CHAPITRE V
La statistique nous fournit, pour chaque espèce de propagation imi(a(ive isolement considérée, une sorte de loi empirique, formule graphique de causes très complexes. Il s*agit, maintenant, de dégager les lois générales, vraiment dignes du nom de science, qui régissent'toutea les imitations, et, dans ce but, il faut étudier séparément les diverses catégories de causes, précédemment confondues.
Pourquoi, parmi cent innovations diverses simultanément imaginées, — qu'il s*agisse de formes verbales, d*idées mythologiques, ou de procédés industriels et autres, — y en a-tril dix qui se répandent dans le public à l'exemple de leurs auteurs, et quatre-vingt-dix qui restent dans l'oubli? Voilà le problème. Pour y répondre avec ordre et méthode, divisons d'abord en causes physiques et causes sociales, les influences qui ont favorisé la difl*usion des innovations réussies, et contrarié le succès des autres. Mais écartons dans cet ouvrage les causes du premier genre, celles par exemple, qui, dans un climat méridional, feront préférer les mots nouveaux composés de voyelles sonores aux mots nouveaux formés de voyelles sourdes, et l'inverse dans le nord. Il y a ainsi, en mythologie, en technique industrielle ou artistique, en politique, beaucoup de particularités qui
tiennent à la conformation du larynx ou de Toreille chez chaque race, à ses prédispositions cérébrales, à hi nature de sa laune, de sa flore, de ses météores habituels. Laissons tout cela de côté. — Ce n*est pas, d'ailleurs, que tout cela n'ait son importance réelle en sociologie ; et, par exemple, il est intéressant d'étudier Tinfluence exercée sur le cours entier d*une civilisation par la nature d'une production spontanée du sol où, pour la première fois, elle a pris naissance. Suivant qu'elle est née dans une vallée fertile ou dans une steppe plus ou moins abondantes en pâturages, les conditions do travail sont différentes, et, par suite, celles du groupement domestique, puis des institutions politiques. Il faut savoir gré aux savants qui se livrent aux recherches de cet ordre, aussi utiles en sociologie que le sont en biologie les études relatives aux modifications d'une espèce vivante par l'action du climat ou, en général, du milieu. Mais l'erreur sepaitde croire que, parce qu'on a constaté ces adaptations d'un type vivant donné ou d'un type social donné — car il faut d'atK)rd que ce type existe — à des phénomènes extérieurs, on les a expliqués. Cette explication, il faut la demander aux lois qui régissent les rapports intérieurs des cellules vivantes et des cerveaux associés. Voilà pourquoi, m'occupaiil ici de sociologie pure et abstraite, non concrète et appliquée, je dois écarter les considérations do l'ordre indiqué ci-dessus. Maintenant, les causes sociales sont de deux sortes : logiques ou non logiques. Cette distinction a la pluf( grande impt»rtance. Les causes logiques agissent quand l'innovation choisie par un homme l'est parce qu'elle est jugée par lui plus utile ou plus vraie que les autres, c'est-à-dire plus d'accord que celles-ci avec les buts ou les principes déjà établis en lui (par imitation toujours). Ici, il n'y a en présence que des inventions ou des découvertes anciennes ou récentes, abstraction faite de tout prestige ou de toutdiscréilit attache à la personne de leurs colporteurs, ou au temps et au lieu d*où elles proviennent. Hais il est très rare que l'action
154 LES LOTS DB L'ïMITATlOIf
logique s^exerce de la sorte dans toute sa pureté. En général, les influences extra-logiques, auxquelles je viens de faire allusion, interviennent dans le choix des exemples à suivre, et souvent les plus mauvais logiquement sont préférés à raison de leur origine ou même de leur date, comme nous le verrons plus loin.
Si Ton n'a égard constamment à ces distinctions nécessaires, il est impossible de rien comprendre aux phénomènes sociaux les plus simples. La linguistique, notamment, qui me paraît pouvoir se débrouiller 'sans peine, par Tapplication de ces idées (si un linguiste de profession nous faisait rhonneur de les adopter), n'est qu*un écheveau inextricable sans cela. Les linguistes cherchent les lois qui leur paraissent devoir régler la formation et la transformation des langues. Mais, jusqu'ici, ils n'ont pu formuler que des règles sujettes à de très nombreuses exceptions, en ce qui concerne le changement des sons (lois phonétiques), ou le changement des sens, l'acquisition de nouveaux mots par la combinaison d'anciens radicaux, ou celle de nouvelles formes grammaticales par modification des formes anciennes, etc. Pourquoi? Parce que, a vrai dire, l'imitation seule, et nullement l'invention, est soumise à des lois proprement dites. Or, ce sont toujours de petites inventions successives qui ont dû s'accumuler pour former ou transformer un idiome. Aussi faut-il commencer par faire une large part, en linguistique, à l'accident et à l'arbitraire, d'origine individuelle, par suite duquel, entre autres particularités, les racines d'une langue s'élèvent à tel chiffre, sont faites de trois consonnes ici et d'une seule syllabe ailleurs, pourquoi telle désinence et non telle autre a été affectée à la désignation d'une nuance de la pensée. Cette part faite à la fois à l'invention et aux influences d'ordre physiologique ou climatérique, il reste un grand domaine ouvert aux lois linguistiques.
En effet, dans une large mesure, et à partir des données, je ne dirai pas géniales, mais irrationnelles et capitales k
la fois, dont je viens de parler, il est une foule de p( iavenlions linguistiques dont Tidée a été suggérée à premiers auteurs inconnus par voie d'analogie, c*est-è par imitation de soi ou d*autrui^ ; et c'est par là qu sont susceptibles d'être légiférées. Le premier qui a eu V pour exprimer l'aptitude au respect, d'ajouter au radie veneratio la désinence bilis, déjà employée, par hypotl dans la combinaison amabilis, ou qui a créé germai sur le modèle d'Ualicus, a été un inventeur sans le sa mais, en somme, il a été imitaiif en inventant. Toute fois qu'une désinence quelconque s'est ainsi étendu généralisée de proche en proche, et, pareillement, une ( naison ou une conjugaison, il y a eu imitation de s< d'autrui ; et, dans cette mesure précisément, la formatii la transformation des langues sont soumises à des r formulables. Mais ces règles, qui doivent nous expli pourquoi, parmi plusieurs manières de parler à peu synonymes et offertes concurremment à l'esprit de la plade, de la cité ou de la nation, une seule a prévalu l'usage général, sont de deux catégories bien tranchées, voyons, d'une part, ce concours incessant de petites \t lions linguistiques, qui se termine toujours par l'imiU de l'une d'elles et l'avortement des autres, aboutir à ti former la langue dans le sens d'une adaptation, plu moins rapide et complète, suivant le génie des peuples, réalité extérieure et aux 0ns sociales du langage. Le die naire, en s'enrichissant, correspond à un plus grand noi d'êtres et de modalités de ces êtres; la grammaire, par conjugaison plus flexible des verbes ou un arrange; plus clair et plus logique des phrases, se plie à l'exprès de relations plus délicates dans l'espace ou le temps, langue devient de plus en plus commode et maniable, qi
(I) Tous les philologues reconnaissent le rdle immense de Tan 4%ns Tobjetde leur science. Y. surtout Sayce à ce sujet.
1C6 LES LOIS DE l'imitation
les voyelles vont s'y adoucissant et s'y difTérenciant (eu sanscrit, tout n*est que sonorités éclatantes, en a ou en o; en grec, en lalin, i'e, Tu, Vou^ 1*», se sont ajoutés au clavier vocal), ou bien quand les mots s'y abrègent, s'y conlractent. Aussi des linguistes distingués, tels que M. RégnaudS ontîls élevé à la hauteur d'une loi, dans la famille indo-européenne, l'adoucissement vocalique et la contraction des mots. Le fait est que, en zend, en grec, en latin, en français, en anglais, en allemand, etc., Ve se montre, « dans une inOnilé de cas, comme le substitut affaibli de a, > tandis que c jamais ou presque jamais l'inverse n'a lieu ». Joli exemple, entre parenthèses, d'irréversibilité linguistique, si la règle énoncée pouvait être admise sans réserve.
liais, d'autre part, nous voyons que, même dans les idiomes les plus parfaits, même dans la langue grecque, dont on a pu dire < que sa conjugaison est un modèle déûnitif de logique appliquée* », beaucoup de modiûcalions opérées au cours des âges sont loin d'être des progrès en utilité et en vérité. Est-il utile en rien à la langue grecque d'avoir perdu ley et le t; (le digamma), ainsi que la sifflante initiale dans bien des cas, et n'est-ce point là plutôt une cause d'infériorité? Est-ce que, contrairement à la loi de contraction des mots, nous n'avons pas vu, en France, succéder à des formes contractées des formes développées, portique à porche, capital à cheptel, etc.? C'est qu'ici des influences, où le besoin de logique et de finalité n'entrait pour rien, ont été prépondérantes; dans le dernier exemple choisi, nous savons que des littérateurs en renom ont créé de toutes pièces, par imitation servile du latin, des mois ie\s que portique eicapitùL et, par le prestige inhérent à leur personne, sont parvenus à les mettre en circulation'.
(1) y. ses Essais de linguistique évolutionniste déjà cités.
(2) Ainsi s'exprime Curiius l^historien, d*après son frère le philologue, dans son Histoire grecque, t. I.
(3) Nous savons aussi que lorsqu'un dialecte, primitÎTement en lattd
LES LOIS LOGIQUES DE l'iMITATION 157
Mais je ne veux pas m^étenclre davantage sur la lingi tiqae. Il me sultit d*avoir indiqué, par ces quelques ren ques, la portée des lois que nous avons à formuler. D ce chapitre, les lois logiques nous occuperont exciusivemc
L'invention et Timitation sont l'acte social élémenta aous le savons. Mais quelle est la substance ou la fc sociale dont cet acte est fait : dont il n*est que la forme? d^autres termes, qu'est-ce qui est inventé ou imité? Ce est inventé ou imité, ce qui est imité, c'est toujours une i ou an vouloir, un jugement ou un dessein, où s'exprime i certaine dose de croyance et de désir, qui est en elTet te Tùme des mots d'une langue, des prières d'une religion, administrations d'un État, des articles d'un code, des dev4 d'une morale, des travaux d'une industrie, des procédés d art. La croyance et le désir : voilà donc la substance e force, voilà aussi les deux quantités psychologiques*
arec un grand nombre d*autres sur ua territoire tel que la Grèce o France du moyen &ge, finit par supplanter tous ses rivaux et le:» refo aa rang de patois, il ne doit pas toujours, et ne doit jamais uniquei ce privilège, à ses mérites intl•ins^ques ; il le doit surtout aux triomj IK>Utiqueâ et à la supéi-ioriié réelle ou présumée de U province qi parlait seule d*aboi*d. C'esi grâce au prestige de Paris que le parle rUl^-d' -Pi-ance est devenu le français. — ' On voit, en passant, qu( raemes lois de l'imitation nouit servent à expliquer les transformai internes d*une langue et sa diUusion au dehors.
(I) Je me permets de renvoyer le lecteur psychologue à deux art que j*aj publiée, en août ci septembre 18^0, dans la Hevue philosophé sur Ui croyance ri le d^sir et la possibilité de leur mesure et qui cté réédités sans changement dans mes Essais et mélanges sociologiq Depuis lors, mes idées k ce sujet se sont un peu modifiées, mais ^ dans quel sens. A présent, je reconnais que j*ai peut-être un peu exa le rôle du croire et du désirifr en psychologie individuelle, et je n'os< plus affirmer, avec tant d assurance, que ces deux aspects du moi les seules choses en nous susceptibles de plus et de moins. Mali revanche, je leur attribue une importance toujours plus grande en
l'analyse retrouve au fond de toutes les qualités sensalianr nelles avec lesquelles elles se combinent ; et lorsque rinvention, puis rimitation, s'en emparent pour les organiser et les employer, ce sont là, pareillement, les vraies quantités sociales. C'est par des accords ou des oppositions de croyances s'entre-forliflant ou s'entre-limitant, que les sociétés s'oi^nisent; leurs institutions sont surtout cela. C'est par des concours ou des concurrences de désirs, de besoins, que les sociétés fonctionnent. Les croyances, religieuses et morales principalement, mais aussi juridiques, politiques, linguistiques même (car, que d'actes de foi impliqués dans le
chologie sociale. Admeltons qu^il y ait dans l'Ame d'antres quantités, concédons, par exemple, aux psycho-physiciens, en dépit de là remarquable étude de M. Bergson sut Us Données immédiates de la c&nscienee, si conforme d'ailleurs sur ce point à notre manière de Toir, que l'intensité des sensations, considérée à part de Tadhésion judiciaire et de la force d*attention dont elles sont Tobjet, change de degré sans changer de nature et se prête, par suite, aux mesures des expérimentateurs ; il n'en est pas moins vrai que, au point de vue social, la croyance et le désir se signalent par un caractère unique, très propre à les distinguer de la simple sensation. Ce caractère consiste en ce que la contagion de l'exemple mutuel s'exerce socialement sur les croyances et les désira similairt^s pour les renforcer, et sur les croyances et les désirs contraires pour les affaiblir ou les renforcer, suivant les cas, chez tous ceux qui les ressentent en même temps et ont conscience de les ressentir ensemble ; tandis que la sensation visueUe ou auditive qu*on éprouve, au théâtre par exemple, au milieu d'une foule attentive au même spectacle ou au même concert, n est nullement modifiée en soi par la simultanéité des impressions analogues ressenties par le public environnant. — A quel point d'intensité une croyance ou un désir peut a4.ieindre chez l'individu quand U est ressenti par tout le monde autour de lui, on peut le deviner par certaines étrangetés dont Thistoire s'étonne. Par exemple, même dans l'Italie dépravée, mais croyante encore, de la Renaissance, éclataient de temps en temps des épidémies de pénitence y qui, dit Burckhardt, ■ avaient raison des cœurs les plus endurcis >. Ces épidémies, dont celle de Florence, de 1494 à 1498, sous Savonarole, n'est qu'un cas entre miUe, —car après chaque désastre, ou chaque fléau, il en survenait quelqu'une — révélaient l'action profonde et constante de la foi chrétienne. Partout où une même foi, où un même idéal, possède ainsi le^ âmes, il se produit des poussées intermittentes de pareiUes contagions. Nous avons, nous, non plus des épidémies de pénitence — sinon sous forme de pèlerinages contagieux, déploiement d'une force de suggestion incomparable — mais des épidémies de luxe, de jeu, de loterie, de spéculations à la Bourse, de gigantesques travaux de chemins de fer, etc. et aussi bien des épidémies de hégelianisme, de darwinisme, etc.
moindre discours, et quelle puissance de persuasion, aussi irrésistible qu'inconsciente, possède sur nous notre langue maternelle, vraiment maternelle en cela!), sont les f( plastiques des sociétés. Les besoins, économiques ou ei tiques, sont leurs forces fonctionnelles.
Ces croyances et ces besoins, que l'invention et TimiU spécifient et qu'en ce sens elles créent, mais qui virtuellei préexistent à leur action, ont leur source profonde au-des du monde social, dans le monde vivant. C'est ainsi qu( forces plastiques et les forces fonctionnelles de la vie,s| fiées, employées par la génération, ont leur source au-des du monde vivant, dans le monde physique, et que les fc moléculaires et les forces motrices de celui-ci, régies l'ondulation, ont aussi leur source, insondable à nos pi ciens, dans un monde hypophysique que les uns nomi Noumènes, les autres Énergie, les autres Inconnaissi Énergie est le nom le plus répandu de ce mystère. Pfi terme unique on désigne une réalité qui, comme on le est toujours double en ses manifestations; et cette bifi tion éternelle, qui se reproduit sous des métamorphoses prenantes à chacun des étages superposés de la vie un selle, n'est pas le moindre des traits communs à sigr entre eux. Sous les appellations diverses de matière e mouvement, d'organes et de fonctions, d'institutions c progrès, cette grande distinction du statique et du d mique, où rentre aussi celle de l'Espace et du Temps, lage en deux l'univers entier.
Il importe de la poser tout d'abord et de bien établ relation de ses deux termes. Il y a une intuition profi au fond de la formule spencérienne de l'Évolution, sui laquelle toute évolution serait un gain de matière accoi gné d'une perte relative de mouvement, et toute dissoli l'inverse. Cela peut signifier, si l'on modifie un peu ( pensée et si on la traduit dans une langue moins mal liste, que tout développement vivant ou social est un acci
sèment r1*organîsalioa compensé ou plutôt obtenu par une diminiilion relative de fonctionnement. A mesure qu'il gramlit en poids et en dimension» qu*il précise et déploie ses Tonnes caractéristiques, un organisme perd de sa vitalité', précisément parce qu*il l'a employée ainsi, ce que M Spencer néglige de dire A mesure qu'elle s'étend, s'accroît, perfectionne et complique ses institutions, langue, religion, droit, gouvernement, métiers, art, une société perd de sa fougue civilisHirire et progressiste, car elle en a fait cet usage. Autrement dit, elle s'enrichit de croyances plus que de désirs, s'il est vrai que la substance des institutions sociales consiste dans la somme de foi et d'assurance, de vérité et de sécurité, de croyances unanimes en un mot qu'elles incarnent, et que la force motrice du progrès social consiste daos la somme de curiosités et d'ambitions, de désirs solidaires, dont il est Texpression. Le véritable et final objet du désir, donc, c'est la croyance; la seule raison d'être des mouvements du cœur, c'est la formation des hautes certitudes ou des pleines assurances de l'esprit, et plus une société a progressé, plus on trouve en elle, comme chez un esprit mûr, de soliilité et de tranquillité, de convictions fortes et de passions mortes, celles-là lentement formées et cristallisées par celles-ci*. La paix sociale, la foi unanime en un même idéal ou une même illusion, unanimité qui suppose une assimilation chaque jour plus étendue et plus profonde de Thumanité : voila le terme où courent, qu*on le veuille ou non, toutes 1rs révolutions sociales. — Tel est le progrès, c'està-dire l'avancement du monde social dans les voies logiques.
(1) A masse éijale^ le corps de Tenfant contient plus d'activité vitale qae le corps de 1 iiomme mûr. La TÎtaliiô relative de celui ci a diminué.
(2) KiilPndon»-nous bien encore une fois : au cours de la civilisation, les besoins be multiplient, mais en s'allaibiissant, et les vérités, les sécurités voiii se multipliant plus vite encore et se ibrtiflaiit. Le contrante est frappant si Ton prend pour point de départ de l'évolution civilisatrice, la barbarie, et non la .«auvagerie, laquelle, telle (^u'on peut l'observer de nos iours. est le dernier terme d'une évolution sociale couiplète en soi, non le premier terme d*une évolution supérieure.
Or, comment le progrès s'opère-t il ? — Quand un homme inédite sur un sujet donné, une idée lui vient, puis une autre idée, jusqu'à ce que, d*idée en idée, de rature en rature, il saisisse enfin par le bon bout la solution du problème et, à partir de ce moment, coure de lueur en lumière. N>n est-il pas de même en histoire? Quand une société élabore quelque grande conception que sa curiosité séculaire pressent avant que sa science, en la développant, la précise, par exemple Texplication mécanique du monde, — ou quelque grande conquête que son ambition rêve avant que son activité la déploie, par exemple la fabrication ou la locomotion ou la navigation à vapeur, que voit-on? D'abord le problème ainsi posé suscite toutes sortes d'inventions, d'imaginations contradictoires, apparues ici ou là, disparues bientôt,jusqu'à la venue de quelque formule claire, de quelque machine commode, qui fait oublier tout le reste et sert désormais de base fixe à la superposition des perfectionnements, des développements ultérieurs. Le progrès est donc une espèce de méditation collective et sans cerveau propre, mais rendue possible par la solidarité (grâce à Timilation) des cerveaux multiples d'inventeurs, de savants qui échangent leursdécouvertes successives. (Ici la fixation des découvertes par récriture, qui permet leur transmission à distance et à de longs intervalles de temps, est l'équivalent de cette fixation des images qui s'accomplit dans le cerveau de l'individu etcons*titue le cliché cellulaire du souvenir.)
Il en résulte que le progrès social comme le progrès individuel s'opère par deux procédés, la substitution et l'accumulation. Il y a des découvertes ou des inventions qui ne sont que substituables, d'autres qui sont accumulables. De là des combats logiques et des unions logiques. C'est la grande division que nous allons adopter et où nous n'aurons nulle peine à répartir tous les événements de l'histoire.
Du reste, le désaccord entre un nouveau besoin qui surgit et les besoins anciens, entre une idée scientifique nouvelle TARDE. — Imitation. 11
et certains dogmes religieux, n'est pas toujours senti immédiatement, ou ne met pas toujours le même temps à se faire sentir, dans les diverses sociétés. Et quand il est senti, le désir d'y mettre fin n est pas toujours d'égale force. Son intensité, sa nature varient, d'après les temps et les lieux. Il existe, en effet, une Raison pour les sociétés, comme pour les individus; et cette Raison, pour celles-là, comme pour ceux-ci, n'est qu'un besoin comme un autre, un besoin spécial, plus ou moins développé par ses satisfactions mêmes, à la manière des autres besoins, et né aussi des inventions ou des découvertes qui l'ont satisfait, c'est-à-dire des systèmes ou des programmes, des catéchismes ou des constitutions qui, en commençant à rendre les idées et les volontés plus cohérentes, ont créé et activé le désir de leur cohésion. Il s'agit bien ici d'une force vraie, qui réside dans le cerveau des individus, qui s'élève ou s'abaisse, dévie à droite ou à gauche, se tourne vers tel ou tel objet, suivant les époques ou les pays; tantôt se réduit à une^brise insignifiante, tantôt devient un ouragan, aujourd'hui s'attaque aux gouvernements politiques, hier aux religions ou avant-hier aux langues, demain à l'organisation industrielle, un autre jour aux sciences, mais ne s'arrête point dans son labeur incessant^ régénérateur ou révolutionnaire.
Ce besoin, ai-je dit, a été suscité et accru par une suite d'initiatives et d'initiations; mais autant vaut dire par une suite d'imitations, puisqu'une innovation non imitée est comme n'existant pas socialement. Par conséquent, tous les ruisseaux ou les rivières de foi et de désir, qui se heurtent ou s'abouchent dans la vie sociale, quantités dont la logique sociale, sorte d'algèbre, règle les soustractions et les additions, — tous, y compris même le désir de celte sommation totale et la foi dans sa possibilité, — sont dérivés de l'imitation. Car, rien ne se fait tout seul en histoire, pas même son unité toujours incomplète ; fruit séculaire d'efforts constants plus ou moins réussis. Un drame, il est vrai, une pièce de
LES LOIS LOGIQUES DE L'iMITATION 163
théâtre, fragment d'histoire où se mire le tout, est un i logique, difficile et graduel, qui a Tair de se faire tou sans avoir été voulu par personne; mais on sait que apparence est trompeuse, et cet accord ne s'opère si r ment, si infailliblement, que parce qu'il répond à un 1 impérieux d'unité éprouvé par le dramaturge, et aus son public, auquel il Ta suggéré.
Il n'est pas jusqu'au besoin d'invention qui n'ait la origine. A vrai dire, il complète le besoin d'unificalioi que et en fait partie, s'il est vrai que la logique, com pourrais le montrer, soit à la fois un problème de max et un problème d'équilibre. Un peuple devient d'autac inventif et avide de nouvelles découvertes, à une é donnée, qu'il a plus inventé et découvert à cette époq c'est par imitation aussi que cette haute avidité gag intelligences dignes d'elle. Or, les découvertes sont ui de certitude, les inventions un gain de confiance et de rite. Le besoin de découvrir et d'inventer est donc la ( forme que revêt la tendance au maximum de foi pub Cette tendance créatrice, propre aux esprits synthétîq assimilateurs, alterne souvent, parfois marche de front en tous cas s'accorde toujours avec la tendance criti Téquilibre des croyances par l'élimination des inve on des découvertes en contradiction avec la majorii autres. Tour à tour le vœu de majoration ou le vœ puration de foi est plus pleinement satisfait; mais, en rai, leurs accès coïncident ou se suivent de près. Cai cisément parce que l'imitation est leur source commun^ et l'autre, aussi bien le besoin d'une foi pleine que d'une foi stable, ont un degré d'intensité proportionn ieris paribus^ au degré d'animation de la vie sociale, à-dire à la multiplicité des rapports de personne à pen Pour qu'une bonne combinaison d'idées éclaire les ( d'une nation, il faut qu'elle luise d'abord dans un ci isolé ; et elle aura d'autant plus de chance de se pn
104 LES LOïs DE l'imitatio:j
ainsi, que les échanges intellectuels d'esprit h esprit seront plus fréquents. Pour qu'une contradiction entre deux institutions, entre deux principes, soit gênante dans une société, il faut qu'elle y ait été d'abord remarquée par un esprit plus sagace que les autres, par un penseur systématique qui, dans ses efforts conscients pour uniGer son faisceau d'idées, a été arrêté par cette difficulté et l'a signalée ; d'où l'importance sociale des philosophes; et plus il y aura de stimulations mutuelles des esprits, et, par suite, de mouvements d'idées dans une nation, plus cette difficulté y sera aisée à apercevoir.
Par exemple, les rapports, les contacts d'homme à homme s'étant multipliés au delà de toute espérance dans le courant de notre siècle, par suite des inventions locomotrices, et l'action de l'imitation y étant devenue très forte, très large et très protnpte, on ne doit pas s'étonner d'y voir la passion des rélormes sociales, des réorganisations sociales rationnelles et systématiques, prendre les proportions que l'on sait, de même que la passion des conquêtes sociales, surtout industrielles, sur la nature, n'a plus connu de frein, à force d avoir déjà conquis. Après le siècle des découvertes, donc (n'esi^se pas le nom que mérite le nôtre?), on peut prédire, à coup sûr, un siècle d'harmonisation des découvertes ; la civilisation exige à la fois ou successivement cet afflux et eet effort.
Dans leurs phases peu inventives, à l'inverse, les sociétés sont aussi peu critiques, et réciproquement. Elles acceptent de divers côtés, par mode, ou reçoivent de divers passés, dont elles héritent par tradition, les croyances les plus contradictoires*, sans que personne s'avise de remarquer ces
(l) Par exemple, « le bouddhisme, dit M. Barth, portait en lui la négation, non du rcj^ime des castes en général, mais de la caste des brahmanes et cela indépendamment de toute doctrine égalitaire, et sans qu'il y eût (le sa part aucune Telléité de révolte. Aussi est-il fort possible que cette opposition soit restée assez longtemps inconsciente de part et d'autre.» Mais, à la longue, elle est devenue flagrante. Ce qui n'empêche pas, autre contradiction inconsciente aussi, que le « nom de brahmane resta un titro
contradictions; mais, en même temps, elles portent en elles, par suite de ces apports multiples, bien des idées et des connaissances éparses, qui, vues sous un certain angle, révéleraient leur mutuelle et féconde confirmation, dont nul esprit ne s'aperçoit. De même, elles empruntent curieusement aux nations voisines différentes ou gardent pieusement en héritage de leurs différentes parentés, lesarts, les industries les plus dissemblables, qui développent en elles des besoins mal conciliables, des courants d'activité en oppotîon les uns avec les autres ; et ces antinomies pratiques, aussi bien que les contradictions théoriques qui précèdent, ne sont senties et formulées par personne, quoique tout le monde souffre du malaise entretenu par elles. Mais, en même temps, ces peuples primitifs ne voient point que, parmi leurs procédés artistiques, leurs outils mécaniques, il en est de propres à se prêter le plus grand secours, à concourir puissamment au même but, Tun servant à l'autre de moyen efOcace, comme certaines perceptions servent d'intermédiaire explicatif à certaines hypothèses qu'elles conGrment.
On a connu longtemps séparément la pierre à broyer le blé et la roue à aubes sans se douter que , moyennant un certain artifice (c'est-à-dire par une troisième invention , l'idée du maulin ajoutée à ces deux), la seconde pouvaitaider extraordinairement la première à remplir son office, et la première offrir à la seconde un emploi inespéré. A Babylone déjà, on gravait sur les briques, par impression de caractères mobiles ou de cachets, le nom du fabricant, et on composait des livres ; mais on n'avait pas l'idée de joindre ces deux idées, et de composer des livres au moyen de cachets mobiles, ce qui eût été si simple et eût avancé de quelques milliers d'années Tapparition de l'imprimerie.
liODoriAqQe do bouddhisme, et qu'à Cojlan il fut donné aux rois, » à pea près comme les noms de comte et de marquis sont des titres recherchés dans notre société démocratique elle-même, bien qu'elle soit la négation des principes féodaux*
166 LES LOIS DE L'iMITATIOII
Longtemps aussi, la voiture et le piston à vapeur ont coexisté sans qu'on ait songé (toujours moyennant d*autres inventions) à voir dans le piston à vapeur le moyen de faire marcher la voiture. A l'opposé, vers la fin du moyen âge en dissolution, par exemple, combien de goûts de luxe licencieux et païen, importés du monde arabe ou exhumés de l'antiquité, se glissaient, se faufilaient à travers les meurtrières des châteaux et les vitraux des monastères, et y formaient des mélanges hardis, nullement choquants pour les hommes d'alors, avec les pratiques de piété chrétienne et les mœurs de rudesse féodale subsistantes ! De nos jours encore, combien de buts opposés, contradictoires, ne se propose pas journellement notre activité industrielle ou nationale! Cependant, à mesure que l'échange elle frottement des idées, que la communication et la transfusion des besoins sont plus rapides, l'élimination des idées et des besoins les plus faibles par les idées et les besoins les plus forts qu'ils contredisent, s'accomplit plus vite, et, simultanément, en vertu des mêmes causes, les idées et buts qui s'entre-confirment ou s'entr'aident arrivent plutôt à se rencontrer dans un ingénieux esprit. Par ces deux voies, la vie sociale doit atteindre nécessairement un degré d'unité et de force logique inconnu auparavant *.
Nous avons montré, dans ce qui précède, comment naît et se développe le besoin de la logique sociale, par lequel seul la logique sociale se fait. Il s'agit de faire voir 4 présent
• (1) On Toit maintenant pourquoi le procédé de majoration de foi nationale,, qui consiste à expulser du sein d'un peuple ses contradicteurs religieux ou politiques (révocation de l'édit de Nantes, persécutions religieuses de tout genre), est toujours loin d'atteindre son but. On maintient de la sorte, il est vrai, les populations dans l'ignorance des contradictions' qui peuvent atteindre leurs croyances ; mais, si le faisceau de celles-ci est maintenu par là, on empêche aussi qu'il en reçoive des accroissements. Car l'ignorance des contradictions, qui cmoussc le sens critique, sÇèriliso aussi l'imagination et obscurcit la conscience des mutueUes con^ firmations. D'ailleurs, il vient un moment où, comme dit Colins, Texamen est incompressible.
comment il procède pour se satisfaire. Nous s qa*il se divise en deux tendances, Tune créatrice, tique, Tune fertile en combinaisons d'inventi découvertes anciennes accumulables, Tautre en ventions ou de déconyevies substUuables. Nous ail à part chacune d'elles, et la seconde avant la prc
LE DUEL IiOGIQUE*
Une découverte, une invention apparaît. Il y i à noter : ses augmentations de foi, par propagalio en proche; et les diminutions de foi qu'elle fait i découverte ou une invention ayant le même obje dant au même besoin, quand elle vient à la Cette rencontre donne lieu au duel logique. Par ex toute l'Asie antérieure, l'écriture cunéiforme s'ej longtemps seule, de même que l'écriture phénic tout le bassin de la Méditerranée. Mais, un jou alphabets se sont disputé le terrain de la premier tement a reculé et a disparu seulement vers siècle de notre ère.
L'histoire des sociétés comme l'évolution psy^ étudiée par le menu, est donc une suite ou une s de duels logiques (quand ce n'est pas d'unions Ce qui s'est passé pour l'écriture avait déjà eu I langage. Le progrès linguistique s'o[)ère toujours
(1) Nous disons duel logique^ mais nous aurions aussi téléologique^ de même que plus loin union logique signiÛ( union lélcologique. Nous avons cru devoir mêler les deux ] du moins dans ce chapitre.
tion d'abord, puis par lutte entre deux langues ou deux dialectes qui se disputent un même pays, et dont l'un refoule l'autre, ou entre deux locutions et deux tournures de phrases qui répondent à la même idée. Cette lutte est un conûit de thèses opposées, impliquées dans chaque mot ou dans chaque tournure qui tend à se substituer à un autre mot ou à une autre forme grammaticale. Si, au moment où je pense au cheval, deux termes, equus et caballus, empruntés à deux dialectes différents du latin, se présentent ensemble à mon esprit, c'est comme si ce jugement : c il vaut mieux dire equus que caballus pour désigner cet animal > était contredit en moi par cet autre jugement : c il vaut mieux dire caballus que equus >. Si pour exprimer le pluriel, j'ai à choisirentre deux terminaisons, iet«, par exemple, cette option s'accompagne également de jugements au fond contradictoires. Quand les langues romanes se sont formées, des contradictions de ce genre existaient par milliers dans les cerveaux gallo-romains, espagnols, italiens; et le besoin de les résoudre a donné naissance aux idiomes modernes. Ce que les philologues appellent la simplification graduelle des grammaires n'est que le résultat d'un travail d'élimination provoqué par le sentiment vague de ces contradictions implicites. Voilà pourquoi l'italien dit toujours t et l'espagnol toujours s, par exemple, alors que le latin disait tantôt % et tantôt s.
J'ai comparé la lutte logique à un duel. C'est qu'en effet, dans chacun de ces combats pris à part, dans chacun de ces faits élémentaires de la vie sociale édités à innombrables exemplaires, les jugements ou les desseins en présence sont toujours au nombre de deux. Avez-vous jamais vu, dans l'antiquité, le moyen âge on les temps modernes, une bataille à trois ou quatre? Jamais. Il peut y avoir sept ou huit, dix ou douze armées de nationalités diff'érentes, mais il n'y a que deux camps en présence, de même que, dans le conseil de guerre qui a précédé la bataille, il n'y a eu que deux opinions à la fois, en face et en lutte, à propos de chaque plan,
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à savoir celle qui le préconisait et rensemble de celles qui s'accordaient à le blâmer. Il est visible que le différend, ki querelle à vider, sur un champ de bataille, se résume toujours en un oui opposé à un non. Tel est, au fond, tout casus belli. Sans doute, celui des deux adversaires qui nie l'autre (guerres religieuses principalement) ou qui contrecarre son dessein (guerres politiques), a bien sa thèse ou 8on dessein aussi; mais c'est seulement en tant que négation ou obstacle, plus ou moins implicite ou explicite, direct ou indirect, que sa pensée ou sa volonté rend le conflit inévitable. Voilà pourquoi, par exemple, quel que soit dans un pays le nombre des partis politiques et des fractions de partis, il n'y a jamais, à propos de chaque question, qu'une dualité, celle du gouvernement et de ce qu'on appelle l'opposition, fusion de partis hétérogènes réunis par leur côté négatif.
Eh bien, cette remarque doit s'étendre à tout. Partout et toujours la continuité apparente de l'histoire se décompose en petits ou grands événements, distincts et séparables, qui sont des questions suivies de solutions. Or, une question est, pour les sociétés comme pour les individus, une indécision entre une afOrmation et une négation, ou entre un but et un obstacle; et une solution, comme nous le verrons plus loin, n'est que la suppression de l'un des deux adversaires ou de leur contrariété. Nous ne parlons, pour le moment, que des questions. Ce sont vraiment des discussions logiques. L'un dit oui et l'autre dit non. L'un veut oui et l'autre veut non. Dans la catégorie du langage ou de la religion, du droit ou du gouvernement, n'importe, la distinction du côté oui et du côté non est aisée à trouver.
Dans le duel linguistique élémentaire dont nous avons parlé plus haut, le terme ou la locution reçus affirment, et le terme ou la locution nouveaux nient. Dans le duel religieux, le dogme ofBciel affirme, le dogme hérétique nie, comme plus tard, quand la science tend à remplacer la religioDy la théorie admise est l'afOrmation niée par la théorie
nouvelle. Les luttes juridiques sont de deux sortes : Tune au sein de chaque parlement ou de chaque cabinet qui délibère sur une loi ou un décret, l'autre au sein de chaque tribunal où Ton plaide une cause : or, pour le législateur, il y a toujours à choisir entre Tadoption d'un projet de loi, c'esl-k-dire son affirmation, et son rejet, c'est-à-dire sa négation. Quant au juge, on sait bien que tout procès quelconque qui lui est soumis, singularité non remarquée et pourtant significative, a lieu entre un demandeur qui affirme et un défendeur qvi nie. Si le défendeur fait à son tour une demande dite reconventionnelle, c'est un procès accessoire greffé sur le principal. S'il y a des tiers intervenants, chacun d'eux revêt, à tour de rôle, la qualité de demandeur ou de défendeur, et multiplie, par sa présence, le nombre des petits procès distincts renfermésdans le grand procès complexe. Danslesluttes gouvernementales il faut distinguer si les guerres sont extérieures ou internes. Ces dernières, appelées guerres civiles quand elles ont lieu à main armée, au plus haut point de leur intensité, constituent, en temps ordinaire, le conflit parlementaire ou électoral des partis. Dans une guerre extérieure, n'y a-t-il pas toujours une armée qui attaque et une autre qui se défend? Tune qui veut faire une opération, et l'autre qui ne le veut pas? et, avant tout, la cause de la guerre, n'est-ce pas une prétention émise, ou, s'il s'agit de combats pour des doctrines, un dogme affiché et imposé par l'un des belUgérants, prétention ou dogme repoussés par l'autre? Dans les guerres électorales ou parlementaires, il y a autant de combats distincts qu'il y a de mesures proposées ou de principes proclamés par les uns et blâmés ou contredits par d'autres. Ce procès entre un demandeur officiel et un ou plusieurs défendeurs opposants, se renouvelle sous mille prétextes depuis la formation d'un gouvernement ou d'un ministère, et se termine soit par l'anéantissement de l'opposition, — par exemple, en 1594, par la défaite de la Ligue^ — soit par la chute du gouvernement ou du ministère.
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Quant aux concurrences industrielles, enfin, elles consistent, à y regarder de près, en duels multiples, successifs OQ simultanés, entre une invention déjà répandue, installée depuis plus ou moins longtemps, et une ou plusieurs inventions nouvelles qui cherchent à se répandre en satisfaisant mieux le môme besoin. Il y a toujours ainsi, dans une société en progrès industriel, un certain nombre de produits anciens qni se défendent avec un bonheur inégal contre des produits nouveaux. La production et la consommation des premiers, par exemple, des chandelles de suif, impliquent cette affirmation, cette conviction intime, contredite par les producteurs ou les consommateurs des seconds, à savoir : ce procédé d*éclairage est le meilleur ou le plus économique. Sous cette dispute de boutiques, on découvre avec surprise un conflit de propositions. La querelle, aujourd'hui terminée, entre le sucre de canne et le sucre de betteraves, entre la diligence et la locomotive, entre la navigation à voile et la navigation à vapeur, etc. , était une véritable discussion sociale, voire même une argumentation. Car ce n'étaient pas seulement deux propositions, mais deux syllogismes qui s'aflrontaient, conformément à un fait général méconnu par les logiciens; Tun disant, par exemple : « Le cheval est l'animal domestique le plus rapide; or, la locomotion n'est possible qu'au moyen d'animaux; donc la diligence est le meilleur mode de locomotion; » Tautre répondant : c Le cheval est bien l'animal le plus rapide, mais il n'est pas vrai que les forces animales soient seules utilisables pour le transport des voyageurs et des marchandises; donc, la précédente conclusion est fausse. » Cette remarque doit être généralisée, et de pareils chocs syllogistiques se montreraient facilement à nous, sous les duels logiques ci-dessus énumérés.
J*ajoute, en ce qui concerne l'industrie, que la lutte ne s'y engage point seulement entre deux inventions répondant à un même besoin et entre les fabriques ou les corporations ou les classes qui les ont monopolisées séparément, mais
encore entre deux besoins différents, dont Tun, désir général et dominant, développé par un ensemble d'inventions antérieures, par exemple, Tamour de la patrie chez les, inciens Romains, est jugé d'une importance supérieure, t dont l'autre, suscité par quelques inventions récentes ou récemment importées, par exemple, le goût des objets d'art ou de la mollesse asiatique, contredit implicitement la supériorité du premier qu'il combat. Ce genre de lutte semble, il est vrai, se rattacher à la morale plutôt qu'à l'industrie, mais la morale, en un sens, n'est que l'industrie considérée sous son aspect élevé et vraiment gouvernemental. Un gouvernement n'est qu'une industrie spéciale, propre ou jugée propre à satisfaire le besoin, le dessein majeur, que la nature des productions et des consommations longtemps prépondérantes ou des convictions longtemps régnantes a mis hors de pair dans le cœur d'un peuple, et auquel la morale veut qu'on subordonne tous les autres. Tel pays réclame de la gloire avant tout, tel autre des terres, un troisième de l'argent, suivant qu'il a plus travaillé sous les armes, à la charrue ou à la fabrique. A chaque instant, peuples ou individus, nous sommes, sans nous en douter, sous l'empire d'un désir dirigeant, ou plutôt d'une résolution antérieure qui persiste en nous, et qui, née d'une victoire antérieure, a toujours de nouveaux combats à soutenir; et sous l'empire d'une idée fixe, d'une opinion qui, acceptée après hésitation, ne cesse d'être attaquée dans sa citadelle. Voilà ce qu'on nomme un état mental chez les individus, un état social chez les nations. Tout état social ou mental suppose donc, aussi longtemps qu'il dure, un idéal. A la formation de cet idéal, que la morale défend et préserve, a concouru tout le passé militaire et industriel d'une société, et aussi tout son passé artistique. Or, l'art lui-même enGn a ses combats singuliers de thèses et d'antithèses. Dans chacun de ses domaines, à chaque instant, une école règne, qui affirme un genre de beau nié par quelque autre école.
Hais nous devons nous arrêter un instant pour insister sur ce qui précède. Nous considérons les faits sociaux principalement au point de vue logique, c'est-à-dire au point de vue des cr ances se confirmant ou se niant qu'ils impliquent, plutôt que des désirs auxiliaires ou contraires, qu'ils impliquent aussi. La difficulté est de comprendre comment des inventions, et aussi bien leurs agrégats, des institutions, peuvent s'affirmer ou se nier. Éclaircissons ce point une fois pour toutes. Une invention ne fait que satisfaire ou provoquer un désir; un désir s'exprime par un dessein; et un dessein, en même temps qu'il est un pseudo-jugement par sa forme affirmative ou négative (je veux, je ne veux pas), renferme une espérance ou une crainte, le plus souvent une espérance, c'est-à-dire toujours un jugement véritable. Espérer ou craindre, c'est affirmer ou nier, avec un degré de croyance plus ou moins élevé, que la chose désirée sera. Si, par hypothèse, je désire être député, — désir développé en moi par Tinvention du système parlementaire et du suffrage universel, — c'est que j'espère le devenir en prenant les moyens connus. Et si mes adversaires me barrent le chemin (parce qu'ils croient qu'un autre les aidera mieux à obtenir des places désirées par eux, désir suscité en eux par l'invention ancienne ou récente de ces fonctions), c'est qu'ils oiU une espérance nettement contradictoire. J'afGrme que je serai probablement élu, grâce à mes manœuvres; ils le nient. S'ils cessaient absolument de le nier, s'ils perdaient tout espoir, ils ne me combattraient plus, et le duel téléologique prendrai t fin, ici comme partout, avec le duel logique, ce qui montre rimportance capitale de celui-ci.
Des vagues d'espérances ou de craintes qui t^cntrechoquent perpétuellement sous la surexitation intermittente d'idées nouvelles suscitant des besoins nouveaux : qu'est-ce autre chose que la vie sociale? Suivant qu'on prête attention au conflit, au concours des besoins, ou au conflit, au concours des espérances, on fait de la téléologie ou de la logique
174 LES LOIS DB l'imitation
sociale. — Quand deux inventions répondent au même désir, elles se heurtent comme je Tai expliqué plus haut, parce que chacune d'elles implique de la part du producteur et du consommateur qui remploie, Tespérance ou la persuasion qu'elle est la mieux adaptée à son but, et que, par conséquent, Tautre n'est pas la meilleure. — Mais, même quand deux inventions répondent à deux besoins différents, elle peuvent se contredire , soit parce que ces deux besoins sont deux expressions dissemblables d'un même besoin supérieur, que chacun d'eux croit mieux exprimer que l'autre ; soit parce que chacun d'eux exige, pour être satisfait, que l'autre ne le soit pas, et porte avec soi l'espérance qu'il ne le sera pas.
Exemple du premier cas : l'invention de la peinture à l'hiyle, au xv® siècle, niait l'invention ancienne de la peinture à la cire, en ce sens que la passion croissante pour celle-lk contestait au goût subsistant pour celle-ci le droit de se dire la meilleure forme de l'amour des tableaux. Exemple du second : l'invention de la poudre au xiv® siècle, en développant, chez les monarques, une soif toujours grandissante de conquête et de centralisation, qui ne pouvait s'assouvir sans l'asservissement des seigneurs féodaux, se trouvait en contradiction avec rinvention des châteaux forts et des armures compliquées qui avaient développé chez les seigneurs le besoin d'indépendance. féodale; et si ces derniers résistaient au roi, c'est qu'ils continuaient à avoir confiance dans leurs créneaux et leurs cuirasses, comme le roi dans ses canons.'
Mais c'est surtout comme répondant à un même besoin que deux inventions se contredisent en histoire. Certainement l'invention chrétienne du diaconat et de l'épiscopat contredisait l'invention païenne de la préture, du consulat, de la dignité de patrice, car, en obtenant ces derniers honneurs, le païen croyait satisfaire son désir de grandeur vraie et niait que ce désir eût pu l'être par les premiers, tandis que la conviction du chrétien était diamétralement contraire. Uo
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état social qui admettait à la fois ees institutions contradictoires contenait donc un vice caché; et, de fait, des contradictions multiples de cette nature ont contribué, après Tavènement du christianisme, à la dissolution de l'Empire romain et à la résorption de la civilisation romaine qui, à la Renaissance, a forcé la civilisation chrétienne à reculer à son tour. £n un sens aussi, l'invention de la règle monastique des premiers ordres religieux, niait Tinvention antique de la phalange romaine, puisque chacune d'elles, aux yeux de ceux qui Tutilisaient, répondait seule, et nullement Tautre, au besoin de sécurité vraie.
Le style ogival, de même, niait Tordre corinthien ou dorique: le vers rimé de dix syllabes niait Thexamètre ou le pentamètre : pour un Romain, en effet, Thexamètre et l'ordre corinthien répondaient au désir de beauté littéraire et architecturale ; pour un Français du xii* siècle ils n'y répondaient pas, et le vers de dix syllabes, cher aux trouvères, le style de Notre-Dame de Paris, y répondaient exclusivement. Ce que de telles conceptions avaient d'inconciliable, c'était donc les jugements qui les accompagnaient. Cela est si vrai que lorsqu'un goût plus large a permis d'attribuer à la fois de la grandeur au patriciat et à l'épiscopat, de la beauté à Thexamètre et au vers héroïque, ces éléments auparavant antagonistes ont pu vivre ensemble dans les temps modernes ; de même que, bien plus tôt, les règles monastiques et les règles de la tactique militaire des anciens ont vécu en parfaite harmonie quand on a vu dans celles-ci la sécurité de la vie présente, dans celles-là la sécurité de la vie future.
Il est donc bien certain que tous les progrès sociaux par élimination consistent d'abord en duels d'une affirmation et d'une négation qui s'affrontent. Mais il est bon d'ajouter que la négation ici ne se soutient pas toute seule et doit s'appuyer sur une thèse nouvelle, elle-même niée à son tour par la thèse combattue. L'élimination doit donc être toujours, en
iTO LES LOIS DE LIMITATION
temps de progrès, uae substitution ; aussi avons-nous con- Tondu ces deux idées dans la seconde. Cette nécessité nous explique la faiblesse de certaines oppositions politiques sans programme propre, dont l'impuissante critique nie tout sans rien affirmer. Par la même raison, aucun grand hérésiarque ou réformateur religieux ne s'est borné au rôle négatif pour combattre efficacement un dogme; et la dialectique perçante d'un Lucien a moins ébranlé la statue de Jupiter que le moindre dogme chrétien balbutié par des esclaves. On a remarqué aussi justement qu'une grande philosophie établie résiste aux coups de ses adversaires, jusqu'au jour où l'ennemi est un rival, un autre grand système original qui surgit.
Si ridicule que soit une école d'art, elle reste en vigueur tant qu'elle n'est pas remplacée. Le style ogival seul a tué le roman ; il a fallu l'art de la Renaissance pour tuer le style gothique ; et, malgré les critiques, la tragédie classique vivrait encore si le drame romantique, forme bien hybride pourtant, n'avait apparu. Un article industriel ne disparail de la consommation que parce qu'un autre article industriel, répondant au même besoin, a pris sa place, ou parce que ce besoin a été supprimé par un changement de mode ou de coutume, dont la propagation du goût nouveau, et non pas seulement d'un nouveau dégoût, — de nouveaux principes, et non pas seulement de nouvelles objections, — fournit seule l'explication ^ De même, un principe ou une procédure juridique ont beau être incommodes ou surannés; ils attendent pour disparaître qu'un principe nouveau ait trouvé sa formule, qu'une procédure nouvelle ait pris forme. Les vieilles actions de la loi auraient duré indéfiniment à Rome
(1) Il peut se faire pourtant que, par suite de Tenvahissement de la misère, des maladies, des flcaux de tous genres, un besoin disparaisse sans être remplacé ou ne le soit que par l'intensité croissante des besoins inférieurs, devenus excessifs et exclusifs de tous autres. Il y a alors dcclin, recul do la civilisation, et non progrès.
sans Tingénieuse invention du système formulaire. Le droit quiritaire n'a reculé que devant les heureuses lictionfs et les inspirations libérales du droit prétorien. De nos jours, le code pénal français, ainsi que bien d'autres codes criminels étrangers, est manifestement démodé et contredit par l'opinion publique, mais il ^e maintient et se maintiendra tant que les criminalistes ne se seront point accordés sur une nouvelle théorie de la responsabilité pénale, qui parviendra à se propager.
EnGn, chez un peuple qui garde le même nombre d'idées à exprimer verbalement (car, s'il en perd sans en acquérir au moins autant, sa civilisation décline au lieu de progresser), les mots ou les formes grammaticales de la langue ne sauraient être éliminés que par la propagation de termes ou de tournures équivalents; quand un mot meurt, c'est qu'un autre mot est né; et, par suite, ou pareillement, quand une langue meurt, c'est qu'une autre langue a pris naissance en «lie ou hors d'elle. Le latin, malgré les invasions barbares, serait encore parlé si quelques inventions linguistiques capitales, par exemple l'idée de faire des articles avec des pronoms ou de marquer le temps futur des verbes par l'inCnitif suivi du verbe avoir (aimer-ai), n'étaient venues se grouper ensemble quelque part et constituer le punctum saliens des langues romanes. C'étaient là des thèses nouvelles, sans lesquelles n'eût jamais triomphé Vantilhèse qui consistait à ne pas vouloir des cas de la déclinaison et des flexions de la conjugaison latine.
Ainsi, chaque duel logique en réalité est double , et consiste en deux couples d'affirmations et de négations symétriquement opposées. Seulement, à chaque instant de la vie sociale, l'une des deux thèses en présence, quoiqu'elle nie l'autre, se présente surtout comme une affirmation d'elle-même, et la seconde, quoiqu'elle s'affirme aussi, n'est en relief que parce qu'elle nie la première. Il est bien essentiel, pour le politique et l'historien^ de distinguer si c'est TAHOB. — Imitation. 12
par son côté négatif ou par son côté afûrmatif que chacune d'elles est en relief, et de marquer le moment où les rôle» se renversent. Car ce moment arrive presque toujours. Il est telle époque où une philosophie, une secte naissante, religieuse ou politique, doivent toute leur vogue à Tappui que trouvent en elles les contradicteurs de la théorie admise, du dogme, ou les dénigreurs du gouvernement ; et plus tard, quand cette philosophie ou cette secte ont grandi, on s'aperçoit un jour que toute la force de l'Église nationale, de la philosophie ofQcielle ou du gouvernement traditionnel, qui résistent encore, est de servir de refuge aux objections, aux doutes, aux alarmes soulevées par les idées ou les prétentions des novateurs, devenues séduisantes par elles-mêmes. Dans l'industrie et les beaux-arts, c'est d'abord pour le plaisir de changer, de ne pas faire comme on a toujours fait, qu'une partie du public, favorable aux modes, adopte un produit nouveau au préjudice d'un produit ancien ; puis, quand cette nouveauté s'est acclimatée et a été appréciée pour elle-même, le produit ancien se réfugie dans les habitudes voulues d'une autre partie du public, favorable aux coutumes, qui entend montrer par là qu'elle ne fait pas comme tout le monde. Dans sa lutte avec un vieux vocable,, une expression nouvelle agit au début par son attrait principalement négatif sur les néologistes, qui veulent ne pas parler comme on a parlé toujours ; et, quand elle est usitée à son tour, le vocable antique n'est fort, à son tour, que par son côté négatif, dans le groupe des archaïstes qui ne veulent pas parler comme tout le monde. Mêmes péripéties dans le duel d'un nouveau principe de droit contre un' principe traditionnel.
Il est essentiel de distinguer maintenant les cas où le duel logique des thèses et des antithèses n'est qu'individuel, et ceux où il devient social. La distinction est on ne peut plus nette. C'est seulement quand le duel individuel a cessé que le duel social commence. Tout acte d'imitation est précédé
LES LOIS LOGIQUISS DE L*IB1ITATI0N 179
d'une hésitation de Tindividu ; car, une découverte ou une invention qui cherche à se répandre, trouve toujours quelque obstacle à vaincre dans une idée ou une pratique déjà établie chez chaque personne du public ; et dans le cœur ou Tesprit de cette personne, s'engage de la sorte un conflit, soit entre deux candidats, c'est-à-dire deux politiques, qui sollicitent son suffrage électoral, ou entre deux mesures à prendre, d'où naît sa perplexité, s*il s'agit d'un homme d'État; soit entre deux théories qui font osciller sa foi scientiCque; soit entre deux cultes, ou un culte et l'irréligion, qui se disputent sa foi religieuse; soit entre deux marchandises, deux objets d'art, qui tiennent son goût et son prix d'achat en suspens; soit entre deux projets de loi S entre deux principes juridiques contraires qui se balancent dans son esprit, s'il s'agit d'un législateur qui délibère, ou entre deux solutions d'une question de droit qui miroitent devant sa pensée, s'il s'agit d'un plaideur qui hésite à plaider; soit entre deux expressions qui s'offrent concurremment à sa langue indécise. Or, tant que persiste cette hésitation de l'individu, il n'imite pas encore, et c'est seulement en tant qu'il imite qu'il fait partie de la société. Quand il imite, c'est qu'il s'est décidé.
Supposez, par une hypothèse irréalisable, que tous les membres d'une nation restent à la fois et indéOniment indécis comme il vient d'être dit. 11 n'y aura plus dejguerre, puisqu'un ultimatum ou une déclaration de guerre suppose une décision prise individuellement par les membres d'un cabinet. Pour qu'il y ait guerre, type le plus net du duel logique social, il faut d'abord que la paix se soit faite dans l'esprit des ministres ou des chefs d'État jusque-là hésitants à formuler la thèse et l'antithèse incarnées dans les deux années en présence. 11 n'y aura plus de bataille à coups de
(1) n peut 7 en aToir un plus grand nombre, mais il n'y en a jamais q^ deux en lutte à la fois dans la pensée hésitante du législateur.
vote, pour la même raison. Il n'y aura plus de querelles religieuses, ni de schismes, ni de disputes scientiGqaes, puisque cette division de la société en Églises ou en théories distinctes Suppose qu'une seule doctrine a prévalu eoGa dans la conscience ou la pensée, auparavant divisée, de chacun de leurs adeptes. Il n*y aura plus de discussions parlementaires, il n*y aura plus de procès. Un procès, difficulté sociale à résoudre, montre que chacun des plaideurs a résolu la difOculté mentale qui s'était posée à lui. Il n'y aura plus de concurrence industrielle entre ateliers rivaux ; leur rivalité vient de ce que chacun d'eux a sa clientèle à soi, c'est-à-dire que leurs produits ne rivalisent plus dans le cœur de leurs clients. Il n'y aura plus de droits distincts* tels que le droit coutumier et le droit romain dans la France du moyen &ge, se heurtant sur le même territoire et cherchant à empiéter l'un sur l'autre; cette perplexité nationale signifie que, de part et d'autre, les individus ont fait leur choix entre les deux législations. Il n'y aura plus de dialectes distincts luttant pour la prééminence, la langue d'oc et la langue d'oïl, par exemple ; cette hésitation linguistique de la nation a pour cause la Oxation linguistique des individus qui la composent.
En somme, je le répète, c'est quand l'irrésolution individuelle a pris un que l'irrésolution sociale prend naissance et prend forme. Il n'est rien où se révèlent mieux, à la fois, Tanalogie frappante et la différence évidente des deux logiques, des deux psychologies propres à l'individu et à la société. — Je me hâte d'ajouter que, si l'hésitation qui précède un acte d'imitation est un faii simplement individuel, elle a pour cause des faits sociaux, c'est-à-dire d'autres actes d'imitation déjà eflectués. La résistance qu'un homme oppose toujours à l'influence prestigieuse ou raisonnée d'un autre homme qu'il va bientôt copier, provient toujours d'une influence ancienne que le premier a déjà subie. Un courant d'imitation se croise en lui avec un penchant à une
LES LOIS lOGIOUES DE L'iMITATION 18i
iinitatioa différente : voilà pourquoi il n'imite pas encore.
— Il est bon de noter, ici, que la propagation même d'une imitation implique sa rencontre et sa lutte avec une autre.
En même temps Ton voit que la nécessité de deux adversaires seulement en présence dans les luttes sociales s'explique par l'universalité de l'imitation, fait essentiel de la vie sociale. En effet, il ne peut jamais y avoir que deux thèses ou deux jugements opposés chaque fois que ce fait élémentaire a lieu : la thèse ou le dessein propre à Tindividumodèle et la thèse ou le dessein propre à Tindividucopie.
— Si l'on veut élever son regard plus haut, et embrasser des masses humaines, on verra ce duel agrandi, devenu social, se produire sous mille formes, mais se refléter d'autant plus nettement dans les faits d'ensemble que l'association humaine est plus étroite et plus parfaite dans Tordre des phénomènes dont il s'agit. Très nettement, en matière militaire, à mesure que les armées se centralisent et se disciplinent, et qu'au lieu des multiples combats singuliers de l'époque homérique il n'y a sur un champ de bataille qu'un grand combat à la fois. Très nettement aussi, en matière religieuse, à mesure que les religions s'unifient et se hiérarchisent : le duel du catholicisme et du protestantisme, du catholicisme encore et de la libre-pensée, suppose l'organisation avancée de ces cultes et de l'église même des librespenseurs. Moins nettement en matière politique, mais avec nne netteté croissante quand les partis s'organisent mieux. Moins nettement encore en matière industrielle ; mais, si rindustrie parvenait à s'organiser suivant le vœu socialiste, il n'en serait pas de même. £n matière linguistique, très vaguement, car la langue est devenue la moins nationalement consciente des œuvres humaines. Pourtant, j'ai cité plus haut la lutte de la langue d'oc et de la langue dVil, et il y a bien d'autres exemples analogues. En matière juridique, vaguement aussi, depuis que l'étude du droit a cessé d'être une passion, que les écoles de droit ne sont plus des
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clientèles enthousiastes et disciplinées de professeurs glorieux, et qu'on ne voit plus rien de comparable aux grandes luttes des Sabéiens et des Proculéiens à Rome, des romanistes et des feudistes à la fin du moyen âge, etc.
Quand l'irrésolution sociale s*est produite et accentuée, il faut qu'elle se résolve à son tour en une résolution. Gomment cela ? par une nouvelle série d'irrésolutions individuelles suivies d*actes d'imitation. L'un des programmes politiques qui se partagent une nation, se répand par voie de propagande ou de terreur jusqu'à ce qu'il ait gagné un & un presque tous les esprits. De même, l'une des Églises ou des philosophies en lutte. Inutile de multiplier les exemples. Finalement, si l'unanimité, jamais parfaite, parvient à se réaliser dans une certaine mesure, toute irrésolution, soit individuelle, soit sociale, se trouve à peu près terminée. C'est le terme inévitable. Tout ce que nous voyons aujourd'hui accepté, installé, ancré dans les mœurs ou les croyances, a commencé par être l'objet d'ardentes discussions. Il n'est pas d'institution pacifique qui n'ait la discorde pour mère. — Une grammaire, un code, une constitution implicite ou écrite, une industrie régnante, une poétique souveraine, un catéchisme : tout cela, qui est le fond calégorique des sociétés, est l'œuvre lente et graduelle de la dialectique sociale. Chaque règle de grammaire est l'expression du triomphe d'une habitude verbale qui s'est propagée aux dépens d'autres habitudes partiellement contradictoires. Chaque article du Code est une transaction ou un traité de paix anrès de sanglants combats dans la rue, après de vives polémiques dans la presse, après des tempêtes oratoires tfkns le parlement. Chaque principe constitutionnel n'a prévalu qu'à la suite de révolutions, etc. ^
(1) On a distingué les constitutions impératives, ou si l'on reut improvisées, et les constitutions contractuelles^ formces peu à peu. Distinction qui a d'ailleurs de Timportance. (V. M. Boutmy.) Mais, au fond, les constitutions impcratives elles-mêmes résultent d'une transaction entre
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n en est de même pour Torigiae des catégories individuelles *. La notion un peu développée de Tespace, du temps» de la matière, de la force, est, si Ton adopte les conclusions fortement motivées des nouveaux psychologues, le résultat d'hésitations, d'inductions, d'acquisitions individuelles pendant les premiers temps de la vie. Mais, de même que, chez le petit enfant, il existe déjà un noyau de vagues idées sur l'espace et le temps, sinon sur la matière et la force, formées au berceau, à un âge où ne peuvent remonter nos moyens d'analyse, de même, toute société primitive nous présente un corps confus de règles grammaticales, de coutumes, <l'idées religieuses, de forces politiques, dont la formation nous échappe absolument.
Le dénouement du duel logique social a lieu de trois manières différentes. Il arrive assez souvent : 1^ que la suppression de Tun des deux adversaires ait lieu par le simple prolongement naturel des progrès de l'autre, sans secours «xtérieur ni interne. Par exemple, l'écriture phénicienne n'a «u besoin que de continuer son mouvement de propagation pour anéantir l'écriture cunéilorme; il a suffi à la lampe de pétrole de se faire connaître pour faire disparaître, dans les chaumières du Midi, le calel à huile de noix, légère transformation de la lampe romaine. Mais, parfois, il vient un moment où les progrès du plus favorisé même des deux concurrents s'arrêtent devant une difQculté croissante d'aller plus loin déloger l'ennemi. Alors : 2^ si le besoin de lerer cette contradiction est senti avec une énergie suffisante, on prend les armes, et la victoire a pour effet de sup-
les partis opposés dans le sein dn parlement d*où elles émanent. Seulement il n'j a ici qu'un contrai^ à la suite d*une lutte, tandis que la Constitution anglaise, par exemple, est née d*un grand nombre de luttes et de contrats entre des pouToirs préexistants.
(1) Dans un traTail publié en aoûtet septembre 1889 (AemiepAt/otfopAtgu^), •oos ce titre : Catégories logique* et institutions sociales, et reproduit dans ma Logique sociale (1894), j*ai longuement déreloppé le rapprocha* ■Mnt que je me borne à indiquer ici.
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primer violemment Tua des deux duellistes. A ce cas se ramène facilement celui où une force autoritaire, quoique non militaire, s*impose : tel a été le vote du concile de Nicée en faveur du symbole d*Atbanase, telle a été la conversion de Constantin au christianisme ; telle est toute décision importante d*une assemblée ou d'un dictateur après délibération. Ici le vote ou le décret, comme la victoire là, est une condition extérieure nouvelle qui favorise Tune des thèses ou des volontés rivales, aux dépens de Tautre, et fausse le jeu naturel des propagations imitatives en concurrence, à peu près comme un changement soudain de climat dans une région, à la suite de quelque accident géologique, a pour effet d'y bouleverser le jeu des propagations vivantes, en y mettant obstacle à la multiplication d'une espèce végétale ou animale d'ailleurs féconde, et y prêtant secours à la la multiplication de telles autres, moins proliGques pourtant. — Enfin : 3** on voit très souvent les antagonistes réconciliés, ou Tun d'eux politiquement et volontairement expulsé par l'intervention d'une découverte ou d'une invention nouvelle.
Arrêtons-nous à ce dernier cas, qui me parait le plus important, car la condition qui intervient ici n'est pas extérieure, mais interne ; d'ailleurs, la découverte ou Tinvention triomphante qui intervient ici joue le rôle de l'éclair de génie militaire, de l'heureuse inspiration du général sur le champ de bataille, qui, dans le cas précédent, avait déterminé la victoire de son parti. Par exemple, la découverte de la circulation du sang a seule pu mettre fin aux discussions interminables des anatomistes du xvi® siècle; les découvertes astronomiques dues à l'invention du télescope, au commencement du xvii® siècle, ont seules résolu, en faveur de l'hypothèse pythagoricienne, et contrairement à celles des aristotéliciens, la question de savoir si le soleil tournait autour de la terre ou la terre autour du soleil, et tant d'autres problèmes qui divisaient en deux camps les astronomes Ouvrci
une bibliothèque quelconque ; combien de questions jadis brûlantes, aujourd'hui refroidies, combien de volcans maintenant éteints, y verrez-vous en éruptions d'arguments et d'injures ! Et, presque toujours, le refroidissement s'est opéré, comme par miracle, à partir d'une découverte savante, voire même érudite ou imaginaire. Il n'est pas une page de catéchisme, à présent récitée sans contestation par les fidèles, dont chaque ligne n'exprime le résultat de polémiques violentes entre les fondateurs du dogme, Pères ou conciles.
Qu'a-t-il fallu pour terminer ces combats parfois sanglants? La découverte d'un texte sacré plus ou moins authentique, ou une nouvelle conception théologique, à moins qu'une autorité réputée infaillible n'ait tranché de force le différend. De même, que de conflits entre les volontés et les désiris des hommes ont été apaisés ou singulièrement amortis par une invention industrielle ou même poh'tique ! Avant celle des moulins à eau ou à vent, le désir d'avoir du pain et la répulsion pour le travail énervant de la mouture à bras, se trouvaient en lutte ouverte dans le cœur des maîtres et des esclaves. Vouloir manger du pain, c'était vouloir cette fatigue atroce, pour soi ou pour autrui, et ne pas vouloir cette fatigue pour soi, quand on était esclave, c'eût été vouloir que personne ne mangeât du pain. Mais, quand le moulin à eau fut inventé, immense soulagement pour les bras servilcs, ces deux désirs cessèrent d'être un obstacle l'un & l'autre. Pareillement, jusqu'à l'invention du chariot, l'une des plus merveilleuses de l'homme antique, le besoin de transporter de lourds fardeaux et le désir de ne pas s'épuiser à les porter sur ses épaules ou de n*en pas accabler ses bêtes de somme, se sont combattus dans le cœur des gens et mutuellement entravés. L'esclavage, en somme, était une plaie nécessaire, pour l'accomplissement de travaux obligatoires et pénibles dont l'esclave, comme le maître, sentait la nécessité, et dont le maître rejetait le fardeau sur l'esclave, afin que, en ce qui concernait le maître
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du moins, le conflit des désirs contradictoires fût résolu, puisque sans cela il ne l'eût été pour personne. Cet antagonisme chronique de volontés et d'intérêts n*a fait place, par degrés, à un certain accord relatif que par suite d'inventions capitales qui ont permis d'utiliser les forces inanimées, vents, cours d'eau, vapeur, au grand profit de l'ancien maître et de l'ancien esclave également.
Ici, chaque invention intervenante a mieux fait que supprimer l'un des termes d'une difficulté ; elle a supprimé la contrariété des deux. C'est ainsi (car une invention est un dénouement, et réciproquement) que se dénoue le nœud d'une comédie où, quand la contradiction des volontés d'un père et de son fils, par exemple, est montée au point de paraître invincible, une révélation inattendue vient montrer qu'elle est purement apparente et sans la moindre réalités Les inventions industrielles sont donc comparables à des dénouements comiques, autrement dit heureux et satisfaisants pour tout le monde, tandis que les inventions mi-
(1) Ce n'est pas seulement dans Tindostrie, c'est quelquefois en politique et en religion qu'on a, ou plutôt qu*on croit aToir, de ces heureuses surprises. M. Renan remarque quelque chose de pareil : « Dans les grands mouTements historiques, dit-il (primitive Église, Réforme, Rérolution Française), il y a le moment d'exaltation, où des hommes associes en vue d'une œuvre commune (Pierre et Paul, Luthériens et Calvinistes, Montagnards et Girondins, etc.) se séparent ou se tuent pour une nuance, puis le moment de réconciliation, où l'on cherche éprouver que ces ennemis apparents s'entendaient et qu'ils ont travaillé pour une même fin. Au bout de quelque temps, de toutes ces discordances sort une doctrine unique et un accord parfait règne (ou para!t régner) entre les disciples de gens qui se sont anathématisés. > (Les Évangiles,) On se tue nécessairement pour une nuance, dans les moments d'exaltation, parce que, à la lumière extraordinaire d'une conscience exaltée, cette nuance, cette mutuelle contradiction partielle^ est aperçue, et que chaque homme, à ces époques-là, s'incarnant tout à fait dans la thèse qu'il adopte et se vouant absolument à sa propagation sans limites, la suppression de la thèse contradictoire implique le meurtre de celui ou de ceux en qui eUe est incarnée. Plus tard, quand les premiers acteurs ont disparu et ont cté remplacés par des successeurs moins enthousiastes, Tattiédissement (les convictions opposées permet de jeter un voile complaisant sur leurs contradictions. Un simple abaissement du niveau des croyances a fait c* changement.
litaires, armements perfectionnés, stratégie savante, < d'œil d*aigle à Tinstant décisif, rappellent tout & fail dénouements des tragédies, où le triomphe de Tun rivaux est la mort de Tautre, où tant de passion et de s'incarne dans les personnages, où la contradiction de 1 désirs et de leurs convictions est si sérieuse, que Tac est impossible et le sacrifice final inévitable. Toute vici est de la sorte Técrasement, sinon du vaincu, du moin sa volonté nationale résistante, par la volonté national vainqueur, plutôt que Taccord des deux, malgré le t] qui suit et qui est un contrat forcé. L'histoire, en son est un tissu, un entrelacement de tragédies et de coméc de tragédies horribles et de comédies peu gaies, qu'il aisé, en y regardant de près, d'en détacher. Voilà peutpourquoi, soit dit en passant, dans notre âge beaucoup industriel encore que militaire, il ne faut pas s'étonne voir au théâtre, image de la vie réelle, la tragédie, chi jour plus négligée, reculer devant la comédie, qui grand progresse, mais s'attriste ou s'assombrit en grandissant