QU EST-CE QUE L HISTOIRE
Comment le statisticien en sens inverse serait-il plus heureux? Loin de diminuer, l'empire des grands hommes, perturbateurs éventuels des courbes prévues, ne peut que s'accroître; le progrès de la population ne fera qu'étendre leur clientèle imitatrice; le progrès de la civilisation ne fera que faciliter, qu'accélérer l'imitation de leurs exemples, en même temps que multiplier un certain temps les génies inventifs. Plus nous allons, plus, semble-t-il, l'imprévu déborde en nouveautés de tout genre dans la classe gouvernante des découvreurs, pendant que, dans la classe gouvernée des copistes, le prévu s'étale plus uniforme et plus monotone que jamais, mais le prévu à partir de l'imprévu seulement.
Cependant, à y regarder de plus près, le progrès a plutôt stimulé l'ingéniosité de l'imitation, simulant l'invention, qu'elle n'a fécondé le génie inventif. L'invention vraie, celle qui mérite ce nom, devient chaque jour plus difficile, et il ne se peut dès lors qu'elle ne devienne pas, demain ou après-demain, chaque jour plus rare. Il faudra donc qu'elle s'épuise enfin, car le cerveau d'une race donnée n'est pas susceptible d'une extension indéfinie. Par suite, plus tôt ou plus tard, toute civilisation, asiatique ou européenne, n'importe, est appelée à heurter sa propre limite et à tourner dans son cercle sans fin. — Alors, sans doute, la statistique aurait le don de prophétie qu'on lui promet. Mais nous sommes loin de ce rivage. Tout ce qu'on peut dire en attendant, c'est que, le sens des inventions futures étant déterminé en grande partie par la direction des inventions antérieures, et la part de celles-ci devenant, par leur accumulation, de plus en plus prépondérante, les prédictions déduites de la statistique pourront être hasardées un jour avec quelque probabilité; de môme que, avec assez de vraisemblance aussi, l'archéologie pourra jeter des lueurs sur les origines de l'histoire.-
Il n'est pas inutile de faire remarquer que, au résumé, ce chapitre est une réponse à cette difficile question : qu'est-ce que l'histoire? comme le chapitre précédent a répondu à cette autre : qu'est-ce que la société ? On s'est beaucoup demandé, inutilement, quel est le sig^ne distinctif des faits historiques, à quel caractère on reconnaît les événements humains ou naturels qui méritent d'être sig-nalés par l'historien. L'histoire, d'après les érudits, serait la collection deschoses les pluscélèbres. Nous dirons plutôt : des choses les plus réussies, c'est-à-dire des initiatives les plus imitées. Telle chose qui a eu un immense succès peut n'avoir eu aucune célébrité; par exemple, un nouveau mot qui se glisse, un jour, dans une lang-ue et l'envahit peu à peu sans attirer l'attention; un rite relig-ieux, une idée nouvelle, qui fait insensiblement et obscurément son chemin dans le peuple; un procédé industriel, sans nom d'auteur, qui se répand à travers le monde. Il n'est pas de fait vraiment historique en dehors de ceux qui peuvent être rangés dans l'une des trois catégories suivantes : 1° le progrès ou le déclin d'un genre d'imitation ; 2" l'apparition d'une de ces combinaisons d'imitations différentes que je nomme des inventions, imitées à leur tour ; 3° les actions, soit des personnes humaines, soit même des forces animales, végétales, physiques, qui ont pour effet d'imposer des conditions nouvelles à la propagation des imitations quelconques dont elles modifient le cours et les rapports. — A ce dernier point de vue donc, une éruption volcanique, l'affaissement d'une île ou d'un continent, une éclipse même, quand elle a occasionné la défaite d'une armée superstitieuse, et, à plus forte raison, une maladie
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accidentelle ou la mort d'un grand personnag-e, peuvent avoir une importance historique ég"ale et semblable à celle d'une bataille, d'un traité de paix, d'une alliance entre Etats. Souvent l'issue d'une g-uerre, où s'est joué le sort d'une civilisation, a dépendu d'une intempérie ; la rig-ueur de l'hiver en 1811 a influé sur les destinées de la France et de la Russie au même titre que le plan de campag'ne adopté par Napoléon. Considérée de la sorte, l'histoire prag-matique, et même anecdotique, reprend son rang-, que les philosophes lui ont souvent contesté. Il n'en est pas moins vrai que, en somme, le destin des imitations est la seule chose qui intéresse l'histoire, et que c'est là sa véritable définition.