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GOUVERNEMENT

Tout ce qui précède revient à dire qu'à l'origine la famille» ou la pseudo-famille née à côté d'elle, était le seul groupe social, et que chaque transformation ultérieure a eu pour effet de diminuer son importance à cet égard, en constituant de nouveaux groupes plus amples, formés artificiellement aux dépens du côté social des diverses familles, et réduisant celles-ci par degré à n'être plus que des expressions physiologiques; mais que, à la fin, les nombreuses familles ainsi démembrées tendent à s'agréger en une sorte de grande famille naturelle et sociale à la fois comme au début, avec cette différence que les caractères vivants transmis par hérédité y ont pour principale raison d'être de faciliter la transmission par imitation des éléments de la civilisation, et nonvice versa. En effet, au point de vue linguistique d'abord, nous avons vu que chaque famille, à une époque préhistorique très ancienne, a dû avoir sa langue à soi, que, plus

tard, une seule langue a embrassé des milliers de familles, et qu'enfin celles-ci par l'habitude du conntibium pratiqué plus aisément entre gens parlant le même idiome, ont donné naissance à une même race. De la sorte, chaque langue a eu finalement sa race, c'est-à-dire sa grande famille, tandis que primitivement, chaque famille, avons-nous dit, avait sa langue. — Nous avons vu encore, en ce qui concerne la religion, que chaque famille avait son culte à l'origine, et que chaque famille alors était une Église à part, mais que, plus tard, un même culte avait réuni des milliers des familles, jusqu'à ce qu'enfin ces familles, par l'interdiction pliis ou moins rigoureuse du mariage avec les infidèles et la pratique exclusive du connubium, se soient combinées en une race créée tout exprès pour sa religion.

Nous pouvons voir maintenant, au point de vue gouvernemental, une série analogue de transformations ; au début, chaque famille formant un État distinct; puis un même État contenant des milliers de familles qu'un lien purement artificiel a soudées ensemble, et enfin chaque État se faisant sa nation, c'est-à-dire sa race ou sa sous-race particulière, sa famille à lui.

Je pourrais redire à ce propos tout ce que Fustel de Coulanges et Sumner Maine ont si bien dit sur Isipatriapotestas devenue par degrés Vimperium du magistrat romain, sur la liaison primordiale et. la séparation progressive du ponvoir générateur et du pouvoir impératif. Mais j'épargnerai au lecteur cet ennui. J'aime mieux faire observer qu'il convient de compléter ce point de vue en admettant dès le début de l'histoire ou de la préhistoire, l'apparition d'États purement artificiels, formés par engouement général pour un chef ou un brigand célèbre et grossis des évadés de toutes les familles environnantes. Les villes de refuge, telles que Rome naissante et les villes fraTiches du moyen âge, peuvent nous donner une idée de ce qu'ont dû être ces agrégats primitifs. Ils ont peut-être, sans doute même, constitué les

premières villes proprement dites. Et, de fait, Télé urbain, qui coexiste dès les plus hauts temps avec Télé rural, s*est toujours distingué de celui-ci par la préc nance, ici, de Tesprit coutumier, là, de Tesprit novatei tout ordre de faits. Il est à croire que ces premiers ran d'indisciplinés ont été les foyers les plus actifs de guer de conquêtes, et que, par suite, si tous les fléaux nés vie belliqueuse leur sont imputables, il faut leur faire hoi des grandes agglomérations nationales, garantie ûna richesse et de paix.

En outre, nous voyons partout la mode et la coutume carner politiquement en deux grands partis, dont la lu le triomphe alternatifs expliquent tous les progrès polit des peuples. Il n'y a jamais, en effet, que deux part présence, plus ou moins subdivisés. Leurs noms diiï d'après les pays et les époques, mais on peut appelei sans trop d'impropriété le parti conservateur, et l'aul parti novateur. Leur rivalité s'exprime d'ordinaire, chc populations riveraines de la mer, par celle des intérêts coles, que personniûait à Athènes le conservateur Aris et des intérêts maritimes, qui s'incarnaient dans le nov Thémistocle; chez les populations continentales, par cel l'agriculture et du commerce, des campagnes et des v des paysans et des ouvriers. Or, il est assez clair que la des conservateurs et des libéraux, aussi ancienne que toire, et déjà engagée dans le sein de la famille ou de la primitive, se ramène partout et toujours à celle de la tume et de la mode. Le parti progressiste appelle de tov vœux les idées nouvelles, les droits nouveaux, les pro nouveaux, importés et imités de l'étranger, par les voi mer ou de terre, pendant que le parti traditionnel résis s'appuyant sur les idées, les coutumes, les indm anciennes, héritées des aïeux. Plus spécialement, le novateur veut qu'on modiûe la constitution politique du conformément à des théories que lui a suggérées la vu

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gouvernements extérieurs et qui, en dépit ou à raison de cette suggestion même, plus ou moins inconsciente, lui paraissent applicables, par imitation, à tous les peuples de la terre; le parti tory^ au contraire, veut qu*on respecte et qu'on maintienne, sans altération, la forme gouvernementale du passé ^ On sait que, toujours et partout, quand le conflit s'engage entre ces deux partis, c'est qu'un parti libéral, suscité ou

(1) A une époque donnée, il anÎTe toujours que, parmi les peuples les plus en Tue, Tun semble incarner en lui l'esprit de conservation, et on autre l'esprit de nouveauté. Mais si Ton remonte dans le passe de chacun d'eux, on voit le contraste s'intervertir. De nos jours, l'antithèse en question a été représentée jusqu'à ces derniers temps par l'Angleterre et la France, comme elle Tétait dans la Grèce antique, par les Doriens conservateurs et les Ioniens novateurs ; on l'a répété à satiété. « En France, dit M. Boutmy, dans ses Études de droit constitutionnel ^ l'autorité natarelie et immédiate est aux idées (politiques) qui ont pour fondement sentimental l'union avec l'humanité en général. En Angleterre, elle est aux idées qui ont pour fondement sentimental l'union avec la génération précédente. Nous ne sommes à l'aise que devant une large conception en surface où tous les peuples entrent avec nous et s'inclinent devant des articles de législation universeUe. Les Anglais se complaisent devant nne étroite conception en profondeur où tous les siècles de la vie nationale s'entrevoient les uns derrière les autres. >»

En d'autres termes, nous nous passionnons pour des idées susceptibles de se propager par imitation libre, extérieure, les ayant d'ailleurs reçues nous-mêmes le pltis souvent par imitation de cette sorte ; nos voisins, an contraire, n'aiment que les idées transmises par imitation close, héréditaire, et transmissibles exclusivement par cette voie. — Mais, d'abord, soit dit en passant, cela n'empêche pas le parlementarisme anglais, malgré son caractère original, de se communiquer de peuple à peuple par la contagion la plus libre et la plus générale qui se soit vue. Puis, on sait bien qu'au xvu* siècle, l'Angleterre personnifiait l'esprit de révolution auprès de la France monarchique; et de nouveau, après un repos de deux siècles, ne sent-on pas le ferment révolutionnaire travailler le sol britannique, grâce aux germes d'idées radicales ou socialistes apporter du continent? Il pourrait bien se faire qu'à l'inverse, quand cette crise sévira chez les insulaires d'Outre-Manche, les Français parvinssent i fonder enfin un gouvernement national.

Ajoutons que la distinction établie par M. Boutmy entre les constitntions qui aspirent expressément à l'universalité et celles qui ne prétendent qu'à la durée dans une race ou une nation, rappelle celle des religions prosélytiques ouvertes et des religions fermées aux Gentils. Si l'on se règle par cette analogie, le système français aurait l'avenir pour lui,puisqoe les religions prosélytiques ont partout l'avantage sur leurs rivales. Mais, de même que le culte le plus expansif demande enfin k s'asseoir et i te clore, le système gouvernemental le plus cosmopolite finit par être à son tour, nous le verrons plus loin, une coutume des aïeux.

réveillé par des contacts plus fréquents avec le dehors et avec un dehors plus brillant, a fait sa réapparition au sein d'un peuple, auparavant traditionnaliste sans le savoir, et y a fait prendre au parti conservateur, c'est-à-dire à Timmense majorité, conscience de soi-même. Gela veut dire que la coutume d'abord régnait seule, ou presque seule, mais que la mode commence à la remplacer.

Cependant la mode grandit, et le parti qui la représente, d'abord battu, Gnit par faire accepter les innovations préconisées par lui. Il en résulte que le monde a fait un pas de plus vers l'assimilation politique des peuples, assimilation qui se poursuit alors même que leur agglomération politique, ce qui n'est pas la même chose, est stationnaire ou rétrograde. C'est toujours, en efTet, par le triomphe d'un parti novateur, même au moyen âge et dans l'antiquité, que s'est accomplie, sur un territoire donné, très petit jadis, puis de plus en plus étendu, une certaine uniformité gouvernementale, compagne ou devancière de l'unité. Dès l'époque de la Grèce héroïque, nous pouvons reconnaître, à certains indices, qu*un vent de mode a dû soufQer de temps en temps à travers les peuples réputés les plus coutumiers. On s'est fort étonné, par exemple, de voir les Doriens, celte race si traditionnaliste au moment où l'histoire l'éclairé, régie par des institutions d'origine Cretoise importées par l'étranger Lycurgue, et soumise, en outre, à des familles royales non doriennes. Cela peut-il s'expliquer autrement qu'en supposant un &ge antérieur où le prestige de l'étranger a régné chez cette nation, retombée plus tard sous le prestige de l'ancêtre?

Le second fait signalé, du reste, n'a rien d'exceptionnel ; il est fréquent au contraire. Curtius, l'historien de la Grèce, cite à ce sujet les Molosses régis par les Oacides, les Macédoniens par les Téménides, les Lyncestes par les Bacchiades, les Ioniens par les Lyciens, etc., comme de nos jours les Suédois par les successeurs de Bemadotte. Ce prestige de l'étranger dont je parle, a donc été parfois général dès les

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âges les plus reculés ; et il a dû être bien.profond, si, avec le savant auteur que je viens de citer, on admet que la croyance à l'extraction divine des rois s'explique par leur origine étrangère. Leur patrie disparaissant dans un lointaia inconnu, c ils pouvaient passer pour flis des dieux ; c'est uo honneur que des gens du pays eussent difficilement obtenu de leurs compatriotes >. D*ailleurs, partout où nous voyons des familles primitives loyalement courbées sous le sceptre de l'une d'entre elles, même appartenant à leur propre race, nous devons supposer que cette famille privilégiée a dû sa suprématie à la faveur d'un engouement plus ou moins éphémère par lequel, dans chacune des autres, l'admiration de leurs aïeux respectifs a été momentanément éclipsée. Mais, rompu de la sorte par l'avènement d'une dynastie, l'esprit de famille se réforme ensuite en s'élargissant et s'appelle civisme ou patriotisme.

Si l'on trouve, au x* siècle de notre ère, l'Europe couverte de millions de petits États appelés seigneuries, à très peu près semblables entre eux par leur constitution féodale, dont l'originalité est aussi frappante que leur similitude à travers leur diversité, il n'en faut pas douter, c'est que, de proche en proche, le type du fief, créé quelque part, a été copié par les libéraux intelligents de leur époque, et imposé par eux aux réactionnaires récalcitrants, sénateurs gallo-romains ou autres. Le fief était alors la grande nouveauté féconde, le modèle auquel le pouvoir royal lui-même a fini par se conformer, après l'avoir d'ailleurs suggéré, comme nous l'avons vu plus haut. Jusque-là le roi rattachait, vaguement, son autorité à celle des anciens empereurs romains, qui était dans l'esprit des peuples le type traditionnel du pouvoir souverain. Il semblait que l'essence même de cette suprématie fût d'être une domination universelle ou d'y aspirer. Mais Hugues Gapet eut ce qu'on peut appeler une idée de génie, bien simple pourtant. Au lieu de chercher en arrière, dans r£mpire romain, son idéal, il le prit à côté de lui. C'est à

lui que Sumner Maine fait remonter l'initiative et le pr exemplaire connu de la royauté, proprement féodale, ment impériale, c Hugues Capet et ses descendants, furent rois de la France dans un sens tout nouvea eurent avec le sol de la France les mêmes rapports ( baron avec son fief et le vassal avec le sien. > L*invei eu somme, n'avait consisté qu'à modeler la souveraine la suzeraineté* et à étendre au territoire entier d'une g nation les rapports féodaux auparavant circonscrite petite étendue d*un canton. Néanmoins, voyez son si « Toute souveraineté établie ou consolidée par la suit ce nouveau modèle. Celle des rois normands, imitée d< des rois de France, fut positivement territoriale. En Esp à Naples, dans les principautés fondées sur les ruini libertés municipales en Italie, s'établirent des souv< territoraux. >

Plus rapide encore, dans les temps modernes, a < contagion d'une a^tre idée maîtresse, qui, contradict la précédente, a dû la détrôner pour se répandre ; Tic l'État telle que nous le comprenons aujourd'hui. Où h tique moderne est-elle née ? Elle est née dans les p républiques italiennes, et d'abord à Florence, d'où C( d'action gouvernementale s'est répandu en Franc Espagne, en Allemagne, en Angleterre même. L'Espa^ la France surtout, qui se sont si longtemps disputé l'i c ont commencé, dit Burckhardt, par ressembler aux italiens centralisés, même par les imiter, seulement des proportions colossales. » Sur cette mode se gref au xviii® siècle*, une mode nouvelle qui ne la contrei

(1) Pareillement, l'administraiion ecclésiastique a revêtu la liTré< riale sous TEmpire, la liTrée féodale au moyen âge.

(2) Le xviii* siècle a inauguré le rôj^ne de la mode en grand. ] détail des institutions et des mœurs, cela est bien visible. Par exei cette époque, on voit prévaloir, dans les élections municipales, le secret, et M . Albert Babeau (dans son ouvrage sur la ville sous 1 régime) nous dit que ce tut « une mode ». Il ajoute que, dé

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rien, mais qui la complète. C'est alors Tanglomanie qui fait rage. La constitution parlementaire de TAngleterre commence à être copiée sous deux formes originales, avant sa grande diffusion dans notre siècle, par les États-Unis, qui en ont fourni une simple traduction républicaine, comint; Sumner Maine Ta mis en évidence dans son Gouvernement populaire, puis par la France révolutionnaire, qui s'esl hâtée de pousser le parlementarisme au radicalisme inspire de Rousseau. Contagieuse à son tour, cette dernière transformation, saluée à son aurore comme une foudroyanle création, a suscité je ne sais combien de républiques éphémères dans l'Amérique du Sud, bouleversé le vieux continent et fait sentir son contre-coup jusque sur le sol britannique.

Un des traits les plus remarquables du parti libéral et, par conséquent, des époques où ce parti domine, c*est le caractère cosmopolite de ses aspirations. Le cosmopolitisme, en effet, n*est pas le privilège exclusif de notre temps. On Ta vu fleurir à toutes les périodes de l'antiquité et du moyen âge où rimitation-mode a régné. c< Le cosmopolitisme, dit Burckhardt, est un des signes distinctifs de toute époque où l'on découvre de nouveaux mondes et où l'on ne se sent plus chez soi dans sa propre patrie. Il apparaît, chez les Grecs, après la guerre du Péloponèse, comme l'a dit Niebuhr'. Platon n'était pas un bon citoyen... Diogène proclamait l'absence de patrie un véritable bonheur et s'appelait luimême c apolis ». Les Italiens de la Renaissance, dès avant le xv^ siècle, sont cosmopolites, non pas seulement parce que l'exil leur est devenu une habitude, mais parce que leur temps et leur pays abondent en innovations de tout genre,

XVI* siècle, — autre âge de mode envahissante, -* récheyinage d^Ângers avait adopté ce vote en s'appuyant sur les usages « des élections de< sénateurs à Venise, Gènes, Milan, Rome •. « Tant, à cette époque, l'esprit municipal était éveillé et désireux de chercher des modèles I >

(1) En réalité, il a dû y apparaître bien des fois longtemps aupairavaut.

et que Tesprit des gens y est orienté vers le présent extérieur, encore plus que vers le passé domestique et patriotique. L'affaiblissement du patriotisme en France, au xvi^, au xvu* siècle, est notoire. Rappelons les alliances monstrueuses des partis avec l'étranger pendant les guerres de religion, et les compliments de Voltaire au roi de Prusse après Rosbach. Même Herder et Fichte, devenus depuis de 81 ardents patriotes sous le talon d*un conquérant, ont commencé par mépriser l'idée de patrie. Il a fallu de nos jours Tévidente nécessité de la défense à main armée en Allemagne et en France pour rendre au sentiment national une partie de son ancienne vigueur.

— Mais tout se termine-tril par la victoire de la mode sur la routine ? Nullement. Cette victoire n'est elle-même complète que lorsque le parti conservateur, résigné à sa défaite et reprenant le dessus, se transforme en un parti national et se met à faire circuler dans la greffe des nouveaux progrès la sève de la tradition. — Cette nationalisation des éléments étrangers est le dénouement du drame historique provoqué par le contact d*un peuple avec ses voisins plus ou autrement civilisés que lui. C'est ainsi que les royautés féodales, fondées par mode à Tinstar de la monarchie capétienne, sont devenues au plus haut degré nationales et traditionnelles.

Le fleuve de la coutume se remet alors à couler dans son lit, singulièrement élargi il est vrai ; et un nouveau cycle commence. 11 se déroule et se termine comme le précédent. Et ainsi de suite sans doute jusqu'à l'uniformité et à Funité politique de tout le genre humain. — Le parti novateur, en tout ceci, ne joue donc qu'un rôle transitoire, mais indispensable. Il sert de médiateur entre l'esprit de conservation relativement étroite qui le précède et l'esprit de conservation relativement large qui le suit. Qu'on ne vienne donc plus opposer le traditionnalisme au libéralisme. Notre point de vue montre que les deux sont inséparables et que, sans VimiUilion héréditaire^ sans la tradition conservatrice, l'in-

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vention, la nouveauté quelconque importée par les libéraux, mourrait inutile sur place, la première s'attachant à la seconde comme Tombre au corps, ou plutôt comme la lumière à la lampe. Les révolutions les plus profondes aspirent à se traditionnaliser pour «insi dire ; et, réciproquement, à la source des traditions les plus routinières, nous trouvons un état révolutionnaire d*où elles procèdent. Le but de toutes les transformations historiques semble être de déboucher en une coutume puissante, immense et finale, où Timitation, aussi forto que libre, joindra enfin à toute l'étendue toute la profondeur possible.

Insistons pour remarquer que la poursuite de cet idéal s'accomplit suivant la répétition rythmique des mêmes phases, sur une échelle de plus en plus grande. Dans le passage da gouvernement primitif de la famille au gouvernement de la tribu, les sociétés ont dû traverser précisément les mêmes périodes que traversent péniblement les sociétés contemporaines pour passer du gouvernement national au gouvernement continental que verra l'avenir. Et, dans Tintervalle, il a fallu les mômes séries d'efforts pour fonder le gouvernement de la cité, plus tard le gouvernement du petit État, de la province, plus tard le gouvernement de la nation. Pour comprendre comment a eu lieu dans le passé chacun de ces agrandissements successifs et intermittents de l'agrégat politique, voyons de quelle manière les agrandissements modernes se sont opérés. Les petites républiques américaines, qui sont devenues les États-Unis, vivaient séparées et indépendantes ; un jour le danger commun les rapproche et leur union est proclamée. La guerre, qui a provoqué ce grand fait, n'est d'ailleurs qu'un accident historique, comme l'ont été les guerres de conquête ou d'indépendance qui, durant tout le cours de l'histoire, ont occasionné, hâté ou retardé, mais nullement causé, les extensions vraiment solides de TÉtat, depuis TÉtat-famille jusqu'à TÉtat-nation. L'Union américaine, donc, a été votée ; mais qu'est-ce qui

l'a rendue possible et durable ? quelle est la cause qui non seulement a nécessité ce lien fédératif, mais qui agit encore tous les jours pour le resserrer, et, à travers Tunion, fera Tunité ? Tocqueville va nous le dire : « C'est, dit-il, dans les colonies anglaises du Nord, plus connues sous le nom d'États de la Nouvelle-Angleterre, que se sont combinées les deux ou trois idées principales qui, aujourd'hui, forment la base de la théorie sociale aux États-Unis. Les principes de la Nouvelle-Angleterre se sont d*abord répandus dans les États voisins ; ils ont ensuite gagné de proche en proche les plus éloignés, et ont fini par pénétrer la confédération entière. Ils exercent maintenant leur influence au delà de ses limites sur tout le monde américain. La civilisation de la Nouvelle- Angleterre* a été comme un de ces feux allumés sur les hauteurs, qui, après avoir répandu leur chaleur autour d'eux, teignent encore de leur clarté les derniers confins de rhorizon. > 11 est certain que, si chacun des États dont il 8*agit était resté fidèle à la constitution de ses pères, s'il n'avait pas accueilli les deux ou trois idées étrangères formulées par un petit groupe d'Étatd voisins, la similitude politique de tous ces États, qui seule a permis leur fusion politique, n'aurait jamais existé. L'action de l'imitationmode a donc fait ce progrès. J'ajoute que les idées importées de la sorte dans la plupart de ces États, s'y sont acclimatées au point d'y faire corps avec leurs coutumes primitives. Le résultat final a été un patriotisme collectif, non moins intense et déjà non moins traditionnaliste et protectionniste que les patriotismes originaires.

Si la grande fédération américaine vient d'avoir cette origine sous nos yeux, nous devons croire qu'il n'en a pas été autrement jadis de la petite fédération hellénique. Les innombrables républiques municipales répandues en Grèce

(1) L'auteur nous donne la raison de sa supériorité contagieuse : s^iils, les colons de la Nouvelle-Angleterre, puritains émigrants, ciaient v.ruis travailler pour une idée.

TABDB. • Imitation. 21

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et dans l'Archipel étaient des copies à peine variées de deux types principaux, le dorien et Tionien ; évidemment leur ressemblance, qui les invitait en toute occasion à s*anir, ne s'expliquait pas seulement par la colonisation de quelques cités-mères, propagation par Aerédtïe, mais encore et surtout par une propagation imitative qui a suivi celle-ci et qui inaugure une ère nouvelle de la civilisation grecque: alors on assiste au rayonnement extérieur de Sparte ou d'Athènes, feux allumés sur les hauteurs, comme dit Tocqueville. Il y a eu là imitation par mode ; et cette mode, assise et enracinée, est devenue, pour toutes les villes, une coutume nationale et commune, où s'alimentait le sentiment patriotique le plus vivace et le plus héréditaire qui se soit vu. Mais, si nous considérons à part chacune de ces petites cités si attachée à ses institutions originales avant l'assimilation dont je parle, et que nous nous demandions comment les diverses tribus qui la composent sont parvenues elles-mêmes à s'y confédérer sous cette forme urbaine, nous ne trouverons pas d'autre raison que leur similitude préexistante, opérée de même par l'éclat rayonnant de quelqu'une d'entre elles, volontairement ou forcément copiée par les autres.

— Les périodes d'éclat où se tourne de lui-même le regard de l'historien comme vers des illuminations intermittentes du passé, le siècle de Pérlclès, le siècle d'Auguste, le siècle de Louis XIY, ont pour caractères communs de marquer l'époque où, après une ère d'innovations précipitées, d'annexions et d'assimilations rapides, une nouvelle forme de société se montre et inaugure l'avènement d'une nouvelle tradition. La langue, après de longues altérations, se fixe en un moule dorénavant respecté. La religion, après beaucoup de changements produits par un accueil trop hospitalier aux idées du dehors, s'assoit et se régularise. Les institutions gouvernementales, remaniées, régularisées, après de grands bouleversements, prennent racine de nouveau. L'art, dans

toutes ses branches, après des tâtoimenients sans nombi trouve sa voie classiqite et s*y maintient désormais. La lég lation, après un chaos d'ordonnances, de décrets, de lois, codifie et s*ossifie pour ainsi dire. Périclès, sous ce rappo bien que le chef d*an État démocratique, et du plus remue des peuples anciens, ressemble à Auguste et à notre R Soleil. Sous lui, tous les éléments de la civilisation atl nienne, désordonnés auparavant, par suite de ce grand ce rant d*imitation-mode qui Tavait précédé et qui, du res n'a jamais pu être bien longtemps interrompu dans monde grec, livré au mélange commercial et maritime c civilisations, s'accordent logiquement, comme les élémei de la civilisation latine ou de la civilisation française S€ ses deux grands émules de gloire, à la suite des temps tn blés qui avaient désorganisé la république romaine a.\i Tun et la société française avant l'autre. Alors le dialei athénien s'étend, s'impose à tout son empire colonial i se consolide, et, en s'étendantf il se fixe, il devient le par immortel de toute l'antiquité postérieure. Alors aussi, sculpture, la poésie dramatique, atteignent leur apog leur perfection exemplaire. Alors, enfin, le gouvememe les finances, prennent une assiette solide et vraiment cons vatrice. Car Périclès, malgré son inclination aux nouveau intellectuelles et son accueil hospitalier aux penseurs, a écrivains extérieurs, était aussi conservateur que Louis H et Auguste, eux-mêmes protecteurs et fauteurs de la intellectuelle et artistique, qu'ils accueillent pour se l'app prier.

Or, il est clair que si, à l'époque de ces grands home ou de ces grands règnes, on revient à la tradition, c'es une tradition élargie, élargie de deux manières, et ] l'étendue des territoires qu'elle régit et par la complexité < éléments dont elle se compose. Avant Périclès, Athèi n'était qu'une cité hellénique plus grande ou plus illus que d'autres; avec lui, elle devient la capitale d'un Emp

assez vaste qui vit de sa vie, et cette vie est autrement intense et compliquée que celle de rAthènes des premiers siècles.

On le voit, les grands siècles dont je parle peuvent être considérés sous deux aspects : premièrement, comme le moment où est atteint un nouvel équilibre logique^ obtenu grâce à Télargissement de ce que j'ai appelé la grammaire des éléments de la civilisation, opposée à son dictionnaire; en second lieu, comme le point de départ d'une nouvelle ère de vie traditionnelle. Mais ces deux aspects sont liés, car c'est parce que les innovations, apportées par le vent de mode, se sont harmonisées, qu'elles se sont fixées ensuite en coutume. La preuve qu'elles se sont harmonisées est visible dans cet air symétrique, artificiel même, que revêtent toutes les créations de ces mémorables époques : les administrations s'y centralisent, s'y uniformisent; les villes s'y transforment dans le sens d'une ordonnance géométrique des rues et des places... Par exemple, quand Périclès Gt rebâtir Sybaris sous le nom de Thurii, Gurlius nous apprend que cette ville a fut dessinée sur le plan du Pirée », que c quatre voies principales la traversaient dans sa longueur, trois dans sa largeur ». On peut lire dans Babeau (La Ville sous l'ancien régime), les transformations à la Haussmann qui s'accomplirent dans toutes les villes de France sous Louis XIV, et comparer le tout avec ce que nous apprend sur les villes postérieures à Auguste l'archéologie romaine... Périclès, du reste, austère et autoritaire, descendant d'une illustre famille, sorte de Pitt républicain, voulait la grandeur maritime et l'extension de l'Empire d'Athènes, mais, avec un soin jaloux, repoussait l'introduction de Tctranger dans la cité comme membre du corps patriotique. Il revint sur ce point, nous dit Gurtius, < à l'antique et sévère législation ». Il gouverna démocratiquement, mais en supprimant tous les principes démocratiques, c'est-à-dire c l'alternance des emplois, le fractionnement de l'autorité

et même la responsabilité des ofGees publics ». En sa personne il concentra, comme Auguste, toutes les charges républicaines et se fît, de ce faisceau, un pouvoir souverain.

Du reste, il n'eut de commun que l'apparence extérieure avec les anciens tyrans. Le tyran, loin de représenter et de favoriser la coutume conservatrice, malgré son despotisme, était favorable aux courants de mode étrangère qui dissolvaient les traditions nationales, ses grands obstacles. Périclës, au contraire, inaugurait le retour à la vie traditionnelle, parce qu'il y avait intérêt.

Ce n'est pas à dire que Périclès, en imposant son autorité et scellant de son sceau les institutions de son pays, ait créé le besoin de vie plus nationale, plus traditionnelle, dont il profita un moment, — un moment trop court, par malheur. Les guerres médiques, comme toutes les crises belliqueuses, avaient retrempé le sentiment de la nationalité (mais de la nationalité agrandie), qui, dans les siècles précédents, notamment au vi® siècle, s'était émoussé par l'usure de la vie cosmopolite, c Tandis qu'à l'époque de Solon, dit Gurtius (t. II, p. 476), on vivait à Athènes de la vie facile des Ioniens (d'Asie), que les riches citoyens se plaisaient à étaler leur pourpre, leur or, leurs parfums, leurs chevaux, leurs meutes, leurs mignons et leurs banquets, il est incontestable qu'avec les guerres médiques une idée plus sérieuse de la vie pénètre dans la nation... » On revient aux mœurs des ancêtres athéniens, c La journée de Marathon avait remis en honneur la vieille race des cultivateurs de l'Attique; et plus le noyau du peuple athénien apprit à se considérer comme supérieur aux populations maritimes d'Ionie (orgueil toujours lié à la pratique de l'imitation-coutume, remarquons-le), plus il aima aussi à se séparer d'elles par la langue, les mœurs et le costume. » Le costume se simplifia, il retourna à l'austérité primitive. — t C'était là une différence tout extérieure entre les Ioniens (d'Asie) et les Athéniens; mais, devuis longtemps déjà [ce qui prouve bien

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Vantérioriié de Vimitation interne sur rexiemé)^ leurs mœurs et leurs façons de vivre étaient opposées. »

A bien des signes on reconnaît que les temps immédiatement antérieurs à Périclès, le commencement du V siècle, et surtout le vi% sont des périodes où souffle le vent de l'imitation étrangère dans tout TArchipel, dans tous les bassins civilisés ou civilisables de la Méditerranée. Cest Tépoque de Polycrate et des autres tyrans grecs, tous contraires aux vieilles mœurs, tous propagateurs de coutumes extérieures, tous précurseurs du gouvernement administratif à la moderne. La tyrannie^ d'ailleurs, par sa rapide propagation d'île en île à cette époque, révèle bien Timpressionnabilité de ce temps aux exemples du dehors. Ce qui la montre mieux encore, c'est le spectacle inouï que donna alors rEgypte sous les Psammétiques et sous Amasis, pareillement imitateurs de la vie grecque et s^eflbrçant de Timporter sur la terre classique de la tradition! Amasis < avait pour femme une Gyrénéenne, des Grecs pour compagnons de table, des princes grecs pour hôtes et amis; comme Grésus (qui de son côté, en Lydie, innovait de la même manière), il honorait les dieux grecs ». G'est ainsi qu'au XVIII* siècle de notre ère, Frédéric le Grand tâchait de franciser son royaume. — On peut considérer Darius comme ayant participé à ce mouvement d*hellénisation, mais sous des formes plus dissimulées et plus larges. Tout au moins a-t-il ouvert la voie aux grands empires administratifs, qui l'ont suivi. La Perse fut par lui c transformée de fond en comble. Un nouvel esprit administratif prit la place des vieilles habitudes >.

De là V individualisme qui apparaît alors, c Un sentiment tout nouveau de la personnalité s'était éveillé. > On osait penser par soi-même ; la philosophie est née de cette audace. Les sophistes sont les véhicules de la liberté intellectuelle, individuelle. De là aussi le cosmopolitisme de cette époque.

— Eq aije dit assez pour montrer le rôle capits en histoire politique la variation alternative du ] deux grands courants entre lesquels se partage in rimitation? Non, sans doute, mais nous allons ach démonstration en étudiant maintenant de plus pri séquences politiques produites par ce simple cl rythmique survenu dans la direction d'une mém les caractères que doit revêtir une forme gouver pour être apte à s'étendre ou à s'enraciner comi d'être dit.

Ces conséquences sont, en résumé, l'agrandisse consolidation progressifs de l'agglomération polit le savons déjà; puis, nous allons le voir, une cen administrative et militaire toujours croissante, de plus en plus grande donnée à un gouvernement de s'universaliser et de s'éterniser ensuite en traditionnel. Ces caractères sont l'air relativement et égalitaire des constitutions qui se répanden relativement original et autoritaire des constitu après s'être répandues, s'assoient. Tout ceci mieux par la comparaison de notre antithèse avec thèses différentes, mais voisines, où deux émic seurs, de profondeur et d'étendue d'ailleurs inégal complus.

Tocque ville et Spencer ont eu le sentiment vif d'i transformation sociale qui est l'onde lente et irr^ notre âge ; ils ont cherché Tun et l'autre à la f( des termes où ils ont cru voir une loi générale de Spencer a été surtout frappé du développement im notre époque, il a vu là le trait dominant qui ex; les autres traits de nos sociétés, notamment l'ém de l'individu, la substitution des droits consentis innés, du contrat au statut personnel, de la justic lège, de l'association libre et volontaire aux co héréditaires ou imposées par l'État. Généralisant

il a regardé remploi déprédateur ou producteur, guerrier ou pacifique de l'activité, comme un fait majeur qui suffit à caractériser deux types de civilisation éternel lement en lutte : le type militaire voué à une mort prochaine et le type industriel destiné à un idyllique et grandiose avenir de paix, de liberté, de moralité, d'amour ^

Tocqueville a été profondément, religieusement impressionné, nous dit-il, par le nivellement des conditions qui précipite les peuples, en Europe ou en Amérique, sur la pente inévitable de la démocratie. Le besoin d'égalité est, à ses yeux, le mobile supérieur de notre temps, comme le besoin de privilège était le mobile supérieur du passé, et sur l'opposition de ces deux forces il fonde le contraste des sociétés aristocratiques et des sociétés démocratiques, qui, de tout temps, ont différé en tout, en fait de langue, de religion, d'industrie, de littérature, d'art, aussi bien que de politique. Sans effroi, avec une sympathie évidente au contraire, mais sans trop d'illusions, du moins sans une dose d'optimisme comparable à celle de Spencer, il prévoit les suites de l'égalisation consommée dans la démocratie future, et les déroule en un tableau prophétique par endroits.

Sur bien des points, l'antithèse de Spencer et celle de Tocqueville marchent de front et s'accordent; car il semble que les sociétés appelées militaires par le premier sont précisément, à bien des égards, les aristocraties décrites par

(1) L'antithèse du type indastriel et des types militaires des sociétés a pour premier auteur non pas M. Spencer, mais Comte. Celui-ci ne s'est pas borné à l'indiquer, il l'a souvent développée ; il l'a même exagérée, — par exemple en établissant entre l'évolution industrielle et révolution artistique un lien indissoluble que suffit à démentir l'antiquité classique. Encore y a-t-il, au fond, beaucoup de vérités dans ce point de vue.

Seulement, même en exagérant les mérites de l'activité industrielle et sa supériorité à l'égard de l'activité guerrière. Comte s'est bien gardé d'outrer la portée de cette distinction au point do la considérer comme la ligne de partage des eaux, pour ainsi dire, en sociologie. Il sait bien que révolution religieuse, la succession et la dit^tiiiciion des formes et des idées théologiques, sciontifiques, domine de très haut ces considérations de second plan. £t c'est ce que n'a pas vu M. Spencer.

le second, et que les sociétés industrielles de Tun U à se confondre avec les démocraties de l'autre. Gep( Spencer nous dit que le militarisme engendre la coop€ obligatoire, l'oppression de Tindividu, sous la central administrative, et que l'industrialisme a pour efTel la ration volontaire, l'indépendance individuelle, la déc lisation. Tocqueville, à l'inverse, en des pages où se coi Térudition la plus solide jointe à la pénétration 1 réfléchie et la plus sincère, est forcé de convenir ei contre-cœur, que l'égalité démocratique née de l'unif générale, nous conduit, presque fatalement, à une ce sation oppressive, réglementatrice à l'excès, et q franchises locales, les garanties personnelles, trouvaie abris tout autrement sûrs aux temps de diversité et d' lité aristocratiques. Cet aveu a dû lui coûter, et je i comment il concilie son amour passionné de la libert plus encore que de l'égalité avec sa sympathie po état social conformiste, intolérant, en un mot soci dont il a la claire vision. Son libéralisme, au reste, n'c plus inconséquent que celui du grand évolutionniste ar Quoi qu'il en soit, lequel des deux a raison ici? Fautcéder à Tocqueville que le régime aristocratique est déc lisateur, diiTérenciateur et, en un sens, libéral, et < régime démocratique est centralisateur, niveleur et i taire; ou faut-il accorder à Spencer une propositio parait être l'inverse de celle-ci?

Je crois que la thèse de Tocqueville renferme uni large part de vérité, mais qu'il a eu le tort de ne pas ger assez nettement un côté de sa pensée demeuré l'ombre. Au fond, par régime aristocratique, il ent( plus souvent l'empire dominant de la coutume, e régime démocratique, l'empire dominant de la mode, eût traduit sa pensée comme je viens de le faire, elle i d'une justesse incontestable. Mais la traduction qu*i donnée est inexacte, car il n'est pas essentiel à Taristc

d'être liée à l'esprit de tradition, et tonte démocratie n*est point hospitalière aux nouveautés. Son mérite, néanmoins, est d'avoir eu égard à l'origine héréditaire ou non héréditaire des pouvoirs et des droits, des sentiments et des idées, et de n'avoir point méconnu l'importance capitale de cette distinction, qui est négligée ou effleurée à peine par Spencer. Celui-ci ne distingue point le militarisme héréditaire et coutumier, c'est-à-dire féodal, du militarisme volontaire, imitatif du dehors et législatif, propre aux peuples contemporains. Pour lui, le fait important est la nature belliqueuse ou laborieuse de l'activité ordinaire. Mais dire que la coopération obligatoire est propre à toute nation où domine l'armée, sous prétexte que l'organisation militaire est essentellement coercitive, c'est oublier qu'un grand atelier n'est pas moins autoritairement gouverné qu'une horde barbare, qu'une troupe de vassaux, ou même qu'un régiment moderne. Au Pérou, sous les Incas, ne doit-on pas plutôt voir un grand phalanstère qu'une grande caserne? Toutefois, jamais despotisme guerrier n'a été plus réglementateur que ce despotisme agricole. C'est que jamais l'obéissance à la coutume n'a été plus rigoureuse, si ce n'est en Chine. La Chine est le pays le moins belliqueux, le plus travailleur qui soit au monde : n'importe, si l'on ne se paye pas de mots, la coopération y est on ne peut plus obligatoire, l'intolérance y est absolue et la centralisation administrative y est poussée aussi loin que le permet l'absence de chemins de fer et de télégraphes sur un territoire si étendu; car le joug de la coutume, la domination des ancêtres, y pèse sur tous, à commencer par l'Empereur*.

(1) Serait-ce par hasard Thabitude de guerroyer qui rendrait héréditaire Tautorité et la rendrait plus dure ? Non, la guerre victorieuse peut bien provoquer Teztension d'une noblesse préexistante, ou même lui donner naissance peut-être, mais  la condition que la société se trouve vivre sous Tempire de la coutume et prédisposée de la sorte à rendre héréditaire tout pouvoir. Dans le cas contraire, nullement. Croit-on que vingt ans de guerres continuelles dans TËurope actuelle feraient sur^

Spencer attribue au militarisme, développé, dit-il, en France par des guerres plus fréquentes qu'en Angleterre, le caractère réglementateur et centralisateur de l'ancien régime français (complété à cet égard, on le sait, par la Révolution). Mais, remarquons-le, ce caractère s'accentue au fur et à mesure des empiétements du pouvoir royal qui, s'appuyant surtout sur les communes, c'est-à-dire sur les classes industrielles de la nation, s'étend au détriment de la caste belliqueuse des seigneurs féodaux, et a pour effet d'empêcher, sinon les guerres extérieures, intermittentes, du moins les guerres intestines, constantes, pour le plus grand avantage du travail. Le roi de France a été essentiellement un pacificateur. Si l'Angleterre est restée un pays de décentralisation relative, c'est qu'elle est restée un pays d'aristocratie. Sa richesse industrielle, qui n'était pas supérieure à celle de la France, avant la fin du dernier siècle, n*est pour rien dans ce résultat. Quant à la tendance toute récente des nations contemporaines au socialisme d'État, — objection si forte contre l'influence libérale prêtée par Spencer au développement industriel, et démenti si formel opposé à ses vues sur l'avenir politique, — est-il permis de l'interpréter comme un effet accidentel et momentané des armements exagérés imposés à l'Europe par la dernière guerre franco-allemande? Et ne serait-il pas plus exact d'attribuer à ce mouvement profond,

ane féodalité ? Une dictature, appuyée sur une ploutocratie plus insolente encore que celle d*aujourd'hui ; rien de plus. En fait l'origine première de toute noblesse est rurale, patriarcale, domestique. Les aristocraties sont surtout ylvaces et inaltérables quand elles ne sont pas belliqueuses, par exemple Taristocratie suisse qui, malgré sa forme républicaine et fédérale, s'est perpétuée jusqu'à notre siècle, longtemps après que tout le reste du continent s'était mis à se démocratiser. — Si, malgré cela, ridée du militarisme se lie d'ordinaire à celle du régime aristocratique. c>st que le morcellement territorial produit par la prépondérance aristocratique de la coutume, moltipUe les occasions de conflits à main armée. — L'industrialisme est si peu incompatible avec le militarisme que la cité la plus belliqueuse peut-être du moyen &ge, Florence, est aussi, à la même époque, le pays le plus industriel de l'Europe. Autre exemple : l'Athènes antique.

invincible, présentant toutes les apparences de la durée, une cause non fortuite, non extérieure, mais interne et durable, et qui rattacherait intimement les progrès de TÉtat moderne aux progrès mêmes de l'industrie et de la démocratie modernes * ?

Cette cause, c*est l'habitude chaque jour plus générale de prendre exemple autour de soi, dans le présent, au lieu de prendre exemple exclusivement derrière soi, dans le passé. Depuis que cette habitude règne, il est remarquable que, soit par la guerre, soit par la paix, les nations coutereiporaines sont poussées dans les voies de la centralisation et de Funlûcation à outrance, de l'extension de l'État démocratique en surface et en profondeur ; comme, lorsque régnait rhabitude inverse, la guerre et la paix, les sièges des châteaux et les travaux des corporations, concouraient à maintenir le morcellement féodal. Pourquoi? Parce que rimitation extérieure produit l'uniformité vaste des idées et des goûts, des usages et des besoins, qui rend possible, puis rend nécessaire, non seulement la fusion des peuples assimilés, mais encore l'égalité des droits et des conditions, c'est-à-dire la similitude juridique entre les citoyens de chaque peuple devenus semblables sous tant d'autres rapports. Parce que cette uniformité, en outre, rend possible pour la première lois, puis rend nécessaire, la grande industrie, la production par des machines, et aussi bien la grande guerre, la destruction par des machines. Et parce que, enfln, cette même uniformité, d'où il suit qu'un homme en vaut un autre, con-

(1) Môme aux États-Unis, malgré le caractère essentiellement pacifique de ce peuple, se remarque le penchant universel à la centralisation. Dan* le numéro de mars de Political science quatei'ly^ revue américaine publiée à Boston, un article de M. Burgess tend à prouver, dit le Journal des économistes (juillet 1886) que « il se fait un travail intérieur pour réduire l'importance des Etats, qui deviendraient des provinces ou des départements, et augmenter celle de TUnion. De tout temps, d'ailleurs» l'auteur le prouve, l'Union primait les Etats. • — V. aussi à te sujet l'intéressant et instructif ouvrage de M. Claudio Jannet sur les Ê lais -Unis contemporains (4' édition, 1888).

duit nécessairement à traiter les hommes comme des unités similaires, à chifTrer, à envisager numériquement leurs volontés par le sufTrage universel, leurs actions par la statistique, et à les courber tous sous une discipline unif( par ces autres machines qu'on nomme des administra et des bureaux. Ce qu'il y a d'essentiel et de vraiment C2 en ceci, c'est la multiplication des relations extérie entre les classes et entre les peuples; et cela est si vrai la transformation sociale dont il s'agit a pris naissance sitôt après les inventions modernes relatives à la près la locomotion et aux correspondances, qu'elle se dével parallèlement à la propagation de ces inventions, et qu où elle n'avait pas commencé encore, il suffit du percei de voies ferrées et de la pose de poteaux télégraphi pour l'inaugurer. Si la démocratie américaine présente degré remarquable les traits que M. de Tocqueville pr toutes les démocraties en général, et, notamment, aux d craties européennes, et a offert à celles-ci leur portrait cipé, c'est que l'Amérique du Nord a devancé l'Europe l'emploi large et hardi des nouveaux modes de trans des bateaux à vapeur et des chemins de fer ; c'est que i part on n'a jamais tant voyagé, ni si vite, ni tant éch de lettres et de télégrammes.

D'ailleurs, n'y a-t-il pas à supposer qu'en prolongeant existence, nos démocraties, assises enûn, s'écarteront, bien des points, du tableau que Tocqueville en trace ? J vrai que le régime démocratique implique essentielle] Tempire de ce que j'appelle la mode et que, par suite, 1 nion et Tusage y doivent toujours être aussi instables q formes et tyranniques, les majorités aussi imprévoy^ et aussi capricieuses qu'omnipotentes? Je ne vois i raison de le penser. L'être social, après tout, si social soit, est un être vivant, né de la génération et né pour Il veut perpétuer sa forme sociale et il n'en sait pas de mei moyen que de l'attacher à sa forme vitale et de la ti

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mettre avec son sang. Toute civilisation qui est allée jusqu'au bout de ses destinées a donné le spectacle d'une société plus ou moins étendue, TÉgypte, la Chine, l'empire romain, qui, après s'être convertie, comme par une sorte d'épidémie bienfaisante, à un ensemble d'institutions et d'idées, s'y est recueillie et renfermée séculairement par pitié filiale. J*ai déjà parlé de la Chine. Les derniers siècles de TEmpire romain nous montrent une société, non pas égalitaire, assez aristocratique au contraire, mais très uniforme et en même temps très stable, très routinière, régie par une administration très centralisée. L'Egypte ancienne, démocratique dans une certaine mesure, était non moins frappante par son uniformité d'un bout à l'autre du bassin du Nil, par sa centralisation administrative, et ne Tétait pas moins par sa prodigieuse immutabilité. Tous ces exemples et toutes ces raisons nous suggèrent la pensée que notre société contemporaipe gravite à son insu, à travers sa mobilité transitoire, momentanément favorable à la liberté de l'individu (conune les fluctuations de la mer donnent un air libre au navire)^ vers un âge de fixation coutumière où se complétera son travail actuel d'uniformisation universelle. A la fin de son livre, Tocqueville a eu ce pressentiment. Loin de favoriser les révolutions, dit-il, l'état démocratique, une fois assis, leur est contraire ; et, ajoute-t-il, «j'entrevois tel État politique qui, venant à se combiner avec l'égalité, rendrait la société plus stationnaire qu'elle ne l'a jamais été dans notre occident' >.

(1) En lisant attentiTement TocqueviUe, on pourra s'aperceToir qnc, sans avoir jamais pris la peine de formuler le principe de rimitadon, il le côtoie toujours et ne fait qu*en énumérer curieusement les conséquences. Mais, s'il Tavait exprimé nettement et posé en tète de ses déductions, il se serait, je crois, épargné bien des erreurs et des contradictions de détail. — Il dit très bien : « Il n'y a pas de société qui paisse prospérer sans croyances semblables, ou plutôt il n'y en a point qui subsistent ainsi ; car, sans idées communes, il n'y a pas d'action commune, et, sans action commune, il existe encore des hommes, mais non de corps social. » Cela signifie, au fond, que le vrai rapport social consiste i

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