‹ Les lois de l'imitation: étude sociologiqueChapitre 27 sur 34 · USAGES ET BESOINS · texte numérisé non relu

USAGES ET BESOINS

ÉCONOMIE POUTIQUB

Le gouvernement le plus despotique et le plus minutieux, la législation la plus obéie et la plus rigoureuse, c'est l'usage. J'entends par là ces mille et une habitudes reçues, soit traditionnelles, soit nouvelles, qui règlent la conduite privée, non pas de haut et abstraitement comme la loi, mais de très près et dans le moindre détail, et qui comprennent tous les besoins artificiels, traduction libre des besoins naturels, tous les goûts et les dégoûts, toutes les particularités de mœurs et de manières, propres à un pays et à un temps. C'esàt

satisfaire ce faisceau de désirs spéciaux que s*évertue Tindustrie, suivant les formes spéciales déterminées par eux, et conformément à des lois plus ou moins mal formulées par l'économie politique. Ainsi entendu, Tusage, comn ' vernement et le Droit, se rattache à la religion ; rejeton du rituel. Qui eût deviné, par exemple, qi d'écrire de gauche à droite, propre à notre civilis une origine sacerdotale ? Rien n'est plus vrai poui Grecs avaient commencé à l'exemple des Phénic écrire de droite à gauche ; mais, plus tard, à Te) leurs prêtres qui écrivaient les oracles en sens inve que la direction vers la droite était de bon augur droit étant le côté de Torient pour le sacrificatei] serve le ciel les yeux tournés vers le nord, ils ont en réformé sur ce point leurs vieilles habitudes. « Gon tournait à droite pour la prière, dit Gurtius, la ( servait au festin du sacriGce, le casque qui con sorts, la cithare destinée à célébrer les dieux, cir droite » et, par la même raison, récriture allait à ( là» le sens de notre écriture à nous. Et il est curieu après cela, des anthropologistes expliquer le fai motifs physiologiques... — L'usage, du reste, dans tés même réputées irréligieuses, ne cesse d*expr culte vrai et profond, Tidéal chevaleresque ou ma aristocratique ou démocratique, qui les domine et le La seule forme des chaises et des coffres au : XVIII* siècle suffirait à révéler le mysticisme de la époque, et Tépicurisme de la seconde.

Aujourd'hui, le même genre de confort en fait d' tion, d'habitation, de vêtement, le même genre d< même genre de politesse, tendent à gagner l'Europ TAmérique et le reste du monde. Nous ne nous plus de celte uniformité, qui eût paru si surprenan dote. Elle n'en est pas moins un fait capital, si notre immense richesse industrielle serait iu

3o0 LES LOIS DE l'iMITATION

quoique les progrès mêmes de Tindustrie aient contribué à la développer. Un voyageur qui eût traversé l'Europe au xii^ siècle n*eût pas manqué de remarquer que, à chaque pas, d'un canton à l'autre, des populations, d'ailleurs semblables par la religion toujours, souvent par la langue, le Droit et la forme politique, différaient étrangement par leur manière de se nourrir, de se loger, de se vêtir, de se parer, de s'amuser'. Mais s'il eût repassé aux mêmes lieux cent ans après, il n'eût pas vu, dans un canton quelconque, de diîTérence bien sensible entre les petits-ûls et leurs ancêtres au point de vue de la nourriture, du logement, du costume, de la parure, des divertissements. Au contraire, un touriste moderne qui parcourt tout le continent européen, y voit partout, surtout s'il ne regarde que les capitales et les classes supérieures, même cuisine et même service dans les hôtels, mêmes chambres identiquement meublées, mêmes coupes d'habits, mêmes bijoux sur les femmes, mêmes pièces à l'afûche des théâtres ou mêmes volumes à la vitrine des libraires. Mais qu'il repasse dix ans, quinze ans après, il trouvera partout beaucoup de changements dans le menu oii figureront des plats nouveaux, dans les meubles d'un tout autre style et parfois d'une utilité jusque-là inconnue, dans les toilettes tout récemment écloses de l'imagination d'un couturier à la mode, dans les bijoux nés d'une fantaisie de joaillier, dans les comédies ou les opéras et les romans eo vogue. Ce contraste, que j'ai signalé aussi plus haut, est ici plus saillant que nulle part ailleurs.

Est-ce à dire que ce remplacement graduel, général ou régulier, de la diversité dans l'espace par la diversité dans le temps, et de la similitude dans le temps par la similitude dans l'espace, grâce au progrès de notre civilisation, doive

M) Ainsi, les idées et les dogmes s'ctant répandus plus aisément que les usages, et ceux-ci ne s^assimilaient que lentement à la suite de ceux-là. Exemple à Tappui de ce qui a été dit plus haut sur la marche de l'inutation du dedans au dehors.

être considéré comme une loi fatale de l'histoire et comme

un ordre entièrement irréversible? Non. Ce qui -" - *

irréversible, c'est le passage normal de la d

similitude géographique ; car on ne saurait im

n'est par suite d'un cataclysme social, le retoi

lement des usages après l'établissement de leu

on conçoit fort bien que, sans nul soubresaut,

l'identité à la différence dans le sens chronoh

être renversé, et que les usages s'immobilisen

une période de capricieux changements ou plu

nements précipités. La constance des habitudes

tredire en rien leur universalité, la complète.

bouillonnante encore de nos jours, mais qui m

jours été, court, sans s'en douter, à ce port

son orage. Cette fièvre civilisatrice qui la tou

pas chose nouvelle et inouïe dans l'histoire, ai]

et l'on en sait la terminaison. Ce n'est pas,

sans agitation fiévreuse que tout le bassin d

TEuphrate, tout l'empire du Milieu, toute l'In

des époques plus ou moins lointaines ou obscu

ment uniformisés ; ce qui suppose la destructic

singularités cantonales ! Elles ont dû être emp

courant de contagion dont cet efîet suffit à att

lence passagère. Mais ce courant a disparu, a^

œuvre. Et, après lui, sur de grands terriloir

qu'il a dû recouvrir, on est surpris de rencont

seulement une étonnante ressemblance dans 1

les ameublements, etc., mais encore une imm

aux anciens usages. Elle est telle que, par exe

d'habitation et de distribution intérieure, enco

les palais d'Orient, a permis de reconstituer le

ques palais assysiens malgré le caractère info

ruines.

Il est infiniment probable que le jeu alterm espèces d'imitation a seul pu, à la longue, ti

353 LBS LOIS DE l'imitation

monde au point d'effacer par degrés toute trace du damier primitif des usages locaux. Mais je dois prévenir une objection. Les archéologues de la préhistoire, parce qu'ils trouvent dans toutes les grottes à peu près les mêmes types de silex, de grattoirs, d*ustensiles très simples, se hâtent de conclure que les sauvages, possesseurs de ces outils et de ces armes, ne différaient guère les uns des autres par les vêtements, les mœurs et le genre de vie, et que cette ressemblance avait pour cause l'apparition spontanée des mêmes idées et des mêmes besoins chez ces hommes primitifs. Rien de plus arbitraire que cette conclusion, et la logique autorise seulement à conclure que la production ou la consommation des armes ou des outils de silex, des poteries, etc., s'est propagée par imitation-mode sur de vastes territoires à ces époques reculées où nous sommes souvent portés à supposer que l'imitation de tribu à tribu ne jouait aucun rôle important. Quand je songe que les Incas, malgré leur degré avancé de civilisation, n'ont jamais eu l'idée du char ni de la roue, ni même celle de s'éclairer au moyen d'une lampe ou d'une chandelle quelconque pour utiliser les substances oléagineuses qui se trouvaient sous leur main, je ne puis douter que la plupart des peuples sauvages n'eussent toujours ignoré l'art de la poterie si elle ne leur eût été enseignée du dehors. Il me paraît donc illusoire de voir, dans la diffusion presque universelle de cet art, la preuve de la nécessité, de Vinnéité de certaines découvertes.

Je reconnais pouilant que Texistence des sauvages restés au bas de l'échelle humaine est presque aussi dépourvue d'originalité que de variété, et qu'ils se ressemblent par bien des points sans s'être imités le moins du monde. Mais leur similitude en ceci n'est point sociale ; elle est toute vitale, car les seuls besoins qu'ils connaissent sont des besoins naturels à peine marqués par le timbre spécial de la famille <.

(1) Cette simUltude, d'ailleurs, est très loin d'âtre complète. M. Emile

Élevons-nous plus haut, au point où la famille, plus arti- Gcîelle que naturelle, commence à être et à vouloir être une société, et non uniquement un groupe physiologique. Les usages proprement dits, les besoins factices recouvrant ou grossissant les besoins physiques, commencent alors. Ils naissent distincts de groupe à groupe, et, à

mesure qu'ils se précisent et se multiplient dans c'

d'eux, ils se différencient de l'un à l'autre. Mais leur sion et leur richesse interne se continuent sans cesse, que leur différenciation extérieure rencontre de heure un obstacle dans le penchant inné h copier l'ét glorieux, inventif ou vainqueur. De loin en loin, ce pei se donne carrière ; et, grâce à cet esprit intermittent portation des besoins étrangers, combiné avec l'esprit tant de conservation des besoins traditionnels, chaque puis chaque cité, puis chaque province, puis chaque f nation, et enfin la presque totalité du globe civilisé, en fait d'usages, comme & tant d'autres égards, le tacle d'une similitude progressive unie à une com] croissante.

Si l'on voulait expliquer par la seule considératic exigences du climat, en un lieu donné, le style et le d'architecture qui y sont usités, on s'exposerait à de gi déconvenues. En Asie Mineure, par exemple, sur tout sant de la mer Noire, les maisons sont couvertes de et, sur tout le versant de la mer de Chypre, elles oi toits en terrasse, c quelle que soit, dit M. Elisée Recl diversité du climat >. C'est une affaire de mode ou d

RiTière, qui 8*est beaucoup occupé de la faune des caTernes p rlques, remarque, à propos des grottes de Menton, la rareté extr< débris de poissons qu'il y a trouvés. Il s'en étonne et a peine à quer qu'une population riveraine de la mer, et d*une mer si ] neose, ait été si peu, ou point, adonnée à la pèche. — Est-ce q pUcation la plus simple de cette étrangeté n'est pas de supposer habitants de ces grottes n'ayaient pas encore eu Tidée d'inTei «Dgins de pèche suffisants ou appropriés aux poissons de leur ri'

TABDB. — Imitation. 23

utôt d*ancienne mode devenue coutumière. — i l*autre des Etats-Unis, et du haut en bas, les classes, parmi les jolies femmes même (et st point d*exemple plus frappant de la puissance n) règne la répugnante habitude de chiquer qui présence universelle du crachoir, le plus indis- !S meubles américains. Est-ce là une habitude par les exigences de la race et du climat? Nulleet coutume encore.

un peu h ce sujet, ne serait-ce que pour mettre Le distinction qui aurait pu être indiquée déjà it dans les sections précédentes, mais qui trouve irellement sa place : celle de la production et de ation. — Chaque famille ou chaque horde, à ce dont nous venons de parler, a commencé par lier, un magasin de toutes choses utiles, de le Eglise et un État. En d'autres termes, elle out ce qu'elle consommait, et elle consommait lie produisait, soit en fait d'utilités privées et 3, soit en fait de croyances, soit en fait d'utilités Cela signifie que l'échange, la solidarité éconostait pas entre les familles, non plus que la solique ou religieuse. On ne voyait pas plus ceries produire du blé ou du riz, des toiles ou des i'autres familles et celles-ci consommer ces promant en échange des produits différents ou des 1 genre quelconque, politique ou militaire par l'on ne voyait certaines familles enseigner ou à d'autres, leur fournir une direction intelleclontairc, et celles-ci croire ou obéir, en donnant îomme précédemment des produits ou des ser- , il s'agit de montrer maintenant comment la en tout ordre de choses, s'est séparée de la conet il convient d'établir que la loi de ralternance litations s'applique à la fois à la propagation

des actes producteurs et à c Quand la famille est un at( même, les secrets, les procéc cation, de culture, se transm tatîon ne fonctionne qu'à I tempSy les besoins que cette fait se transmettent de la famille, informée que de me en dehors d'elle, les copie ments ; il faut que, simultan toujours un peu différents de vœu des consommateurs ; besoins de consommation ai( mode. Enfin, il arrive toujoi tions^ industrielles libremen du joug héréditaire et coutui une coutume plus large se fa sance les corporations. Par sommation correspondants fi nir des habitudes nationales*.

(1) On reconnaît les temps d'imi tères qui distinguaient prccédemm< fie, en effet, que chacun, au lieu d patron^ son chef^ les doyens de yeux autour de soi et cherche à co

Par exemple, dans son Siècle de différents états de la vie étaient défauts qui les caractérisaient. Les destinaieni à la profession des arm gens de justice, une gravité rebu Tusage d'aller toujours en robe n des universités et des médecins, petites robes lorsqu'ils s'assemblai( et les plus grands commerçants éta les maisons, les spectacles, les pr( çait à se rassembler pour goûter u l'extérieur de tous les citoyens prej d'huit jusque dans le fond d'une bc les conditions. Les provinces se so changements. »

La mémoire, disait Broca, n'est

ne part, aux corporations fermées de l'ancien régime on i succéder une ère de libre coùcurrence, c'est-à-dire de 'e imitation du dehors, qui se termine immanquablement

un retour au monopole ancien sur une plus vaste elle, sous le nom de grandes compagnies ou de syndicats fessionnels. D*autre part, aux vieux usages du temps jadis, voit succéder le règne du caprice généralisé et de la mode ahissante, jusqu'à ce que vienne Theure, déjà pressentie, repos des âmes en des besoins aussi stables qu'uninés.

[ais il y a à noter ici un fait en apparence bien simple, a eu de grandes conséquences en histoire : les désirs de sommation se communiquent par imitation beaucoup s vite en général et plus aisément que les désirs de protion qui leur correspondent. Une tribu primitive voit des les ou une parure de bronze pour la première fois, et sitôt elle désire posséder des objets pareils. Mais ee t que bien plus tard qu'elle désirera fabriquer elle-même articles. En attendant, et l'attente pourra être longue,

s'adressera aux fabricants d'une tribu étrangère; et à le commerce né. On a remarqué, avec surprise, que omposition du bronze, dans la préhistoire, est toujours lème, malgré ce qu'il y a d'arbitraire dans cette propor- L de ses éléments, chez les Sémites, les Kouschites et Aryens (non chez les Chinois) : c fait important, dit ^jcnormand, et qui prouve qu'il s'agit d'une même inven-

propagée de proche en proche sur un domaine dont le Rougemont a fort bien établi les limites géographi-

cérébrale a sa mémoire particulière et ses [habitudes propres. J'en autant de Timitation, cette mémoire sociale : chaque fonction sociale écialement chaque métier, a son genre particulier, c'est-à-dire son ant et son canal propre d'imitation. Vlmitation professionnelle mént une étude à part, qui devrait être subdivisée en deux chapitres : sur les préjugés^ l'autre sur les coutumes qui caractérisent chaque îssion. Il y a des époques où Timitation professionneUe est étroint canalisée, d'autres où elle s'épanche au dehors, et où les diverses lions professionnelles communiquent entre elles.

ijues. » Cela signifie qu*à une certaine époque préhistorique le désir d*acquérir ce métal nouvellement découvert s'est répandu comme une traînée de poudre et que la plupart des peuplades ou des peuples Tout acheté bien longtemps avant d'avoir su le composer ; sans quoi, la composition eût très sensiblement varié d'un point h un autre. — Bien d'autres faits confirment ce point de vue : notamment, la diffusion de l'ambre, aux Âges préhistoriques, à de très grandes distances des lieux où on le découvre. II en était donc du passé comme du présent, où les pays qui commencent à se civiliser forment la clientèle des vieilles nations de l'Europe, parce qu'ils ont subi la contagion des nouveaux besoins sans être encore piqués d'émulation à la vue des industries nouvelles. D*où la conquête commerciale du monde par les Anglais, si féconde en résultats immenses ^ Quoique ce phénomène, ai-je dit, soit tout simple ou nous paraisse tel, le phénomène contraire serait, a priori, bien plus concevable. Les désirs de production, pour se réaliser, n'ont besoin *de se répandre que dans un petit gi*oupe d'hommes, tandis que les désirs de consommation, pour être viables, doivent se propager dans une grande masse, il est donc surprenant que, lorsque tout un peuple se laisse gagner au charme de porter certaines étoffes ou certains bijoux, d'habiter des maisons construites sur un certain plan, le désir de fabriquer ces étoffes, ces bijoux, ces maisons, ne soit très vif chez personne dans le sein de cette foule. Tant l'homme, en général, est non seulement imitatif, mais passif dans sa manière d'imiter. — Quoi qu'il en soit, le fait signalé s'observe en tout ordre de faits sociaux. Le goût de lire des vers, de regarder des tableaux, d'entendre

(1) • Les Boschimans, décimés par la faim, sont entourés de peuples pasteurs. Et, depuis des siècles, ils ne s'emparent de leurs troupeaux que pour les détruire, et n'ont pas l'idée d'en élever de semblables... » (Zaborowski, Revue scientifique, 17 décembre 1K92.) Ici le besoin de consommotion a si bien précédé le besoin de production que ce dernier ne s^esi pas encore manifesté.

3S8 LES LOIS DE L'iHITA'nON

de la musique ou des pièces de théâtre, est venu à tous les peuples par imitation d'un voisin longtemps avant que ne leur fût venu le goûl de versifler, de peindre, de composer des tragédies ou des opéras. De là le rayonnement ai facilement universel et le caractère supra-national de certaines grandes renommées littéraires ou artistiques *. — De même le besoin d'être régis par une législation savante et complète vient aux peuples bien avant le désir et la faculté d'élaborer un système juridique. De là l'expansion du Droit romain chez les barbares Wisigoths ou autres, et, après la Renaissance, dans presque toute l'Europe féodale. — De même encore, le besoin du sentiment religieux précède le besoin du génie religieux et aussi bien du génie philosophique, c'est-à-dire de l'invention théorique. De là les conversions si rapides des peuples naissants ou des peuples vieillis à une nouvelle religion. — Semblablement,les peuples aiment, par imitation, la gloire militaire et patriotique avant de posséder le génie des armes et de la politique qui fait les armées ou les patries glorieuses. De là une circonstance favorable à l'annexion de grands territoires par des conquérants illustres; par exemple, à la formation de l'Empire romain. — Enfin, les peuples éprouvent, au contact d'un peuple étranger, le désir de parler une langue riche et cul- ♦î^ée, sans être encore capables ni désireux de la culture i seule enrichit et perfectionne un idiome ; et j'en dirai :ant des classes inférieures qui, au contact de classes letes, sont avides de copier un langage poli par la vie de ir et de salon, sans prétendre d'ailleurs encore à repro- Ire la vie mondaine. De là les rapides progrès de certaines

I) Dans son ouTrage, du reste, si intéressant, intitulé la Politique *.mationalp, M. Novicow semble croire qu*yne nationalité, pourraérice nom, doit être productrice des arts et des littératui*es qu'elle conime. C'est une erreur, ce me semble. A ce compte, atfssi longtemps nous nous sommes nourris principalement, dans notre Europe lerne des littérature grecque ou latine, nous n*ayions point de natio- Xè française, anglaise, espagnole, allemande.

langues sur un continent, et de certains dialectes dans un pays ; par exemple du grec dans l'empire d'Orient ou de l'anglais dans rAmérique du Nord et dans le monde entier, et du dialecte de l'Isle-de-France dans toute la France*.

Cette antériorité, en tout genre, des besoins de consom. mation sur les besoins de production, peut se déduire comme un corollaire important, de la marche de l'imitation ab interioribus ad exiertora, c'est-à-dire de la chose signiQée au signe. Le signe, ici, c'est l'acte producteur qui réalise l'idée et le vœu de la chose à consommer. Cette idée et ce vœu. c'est le fond caché dont le produit consommé est la forme. Or, la forme, nous le savons, est toujours en retard sur le fond dans les périodes de changement. Très justement, par exemple, Guyau remarque que c la révolution politique de la première moitié de ce siècle (en France) s'est faite dans pensée avant de se faire dans la forme : des idées philosophiques, religieuses, sociales, inconnues jusqu'alors des poètes, éclatent au beau milieu des tranquilles alexandrins de Delille. » La transformation romantique du vers a été la fabrication du produit littéraire approprié à la demande de la nouvelle âme poétique. Est-ce que cette impuissance des novateurs, en fait d'idées et de sentiments, h trouver immédiatement les rythmes, les procédés, les symboles artistiques qui leur conviennent, ne rappelle pas l'impossibilité où sont les pays nouvellement initiés à des besoins de luxe et de confort de créer les industries adaptées à la satisfaction de ces désirs ?

Nul phénomène social n'a eu de plus grandes conséquences que le fait dont il s'agit. Il a contribué puissamment, on vient de le voir, à rompre les barrières des nationa-

(1) L'enfant de 15 à 18 mois ne sait pas parler encore, mais déjà U comprend les discours maternels. D'après Houzcau, certains animaux, tels que les singes et les chiens, arrivent à deviner le sens des mots dont se servent leurs maliros. Eux aussi consomment du langage avant d*en produire.

lités devant le torrent des exemples civilisateurs qui s'en échappaient ou qui y entraient. Les échanges internationaux ont pris naissance de la sorte. Supposez que le besoin de reproduire, ea tout ordre de faits, Tobjet nouveau vu à Tétranger eût précédé ou accompagné le besoin de consommer cet article, que serait-il arrivé? Les familles primitives se seraient copiées sans s*unir, et, après chaque emprunt qu'elles se seraient fait, seraient restées aussi closes les unes aux autres qu'auparavant, sinon aussi hostiles, pareilles aux monades de Leibniz, qui s'entre-reflètent sans s'influencer réciproquement. Il est vrai que cette hétérogénéité unie à cette similitude, ce morcellement dans cette uniformité, impliquent une espèce de contradiction et ne sauraient se prolonger indéfiniment. — La passivité imilative de l'homme a donc eu cet heureux résultat de multiplier les liens commerciaux, politiques, intellectuels des groupes humains, et d'opérer ou de préparer leur fusion. Quand, après avoir été longtemps passive, l'imitation devient active enfin; quand un peuple, après avoir longtemps fait venir de l'étranger les livres, les peintures, les hommes d'État, les législateurs, les articles de luxe dont il a besoin, s'avise d'avoir une littérature, un art, une diplomatie, une industrie de luxe à soi, la plupart de ses essais avortent: ou, s'ib réussissent, gr&ce à l'élévation des tarifs de douane ou à toutes autres mesures de protection qui tendent à ramener l'isolement antérieur, les habitudes prises sont trop fortes pour être rompues tout à fait et ne pas se renouer un jour ou l'autre, au bénéfice de tous.

En réalité, quand, longtemps après de nouveaux besoins de consommation, de nouveaux besoins de production éclatent chez un peuple, ceux-ci ne consistent pas à copier purement et simplement les littératures, les arts, les stratégies, les industries de la nation qui a jusque-là inondé ce pays de ses produits. Mais une production originale se fait jour, qui cherche à son tour et parvient le plus souvent à se frayer.

des débouchés parmi ses anciens fournisseurs. Aussi, dans les sections qui précèdent, ai-je considéré comme la condition première et préalable d'une grande littérature, d'une grande civilisation, d'une grande politique, d'une grande sécurité, la propagation étendue d'une langue, d'une religion, d'une autorité gouvernementale, d'une législation. £t maintenant je n'aurai pas de peine à faire voir que la condition première et préalable d'une grande industrie, d'une grande richesse et aussi bien d'un grand art (en anticipant sur le sujet de la section suivante), est la propagation étendue d'un même ensemble de besoins et de goûts, ou, en un seul mot, d*usage8 individuels.

Ici, comme plus haut, il faut distinguer l'influence que le passage de la coutume à la mode en fait d'usages, et, plus tard le retour de la mode à la coutume élargie, exercent sur les caractères de l'industrie.

En un temps où la coutume impose à chaque localité des aliments, des vêtements, des meubles, des logements, etc., qui restent fixés pendant plusieurs générations, mais sont différents de lieue en lieue, il est clair que la production en grand par des machines, fût-elle connue, serait sans emploi. L'artisan s'attache alors à faire un petit nombre d'articles, mais d'articles très solides et très durables S tandis que, plus lard, aux époques ou règne la mode uniforme d'un pays à l'autre, mais changeante d'une année à l'autre, l'industriel vise à la quantité, non à la solidité des produits. Un constructeur de navires de commerce disait à Tocqueville, en Amérique, qu'à raison du changement fréquent des modes navales, il avait intérêt à construire des bateaux de peu de durée. Aux âges de coutume, c'est le débouché ultérieur^ étroit et prolongé, tandis qu'aux ôges de mode, c'est le débouché extérieur, vaste et bref, qui est recherche par le

(I) • L'industrie du lainage à Rome, dit Roscher, se distingue par la solidité de ses produits, auxquels les habits monastiques, dont la mode Ae change pas^ a donné le ton. •

362 LES LOIS DB l'imitation

producteur. Quand il s'agft de produits dont la qualité essentielle est de durer, tels que les édifices, les bijoux d'or oo de pierres précieuses, les meubles, les reliures, les statues, etc., il se peut que, jusqu'à un certain point, l'insuffisance de la clientèle contemporaine, en temps de coutume, soit compensée par la perspective de la clientèle future accrue à chaque génération. Aussi le moyen Âge, malgré son morcellement d'usages locaux ^ a-t-il eu ses grands architectes, ses grand orfèvres, ses ébénistes, ses relieurs et ses statuaires remarquables. Mais, pour les produits destinés à une destruction plus ou moins prochaine et que leur consommation use rapidement, cette compensation n'existe pas; et il ne faut donc pas s*étonner que l'horticulture, l'agriculture même, la verrerie commune, la poterie ordinaire, la draperie, aient si peu prospéré, si faiblement progressé, sous le régime féodal. A l'inverse, si l'instabilité des goûts, en temps de mode, entrave le développement des industries ou des arts tels que l'architecture ou la statuaire, qui doivent s'adresser à l'avenir, l'uniformité des goûts, sur un vaste territoire, favorise extrêmement, malgré leur instabilité, les progrès de toute fabrication essentiellement éphémère, telle que la papeterie, le journalisme, le tissage, le jardinage, etc.

(1) Ce n'est pas que le moyen âge n'ait connu les entraînements de lu mode Dos le xiii" siècle, d'après Cibrario, on se plaisait, dans la noblesse, « à se véiir de vét.'ments empruntés aux nations les plus lointaines, comme les sarrasines et les esclavines ». Les femmes de Florence portaient du « gros vert » de Cambrai. Les changements de mode même étaient assez fréquents, toujours dans la noblesse et aussi dans la bourgeoisie riche, pour tout ce qui se rapporte à rhabillemeiït, bien moins fréquents pourtant qu ils ne le sont aujourd'hui pour tous les articles quelconques et dans toutes les classes. « Le costume du peuple, dit M Rainbaud, a peu changé pendant le moyen âge. » C'est qu'il est re«té trodtfionnet. • Kn revanche, ajoute t-il, les classes riches eurent à^^-i modes d'une capricieuse variété. » C'est qu'elles subissaient linfluence de la mode. — A toutes les époques, dans l'antiquité comme au moyen âge, on remarquera que le règne de la mode accompagne la période brillante, ascendante, des civilisations. ■ Les Perses, dit Hérodote, sont les hommes les plus curieux des usages étrangers. Ils ont pris, en effet, rhal)illement des Mèdes.. , et, dans la guerr.',ils se servent de cuirasses à l'égyptienne. Ils ont empriuité aux Grecs l'amour des garçons. »

LKS INFLUIJNCES EXTRA-LOGIQUES 363

Mais il n'en est pas moins vrai que, si à Tuniformité acquise des usages venait jamais se joindre leur stabilité retrouvée, une troisième période d'une prospérité incomparable s'ouvrirait pour rindustrie; et Ton peut déjà l'entrevoir. La Chine, en ce qui la concerne, est arrivée depuis des siècles, à ce terme heureux : on sait sa surprenante richesse industrielle, étant donné le mince trésor d'inventions qu'elle exploite.

En tout ceci ai-je exagéré le rôle de l'imitation? Je ne le crois point. 11 est remarquable que, lorsque la grande industrie commence à se montrer dans un pays, elle s'applique d'abord à des objets de luxe, tapisserie, bijoux, etc., et c'est seulement plus tard qu'elle s'étend aux objets de seconde, puis de première nécessité. Pourquoi ? parce que l'assimilation des usages s'opère dans les classes supérieures, consommatrices des objets de luxe, avant de s'accomplir dans les couches populaires. C'est donc bien à tort qu'on a reproché à Colbert d'avoir encouragé les manufactures de soieries et autres industries aristocratiques. Il n'y avait que cela de viable à son époque. — Cependant Roscher, qui nous signale Tordre, en apparence bizarre, dans lequel se succèdent les formes de la grande industrie, ne me semble pas en avoir aperçu la raison. « Dans les temps anciens, dit-il, la commodité beaucoup moindre des moyens de transport, la différence plus tranchée des caractères, des mœurs et des cout4imes dans les dilTérentes contrées, euGn le manque de machines, avaient pour conséquence nécessaire une bien plus grande dispersion de l'industrie. » ici la cause que j'ai indiquée comme unique n'est pas même nommée; mais celles qu'on lui substitue ne sont, à mon avis, que ses conséquences. L'insufûsance des moyens de transport, par exemple, n'était-ce pas, de même que la différence des caractères, des coutumes et des mœurs, l'effet d'une trop faible part faite à l'imitation des étrangers chez les consommateurs? Si les diverses localités avaient désiré acheter les mêmes articles, le besoin de

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routes entre elles eût été senti, et, avant peu, satisfait. Mais les frères pontifes (congrégation religieuse créée tout exprès au moyen âge pour construire des ponts et des routes, sorte d'administration cléricale des ponts et chaussées) avaient beau percer de nouvelles voies *, on les laissait dépérir faute de s'en servir. Sous l'Empire romain, il y avait des voies excellentes ; mais comme, malgré l'élan donné à l'assimilation universelle par le prestige de Rome *, les usages particuliers des diverses provinces restaient encore assez dissemblables, la grande industrie était assez peu connue à cette époque '.

Quant au manque de machines, il peut s'expliquer de la même manière. Car, à vrai dire, les machines propres à développer la grande industrie ou à la susciter, existaient en germe dès l'antiquité dans toutes les branches de la production, éparses en Egypte, en Phénicie, en Grèce, à Babylone. Si elles s'étaient propagées, par imitation-mode, chez les producteurs, elles n'auraient pas manqué de suggérer des perfectionnements rapides. Ce qui faisait donc défaut, c'était le penchant à imiter Tétranger. Ainsi tout se ramène là. La première condition, pour que la grande papeterie devienne viable, c'est, sans aucun doute, que l'usage d'écrire se soit suffisamment généralisé. D'ailleurs, les machines proprement dites ne sont pas indispensables à la grande industrie.

(1) Voir Jusserand, La vie nomade au moyen âge.

(2) Un fait surprenant, où se montre bien la force du prestige romain et du penchant à imiter son vainqueur, c'est le fait que l'usage si singulier et si incommode de manger couché s'est généralisé dans tout l'Empire, du moins dans les hautes classes. De cet usage dérivait un luie que nous ne connaissons plus : la distinction du lit de sommeil et du lit de table; ajoutons du lit nuptial^ qui diÛ'érait des deux.

(3) Il y avait cependant déjà, grâce à l'expansion des exemples romains dans le monde barbare même, des industries d'exportation. La Barbarie insensiblement se romanisait par ses besoins et ses goûts, et • peu à peu, dit Anicdce Thierry, Thabitude des marchandises romaines devint si générale que le Sarmate et le Germain ne se servirent plus pour len» vêtemonis que d'ctofl'es fabriquées soit dans les provinces voisines, soit en Italie. - (Tableau de l'Empire romain.)

Elle est manufacture au moins autant que machino- facture. Il y avait à Rome notamment, à défaut d'imprimerie, de grands ateliers de copistes qui manufacturaient des éditions de Virgile, d'Horace ou d'autres classiques, et c'était là, par exception, une assez grande industrie, parce qu'elle s'adressait aux lettrés de tout l'Empire pourvus de la même éducation, parlant la même langue et animés des mêmes goûts littéraires *.

Mais n'omettons pas la remarque suivante : il ne sufBt pas que la similitude des usages et des besoins existe, il faut encore qu'elle soit connue pour que la grande industrie devienne possible. Au moyen âge, d*après Jusserand, il ne passait sur les mauvaises routes du temps que les rois et leur suite, les grands seigneurs, les pèlerins, les criminels fugitifs et quelques ouvriers errants, les ménestrels, les frères prêcheurs et les frères mendiants, les vendeurs de reliques ou d'indulgences. De cette énumération, il résulte que la seule ou la principale industrie d'exportation populaire à cette époque était le commerce des indulgences et des reliques. Quant aux ménestrels, ils ne travaillaient que pour quelques châteaux et une ou deux cours. Est-ce à dire pourtant qu'il n'y avait alors dans le peuple qu'un seul besoin, partout le même, à savoir, celui d'acheter des reliques et des indulgences * ? Non, mais cette similitude, dérivant de la

(1) On a encore attribué la lenteur des progrès de Tindustrie, pendant le moyen âge, et même au début de Tère moderne, à Tabsurdité des lois fomptuaires et à l'organisation étroite et routinière des corporations. Mais ce sont là encore des conséquences de mon explication. Les lois tomptuaires arrêtaient ou amortissaient le penchant à Timitation d'une classe par d'autres classes ; et le monopole corporatif empêchait les aspirants à la production de copier les procédés employés par les membres de la corporation dont ils ne faisaient pas partie. — On a dit que la prospérité industrielle de l'Allemagne, ayant même 1871, était due à Vunùm douanière^ an Zolû)erexn, Mais supposez que ces petites principautés, ces Tilles libres, ces mille lambeaux passés de l'Allemagne actuelle, eussent gardé chacun leurs besoins et leurs luxes caractéristiques, l'union douanière aurait-elle été possible ? Certainement non.

(2) De là, soit dit en passant, un luxe tout nouveau, que le plus luxueux des Romains n'eût jamais soupçonné, celui des reliquaires et des châsses.

communanté de religion, était connue de tous, tandis que les autres ressemblances, en général, ne Tétaient pas. Les pèlerins cependant et les autres nomades servaient à répandre peu à peu la conscience, d*abord vague, de ces ressemblances déjà nombreuses, et même à accroître encore leur nombre. En cela, ils préparaient Tindustrie de Ta venir. Les frères prêcheurs concouraient inconsciemment au même but en assimilant les esprits, en répandant des idées démocratiques sous couleur évangélique, ou des idées évangéliques soas couleur démocratique. De la sorte, ils touchaient les âmes, et c'est là toujours qu'il faut frapper, même pour n'aboutir qu'au bien-être matériel. Il a fallu les ardentes homélies d'innombrables Savonaroles, il a fallu les discours de Luther et de ses sectateurs, il a fallu les théories passionnées de nos encyclopédistes, pour arriver à ce résultat que presque toutes les classes ou presque toutes les nations s'habillent et vivent à peu près de la même manière, sciemment et publiquement, ce qui permet à la grande industrie de déployer ses ailes.

Parmi les usages dont la similitude est exigée pour que la grande industrie apparaisse, il en est un qu'il importe avant tout de considérer, parce que l'assimilation de tous les autres ne sert pas à grand'chose si la sienne ne s'y ajoute. Je veux parler de l'usage qui a trait à la détermination des prix. Qu'une règle logique, non pas celle, il est vrai, de Yoffre, et de la demande, à l'usage des économistes dogmatiques, mais une autre, plus précise et plus complète, préside à la formation des prix là où pour la première fois chacun de ces prix est formé, je l'aclmets volontiers. Mais, une fois un prix établi quelque part à la suite d'un calcul ou d'un contrat clairement discuté, il se répand par mode bien au delà des lieux où régnent les conditions spéciales qui l'ont fait établir rationnellement; ou bien, par coutume, il se maintient et persiste sur place bien longtemps après que les conditions premières de son établissement ont disparu.

Mais, quoique celte persistance par coutume ou cette dilTusien par mode soit regardée ou doive être regardée par les économistes classiques comme un abus et une contravention à leurs lois, il est certain que, sans cette persistance, ou sans cette diffusion, suivant les temps, Tindustrie serait entravée dès ses premiers pas. Nos grands magasins seraientils possibles si chacune des villes où ils expédient leurs colis sans nombre, voulait payer conformément à son prix traditionnel et refusait d'accepter leur prix uniforme? Et nos grandes usines pourraient-elles longtemps fonctionner si chacune d'elles s'obstinait à payer toujours le même salaire couiumier à ses ouvriers sans tenir compte de la hausse ou de la baisse des salaires autour d'elles? Autrefois, en revanche, quand tout artisan travaillait en vue de l'avenir, toute perspective étant fermée dans le présent étroitement circonscrit*, quand il ne pouvait compter, pour vivre et s'enrichir, sur l'élargissement de sa clientèle et de ses bénéfices, mais seulement sur leur durée, quand des liens rigoureux Tunissaient, pour de longues années, à son patron, et quand les patrons entre eux étaient liés par une association perpétuelle, quelle sécurité fût restée à tous, consommateurs aussi bien que producteurs, si les prix futurs n'eussent pas été assurés et tenus pour certains d'avance? Ainsi, la ûxation coutumière des prix dans le passé a compensé leur dissemblance locale, comme, dans le présent, leur uniformité compense leur changement; jusqu'à ce qu'un jour, enfin, peutêtre, aussi fixes qu'uniformes, ils fournissent à la production une ampleur et une solidité de débouché qui décupleront son audace.

(1) Je me permets à ce sujet de renvoyer le lecteur à deux articles que j'ai l'ait paraître, en septembre et octobre 1881, dans la Heoue philosophique^ sous ce titi'c : La psychologie en économie politique. Voir notamment p. 405 et suiv. de co tome de la Ilevue. — J'ai traité le même sujet en 18h8, plus complètement, dans la Revue économique de M. Gide, sous ce titre : Les deux sens de la valeur (études reproduites avec additions, dans ma Logique sociale, 1K9é).

et grandes individualités. — Linguistiquement, c'est alors que les grammairiens, tels que Vaugelas, ont beau jeu, et même que les fabricants d'idiomes de toutes pièces, par exemple du volapùck, peuvent espérer quelque succès, à la condition toutefois que leurs réformes aient un cachet de régularité et de symétrie. — Religieusement, c'est l'ère des grands réformateurs, des grands hérésiarques, des grands philosophes, qui réussissent à la condition de simplifier et de rationaliser la religion. — Politiquement, législativement, c'est l'époque des fondateurs d'empires et des législateurs illustres qui perfectionnent l'administration et la codiflcation. — Économiquement, c'est la période des grands inventeurs industriels qui perfectionnent les machines. — J'ajoute que, esthétiquement, c'est le moment des glorieux créateurs d'arts qui poussent au plus haut point le perfectionnement mécanique des trucs et des procédés de composition. — Aussi, partout où l'on voit surgir de grandes renommées, on peut affirmer que la contagion de la mode a sévi, quoique chacune de ces gloires ait été le point de départ d'un fétichisme traditionnel aussi exclusif et aussi tenace que les fétichismes antérieurs détruits par elle. Les moliéristeSj par exemple, avec leur attachement pieux à de petites traditions du théâtre français, ne doivent pas nous faire oublier que Molière, leur idole, a été, dans son siècle artistiquement novateur, l'homme le plus ouvert aux innovations, le plus ennemi des fétiches. Ces moliéristes peuvent nous faire comprendre les homéristes. Soyons sûrs qu'Homère, comme Molière, apparut à un âge d'expansion imitative, quand tout l'archipel et toute l'Asie Mineure commençaient à accueillir le rayonnement de Tlonie.

En résumé, le rôle joué par la coutume et la mode, dans la sphère économique, correspond très bien à l'action exercée dians les autres sphères du monde social par ces deux directions, toujours coexistantes, mais alternativement croissantes ou décroissantes, de l'imitation. Il rentre sans diffi-

culte dans la loi générale que nous avons formulée. Mais, en outre, la raison de cette loi, de cette lutte, pleine de péripéties, entre la coutume et la mode, jusqu'au triomphe Qnal de la première, nous est à présent suggérée. Puisque chaque invention est le foyer d*une imitation particulière qui en émane, le besoin d'imiter doit toujours se tourner de préférence vers le côté où brille la plus riche pléiade d'inventions, c'està-dire tantôt exclusivement vers le passé, si les aïeux ont été seuls inventib ou plus inventifs que les contemporains, tantôt aussi, et déplus en plus, vers le présent et l'étranger, si les contemporains sont plus inventifs que ne l'ont été les aïeux. Or, il est inévitable que ces deux cas alternent longtemps, car, dès qu'une mine de découvertes est découverte, tout le monde l'exploite et elle ne tarde pas à s'épuiser momentanément pour grossir le legs du passé en attendant qu'une nouvelle veine soit trouvée ; et, quand la dernière 4e ces mines aura été exploitée, il faudra bien s'adresser désormais aux ancêtres seuls pour leur demander des exemples.

11 y a entre le règne de la mode et le progrès de l'invention contemporaine une réciprocité de stimulation qui ne doit pas nous faire méconnaître l'antériorité de celle-ci. Sans doute, comme je l'ai déjà dit, le courant de la mode, une fois lancé, surexcite l'imagination inventive dans les sens les plus propres à accélérer son débordement; mais qui Ta lancé, si ce n'est l'impulsion donnée par le contact d'un pays voisin où des nouveautés fécondes ont plus ou moins spontanément éclaté? Nous n'en pouvons douter dans notre siècle, en ce qui concerne l'industrie; car, certainement la cause première de cet engouement, qui pousse tous les peuples européens à s'imiter entre eux, est l'invention des machines à vapeur, qui ont permis de produire en ^and, et des chemins de fer, qui ont permis de porter au loin les produits, sans parler des télégraphes. C'est surtout en nature d'industrie et de science que l'imagination de

notre &ge s'est donné carrière ; aussi est-ce surtout par son côté économique et scientifique qu'il a brisé les barrières de la coutume. En matière artistique, au contraire, comme Toriginalité créatrice lui a souvent fait défaut, l'esprit de tradition a subsisté dans Tensemble. Le détail est significatif. En architecture, où nous n'avons presque rien inventé, notre époque a servilement copié des modèles gothiques, romains, byzantins. Autant le xii* siècle, à cet égard, a été novateur, autant le nôtre a été traditionnaliste — du moins jusqu'à l'avènement de ce qu'on pourrait appeler rarchiteoture du fer.

En elTet, malgré le caractère en partie accidentel des inventions, les inventeurs eux-mêmes sont si imitateurs qu*il y a, à chaque époque, vn courant dHnveniions dans un certain sens général, ou religieux, ou architectural, ou sculptural, ou musical, ou philosophique, etc. Il y a des courants d'inventions qui doivent par force ou d'habitude en précéder d'autres. Par exemple, le génie mythologique a dû habituellement — je ne dirai pas avec Comte, nécessairement, — s'exercer avant le génie métaphysique. A coup sûr, le génie créateur des langues a été antérieur aux deux. Aussi est-ce celui qui s'est le plus anciennement épuisé; et nous ne devons donc pas être surpris si dans les sociétés les plus progressives, les plus dédaigneuses de la coutume à d'autres égards, l'empire de la coutume en ce qui a trait au langage prévaut chaque jour davantage, par le respect plus outré de l'orthographe et Tesprit croissant de conservation philologique. — On pourrait, ce me semble, par des considérations puisées à la même source, expliquer en histoire beaucoup d'apparentes singularités. Mais le lecteur saura bien faire lui-même ces applications non indiquées ici.

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