AUTRES CONSIDÉRATIONS
Nous venons de voir que le prog-rès social s'accomplit par une suite de substitutions et d'accumulations. Il im-
LES LOIS LOGIQUES DE l'IMITATION. 209
porte assurément de distinguer ces deux procédés, et l'erreur des évolutionuistes est de les confondre ici commje partout. Le mot évolution peut-être est mal choisi. On peut dire pourtant qu'il y a évolution sociale quand une invention se répand tranquillement par imitation, ce qui est le fait élémentaire des sociétés ; et même quand une invention nouvelle, imitée à son tour, se g-reffe sur une précédente qu'elle perfectionne et favorise. Mais, dans ce dernier cas, pourquoi ne pas dire plutôt qu'il y a insertion, ce qui serait plus précis? Une philosophie de l'Insertion universelle serait une heureuse rectification apportée à la théorie de l'universelle Evolution. — Enfin, quand une invention nouvelle, microbe invisible au début, plus tard maladie mortelle, apporte à une invention ancienne, à laquelle elle s'attache, un germe de destruction, comment peut-on dire que l'ancienne a évolué? Est-ce que l'Empire romain a évolué le jour où la doctrine du Christ lui a inoculé le virus de négations radicales opposées à ses principes fondamentaux'/ Non, il y a dans ce cas contr'évolution, révolution si l'on veut, nullement évolution. — Au fond, sans nul doute, il n'y a ici, comme précédemment, que des évolutions, élémentairemênt, puisqu'il n'y a que des imitations ; mais, puisque ces évolutions, ces imitations, se combattent, c'est une grande erreur de considérer le tout, formé de ces éléments en conflit, comme une seule évolution. Je tenais à faire cette remarque en passant.
Autre remarque plus importante. Quel que soit le procédé employé pour supprimer le conflit des croyances ou des intérêts et pour établir leur accord, il arrive presque toujours (n'arrive-t-il pas toujours?) que l'harmonie ainsi produite a créé un antag'onisme d'un genre nouveau. Aux contradictions, aux contrariétés de détail, on a substitué une contradiction, une contrariété de masse qui va chercher, elle aussi, à se résoudre, sauf à
eng'endror des oppositions plus hautes, et ainsi de suite jusqu'à la solution finale. Au lieu de se disputer les uns aux autres le g^ibier, les tètes de bétail, les objets utiles, un million d'hommes s'org-anisent militairement et collaborent pour l'asservissement du peuple voisin. En cela leurs activités, leurs désirs de gain, trouvent leur point de ralliement. Et, de fait, avant le commerce et l'échange, le militarisme a dii être longtemps le seul dénoûment logique du problème posé par la concurrence des intérêts. Mais le militarisme engendre la guerre, la guerre de deux peuples substituée à des milliers de luttes privées. — De même, au lieu d'agir chacun de leur côté, de s'entraver ou de se combattre, une centaine d'hommes se mettent à travailler en commun dans une usine : leurs actions cessent d'être contraires, mais une contrariété inattendue naît de là, à savoir la rivalité de cette usine avec telle ou telle autre qui fabrique les mêmes produits. Ce n'est pas tout. Les ouvriers de chaque fabrique sont intéressés ensemble à sa prospérité, et, en tout cas, leurs désirs de production, grâce à la division du travail organisé, convergent vers le même but; les soldats de chaque armée ont un intérêt commun, la victoire. Mais en même teftips la lutte entre ce qu'on appelle le Capital et ce qu'on appelle le Travail, c'est-à-dire entre l'ensemble des patrons et l'ensemble des ouvriers (1), et aussi bien la rivalité entre les divers grades de l'armée, entre les diverses classes de la nation, sont provoquées par cet accord imparfait. Ce sont là des problèmes téléologiques
(1) Cela est tellement vrai que, dès le xvi" siècle (Voy. F^ouis Guibert, Les anciennes corporations en Limousin, etc.), << en face des syndicats de patrons (des corporations), on trouve des syndicats d'ouvriers organisés. » Les compagnonnages alors, à Paris, à Lyon et ailleurs, « fournissent aux imprimeurs, aux boulangers, aux chapeliers, des ressources pour résister aux maîtres. »
soulevés par les progrès mêmes de l'org-anisation industrielle ou militaire, de même que le progrès des sciences pose des problèmes log'iques, révèle des antinomies rationnelles, solubles ou insolubles, que l'ig-norance antérieure dissimulait. — Le système féodal d'une part, d'autre part la hiérarchie ecclésiastique, avaient puissamment pacifié les passions et solidarisé les intérêts au Moyen âg-e. Mais le g-rand et sangdant conflit entre le sacerdoce et l'Empire, entre les Guelfes, partisans du pape, et les Gibelins, partisans de l'Empereur (duel logique au début, devenu plus tard duel téléolog"ique, c'est-à-dire politique), est né du choc de ces deux harmonies non harmonisables entre elles sans la mise hors combat de l'un des deux adversaires. La question est de savoir si ces déplacements de contradictions et de contrariétés ont été avantag-eux, et si l'on peut espérer que l'harmonie des intérêts ou dés esprits soit jamais complète, sans compensation de dissonance; si, en d'autres termes, une certaine somme de mensong-e ou d'erreur, de duperie ou de sacrifice, ne sera pas toujours nécessaire pour maintenir la paix sociale.
Quand le déplacement des contradictions ou des contrariétés consiste à les centraliser, il y a assurément avantage. Si cruelles que soient les guerres provoquées par l'organisation des armées permanentes, cela vaut mieux encore que les innombrables combats des petites milices féodales ou des familles primitives ; si profonds que soient les mystères révélés par le progrès des sciences, si grand que soit l'abîme creusé entre les écoles philosophiques par les questions nouvelles où elles se combattent par des arguments puisés au même arsenal scientifique, il n'est pas permis de regretter les temps d'ignorance où ces problèmes ne se posaient pas. Lascience, en somme, a plus satisfait de curiosités poignantes qu'elle n'en a suscité, la civilisation a plus
satisfait de besoins qu'elle n'a fait naître de passions. Les inventions et les découvertes sont des cures par la méthode substitutive. Les inventions, en calmant les besoins naturels et faisant surg'ir des besoins de luxe, substituent à des désirs très pressants des désirs moins pressants. Les découvertes remplacent les premières ig'iiorances, très anxieuses, par des inconnues peut-être aussi nombreuses, mais, à coup sûr, moins inquiétantes. Puis, ne voyons-nous pas le terme où cette transformation protéiforme de la contradiction et de la contrariété nous achemine? Le jeu de la concurrence aboutit fatalement à un monopole, le libre-échang-e et le laisser-aller courent à une org-anisation. socialiste du travail; et la g-uerre tend à hypertrophier les Etats, à produire d'énormes ag-g-lomérations, jusqu'à ce que l'unité politique du monde civilisé se consomme enfin et assure la paix g-énérale. Plus s'accentue, plus g-randit le conflit de masse provoqué par la suppression des conflits de détail, au point même de faire parfois reg"retter ceux-ci, et plus ce résultat pacifique devient inévitable. Quand l'armée royale s'est substituée dans chaque Etat aux milices provinciales ou seig-neuriales, cette armée a commencé par compter un nombre de soldats très inférieur à l'effectif total de ces milices, et, par suite, le conflit des armées royales était loin d'ég-aler en étendue de péril la somme des conflits qu'il évitait; mais cet avantag-e, je le sais, a été en diminuant à mesure qu'une nécessité inéluctable a forcé chaque Etat d'aug-menter son conting-ent militaire, si bien que de nos jours les g-randes nations en sont venues à mettre sur pied tous les hommes valides. Alors tout le profit de la civilisation à cet égard s'évanouirait si, précisément, l'énormité des • armées ne présageait l'imminence de quelque conflagration définitive suivie d'une conquête colossale, unifiante et pacifiante.