‹ Les lois de l'imitation: étude sociologiqueChapitre 3 sur 34 · PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION DC · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION DC

quand on cause avec quelqu'un en parlant la même langue, en tirant de nouvelles épreuves verbales de très anciens cli* chés), on m'accordera qu'un sociologue était autorisé à mettre en vedette cette notion.

A bien plus juste ti^e on pourrait me reprocher d'avoir étendu outre mesure le sens du mot invention. Il est certain que j*ai prêté ce nom à toutes les initiatives individuelles, non seulement sans tenir compte de leur degré de conscience

— car souvent l'individu innove à son insu, et à vrai dire, le plus imitateur des hommes est novateur par quelque côté

— mais encore sans avoir égard le moins du monde au plus on moins de difGculté et de mérite de l'innovation. Ce n'est pas que je méconnaisse l'importance de ce dernier point de vue, et telles inventions sont si faciles à concevoir qu'on peut admettre qu'elles se sont présentées d'elles-mêmes presque partout, sans nul emprunt, dans les sociétés primitives, et que l'accident de leur apparition ici ou là pour la première fois importe assez peu. D'autres découvertes, au contraire, sont tellement ardues que l'heureuse rencontre d'un génie qui les atteint peut être regardée comme une chance singulière entre toutes et d'une importance majeure. Eh bien, malgré tout, je crois qu'ici même j'ai eu raison de faire à la langue commune une violence légère en qualifiant inventions ou découvertes les innovations les plus simples, d'autant mieux que les plus aisées ne sont pas toujours les moins fécondes, ni les plus malaisées les moins inutiles. — Ce qui est réellement abusif, en revanche, c'est l'acception élastique prêtée par beaucoup de sociologues naturalistes au mot hérédité^ qui leur sert à exprimer pêle-mêle avec la transmission des caractères vitaux par génération, la transmission d'idées, de mœurs, de choses sociales, par tradition ancestrale, par éducation domestique, par imitation-coutume.

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plus, ce qu*il y a peut-être de plus facile en fait de >a, c'est un néologisme tiré du grec. Au lieu de dire % ou imitation^ j'aurais pu forger, sans beaucoup , deux mots nouveaux. — Mais laissons là cette icane sans intérêt.

jui est plus grave, on m'a parfois taxé d'exagération [iploi des deux notioi^s dont il s'agit. Reproche un l1, il est vrai, et auquel tout novateur doit s'attendre, me qu'il aurait péché par excès de réserve dans ion de sa pensée. Soyez sûrs que, lorsqu'un philoec s'avisa de dire que le soleil était peut-être bien md que le Péloponèse, ses meilleurs amis furent s à reconnaître qu'il y avait quelque chose de vrai de son ingénieux paradoxe, mais qu'évidemment il t. — En général, on n'a pas pris garde à la fin que oposais et qui était de dégager des faits humains

sociologique pur, abstraction faite, par hypothèse, ôté biologique, inséparable pourtant, je le sais fort

premier. Mon plan ne m'a permis que d'indiquer ind développement, les rapports des trois formes les de la répétition universelle, notamment de Théec rimitation. Mais j'en ai assez dit, je crois, pour T aucun doute sur ma pensée, au sujet de l'impor-

la race et du milieu physique, tre, dire que le caractère distinctif de tout rapport le tout fait social, est d'être imitatif, est-ce dire, certains lecteurs superficiels ont paru le croire, qu'il mes yeux d'autre rapport social, d'autre fait social, lause sociale, que l'imitation ? Autant vaudrait dire e fonction vivante se réduit à la génération et tout me vivant à l'hérédité, parce que, en tout être vivant, mgendré et héréditaire. Les relations sociales sont

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multiples, aussi nombreuses et aussi diverses que peuvent Tètre les objets des besoins et des idées de Thomme et les secours ou les obstacles que chacun de ces besoins et chacune de ces idées prête ou oppose aux tendances et aux opinions d*autrui, pareilles ou différentes. Au milieu de cette complexité iiiGnie, il est à remarquer que ces rapports sociaux si variés (parler et écouter, prier etètre prié, commander et obéir, produire et consommer, etc.) se ramènent à deux groupes : les uns tendent à transmettre d'un homme à un autre, par persuasion ou par autorité, de gré ou de force, une croyance ; les autres, un'désir. Autrement dit, les uns sont des variétés ou des velléités d'enseignement, les autres sont des variétés ou des velléités de commandement. Et c'est précisément parce que les actes humains imités ont ce caractère dogmatique ou impérieux que Timitation est un lien social ; car ce qui lie les hommes, c'est le dogme* ou le pouvoir. (On n'a vu que la moitié de cette vérité, et on l'a mal vue, quand on a dit que la caractéristique des faits sociaux était d'être contraints et forcés. C'est méconnaître ce qu'il y a de spontané dans la plus grande part de la crédulité et de la docilité populaires.)

— Ce n'est donc point, je crois, par exagération que j'ai péché dans ce livre; — aussi Tai-je fait réimprimer sans nulle suppression — . C'est par omission plutôt. Je n'y ai point parlé d'une forme de l'imitation qui joue un grand rôle dans les sociétés, surtout dans les sociétés contemporaines; et je m'empresse de combler ici cette lacune. Il y a deux manières d'imiter, en effet : faire exactement comme son modèle, ou faire exactement le contraire. De là la néces-

'L« dogme, c'est-à-dire tonte idée, religieux on non, politique par exemple, on tonte antre, qui s'implante dans Tesprit de chaque associo par pression ambiante.

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site de ces divergences que Spencer constate, mais n'explique pas, par sa loi de la difTérenciation progressive. On ne saurait rien afQrmer sans suggérer, dans un milieu social tant soit peu complexe, non seulement Tidée qu'on affirme, mais aussi la négation de cette idée. Voilà pourquoi le surnaturel, en s'affirmant à l'apparition des théologies, suggère le naturalisme qui est sa négation (voir Espinas à ce sujet) ; voilà pourquoi le spiritualisme, en s'affirmant, donne Tidée du matérialisme; la monarchie, en s'établissant, ridée de la république, etc.

Nous dirons donc, avec plus de largeur maintenant^ qu'une société est un groupe de gens qui présentent entre eux beaucoup de similitudes produites par imitation ou par contre-imitation. Car les hommes se contre-imitent beaucoup, surtout quand ils n'ont ni la modestie d'imiter purement et simplement, ni la force d'inventer ; et, en se contreimitant, c'est-à-dire en faisant, en disant tout l'opposé de ce qu'ils voient faire ou dire, aussi bien qu'en faisant ou disant précisément ce qu'on fait ou ce qu'on dit autour d'eux, ils vont s'assimilant de plus en plus. Après la conformité aux usages en fait d'enterrement, de mariages, de cérémonies, de visites, de politesses, il n'y a rien de plus imitatif que de lutter contre son propre penchant à suivre ce courant et d'affecter de le remonter. Au moyen âge déjà, la messe noire est née d'une contre-imitation de la messe catholique. — Dans son ouvrage sur Vexpression des émotions, Darwin accorde avec raison une grande place au besoin de contre^ exprimer

Quand un dogme est proclamé, quand un programme politique est affiché, les hommes se classent en deux catégories inégales : ceux qui s'enfiamment pour, et ceux qui s'enflamment contre. Il n'y a pas de manifestation qui n'aille

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recrutant des maniiestants et qui ne provoque la formation d'un groupe de contre-manifestants. Toute affirmation forte, en même temps qu'elle entraîne les esprits moyens et moutonniers, suscite quelque part, dans un cerveau né rebelle, ce qui ne veut pas dire né inventif, une négation diamétralement contraire et de force à peu près égale. Cela rappelle les courants d'induction en physique. — Mais les uns comme les autres ont le même contenu d'idées et de desseins, ils sont associés quoique adversaires ou parce que adversaires. Distinguons bien entre la propagation imitative des questions et celle des solutions. Que telle solution se propage ici et telle autre ailleurs, cela n'empêche pas le problème de s'être propagé ici comme ailleurs. N'est-il pas clair qu'à chaque époque, parmi les peuples en relations fréquentes, surtout à notre époque, parce que jamais les relations internationales n'ont été plus multiples, Tordre du jour des débats sociaux et des débats politiques est partout le même ? Et cette similitude n'est-elle pas due à un courant d'imitation explicable lui-même par des besoins et des idées répandues par contagions imitatives antérieures? N'est-ce pas pour cette cause que les questions ouvrières en ce moment sont agitées dans toute l'Europe? — A propos d'une idée quelconque mise en avant par la presse, chaque jour, je le répète, le public se partage en deux camps : ceux qui c sont de cet avis » et ceux qui « ne sont pas de cet avis >. Mais ceux-ci, pas plus que ceux-là, n'admettent qu'on puisse se préoccuper, en ce moment, d'autre chose que de la question qui leur est ainsi posée et imposée. Seuls, quelques sauvages esprits, étrangers, sous leur cloche à plongeur, au tumulte de l'océan social où ils sont plongés, ruminent çà et là des problèmes bizarres, absolument dépourvus d'aotualilé. Et ce sont les inventeurs de demain.

TARDE. — Imitation. rt*

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n faut bien prendre garde à ne pas confondre avec Tinvention la contre-imitation, sa contrefaçon dangereuse. Ce n'est pas que celle-ci n'ait son utilité. Si elle alimente Tesprit de parti, l'esprit de division belliqueuse ou pacifique entre les hommes, elle les initie au plaisir tout social de la discussion, elle atteste l'origine sympathique de la contradiction même, par la raison que les contre-courants mêmes naissent du courant. — Il ne faut pas confondre non plus la contre-imitation avec la non-imitation systématique, dont j'aurais dû aussi parler dans ce livre. La non-imitation n'est pas toujours un simple fait négatif. Le fait de ne pas s'imiter, quand on n'est pas en contact — en contact social, par la possibilité pratique des communications — est un rapport non-social simplement; mais le fait de ne pas imiter tel voisin qui nous touche nous met avec lui sur un pied de relations réellement anti-sociales. L'obstination d'un peuple, d'une classe d'un peuple, d'une ville ou d'un village, d'une tribu de sauvages isolés sur un continent civilisé, à ne pas copier les vêtements, les mœurs, le langage, les industries, les arts, qui constituent la civilisation de leur voisinage, est une continuelle déclaration d'antipathie à l'adresse dé cette forme de société, qu'on proclame étrangère absolument et à tout jamais ; et, pareillement, quand un peuple se met, avec un parti pris systématique, à ne plus reproduire les exemples de ses ancêtres, en fait de rites, d'usages, d'idées, c'est là une véritable dissociation des pères et des fils, rupture du cordon ombilical entre la vieille et la nouvelle société. La non-imitation volontaire et persévérante, en ce sens, a un rôle épurateur, assez analogue à celui que remplit ce que j'ai appelé le duel logique. De même que celuinsi tend à (jpurer l'amas social des idées et des volontés mélangées, à éliminer les disparates et les dissonances, à faciliter de la

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