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CHAPITRE CINQUIÈME

La statistique nous fournit, pour chaque espèce de propag-ation imitative isolément considérée, une sorte de loi empirique, formule graphique de causes très complexes. Il s'agit, maintenant, de dég-ag-er les lois g"énérales, vraiment dig-nes du nom de science, qui rég-issent toutes les imitations, et, dans ce but, il faut étudier séparément les diverses catég-ories de causes, précédemment confondues.

Pourquoi, parmi cent innovations diverses simultanément imag-inées, et essayées par cent individus différents, — qu'il s'ag-isse de formes verbales, d'idées mytholog'iques, ou de procédés industriels et aukes, — y en a-t-il dix qui se répandent dans le public à l'exemple de leurs auteurs, et quatre-ving-t-dix qui restent dans l'oubli? Voilà le problème. Pour y répondre avec ordre et méthode, divisons d'abord en causes physiques et causes sociales, les influences qui ont favorisé la diffusion des innovations réussies, et contrarié le succès des autres. Mais écartons dans cet ouvrag-e les causes du premier g-enre, celles par exemple, qui, dans un climat méridional, feront préférer les mots nouveaux composés de voyelles sonores aux mots nouveaux formés de voyelles sourdes, et l'inverse dans le nord. Il y a ainsi, en ling-uistique, en raytholog-ie, en technique industrielle

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OU artistique, en politique, beaucoup de particularités qui tiennent à la conformation du larynx ou de l'oreille chez chaque race, à ses prédispositions cérébrales, à la nature de sa faune, de sa flore, de ses météores habituels. Laissons tout cela de côté. — Maintenant, les causes sociales sont de deux sortes : log-iques ou non logiques. Cette distinction a la plus grande importance. Les causes log'iques ag-issent quand l'innovation choisie par un homme l'est parce qu'elle est jug-ée par lui plus utile ou plus vraie que les autres, c'est-à-dire plus d'accord que celles-ci avec les buts ou les principes déjà établis en lui (par imitation toujours). Ici, il n'y a en présence que des inventions ou des découvertes anciennes ou récentes, abstraction faite de tout prestig'e ou de tout discrédit attaché à la personne de leurs colporteurs, ou au temps et au lieu d'où elles proviennent. Mais il est très rare que l'action log-ique s'exerce de la sorte dans toute sa pureté. Eu g-énéral, les influences extra-log'iques, auxquelles je viens de faire allusion, interviennent dans le choix des • exemples à suivre, et souvent les plus mauvais iog'iquement, sont préférés à raison de leur orig'ine ou même de leur date, comme nous le verrons plus loin.

Si l'on n'a ég-ard constamment à ces distinctions nécessaires, il est impossible de rien comprendre aux phénomènes sociaux les plus simples. La linguistique, notamment, qui me paraît pouvoir se débrouiller sans peine, par l'application de ces idées (si un linguiste de profession (1) nous faisait l'honneur de les adopter), n'est qu'un écheveau inextricable sans cela. Les linguistes cherchent les lois qui leur paraissent devoir régler la

{{) A vrai dire, il nous a semblé que, sur bien des points, l'un de nos nouveaux linguistes les plus distingués, M. Régnaud, dans ses Essais de linguistique évolutionniste (1886) et dans son Origine et philosophie du langage (1888), se plaçait à un point de vue très voisin du nôtre, mais sans le formuler expressément.

formation et la transformation des langues. Mais, jusqu'ici, ils n'ont pu formuler que des règles sujettes à de très nombreuses exceptions, en ce qui concerne le changement des sons (lois phonétiques), ou le changement des sens, l'acquisition de nouveaux mots par la combinaison d'anciens radicaux, ou celle de nouvelles formes grammaticales par modification des formes anciennes, etc. Pourquoi? Parce que, à vrai dire, l'imitation seule, et nullement l'invention, est soumise à des lois proprement dites. Or, ce sont toujours de petites inventions successives qui ont dû s'accumuler pour former ou transformer un idiome. Aussi faut-il commencer par faire une large part, en linguistique, à l'accident et à l'arbitraire, d'origine individuelle, par suite duquel, entre autres particularités, les racines d'une langue s'élèvent à tel chiffre, sont faites de trois consonnes ici et d'une seule syllabe ailleurs, pourquoi telle désinence et non telle autre a été affectée à la désignation d'une nuance de la pensée. Cette part faite à la fois à l'invention et aux influences d'ordre physiologique ou chmatérique, il reste un grand domaine ouvert aux lois linguistiques. En effet, dans une large mesure, et à partir des données, je ne dirai pas géniales, mais irrationnelles et capitales à la fois, dont je viens de parler, il est une foule de petites inventions linguistiques dont l'idée a été suggérée à leurs premiers auteurs inconnus par voie d'analogie, c'est-à-dire par imitation de soi ou d'autrui (1) ; et c'est par là qu'elles sont susceptibles d'être légiférées. Le premier qui a eu l'idée, pour exprimer l'aptitude au respect, d'ajouter au radical de mneratio la désinence hilis, déjà employée, par hypothèse, dans la combinaison amaUlis, ou qui a créé germanicus sur le modèle d'italiens, a été un inven-

(1) Tous les philologues reconnaissent le rôle immense de l'analogie dans l'objet de leur science. V. surtout Sayce à ce sujet.

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teur sans le savoir, mais, en somme, il a été imitatif en inventant. Toutes les fois qu'une désinence quelconque s'est ainsi étendue et généralisée de proche en proche, et, pareillement, une déclinaison ou une conjug-aison, il y a eu imitation de soi et d' autrui; et, dans cette mesure précisément, la formation et la transformation des langues sont soumises à des règ-les formulables. Mais ces règles, qui doivent nous expliquer pourquoi, parmi plusieurs manières de parler,^à peu près synonymes et offertes concurremment à l'esprit de la peuplade, de la cité ou de la nation, une seule a prévalu dans l'usage général, sont de deux catégories bien tranchées. Nous voyons, d'une part, ce concours incessant de petites inventions linguistiques qui se termine toujours par l'imitation de l'une d'elles et l'avortement des autres, aboutir à transformer la langue dans le sens d'une adaptation, plus ou moins rapide et complète, suivant le génie des peuples, à la réalité extérieure et aux fins sociales du langage. Le dictionnaire, en s'enrichissant, correspond à un plus grand nombre d'êtres et de modalités de ces êtres; la grammaire, par une conjugaison plus flexible des verbes ou un arrangement plus clair et plus logique des phrases, se plie à l'expression de relations plus délicates dans l'espace ou le temps. Une langue devient de plus en plus commode et maniable, quand les voyelles vont s'y adoucissant et s'y diiférenciant (en sanscrit, tout n'est que sonorités éclatantes, en a ou en 0; en grec, en latin, \e, Xu, Vou, Vi, se sont ajoutés au clavier vocal), ou bien quand les mots s'y abrègent, s'y contractent. Aussi des linguistes distingués, tels que M. Régnaud (1), ont-ils élevé à la hauteur d'une loi, dans la famille indo-européenne, l'adoucissement vocalique et la contraction des mots. Le fait est que, en zend,

(1) V. ses Essais de linguistique évolutionniste déjà cités.

en grec, en latin, en français', en anglais, en allemand, etc., Ve se montre, <■' dans une infinité de cas, comme le substitut affaibli de a, » tandis que « jamais ou presque jamais l'inverse n'a lieu. » Joli exemple, entre parenthèses, d'irréversibilité ling-uistique, si la règ'le énoncée pouvait être admise sans réserve.

Mais, d'autre part, nous voyons que, même dans les idiomes les plus parfaits, même dans la lang'ue g-recque, dont on a pu dire « que sa conjug"aison est un modèle définitif de log*ique appliquée » (Ij, beaucoup de modifications opérées au cours des âg-es sont loin d'être des progrès en utilité et en vérité. Est-il utile en rien à la lang'ue g'recque d'avoir perdu le j et le v (le dig-amma), ainsi que la sifflante initiale dans bien des cas, et n'est-ce point là plutôt une cause d'infériorité? Est-ce que, contrairement à la loi de contraction des mots, nous n'avons pas vu, en France, succéder à des formes contractées des formes développées, portique à porche, capital à cheptel, etc? C'est qu'ici des influences, où le besoin de log'ique et de finalité n'entrait pour rien, ont été prépondérantes; dans le dernier exemple choisi, nous savons que des littérateurs en renom ont créé de toutes pièces, par imitation servile du latin, des mots tels que portique et capital, et, par le prestig-e inhérent à leur personne, sont parvenus à les mettre en circulation (2).

Mais je ne veux pas m'étendre davantag-e sur la ling-uistique. Il me suffit d'avoir indiqué, par ces quelques

{[) Ainsi s'exprime Curtius l'historien, d'après son frère le philologue, dans son Histoire grecque, l. 1.

(2) Nous savons aussi que lorsqu'un dialecte, primitivement en lutte avec un grand nombre d'autres sur un territoire tel que la Grèce ou la France du Moyen âge, tinit par supplanter tous ses rivaux et les refouler au rang de patois, il ne doit pas toujours, et ne doit jamais uniquement ce privilège, à ses mérites intrinsèques ; il le doit surtout aux triomphes politiques et à la supériorité réelle ou présumée de la

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remarques, la portée des lois que nous avons à formuler. Dans ce chapitre, les lois logiques nous occuperont exclusivement.

L'invention et l'imitation sont l'acte social élémentaire, nous le savons. Mais quelle est la substance ou la force sociale dont cet acte est fait, dont il n'est que la forme? En d'autres termes, qu'est-ce qui est inventé ou imité? Ce qui est inventé, ce qui est imité, c'est toujours une idée ou un vouloir, un jug-ement ou un dessein, où s'exprime une certaine dose de croyance et de désir, qui est en effet toute l'àme des mots d'une lang"ue, des prières d'une relig^ion, des administrations d'un Etat, des articles d'un code, des devoirs d'une morale, des travaux d'une industrie, des procédés d'un art. La croyance et le désir : voilà donc la substance et la force, voilà aussi les deux quantités psycholog'iques (1) que

province qui le parlait seule d'abord. C'est grâce au prestige de Paris que le parler de l'isle de France est devenu le français. — On voit, en passant, que les mêmes lois de l'imitation nous servent à expliquer les transformations internes d'une langue et sa diffusion au dehors.

(1) Je me permets de renvoyer le lecteur psychologue à deux articles que j'ai publiés, en août et septembre 1880, dans la Rmue philosophique, sur la croyance et le désir et la possibilité de leur mesure. Depuis lors, mes idées à ce sujet se sont un peu modifiées, mais voici dans quel sens. A présent, je reconnais que j'ai peut-être un peu exagéré le rôle du croire et du désirer en psychologie individuelle, et je n'oserais plus afiirmer, avec tant d'assurance, que ces deux aspects du moi sont les seules choses en nous susceptibles de plus et de moins. Mais, en revanche, je leur attribue une importance toujours plus grande en psychologie sociale. Admettons qu'il y ait dans l'àme d'autres quantités, concédons, par exemple, aux psyclio-physiciens que l'intensité des sensations, considérée à part .le

l'analyse retrouve au fond de toutes les qualités sensationnelles avec lesquelles elles se combinent; et lorsque l'invention, puis l'imitation s'en emparent pour les org-aniseret les employer, ce sont là, pareillement, les vraies quantités sociales. C'est par des accords ou des oppositions de croyances s'entre-fortifiant ou s'entre-limitant, que les sociétés s'org-anisent; leurs institutions sont surtout cela. C'est par des concours ou des concurrences de désirs, de besoins, que les sociétés fonctionnent. Les croyances, religieuses et morales principalement, mais aussi juridiques, politiques, ling^uistiques même (car, que d'actes de foi impliqués dans le moindre discours, et quelle puissance de persuasion, aussi irrésistible qu'inconsciente, possède sur nous notre langue maternelle, vraiment maternelle en cela!), sont les forces plastiques des sociétés. Les besoins, économiques ou esthétiques, sont leurs forces fonctionnelles. Ces cro3^ances et ces besoins, que l'invention et l'imitation spécifient et qu'en ce sens elles créent, mais qui virtuellement préexistent à leur action, ont leur source profonde au-dessous du monde social, dans le monde vivant. C'est ainsi que les forces

l'adhésion judiciaire et de la force daltention dont elles sont l'objet, changent de degré sans changer de nature et se prêtent, par suite, aux mesures des expérimentateurs; il n'en est pas moins vrai que, au point de vue social, la croyance et le désir se signalent par un caractère unique, très propre à les distinguer de la simple sensation. Ce caractère consiste en ce que la contagion de l'exemple mutuel s'exerce socialement sur les croyances et les désirs similaires pour les renforcer, et sur les croyances et les désirs contraires pour les affaiblir ou les renforcer, suivant les cas, chez tous ceux qui les ressentent en môme temps et ont conscience de les ressentir ensemble; tandis que la sensation visuelle ou auditive qu'on éprouve, au théâtre par exemple, au milieu d'une foule attentive au même spectacle ou au même concert, n'est nullement modiliée en soi par la simultanéité des impressions analogues ressenties par le public environnant.

plastiques et les forces fonctionnelles de la vie, spécifiées, employées par la g-énération, ont leur source au-dessous du monde vivant, dans le monde physique, et que les forces moléculaires et les forces motrices de celui-ci, rég-ies par l'ondulation, ont aussi leur source, insondable à nos physiciens, dans un monde hypophysique que les uns nomment Noumènes, les autres Energ-ie, les autres Inconnaissable. Energ-ie est le nom le plus répandu de ce mystère. Par ce terme unique on désig-ne une réalité qui, comme on le voit, est toujours double en ses manifestations ; et cette bifurcation éternelle qui se reproduit sous des métamorphoses surprenantes à chacun des étag'es superposés de la vie universelle, n'est pas le moindre des traits communs à sig'naler entre eux. Sous les appellations diverses de matière et de mouvement, d'org-anes et de fonctions, d'institutions et de progrès, cette g-rande distinction du statique et du dynamique, où rentre aussi celle de l'Espace et du Temps, partagée en deux l'univers entier.

Il importe de la poser tout d'abord et de bien établir la relation de ses deux termes. Il y a une intuition profonde au fond de la formule spencérienne de l'Evolution, suivant laquelle toute évolution serait un g-ain de matière accompag-né d'une perte relative de mouvement, et toute dissolution l'inverse. Cela peut sig^nifier, si l'on modifie un peu cette pensée et si on la traduit dans une lang*ue moins matérialiste, que tout développement vivant ou social est un accroissement d'org-anisation compensé ou 'plutôt obtenu par une diminution relative de fonctionnement. A mesure qu'il g^randit en poids et en dimension, qu'il précise et déploie ses formes caractéristiques, un org-anisme perd de sa vitalité (1), précisément

(1) A masse égale, le corps de l'onfant contient plus d'activité vitale que le corps de l'homme mûr. La vitalité relative de celui-ci a diminué.

parce qu'il l'a employée ainsi, ce que M. Spencer nég-lig-e de dire. A mesure qu'elle s'étend, s'accroît, perfectionne et complique ses institutions, lang"ue, relig"ion, droit, g-ouvernement, métiers, arts, une société perd de sa foug'ue civilisatrice et progressiste, car elle en a fait cet usag"e. Autrement dit, elle s'enrichit de croyances plus que de désirs, s'il est vrai que la substance des institutions sociales consiste dans la somme de foi et d'assurance, de vérité et de sécurité, de cro^'ances unanimes en un mot qu'elles incarnent, et que la force motrice du prog^rès social consiste dans la somme de curiosités et d'ambitions, de désirs solidaires, dont il est l'expression. Le véritable et final objet du désir, donc, c'est la croyance; la seule raison d'être des mouvements du cœur, c'est la formation des hautes certitudes ou des pleines assurances de l'esprit, et plus une société a progressé, plus on trouve en elle, comme chez un esprit mûr, de solidité et de tranquillité, de convictions fortes et de passions mortes, celles-là lentement formées et cristallisées par celles-ci (1). La paix sociale, la foi unanime en un même idéal ou une même illusion, unanimité qui suppose une assimilation chaque jour plus étendue et plus profonde de l'humanité : voilà le terme où courent, qu'on le veuille ou non, toutes les révolutions sociales. — Tel est le progrès, c'est-à-dire l'avancement du monde social dans les voies log-iques.

Or, comment le progrès s'opère-t-il ? — Quand un

(1) Entendoiis-nous bien encore une fois : au cours de la civilisalion, les besoins se niulliplienl, mais en s'aiïaibiissant, et les vérités, les sécurités vont se multipliant plus vite encore et se fortifiant. Le contraste est frappant si Ton prend pour point de départ de l'évolution civilisatrice, la barbarie, et non la sauvagerie, laquelle, telle qu'on peut l'observer de nos jours, est le dernier terme d'une évolution sociale complète en soi, non le premier terme d'une évolution su])érieure.

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homme médite sur un sujet douiié, une idée lui vient, puis une autre idée, jusqu'à ce que, d'idée en idée, de rature en rature, il saisisse enfin par le bon bout la solution du problème et, à partir de ce moment, coure de lueur en lumière. N'en est-il pas de même en histoire? Quand une société élabore quelque g-rande conception que sa curiosité séculaire pressent avant que sa science, en la développant, la précise, par exemple l'explication mécanique du monde, — ou quelque grande conquête que son ambition rêve avant que son activité la déploie, par exemple la fabrication ou la locomotion ou la navigation à vapeur, que voit-on ? D'abord le problème ainsi posé suscite toutes sortes d'inventions, d'imaginations contradictoires, apparues ici ou là, disparues bientôt, jusqu'à la venue de quelque formule claire, de quelque machine commode, qui fait oublier tout le reste et sert désormais de base fixe à la superposition des perfectionnements, des développements ultérieurs. Le progrès est donc une espèce de méditation collective et sans cerveau propre, mais rendue possible par la solidarité (g'râce à l'imitation) des cerveaux multiples d'inventeurs, de savants qui , échangent leurs découvertes successives. (Ici la fixation des découvertes par l'écriture, qui permet leur transmission à distance et à de longs intervalles de temps, est l'équivalent de cette fixation des images qui s'accomplit dans le cerveau de l'individu et constitue le cliché cellulaire du souvenir.)

Il en résulte que le progrès social comme le progrès individuel s'opère par deux procédés, la substitution et l'accumulation. Il y a des découvertes ou des inventions qui ne sont que substituables, d'autres qui sont accumulables. De là des combats logiques et des ?mo?îS logiques. C'est la grande division que nous allons adopter et où nous n'aurons nulle peine à répartir tous les événements de l'histoire.

Du reste, le désaccord entre un nouveau besoin qui surg'it et les besoins anciens, entre une idée scientifique nouvelle et certains dogmes relig-ieux, n'est pas toujours senti immédiatement, ou ne met pas toujours le même temps à se faire sentir, dans les diverses sociétés. Et quand il est senti, le désir d'y mettre fin n'est pas toujours d'ég'ale force. Son intensité, sa nature varient, d'après les temps et les lieux. Il existe, en effet, une Raison pour les sociétés, comme pour les individus; et cette Raison, pour celles-là, comme pour ceux-ci, n'est qu'un besoin comme un autre, un besoin spécial, plus ou moins développé par ses satisfactions mêmes, à la manière des autres besoins, et né aussi des inventions ou des découvertes qui l'ont satisfait, c'est-à-dire des systèmes ou des prog'rammes, des catéchismes ou des constitutions qui, en commençant à rendre les idées et les volontés plus cohérentes, ont créé ou activé le désir de leur cohésion. Il s'ag-itbien ici d'une force vraie, qui réside dans le cerveau des individus, qui s'élève ou s'abaisse, dévie à droite ou à g-auche, se tourne vers tel ou tel objet, suivant les époques ou les pays ; tantôt se réduit à une brise insig'nifiante, tantôt devient un ouragan, aujourd'hui s'attaque aux g'ouvernements politiques, hier aux relig-ions ou avant-hier aux langues, demain à l'organisation industrielle, un autre jour aux sciences, mais ne s'arrête point dans son labeur incessant, régénérateur ou révolutionnaire. Ce besoin, ai-je dit, a été suscité et accru par une suite d'initiatives et d'initiations ; mais autant vaut dire par une suite d'imitations, puisqu'une innovation non imitée est comme n'existant pas socialement. Par conséquent, tous les ruisseaux ou les rivières de foi et de désir, qui se heurtent ou s'abouchent dans la vie sociale, quantités dont la logique sociale, sorte d'algèbre, règle les soustractions et les additions, — tous, y compris même le désir de

cette sommation totale et la foi dans sa possibilité, — sont dérivés de l'imitation. Car, rien ne se fait tout seul en histoire, pas même son unité toujours incomplète; fruit séculaire d'efforts constants plus ou moins réussis. Un drame, il est vrai, une pièce de théâtre, frag'ment d'histoire où se mire le tout, est un accord log'ique, difficile et g-raduel, qui a l'air de se faire tout seul sans avoir été voulu par personne; mais on sait que cette apparence est trompeuse, et cet accord ne s'opère si rapidement, si infailliblement, que parce qu'il répond à un besoin impérieux d'unité éprouvé par le dramaturg-e, et aussi par son public, auquel il l*a sug'g'éré.

Il n'est pas jusqu'au besoin d'invention qui n'ait la mèmeorig'ine. A vrai dire, il complète le besoin d'unification log'ique et en fait partie s'il est vrai que la log'ique, comme je pourrais le montrer, soit à la fois un problème de maximum et un problème d'équilibre. Un peuple devient d'autant plus inventif et avide de nouvelles découvertes, à une époque donnée, qu'il a plus inventé et découvert à cette époque; et c'est par imitation aussi que cette haute avidité g'ag'ue les intelligences dig-nes d'elle. Or, les découvertes sont un gain de certitude, les inventions un g-aiii de confiance et de sécurité. Le besoin de découvrir et d'inventer est donc la double forme que revêt la tendance au maximum de foi publique. Cette tendance créatrice, propre aux esprits synthétiques et assimilateurs, alterne souvent, parfois marche de front, mais en tous cas ^s'accorde toujours avec la tendance critique à l'équilibre des croyances par l'élimination des inventions ou des découvertes en contradiction avec la majorité des autres. Tour à tour le vœu de majoration ou le vœu d'épuration de foi est plus pleinement satisfait; mais, en général, leurs succès coïncident ou se suivent de près. Car, précisément parce que l'imitation est leur source commune, l'un et

l'autre, aussi bien le besoin d'une foi pleine que celui d'une foi stable, ont un degré d'intensité proportionné, cœteris parihm, au deg-ré d'animation de la vie sociale, c'est-à-dire à la multiplicité des rapports de personne à personne. Pour qu'une bonne combinaison d'idées éclaire les esprits d'une nation, il faut qu'elle luise d'abord . dans un cerveau isolé; et elle aura d'autant plus de chance de se produire ainsi, que les écliang-es intellectuels d'esprit à esprit seront plus fréquents. Pour qu'une contradiction entre deux institutions, entre deux principes, soit g"ênante dans une société, il faut qu'elle y ait été d'abord remarquée par un esprit plus sag-ace que les autres, par un penseur systématique qui, dans ses efforts conscients pour unifier son faisceau d'idées, a été arrêté par cette difficulté et l'a sigmalée ; d'où l'importance sociale des philosophes ; et plus il y aura de stimulations mutuelles des esprits, et, par suite, de mouvements d'idées dans une nation, plus cette difficulté y sera aisée à apercevoir. — Par exemple, les rapports, les contacts d'homme à homme s'étant multipliés au-delà de toute espérance dans le courant de notre siècle, par suite des inventions locomotrices, et l'action de l'imitation y étant devenue très forte, très larg-e et très prompte, on ne doit pas s'étonner d'y voir la passion des réformes sociales, des réorganisations sociales rationnelles et systématiques, prendre les proportions que l'on sait, de même que la passion des conquêtes sociales, surtout industrielles, sur la nature, n'a plus connu de frein, à .force d'avoir déjà conquis. Après le siècle des découvertes, donc (n'est-ce pas le nom que mérite le nôtre?) on peut prédire, à coup sûr, un siècle d'harmonisation des découvertes; la civilisation exig"e à la fois ou successivement cet afflux et cet effort.

Dans leurs phases peu inventives, à l'inverse, les sociétés sont aussi peu critiques, et réciproquement.

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Elles acceptent de divers côtés, par mode, ou reçoivent de divers passés, dont elles héritent par tradition, les croyances les plus contradictoires (1), sans que personne s'avise de remarquer ces contradictions ; mais, en même temps, elles portent en elles, par suite de ces apports multiples, bien des idées et des connaissances éparses, qui, vues sous un certain ang'le, révéleraient leur mutuelle et féconde confirmation, dont nul esprit ne s'aperçoit. De même, elles empruntent curieusement aux nations voisines différentes, ou «gardent pieusement en héritage de leurs différentes parentés, les arts, les industries les plus dissemblables, qui développent en elles des besoins mal conciliables, des courants d'activité en opposition les uns avec les autres ; et ces antinomies pratiq^ices, aussi bien que les contradictions théoriques qui précèdent, ne sont senties et formulées par personne, quoique tout le monde souffre du malaise entretenu par elles. Mais, en même temps, ces peuples primitifs ne voient point que, parmi leurs procédés artistiques, leurs outils mécaniques, il en est de propres à se prêter le plus g-rand secours, à concourir puissamment au même but, l'un servant à l'autre de moyen efficace, comme certaines perceptions servent d'intermédiaire explicatif à certaines hypothèses qu'elles confirment. On a connu long-temps séparément la pierre à broyer le blé et la roue à aubes sans se

{\) Par exemple, « le boudliisme, dit M. Bartli, portait en lui la négation, non du régime des castes en général, mais de la caste des brahmanes, et cela indépendamment de toute doctrine égalitaire, et sans qu'il y eût de sa part aucune velléité de révolte. Aussi est-il fort possible que cette opposition soit restée assez longtemps inconsciente de part et d'aulre. » Mais, à la longue, elle est devenue flagrante. Ce qui n'empêche pas, autre contradiction inconsciente aussi, que le « nom de brahmane resta un titre honorifique du boudliisme, et qu'à Ceylan il lut donné aux rois, » à peu près comme les noms de comte et de marquis sont des titres recherchés dans notre société démocratique elle-même, bien qu'elle soit la négation des principes féodaux.

douter que, moyennant un certain artifice (c'est-à-dire par une troisième invention, l'idée du moulin ajoutée à ces deux), la seconde pouvait aider extraordinairement la première à remplir son office, et la première offrir à la seconde un emploi inespéré. A Babylone déjà, on g-ravait sur les briques, par impression de caractères mobiles ou de cachets, le nom du fabricant, et on composait des livres; mais on n'avait pas l'idée de joindre ces deux idées, et de composer des livres au moyen de cachets mobiles, ce qui eut été si simple et eût avancé de quelques milliers d'années l'apparition de l'imprimerie.

Long"temps aussi, la voiture et le piston à vapeur ont coexisté sans qu'on ait song-é (toujours moyennant d'autres inventions) à voir dans le piston à vapeur le moyen de faire marcher la voiture. A l'opposé, vers la fin du Moyen âg-e en dissolution, par exemple, combien de g'oûts de luxe licencieux et païen, importés du monde arabe ou exhumés de l'antiquité, se g-lissaient.se faufilaient à travers les meurtrières des châteaux et les vitraux des monastères, et y formaient des mélang-es hardis, nullement choquants pour les hommes d'alors, avec les pratiques de piété chrétienne et les mœurs de rudesse féodale subsistantes ! De nos jours encore, combien de buts opposés, contradictoires, ne se propose pas journellement notre activité industrielle ou nationale ! Cependant, à mesure que l'échang-e et le frottement des idées, que la communication et la transfusion des besoins sont plus rapides, l'élimination des idées et des besoins les plus faibles par les idées et les besoins les plus forts qu'ils contredisent, s'accomplit plus vite, et, simultanément, en vertu des mêmes causes, les idées et les buts qui s'entre-confirment ou s'entr'aident arrivent plutôt à se rencontrer dans un ing"énieux esprit. Par ces deux voies, la vie sociale doit atteindre nécessairement

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un degré d'unité et de force logique inconnu auparavant (1).

Nous avons montré, dans ce qui précède, comment naît et se développe le besoin de log'ique sociale, par lequel seul la logique sociale se fait. Il s'agit de faire voir à présent comme il procède pour se satisfaire. Nous savons déjà qu'il se divise en deux tendances, l'une créatrice, l'autre critique, l'une fertile en combinaisons d'inventions ou de découvertes anciennes accumulahles, l'autre en lutte d'inventions ou de découvertes substituâmes. Nous allons étudier à part chacune d'elles, et la seconde avant la première.

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