CHAPITRE SIXIEME
Nous avons maintenant à étudier les causes non log*iques de préférence ou de défaveur qui s'attachent aux diverses sortes d'imitations en concours, et motivent leur victoire ou leur défaite.
Avant d'aborder ces considérations, disons, cependant, quelques mots de certaines modalités qui peuvent affecter une imitation quelconque, à savoir son exactitude ou son inexactitude, son caractère conscient ou inconscient.
I. — D'abord, l'imitation peut être vag-ue ou précise. Demandons-nous si, à mesure que les actes ou les idées à imiter se multiplient et se compliquent au cours de la civilisation, l'imitation devient plus rig^oureuse ou plus confuse. On pourrait penser que chaque deg'ré nouveau de complication entraîne un accroissement d'inexactitude. C'est pourtant tout le contraire qu'on observe. L'imitation est si bien l'âme de la vie sociale, que, chez l'homme civilisé, l'aptitude et l'habileté à imiter croissent plus vite encore que le nombre et la complexité des inventions. Aussi établit-elle des similitudes de plus en plus parfaites ; et son analog-ie en cela se poursuit avec la g-énération et l'ondulation. Les vibrations lumineuses, beaucoup plus nombreuses et plus délicates que les vibrations sonores, se transmettent pourtant des étoiles à nous avec une merveilleuse rig"ueur que celles-ci n'atteig'nent pas. Les
vibrations électriques, non moins nombreuses et non moins complexes, se propag-ent avec une fidélité incomparable, qu'on jug-erait incroyable si le télégfraphe, le téléphone et le phonographe, ne la démontraient avec éclat. Un bruit est une série d'ondes très peu semblables, tandis qu'un son est une série d'ondes très semblables ; ce qui n'empêche pas les ondes du son, avec leurs enchevêtrements d'harmoniques, de l'emporter en complexité sur les ondes du bruit. — Est-il vrai que l'hérédité, quand elle a à reproduire des org-anismes supérieurs, composés d'organes et de caractères plus multiples, produise des ressemblances moins exactes que lorsqu'elle a à répéter des êtres inférieurs? Nullement; le type d'un félin ou d'une orchidée est au moins aussi fidèlement conservé que celui d'un zoophyte ou d'un champig-non. Il n'est pas jusqu'aux plus lég'ères variétés des races humaines qui, si on leur donne le temps de se fixer, ne se perpétuent héréditairement avec la plus g-rande perfection.
Considérée sous n'importe quel aspect, la vie sociale, en se prolong-eant, aboutit fatalement à la formation d'une étiquette, c'est-à-dire au triomphe le plus complet du conformisme sur la fantaisie individuelle. La lang*ue, la religion, la politique, la g-uerre, le droit, l'architecture, la musique, la peinture, la poésie, la politesse, etc., donnent lieu à un conformisme d'autant plus parfait, à une étiquette d'autant plus exig-eante et tyrannique, qu'ils ont duré plus long'temps et se sont plus paisiblement développés. L'orthographe ou la correction puriste, étiquette de la langue, et le rituel, étiquette de la religion, sont à peu près équivalents en rigueur arbitraire, quand la langue et la religion sont très vieilles et très originales toutes deux (1). De siècle en siècle, à partir de son
(i) Rien n'égale l'étrangeté des cultes quelconques, si ce n'est leur persistance. Mais l'on en peut dire autant des langues. C'est un arbitraire fixe, un désordre établi, éternel, comme le ciel étoile. Quoi de
orig'ine, on voit le christianisme se montrer plus exig-eant en fait de rég'iilarité, d'uniformité, d'orthodoxie, quoiqu'il aille se compliquant. Les lang'ues sauvag-es, suivant Sayce et Whitney, sont, quoique très pauvres, aussi variables, aussi continuellement altérées et infidèlement transmises, que les lang'ues civilisées, quoique très riches, sont persistantes et uniformes. La procédure, étiquette du droit, est aussi très formaliste quand le droit est très ancien, si compliqué qu'il soit devenu. Le cérémonial, étiquette des relations mondaines, est moins rig^oureux dans les nations où le monde remonte moins haut que le droit et la relig'ion. Il ne l'est pas moins dans la société chinoise pour une raison opposée. La prosodie, étiquette de la poésie, devient de plus en plus despotique à mesure qu'on versifie davantag-e, et, chose étrang-e, que l'imag-ination poétique s'est davantag-e déplus étrange, de moins justifiable rationnellement, que l'emploi du mot cabinet pour désigner un groupe de ministres, ou de la Por^epour désigner le gouvernement ottoman ? Quel rapport logique y a-t-il entre ces articulations che-val, e-quus, ip-pos, et l'animal qu'elles représentent? Cependant, il n'est pas de loi si sensée, si utile, qui soit obéie avec la même ponctualité, la même constance, le même respect, que l'usage d'employer les mots reçus, si bizarres qu'ils paraissent. — De même, quelle ressemblance y a-t-il, au fond, entre cet encbaîaement sacramentel de cérémonies qu'on appelle la messe, et le sentiment de haute moralité, de spiritualisme raffiné, qu'elle 'sert à exprimer parmi les populations catholiques? La messe est un mot aussi ; et l'on sait la ténacité de ce vieux mot. C'est que la difficulté, pour tout un peuple à la fois, de s'accorder sur le choix d'une expression meilleure ou de renoncer à ses besoins d'expression, sacrés ou profanes, est réellement insurmontable, l'accord en question n'étant possible que par voie de propagation imitative, et non de convention. ^- Voilà pourquoi les persécutions religieuses, qui tendent à supprimer ou à remplacer un culte, sont, ce qu'il y a, en apparence, de plus rationnel, et, en réalité, de plus absurde, à peu près comme les persécutions linguistiques. Ces dernières, qui ont pour but la substitution d'une langue à une autre, ne réussissent parfois qu'à la faveur de Vimitation spontanée du supérieur, du vainqueur, par le vaincu.
ployée. La paperasserie et la routine administratives, étiquette du g-ouvernement, font des prog'rès de jour en jour avec la complication g-ouvernementale. L'arcliitecture exig-e des architectes une répétition de plus en plus servile de ses types consacrés et momentanément en faveur; la musique de même; la peinture exig-e aussi des peintres qu'ils reproduisent avec une exactitude de plus en plus photog-raphique les modèles extérieurs ou traditionnels. — Sous l'ancien rég-ime, l'uniforme militaire était moins universel et moins respecté que de nos jours; et plus on remonte dans le passé, plus la variété individuelle des costumes apparaît dans les rang-s de l'armée. A Florence, au Moyen âg-s, chacun s'habillait selon son bon plaisir, comme au bal masqué, si l'on en croit Burckardt. Comme on se scandaliserait aujourd'hui d'une telle licence !
Mais ce besoin de conformisme est si naturel à l'homme social que, parvenu à un certain deg-ré de force, il devient conscient, et emploie des moyens violents et expéditifs pour se satisfaire. Toutes les vieilles civilisations ont eu leurs maîtres de cérémonies, fonctionnaires de haut rangcharg-és de perpétuer les rites traditionnels (1). Ce n'est pas seulement dans les Etats monarchiques, en Eg-ypte, en Chine, dans l'Empire romain, dans le Bas-Empire, à l'Escurial sous Philippe II et ses successeurs, à Versaihes sous Louis XIV, c'est dans les républiques, c'est à Rome, où le censeur veillait à l'observation stricte des vieux usag-es, c'est à Athènes même, où la vie relig-ieuse était assujettie au formalisme le plus absolu, que nous trouvons ces espèces de chambellans sous des noms divers. Nous nous en moquons, oubliant que nos grands tailleurs,
(1) Il y en a de bien étranges. Au moment où se consomme, le solides noces,, le mariage de Fempercur de Chine, deux grands persojmages, présents à celte solennité, chantent un duo d'amour dans l'alcôve impériale.
nos grandes modistes, nos grands fabricants, nos journalistes même, sont précisément à l'imitation-niode ce que les maîtres de cérémonies civiles ou relig-ieuses étaient à l'imitation-coutume, et sont en train de prendre l'importance bouffonne de ceux-ci. Par eux nos vêtements, nos conversations, nos connaissances, nos g-oûts et nos besoins de tout g-enre sont taillés dans un moule uniforme dont il est inconvenant de s'affranchir, et dont l'uniformité, d'un bout d'un continent à l'autre, passe pour le sig-ne le plus manifeste de la civilisation, à peu près comme la perpétuité, à travers les siècles, des traditions, des lég-endes, des usag-es, passait jadis, et avec bien plus de sag-esse, pour le fondement de la g-randeur des peuples (1).
II. — En second lieu, l'imitation peut être consciente ou inconsciente, réfléchie ou spontanée, volontaire ou involontaire. Mais je n'attache pas beaucoup d'importance à cette division. Est-il vrai qu'à mesure qu'un peuple se civilise, sa manière d'imiter devienne de plus en plus volontaire, consciente, réfléchie? Je croirais plutôt l'inverse. De même que, chez l'individu, ce qui a fini par être une inconsciente habitude a commencé par être un acte voulu et conscient, ainsi, dans la nation, tout ce qui se fait, tout ce qui se dit par tradition ou par usagfe a commencé par être une importation difficile et discutée. Je dois ajouter, il est vrai, que beaucoup d'imitations sont inconscientes et involontaires dès l'orig-ine; telle est celle de l'accent, des manières, des idées le plus
(1) Tout ce qu'il y a de vrai dans les chapitres de Spencer relatifs à ce qu'il appelle le gouvernement térémoniel confirme implicitement ce qui précède. L'auteur semble croire à tort que la cérémonie va en décroissant, et que c'est au début des sociétés qu'elle règne dans toute sa force. Mais ce qu'il prend jjour des sociétés primitives avait déjà un long passé derrière soi oiJ s'était lentement formé le soidisant gouvernement cérémoniel.
souvent et des sentiments propres au milieu où l'on vit; et il est clair aussi que l'imitation des volontés d'autrui, car je ne saurais définir autrement l'obéissance spontanée, est nécessairement involontaire. Mais remarquons que ces formes involontaires et inconscientes de l'imitation ne deviennent jamais volontaires et conscientes, tandis que les formes volontaires et conscientes tendent à revêtir les caractères opposés. Disting-uons d'ailleurs entre la conscience ou la volonté d'imiter quelqu'un quand on pense ou âg^it d'une certaine façon, et la conscience de concevoir cette pensée ou la volonté de faire cet acte. Entendue dans ce dernier sens, la conscience ou la volonté est le fait constant, universel, que le prog"rès de la civilisation n'aug-mente ni ne diminue. Dans le premier sens, rien de plus variable, et la civilisation ne paraît pas favoriser l'accroissement du caractère ainsi compris. Assurément, le barbare aux yeux duquel la coutume ancienne de sa tribu est la justice même, et la relig-ion de sa tribu la vérité même, n'a pas moins conscience d'imiter ses aïeux et ne veut pas moins les imiter en pratiquant ses rites juridiques ou relig-ieux, que l'ouvrier et même le bourg^eois moderne ne sait et ne veut imiter son voisin, son patron, son journaliste, en répétant ce qu'il a lu dans son journal ou en achetant le meuble qu'il a vu dans le salon de son patron ou de son voisin. Mais, à vrai dire, là comme ici, on s'abuse en croyant qu'on imite parce qu'on l'a voulu. Car cette volonté même d'imiter est transmise par imitation : avant d'imiter l'acte d'autrui, on commence par éprouver le besoin d'où naît cet acte, et on ne l'éprouve avec sa modalité précise que parce qu'il a été sug-g-éré.
Cela dit sur les caractères intrinsèques des imitations, occupons-nous des inég-alités qu'elles présentent dans leur marche à raison de leur objet (suivant que cet objet est, notamment, un sig'ne ou une chose sig'iiifiée, un
modèle externe ou un modèle interne), ou à raison, soit des personnes et des classes, des localités mêmes, présumées supérieures ou inférieures, d'où elles émanent, soit des temps, présent ou passé, d'où elles tirent leur orig-ine. Dans ce chapitre, je me propose de montrer que, à valeur logique ou téléologique égale par hypothèse : 1° les modèles internes seront imités avant les modèles externes (1), et 2" les exemples des personnes ou des classes, et aussi bien des localités, jug-ées supérieures, l'emporteront sur les exemples des personnes, des classes, des localités inférieures. Dans le chapitre suivant, je montrerai qu'une présomption semblable de supériorité s'attache : 3" tantôt au présent, tantôt au passé, et est une cause puissante de faveur, d'une portée historique considérable, pour les exemples de nos pères ou pour ceux de nos contemporains.