alors chaque observation nouvelle, astronomique ou physique, éclairant un point jusque-là obscur de Tesprit humain, prenait place sans entraves à côté des observations antérieures qu'elle ne contredisait gaère. Il s'agissait de ténèbres à dissiper, non d'erreurs à combattre. Il s'agissait de défricher des terres vagues et incultes, non de mieux cultiver des terres déjà travaillées et possédées par d'autres.

Mais remarquons-le, l'accumulation qui précède la substitution par duels logiques, ne doit pas être confondue avec l'accumulation qui la suit. La première consiste en une agrégation lâche d'éléments dont le lien principal consiste à ne pas se contredire; la seconde en un faiseau vigoureux d'éléments qui, non seulement ne se contredisent pas, mais le plus souvent se confirment. Et cela devrait être, en vertu du besoin toujours croissant de foi massive et forte. — Nous avons déjà pu voir ci-dessus la vérité de cette remarque ; elle nous apparaîtra bien mieux tout à l'heure. En toute matière, nous allons le montrer, il y a à distinguer les inventions ou les découvertes susceptibles de s'accumuler indéfiniment (quoiqu'elles puissent aussi être substituées), et celles qui, passé une certaine limite d'accumulation, ne peuvent qu'être remplacées si le progrès continue. Or, le triage des unes et des autres s'opère assez naturellement au cours du progrès; les premières viennent avant les secondes, et se poursuivent encore après l'épuisement de celles-ci; mais, après, elles se présentent avec un caractère systématique qui, avant, leur faisait défaut.

Une langue peut s'accroître d'une manière illimitée par l'addition de nouveaux mots, répondant à des idées nouvellement apparues; mais, si rien n'empêche le grossissement de son dictionnaire, les accroissements de sa grammaire ne sauraient aller bien loin; et, au delà d'un petit nombre de règles et de formes grammaticales pénétrées d'un même «sprit, répondant plus ou moins bien à tous les besoins du

langage, aucune règle, aucune forme nouvelle ne peut surgir qui n'entre en lutte avec d'autres et ne tende à refondre l'idiome sur un plan différent. Si, dans une langue qui possède la déclinaison, l'idée vient d'exprimer la différence des cas par une préposition suivie de l'article, il faudra que l'article et la préposition éliminent à la longue la déclinaison ou que la déclinaissn les repousse. — Or, remarquons-le, après que la grammaire d'une langue est fîxée, son vocabulaire ne ecBse pas de s'enrichir; au contraire, il s'augmente plus vite encore; et, en outre, à partir de cette fixation, chaque tenne importé, non seulement ne contredit pas les autres, mais encore conGrme indirectement, en revêtant à son tour la même livrée grammaticale, les propositions implicites contenues en eux. Par exemple, chaque mot nouveau qui entrait en latin avec la terminaison us ou a, en se déclinant semblait répéter et conCrmer ce que disaient tous les autres mots terminés et déclinés de même, à savoir ces propositions générales : us et a sont des signes de latinité; z, o, um, as, am, sont les signes du génitif, du datif, de l'accusatif, etc. >

Les religions, comme les langues, peuvent être envisagées sous deux aspects. Elles ont une partie narrative et légendaire, leur dictionnaire à elles, par laquelle elles débutent; et elles ont aussi leur partie dogmatique et rituelle, sorte de grammaire religieuse. La première, composée de récits bibliques ou mythologiques, d'histoires de dieux, de demidieux, de héros et de saints, peut se développer sans fin; mais la seconde ne comporte pas une extension pareille. Un moment vient où tous les problèmes capitaux qui tourmentent la conscience, avant reçu leur solution telle quelle dans une religion, au point de vue de son principe propre, aucun dogme nouveau ne peut s'y introduire sans contredire en partie les précédents ; et où, pareillement, un rite nouveau en tant qu'expressif de dogmes, ne peut y être importé sans entrave quand tous les dogmes ont déjà leur expression

ritaelle. — Or, après que le credo et le rituel d'une religion sont arrêtés, soa martyrologe, sonhagiograptiîe» son histoire ecclésiastique, ne laissent pas d*aller s^enrichissant, et même plus rapidement qoe jamais. De plus, par le caractère conformiste, orthodoxe, de tous leurs actes, de toutes leurs pensées, de leurs miracles même, les saints, les martyrs, les fidèles de cette religion adulte, non seulement ne se contredisent pas entre eux, mais se répètent et se confirment mutuellement; en quoi ils diffèrent des personnages divins ou héroïques, des dieux et des demi-dieux, des patriarches et des apôtres, et aussi bien des légendes et des prodiges, qui s'y sont succédé, avant la constitution du dogme et du culte.

Nous devons ouvrir ici une parenthèse pour faire une observation assez importante. Suivant que la partie narrative d'une religion l'emportera en elle sur sa partie dogmatique, ou ffice versa, cette religion se présentera comme indéfiniment modifiable et plastique, ou comme essentiellement immuable. Dans le paganisme gréco-latin, le dogme n'est presque rien, et, dès lors, le culte n'ayant presque pas de signification dogmatique, son symbolisme est du genre plutôt narratif. C'est, par exemple, un épisode de la vie de Gérés ou de Bacchus qu'on cherche ^ représenter. Compris de la sorte, les rites deviennent accumulables à l'infini. Si le dogme est peu de chose la narration est presque tout dans le polythéisme antique. D'où une incroyable facilité d'enrichissement, analogue au gonflement d'un idiome moderne, tel que l'anglais, qui, grammaticalement très pauvre, s'incorpore toute espèce de vocables venus de l'étranger, moyennant un léger changement de leur terminaison , sorte de baptême linguistique. Pourtant, si cette aptitude à grossir sans mesure est une cause de viabilité pour une religion narrative, cela ne veut pas dire qu'elle soit particulièrement résistante aux attaques de la critique. Toute autre est la solidité d'un système théologique, d'un corps de dogmes et de

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rites dogmatiques, qui s'appuient ou paraissent s'appuyer Tuu Pautn» et qui« combattus un jour par un contradicteur du iieUoi*^ se redressent tous pour protester en bloc.

!ial:^ reveaoQs. Il en est de la science comme de la religion qu'elle a^ire à remplacer. La science, en tant qu'elle énuluti-e et raconte simplement des faits, des données de nos cuiq ^11^ est^ il est vrai, susceptible d'une extension indé- Uuie. tik elle débute par n'être de la sorte qu'une simple ivlleciiou de phénomènes non rattachés les uns aux autres, n%)iï couiradîctoires non plus. Mais en tant qu'elle dogma- '«i>e à :«oQ tour et légifère, qu'elle conçoit des théories Lu'\>pies À donner aux faits l'air de se confirmer mutuelleluviiî au lieu de se borner à ne pas se contredire; ou même eu Uitit qu'elle synthétise à son insu les apports de la >cassiUou sous des formes mentales innées,, qui sont des juA^poMiioas ^nérales implicites, et qu'on appelle le temps, l v\x^KiOv\ la matière» la force; à ce point de vue, la science c>{ pout-«>ti*e la plus inextensible des œuvres humaines. Sans àv'ulo loîi tliôorios scientifiques se perfectionnent, mais c'est Cil M^ >uO>tauaat* non sans des retours périodiques, pendant i(uo îcv v»l»orvAlioas et les expériences s'accumulent; et Ton \v»a ïc^Kiidiliv d'^$;e en âge certains chefs généraux d'expliiMuoiu l citouuNme» le dynamisme (appelé évolutionisme de lu'.^ iv»urei^\ la monadologie, l'idéalisme (de Platon ou ,1 -li-io:)» cvivhv* iullexibles du régiment grossissant et ..v.viv:v\at des fait*. Seulement, parmi ces idées maîtresses, . .v.ui; ccsx ln^K>the*es ou inventions scientifiques, ij en est .. .. ic.x uiu'x qui se confirment de mieux en mieux entre

» ,. lui Nonl de plus en plus confirmées par Taccumu- * , .» V ;.suuu'Ho Jes phénomènes découverts, lesquels, par

, , .. xo sWi uout plus à ne pas se contredire, mais se

s xc coaiirmeut les uns les autres comme rendant

....o u.^eiable ^ une même loi, à une même propo-

. v.iNo. \vaut Newton les découvertes qui se

.a vx ivaouiie ue se contredisaient point; depuis

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Newtoa elles se confirmeDt. L'idéal serait que chaqae science distincte fût réductible, comme TastroDomie moderne, à une formule unique, et que ces formules différentes eussent pour lien une formule supérieure ; qu'en un mot il Q*y eût plus les sciences, mais la science; comme dans ane religion polythéiste qui est devenue monothéiste par voie de sélection, il n'y a plus les dieux, mais Dieu.

Semblablement, dans une tribu, naguère pastorale, qui devient une nation agricole, puis manufacturière, et qui ajoute de la sorte à ses pâturages des terres à blé, des rizières, des vergers, des jardins de plus en plus riches, des fabriques de plus en plus compliquées, les intérêts ne cessent de se multiplier, et les actes législatifs ou les règles coutumières qui s'y appliquent vont s'accumulant aussi, beaucoup plus que s'abrogeant. Mais les principes généraux da droit, qui finissent par se faire jour au milieu de ce pèle-mèle, sont en nombre toujours limité et pour eux progrès c'est remplacement. Or, après la formation de cette grammaire juridique, le dictionnaire juridique appelé en France Btdletin des Lois peut bien encore grossir àvue d'œil et même avec une activité redoublée, mais les lois qui se succèdent, dès lors, se présentent revêtues d'un même uniforme théorique qui les rend aptes à former un code, code rural, code de commerce, code maritime, etc.. Systématisation impossible auparavant.

Enfin, au point de vue gouvernemental (dans le sens large oiL j'entends le mot gouvernement, c'est-à-dire comme Ymetivilé dirigée d'une nation sous toutes ses formes), des distinctions analogues se produisent. Nous dirons que l'activité nationale dirigée est soit belliqueuse, soit laborieuse, et que la première se subdivise en forces militaires et en forces politiques, suivant qu'elle consiste en guerre courte et sanglante d'armées ou en guerre longue et orageuse de partis, en une oppression de l'étranger vaincu et tributaire on en une oppression de l'adversaire intérieur battu et acca- TASOi. — Imitation. 13

hié d'impôts. Eh bien, il est remarquable que, dans ces «Jeux îHibdivisions à la fois, le côté administratif se déploie et se perîectioone incessamment, au fur et à mesure que les rottctiood se multiplient, tandis que Tart de la guerre et lari de la politique se meuvent toujours dans un cercle oUvît de stratégies ou de constitutions qui se ramènent à un petit ttombre de types différents entre lesquels il faut opter et dont Tun exclut Tautre. Mais c*est seulement après iikvoir été saisies et mises en œuvre par ce plan stratégique ou ce dessein constitutionnel que les fonctions soit civiles, voit uiiiitaii*es, deviennent convergentes au lieu de se borner i\ u Oti'e pas trop divergentes, et forment un véritable État i>a une véritable armée au lieu de former une fédération barbiiiv ou uue borde,

Qut^ut ik la partie laborieuse, industrielle, de l'activité uulkoaalo dinK^«<^ll<) comporte les mêmes remarques, mais ^v^UA \%> b^uéUce de certaines observations. L'industrie ne i^ivui'uit Oti*e 4ue par abstraction, avons-nous dit, isolée de Ih uuu^I^ ^t de Teslbétique dominante à chaque époque. Si vm Vs iH^ttache« comme il convient, on s'aperçoit que, parmi IvA uiscatious ou les idées nouvelles relatives au travail, les UA4^>A, uiuitâ uou les autres, sont susceptibles, ainsi qu'on l'a it^iU (0(K^io« de pivgrès indéfinis, c'est-à-dire d'une accumulai k^u (avM|ue sans tltk. VoutiUage industriel, en eflet, ne ^^.i^^v do nuccivUiN»; mais les fins au service desquelles se U4^ l. <iu bout d*uu temps, cet ensemble de moyens, ne se ^ui\N'4kt ^u'eu s'ôUmiuaut Tune Tautre. A première vue, et k (xvUvUo eu bloc les moyens et les Gns sans les distinguer, i) ^, luMo ^uo les industries des diverses époques se soient ly «t, \\v vv A oulKHvmeut. Rien ne ressemble moins à l'indus- Il ..t s K N^uo ou ivuiaiue que l'industrie assyrienne, à Tindusun ..s uv'Hv \vu* si<Sîle que celle du moyen âge, et à notre . .1. \ luUu^^Uie contemporaine que la petite industrie de ., . ^ i\. biïev'tivemeut, chacun de ces grands faisceaux ^, ^ .. t . UvAaiuiucs a iH>ur lien et pour âme quelque grand

besoin dominant qui change en entier d*un âge à l'autre : besoin de préparer sa vie posthume, besoin de flatter ses dieux, d*embeilir et d'honorer sa cité, besoin d'exprimer sa foi religieuse ou son orgueil monarchique, besoin de nivellement social. Et le cbaugement de ce but supérieur nous explique la succession de ces œuvres saillantes où toute une époque se résume, le tombeau en Egypte, le temple en Grèce, le cirque ou l'arc de triomphe à Rome, la cathédrale au moyen Age, le palais au xvii* siècle, les gares ou plutôt les constructions urbaines aujourd'hui.

Mais, à vrai dire, ce qui a disparu de la sorte sans retour, ce sont les civilisations plutôt que les industries passées, si l'on doit entendre par civilisation l'ensemble des buts ■loraux ou esthétiques d'une époque et de ses moyens indus* trieb, la rencontre toujours accidentelle, en partie, des premiers avec les seconds. Car ces buts ont employé ces moyens parce qu'ils les ont rencontrés, mais ils auraient pu en utiliser d^autres, et ces moyens ont servi ces buts, mais ils étaient prêts à servir des fins différentes. Or, ces fins passent, mais ces moyens restent, en ce qu'ils ont d'essentiel. Une machine moins parfaite se survit, au fond, par une sorte de métempsycose, dans la machine plus parfaite et plus complexe qui en apparenee ou à certains égards l'a tuée ; et toutes les machines simples, le bâton, le levier, la roue, se retrouvent dans nos outils plus modernes. L'arc subsiste dans l'arbalète, l'arbalète dans l'arquebuse et le fusil. Le char primitif subsiste dans la voiture suspendue, celle-ci dans la locomotive qui a non pas chassé, mais absorbé la diligence en lui ajoutant quelque chose, à savoir, la vapeur et une vélocité supérieure, tandis que le besoin chrétien du salut mystique a réellement chassé et non absorbé le besoin romain de la gloire patriotique, comme la théorie de Copernic le système de Ptolémée.

En somme, les inventions industrielles qui se poursuivent depuis des millions d'années sont comparables au diction-

naire d*uae langue ou aux faits de la science. Beaucoup d*outils et de produits, à la vérité, comme je Tai dit plus haut, ont été détrônés par d*autres, de même que beaucouf d*informations moins exactes ont été expulsées par des connaissances plus vraies; mais, en somme, le nombre des Dutils et des produits, comme celui des connaissances, s*est toujours grossi. La science proprement dite, recueil des faits qui peuvent servir à prouver une théorie quelconque, est comparable à Tindustrie proprement dite, trésor d'engins et de procédés qui peuvent servir à réaliser une esthétique ou une morale quelconque. L'industrie en ce sens est la fit^iière dont la /orme est fournie par les idées régnantes sur la justice et la beauté, sur le quid deceat quid non pour la direction jugée la meilleure de la conduite. Et, par l'industrie, j'entends l'art aussi, en tant que distinct de l'idéal changeant qui l'inspire, et qui prête à ses secrets, à ses habiletés multiples, leur âme profonde. — Or, soil avant, soit après la formation d'une morale et d'une esthétique arrêtées, c*est-à-dire d'une hiérarchie de besoins consacrée par un jugement unanime, les ressources de l'industrie, y compris les ingéniosités des artistes et même des poètes, vont se multipliant ; mais, avant, elles s'éparpillent, après, elles se concentrent, et c'est alors seulement qu'uae même pensée implicite s'affirmant dans toutes les branches du travail national, elles donnent le spectacle de cette mutuelle conûrmation, de cette orientation unique, de cette admirable harmonie interne que la Grèce et notre xii® siècle ont connues, que nos petits-neveux reverront peut-être.

Pour le moment, il faut l'avouer, et cette remarque nous conduit à de nouvelles considérations, notre époque moderne et contemporaine cherche son pôle. Ce n'est pas à tort qu'on a signalé son caractère principalement scientiûque et industriel. Parla, il faut entendre que, théoriquement, la recherche heureuse des faits l'a emporté sur la préoccupation des idées philosophiques, et que, pratiquement, la recherche heu-

reuse des moyens Ta emporté sur le souci des buts de Tactivité. Cela veut dire que, partout et toujours, notre monde moderne s'est précipité d*instinct dans la voie des découvertes ou des inventions accumulables,.sans se demander si les découvertes et les inventions substiluables qu*il négligeait, ne donnaient pas seules aux premières leur raison d'être et leur valeur. Mais nous, posons-nous maintenant cette question : est-il vrai que les côtés non extensibles indéfiniment de la pensée et de la conduite sociales (grammaires, dogmes et théories, principes de droit, stratégie et programme politique, esthétique et morale) méritent moins

d*étre cultivés que les côtés extensibles indéfiniment (vocabu- ■;%

laires, mythologies et science de faits; — coutumes et bulle- ' J

tins des lois, administrations militaires et civiles, industries) ? j

Nullement. Le côté substituable, inextensible au delà d'un V^

certain degré, est toujours au contraire le côUè essentiel. ;;

La grammaire, c'est toute la langue. La théorie, c'est toute la science, et le dogme, toute la religion. Les principes; c*e8t tout le droit. La stratégie, c'est toute la guerre. L'idée politique, c'est tout le gouvernement. La morale, c'est tout le travail, car l'industrie vaut ce que vaut son but. Et -

l'idéal, on me l'accordera bien, c'est tout l'art. — A quoi bon les mots, sinon à faire des phrases ? A quoi bon les faits, sinon à faire des théories? A quoi bon les lois, sinon à faire éclore ou à consacrer des principes supérieurs du droit ? A quoi bon les armes, les manœuvres, les administrations diverses d'une armée, sinon à entrer dans le plan stratégique du général en chef? A quoi bon les services, les fonctionnements, les administrations multiples d'un État, sinon à servir les desseins constitutionnels de l'homme d'État dans lequel s*incarne le parti vainqueur? A quoi bon les métiers %t les produits divers d'un pays, sinon à concourir aux fins de la morale régnante? et à quoi bon les écoles artistiques et littéraires et les œuvres d'art d'une société, sinoa à formuler ou à fortifier son idéal propre ?

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Seulement, il est bien plus facile de progresser dans la voie des acquisitions et des enrichissements toujours possibles, que dans la voie des remplacements et des sacrifices toujours nécessaires. Il est bien plus aisé d*entasser néologismes sur néologismes que de mieux parler sa langue, et d*y introduire ainsi par degrés des améliorations grammaticales; de collectionner des observations et des expériences dans les sciences, que d*y apporter des théories plus générales et plus démontrées ; de multiplier les miracles et les pratiques de piété dans sa religion que d*y substituer à des dogmes usés des dogmes plus rationnels ; de fabriquer les lois à la douzaine que de concevoir le principe d*un Droit nouveau, plus propre à concilier tous les intérêts ; de compliquer les armements et les manœuvres, les bureaux et les fonctions, et d*avoir d'excellents administrateurs militaires ou civils, que d^avoir des généraux ou des hommes d*État éminents qui conçoivent à Tinstant voulu le plan qu*il faut et contribuent par leur exemple à renouveler, à perfectionner Tart de la guerre et de la politique ; de multiplier ses besoins, grâce à la variété toujours plus riche de ses consommations entretenues par les industries les plus diversifiées, que de substituer à son besoin dominant un besoin supérieur et préférable, plus propre à faire régner Tordre et la paix ; enfin, de dérouler artistiquement Tinépuisable série des habiletés et des tours de force, que d*entrevoir la moindre lueur d'un beau nouveau, jugé plus digne de susciter Tenlhousiasme et Tamour.

Mais notre Europe moderne s'est un peu laissé entraîner par Tattrait d'une facilité décevante. De là le contraste qui' frappe, notamment entre son abondance législative et sa faiblesse juridique (qu'on la compare, sous ce rapport, h Rome sous Trajan, à Constantinople même sous Justinien). ou entre son exubérance industrielle et sa pauvreté esthétique (qu'on la compare à cet égard aux beaux jours du Moyen âge français ou de la Renaissance italienne !) — Je

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pourrais, dans une certaine mesure, ajouter entre ses sciences et la philosophie de ses sciences. Mais je me hâte de reconnaître que le côté philosophique de son savoir, quoique cultivé avec une négligence relative, a été l'objet d'une culture bien autrement étendue et profonde que le côté moral de son activité. L'industrie, à ce point de vue. est notablement en retard sur la science. Elle a suscité de tous côtés des besoins factices qu'elle satisfait péle-mèle sans s'inquiéter du triage à faire entre eux et de leur meilleur accord. En cela elle est semblable à la science mal digérée du XVI* siècle, qui provoquait dans tous les cerveaux une floraison d'hypothèses, de bizarreries pédantesques, incohérentes, toutes séparément nourries d'une certaine quantité de faits. Il s'agit, pour l'activité, pour la civilisation contemporaine, de liquider ce chaos de besoins hétérogènes, comme il s'agissait pour la science du xvi* siècle de régler l'imagination des savants et de retrancher la plupart de leurs conceptions, au proût de quelques autres, transformées en théories. Quels sont les besoins simples et féconds que développera l'avenir, et quels sont les besoins touffus et stériles qu'il élaguera? Là est le secret. Il est difficile h trouver, mais il doit être cherché. Tous ces besoins discordants ou mal accordés qui fleurissent sur tous les points du sol industriel, et ont leurs adorateurs passionnés, constituent une sorte de fétichisme on de polythéisme moral qui aspire à se répandre en un monothéisme moral compréhensif et autoritaire, en une esthétique neuve, grande et forte.

Aussi est-ce bien plutôt l'industrie que la civilisation qui a progressé dans notre siècle. Et j'en trouverais la preuve dans l'embarras où j'ai été tout à l'heure pour spécifier un genre de monument où l'industrie propre à notre temps se résumât. Chose étrange et qui ne s'est plus vue, ce que l'industrie construit de plus grandiose à présent, ce sont, non des produits, mais des outils industriels, & savoir de grandes

SOO tKS LOIS DE L'raiTATIOIf

fabriques, des gares immenses, des machines prodigieuses. Comparez à ces laboratoires de géants, qu*on appelle des forges ou des ateliers de construction, ce qui sort de là, même de plus important: une belle maison, un beau théâtre, un hôtel de ville ; combien ces œuvres de notre industrie sont mesquines auprès de ses demeures t Combien surtout les petites magnificences de notre luxe privé on public p&lissent auprès de nos Expositions industrielles, où la seule utilité des produits est de se montrer? C^était Tinverse jadis, quand de misérables huttes de fellahs des Pha* raons, quand d'obscures échoppes d'artisans du moyen âge entouraient la pyramide ou la cathédrale gigantesque, dressée en l'air par le faisceau de leurs efforts combinés. On dirait que l'industrie maintenant est pour Tindustrie comme la science pour la science.

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