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CHAPITRE SEPTIEME

LES INFLUENCES EXTRA-LOGIQUES (Suite).

La Coutume et la Mode.

La présomption de supériorité qui, à valeur log"ique supposée ég-ale, recommande un exemple entre mille autres, ne s'attache pas seulement aux personnes, aux classes et aux lieux d'où il émane, mais encore à sa date ancienne ou récente. C'est à cette dernière sorte d'influences que nous allons consacrer ce chapitre. Il n'est, on le voit, qu'une suite à la loi de l'imitation du supérieur, seulement envisag"ée sous un nouvel aspect. Commençons par poser en principe que, même dans les sociétés les plus envahies, telles que la nôtre, par l'importation des locutions, des idées, des institutions, des littératures, étrangères et contemporaines, et accréditées à ce double titre, le prestig-e des ancêtres l'emporte encore immensément sur celui des innovations récentes. Comparons les quelques mots anglais, allemands, russes, mis en vogue récemment, au fonds de tout notre vieux vocabulaire français ; les quelques théories à la mode sur l'évolution ou le pessimisme à la masse des vieilles convictions traditionnelles ; nos réformes législatives d'aujourd'hui à l'ensemble de nos codes, aussi antiques que le droit romain en ce qu'ils ont de fondamental ; et

ainsi de suite. L'imitation eng-ag^ée dans les courants de la mode n'est donc qu'un bien faible torrent à côté du grand fleuve de la coutume ; et il faut nécessairement qu'il en soit ainsi. Mais, si mince que soit ce torrent, ses ravag-es ou ses irrig-ations sont considérables, et il importe d'étudier les périodicités de ses crues ou de ses dessèchements, qui se produisent suivant une sorte de rythme très irrég-ulier.

En tout pays une révolution s'opère à la long-ue dans les esprits. A l'habitude de croire sur parole les prêtres et les aïeux, succède l'habitude de répéter ce que disent les novateurs contemporains; c'est ce qu'on appelle le remplacement de la crédulité par le libre examen. A vrai dire, c'est simplement, après l'acceptation aveugle des affirmations traditionnelles qui s'imposaient par autorité, l'accueil fait aux idées étrang-ères qui s'imposent par persuasion. Par persuasion, c'est-à-dire par leur accord apparent avec des idées préexistantes déjà dans les esprits soumis au dog-me, c'est-à-dire avec des idées déduites du dog-me. La différence, on le voit, n'est pas dans le caractère libre ou non de l'acceptation. Si les affirmations traditionnelles ont été acceptées, je ne dis pas moins librement, mais plus promptement et avec plus de force, par l'esprit de l'enfant, et s'y sont imposées par autorité, non par persuasion, cela sig'nifie que l'esprit de l'enfant était une table rase quand les dogmes y sont entrés, et que, pour y être accueillis, ils n'ont eu ni à y confirmer ni à y contredire nulle idée déjà établie. Il leur a suffi pour cela d'éveiller une curiosité nouvelle et aussitôt de la satisfaire tant bien que mal. — Voilà toute la différence. Il en résulte que l'imposition autoritaire a dû forcément précéder l'imposition persuasive, et que celle-ci vient de celle-là.

En tout pays, pareillement, une autre révolution parallèle à la précédente s'accomplit dans les volontés.

L'obéissance passive aux ordres, aux coutumes, aux influences des ancêtres, y est non pas remplacée, mais neutralisée en partie par la soumission aux impulsions, aux conseils, aux sug'g'estions des contemporains. En ag-issant suivant ces derniers mobiles, le citoyen des temps nouveaux se flatte de faire un libre choix entre les propositions qui lui sont faites ; mais, en réalité, celle qu'il ag-rée, celle qu'il suit, est celle qui répond le mieux à ses besoins, à ses désirs préexistants et résultant de ses mœurs, de ses coutumes et de tout son passé d'obéissance.

Les époques et les sociétés où règ-ne exclusivement le prestig-e de l'ancienneté sont celles où, comme dans la Rome antique, antiquité, outre son sens propre, sig-nifie chose aimée. Nihil mihi antiquius est, rien ne m'est plus cher, disait Cicéron. En Chine, de même, et en Sibérie (1), pour plaire aux g-ens qu'on rencontre, on leur dit qu'ils ont Vair âgé, et, par déférence, on appelle frère aîné son interlocuteur. Les époques et les sociétés rég-ies plutôt par le prestige de la nouveauté sont celles où il est proverbial de dire : tout nouveau, tout beau. D'ailleurs, la part de l'élément traditionnel et coutumier est toujours, je le répète, prépondérante dans la vie sociale, et cette prépondérance se révèle avec force dans la manière dont se répandent les innovations même les plus radicales et les plus révolutionnaires ; car ceux qui les accréditent ne parviennent à les propag-er que par le talent de la parole ou de la plume, en maniant supérieurement la lang-ue, non pas la lang-ue scientifique, philosophique, technique, toute hérissée de termes nouveaux, mais la vieille et antique lang-ue populaire, si familière à Luther, à Voltaire, à Rousseau. C'est toujours

(i) Voir sur ce dernier pays Dostoiésky, Maison des morts. Dans le même peuple, en parlant d'un homme de vingt ans, on dit : « Mes respects au vieillard un tel. »

sur le vieux sol qu'il faut prendre point d'appui pour ébranler les vieux édifices ou pour eu élever de nouveaux. C'est sur la vieille morale aussi qu'on se fonde pour introduire en politique des nouveautés.

Je devrais, ce semljle, subdiviser la distinction cidessus établie entre l'imitation du modèle sien et ancien et l'imitation du modèle étranger et nouveau. Ne peut-il pas se faire que le modèle ancien soit prestigieux, quoiqu'il ne soit ni parent, ni compatriote, et que le modèle nouveau ait du prestige en d'autres temps quoiqu'il ne soit pas étranger à la f^imille ni à la cité? C'est certain, mais c'est assez rare pour qu'il ne vaille pas la peine de distinguer. Les époques où la devise principale est : « tout nouveau, tout beau, » sont essentiellement exiério- / risées; du moins à la surface, car nous savons qu'au fond elles sont plus pénétrées qu'elles ne le croient de la religion des aïeux; et les époques où l'on a pour maxime unique : « tout antique, tout bon, » vivent d'une vie

^ tout intérieure. Quand le passé de la famille ou de la cité n'est plus jugé vénérable, à plus forte raison tout autre passé a-t-il cessé de l'être; et le présent seul semble devoir inspirer le respect; mais, à l'inverse, dès lors qu'il suffit d'être parents ou compatriotes pour se juger égaux, l'étranger seul, en général, semble devoir produire l'impression respectueuse qui dispose à imiter; l'éloignement dans l'espace agit comme naguère l'éloignement dans le temps. — Aux époques où prévaut

X la coutume, on est plus infatué de son pays que de son temps, car on vante surtout le temps de jadis. Aux âges où la mode domine, on est plus fier, au contraire, de son temps que de son pays.

La révolution que j'ai indiquée est-elle universelle et nécessaire? Oui, puisque, indépendamment même de tout contact avec une civilisation étrangère, une tribu donnée, sur un territoire donné, doit voir fatalement sa

population croître sans cesse, d'où résulte, non moins inévitablement, le progrès de la vie urbaine. Or, ce prog'rès a pour effet l'excitabilité nerveuse qui développe l'aptitude à l'imitation. Les peuples primitifs, ruraux, ne savent imiter que leurs pères, et prennent ainsi l'habitude de s'orienter vers le passé, parce que la seule époque de leur vie où ils aient pu recevoir l'empreinte d'un modèle est leur enfance, âg^e caractérisé par son nervosisme relatif, et que, enfants, ils sont sous la domination paternelle. Au contraire, chez les adultes des villes, la plasticité, l'impressionnabilité nerveuse s'est assez bien conservée en g-énéral pour leur permettre de se modeler encore sur de nouveaux types, accueillis du dehors.

A cela on peut objecter l'exemple de ces peuples nomades, Tartares, Arabes, etc., qui, actuellement, et depuis de long-s siècles, paraissent voués au traditionnalisme incurable. Mais peut-être, ou plutôt sans nul doute, cet état d'iminobilité actuelle est la tin du cycle historique qu'il leur était donné de parcourir, l'équilibre qu'ils ont atteint à la suite d'étapes antérieures pendant lesquelles leur demi-civilisation s'est foi*mée par des importations successives. En effet, non moins nécessaire que la révolution indiquée est la révolution inverse. L'homme n'échappe, et toujours incomplètement, au joug- de la coutume que pour y retomber, c'est-à-dire pour fixer et consolider, en y retombant, les conquêtes dues à son émancipation temporaire. Quand il a beaucoup de vitalité et de g'énie, il en sort de nouveau, et conquiert encore, mais de nouveau se repose, et ainsi de suite. Telles sont les péripéties historiques des grands peuples civilisés. On en a la preuve notamment en observant que la vie urbaine n'y est pas en prog'rès continu, mais que, après des accès de fièvre comme celui qui sévit dans l'Europe actuelle, elle subit des reculs par intermittence et laisse la vie rurale se développer à ses dépens. Celle-ci se

développe alors de toutes façons, non seulement par l'accroissement numérique de la population disséminée dans les campag-nes ou les bourg^s, mais par l'accroissement du bien-être, de la richesse, des lumières, en dehors des g-rands centres. Une civilisation parvenue à sa maturité est toujours et essentiellement rurale, — la Chine, par exemple, l'Eg-ypte antique, le Pérou des Incas (?), l'Europe féodale du xiii^ siècle, en ce sens que le niveau des villes y reste stationnaire pendant que celui des campag-nes continue à y monter. Notre Europe elle-même, suivant toutes les probabilités, malg-ré l'invraisemblance apparente de cette hypothèse, court à un avenir pareil.

Mais ce retour final de l'esprit de mode à l'esprit de coutume n'est nullement une rétrogradation. Il faut, pour le bien comprendre, l'éclairer des analog-ies offertes par la nature vivante. Remarquons que chacune des trois g-randes formes de la Répétition universelle, l'ondulation, la g-énération et l'imitation, se présente d'abord comme liée et assujettie à la forme antécédente d'où elle procède, mais tend bientôt à s'en affranchir, puis à se la subordonner. Nous voyons la g-énération dans les espèces vég-étales et animales les plus inférieures, esclave de l'ondulation; leur vitalité, dans ses périodes de torpeur et de réveil alternatifs, suit exactement les phases des saisons, de la lumière et de la chaleur solaires, plus ou moins abondantes en ondes éthérées qui stimulent les molécules vibrantes des substances org-aniques. Mais, à mesure que la vie s'élève, elle consent moins docilement à tourner comme une toupie sous le fouet des rayons du soleil ; et, quoiqu'elle ne puisse jamais se passer de cette flag-ellation forcée, elle la transforme g'raduellement en flagellation à volonté. Elle y parvient grâce à divers procédés qui lui permettent d'emmag-asiner les produits du rayonnement solaire, d'avoir à la portée du système nerveux des provisions de combustible intérieur toujours

prêtes, de substances explosibles toujours menaçantes, et de les brûler, de les faire éclater à son g'ré, non au g-ré des saisons, pour se donner elle-même le stimulant vibratoire indispensable à l'effort musculaire, au coup d'aile, au bond, au combat. Il vient un moment où, loin de dépendre des forces physiques, c'est-à-dire des g"rands courants d'ondes éthérées ou moléculaires et des combustions qui les eng-endrent, elle en dispose dans une larg-e mesure ; à savoir quand l'homme, qui, jusque dans les derniers raffinements de ses civilisations, demeure un simple être vivant, fait du jour la nuit, de l'hiver l'été, du nord le midi, dans ses capitales, en allumant ses lampes, ses becs de g-az, ses hauts-fournaux, ses foyers de locomotives, et asservissant, l'une après l'autre, toutes les énerg"ies ondulatoires de la nature, la chaleur, l'électricité, la lumière même du soleil.

Des rapports analog'ues aux précédents me paraissent unir la g-énération à l'imitation. Au début, il convient de même que celle-ci s'attache timidement à celle-là, comme la fille à la mère. Aussi voyons-nous que, dans toutes les sociétés très primitives, le privilèg-e d'être obéi, d'être cru, de donner l'exemple, est lié à la faculté d'eng-endrer. On imite le père parce qu'il est g"énérateur. Une invention n'a la chance d'être imitée qu'à la condition d'être adoptée par le pater familias, et le domaine de son extension s'arrête aux limites de la famihe. Pour que sa propag-ation se développe, il faut que la prog-éniture se multiplie. En vertu du même principe ou de la même liaison d'idées, à une époque déjà moins ancienne, la transmission du pouvoir sacerdotal ou monarchique ne saurait être conçue que par voie héréditaire, et le principe vital règ"le la marche du principe social. Chaque race alors a sa langue, sa relig-ion, sa lég-islation, ^a nationalité propre. — Entre parenthèses, l'importance exorbitante qu'on a voulu donner de nos jours en liis-

toire à l'idée de race, point de vue naturaliste explicable d'ailleurs par le prog'rès remarquable des sciences naturelles, est une sorte d'anachronisme. — Mais, dès l'origine, toute découverte, toute invention se sent à l'étroit dans les limites de la famille, de la tribu, même de la race, et aspire à se répandre par une voie moins lente que la procréation des enfants; de temps en temps il y en a quelqu'une qui franchit ces limites et se fait imiter au dehors, frayant le chemin aux autres. Cette tendance de l'imitation à s'affranchir de la g-énération se dissimule d'abord sous le masque ing"énieux de celle-ci : l'adoption, par exemple, fiUation fictive; la naturalisation des étraiig-ers, adoption nationale. Elle se manifeste plus hardiment par l'accession des étrang-ers au culte national (des Gentils, par exemple, aux rites juifs et chrétiens depuis saint Paul), et l'apparition des relig-ions dites prosélytiques, par la substitution du sacerdoce électif ou consacré au sacerdoce héréditaire, ou d'une présidence élective à l'hérédité du pouvoir suprême; par la faculté accordée aux classes inférieures de participer aux honneurs des classes élevées (par exemple aux plébéiens de devenir préteurs ou consuls comme les patriciens) ; par l'empressement croissant à apprendre les lang-ues étrang'ères ou le dialecte dominant de son propre pays au préjudice de son patois local, et à copier tout ce qui se sig-nale à l'attention dans les mœurs, les arts, les institutions de l'étrang-er.

Enfin, après s'être émancipé, le principe social à son tour devient despote et commande au principe vital. Au début, un faible corps d'inventions, un embryon de civilisation, n'avait chance de se répandre que s'il se trouvait convenir à la race où il apparaissait, et ne pouvait espérer de se répandre que dans la mesure ou elle-même se propag-erait. Plus tard, à l'inverse, quand une civilisation conquérante fait son tour du monde,

une race quelconque ne peut vivre et se propag-er que si elle est apte, et dans la mesure où elle est apte, au développement de ce corps puissant de découvertes et d'inventions organisées en s'ciences et en industries. Alors aussi s'introduit dans les mœurs le malthusianisme pratique, qui peut être considéré comme une forme nég-ative de cet assujettissement de la g-énération à l'imitation, puisqu'il consiste à restreindre le pouvoir g-énérateur dans les limites prévues de la production, c'est-à-dire du travail, imitateur par essence (1). La forme positive est donnée, non seulement' par le choix de la race la plus apte aux fins de l'idée civilisatrice, comme il vient d'être dit, mais encore par la formation lente de nouvelles races ad hoc, nées de croisements inconscients ou intellig-ents et d'habitudes séculaires. On peut déjà prévoir le jour où l'homme civilisé, après avoir créé tant de variétés animales ou vég-étales appropriées à ses besoins ou à ses caprices, et pétri à son g-ré la vie inférieure comme pour s'exercer à un plus haut dessein, osera aborder le problème d'être son propre éleveur, de transformer sciemment et délibérément sa propre nature physique dans le sens le plus conforme aux vœux de sa civilisation finale.

Mais, en attendant ce chef-d'œuvre vivant de l'art humain, cette race humaine artificielle et supérieure, destinée à supplanter toutes les races connues, nous pouvons dire que chacun des types nationaux formés depuis l'aube de l'histoire est une variété fixe du type humain due à l'action long-temps continuée d'une civilisation particulière qui l'a faite inconsciemment pour s'y mirer. Depuis moins de deux siècles nous voyons naître

(1) Poussé à bout, cet assujettissement négatif de la génération à l'imilalion s'exprime par les ordres monastiques où, en même temps qu'on fait vœu d'obéissance (ou plutôt d'obéissance à la fois et de conformité de croyance), on fait vœu de chasteté.

et se fixer aux Etats-Unis le type ang-lo-américain, produit orig-inal dont notre civilisation européenne se fait un admirable outil de propag-ation et de progrès sous plusieurs de ses aspects. Dans le passé, il en a toujours été de même, et c'est pareillement qu'ont apparu sur le g-lobe, rejetons modifiés du vieux tronc aryen ou sémite, les types ang-lais, espagnol, français, romain, grec, phénicien, perse, hindou, égyptien, et autres créations vivantes ou mortes obtenues par la domestication sociale. — J'omets à dessein le type chinois, bien qu'il réalise peut-être l'adaptation la plus complète d'une race à une civilisation, devenues inséparables l'une de l'autre : ici la civilisation semble s'être moulée sur la race autant que la race sur la civilisation, si l'on en juge par le caractère essentiellement familial que ce peuple a gardé en dépit de sa prodigieuse expansion. L'harmonie si complète de ces deux éléments sans subordination bien sensible de l'un à l'autre n'est pas la moindre singularité de cet empire unique. Il a su, en toute chose, faire beaucoup avec peu ; le national n'y est que le domestique étendu immensément ; et il en est, sous ce rapport, de sa civilisation prise dans son ensemble, restée rudimentaire en se raffinant et s'élevant même assez haut, comme de sa langue devenue riche et cultivée sans cesser d'être monosyllabique, comme de son gouvernement patriarcal et impérial à la fois, comme de sa religion où l'animisme et le culte des aïeux persistent sous le spiritualisme le plus épuré, comme de son art aussi gauche et enfantin que subtil, comme de son agriculture aussi simple que perfectionnée, comme de son industrie aussi arriérée que prospère. En un mot, la Chine a trouvé moyen de s'arrêter en tout à la première des trois étapes que nous venons d'indiquer, et son exemple nous prouve que les peuples ne sont point forcés de les parcourir jusqu'au bout ; mais leur ordre de succession est irréversible.

Or, qii'arrive-t-il quand, après être née dans une tribu et s'être propag"ée coutumièrement pendant des siècles dans cette enceinte close, puis en être sortie et s'être répandue j!?«;r mode dans les tribus voisines, cong'énères ou non, en s'y développant, une certaine forme originale de civilisation a fini par fondre toutes ces tribus eu une nouvelle variété humaine à son usag-e qui s'appelle une nation? Ce type physique une fois fixé, elle s'y fixe elle-même ; elle semble ne l'avoir créé que pour s'y asseoir ; cessant de reg-arder par delà ses frontières, elle ne song-e plus qu'à sa postérité et oublie rétrang'er, aussi long'temps du moins qu'une rude secousse extérieure ne la force point à y avoir ég*ard. Tout alors en elle revêt une livrée nationale; et il est à remarquer que toute civilisation, plus tôt ou plus tard, tend à cette période de recueillement et de consolidation. La nôtre même, à nous. Européens, bien que poursuivant dans tous les sens et à travers toutes les variétés de races son mouvement d'expansion, donne déjà des sig"nes manifestes d'un penchant à se choisir ou à se faire une race à elle, exterminatrice et envahissante universellement. Quelle sera cette race élue entre toutes et privilég-iée? Sera-t-elle g-ermaine ou néo-latine? Et quelle sera, hélas ! la part du sang" français dans sa formation définitive? Question anxieuse pour un cœur patriote! — Mais a l'avenir n'est à personne, » dit le poète. — Quoi qu'il en soit, l'imitation, d'abord coutume, puis mode, redevient coutume, mais sous une forme sing-ulièrement agrandie et précisément inverse de la première. En effet, la coutume primitive obéit et la coutume finale commande à la g-énération. L'une est l'exploitation d'une forme sociale par une forme vivante ; l'autre, l'exploitation d'une forme vivante par une forme sociale.

Telle est la formule g-énérale qui résume le développement total d'une civilisation quelconque, au moins de

toutes celles qui ont pu aller jusqu'au bout de leurs destinées sans mort violente. Mais cette même formule s'applique encore mieux à chacun des développements partiels d'une société, petites ondes secondaires qui dentellent en quelque sorte et constituent cette onde majeure ; c'est-à-dire à l'évolution de chacun de ses éléments pris à part, langue, relig"îon, g"ouvernement, droit, industrie, art et morale, comme nous allons le voir dans les sections suivantes de ce chapitre. — Si la différence des âg-es de coutume et des âg-es de mode n'est pas nettement marquée en histoire, si elle ne frappe g-uère les yeux de l'historien, la raison en est que les épidémies d'imitation étrang'ère, d'innovation moutonnière, sévissent bien rarement dans tous ou dans presque tous les domaines de l'activité sociale en même temps. Un jour, elles s'attaquent à la relig-ion pour la révolutionner, le lendemain à la politique ou à la littérature, un autre jour à la langue, etc. Il en est des peuples comme des individus qui, si souvent révolutionnaires en politique, sont orthodoxes et routiniers en religion, ou qui, novateurs en politique, sont conservateurs puristes et classiques en littérature. — Et les périodes de ces crises sont de très inégales longueurs dans ces divers cas. Quand, par exception, plusieurs d'entre elles se rencontrent, comme, par exemple, aux vi^ et v' siècles avant J.-C, dans le monde hellénique, et au xvr ou au xviii" siècle de notre ère, dans notre Europe, ou, de notre temps, au Japon (1), il est impossible de méconnaître alors le caractère éminemment révolutionnaire de ces temps et

(1) La frénésie d'imitation étrangère qui règne actuellement au Japon est exceptionnelle, mais ne l'est pas autant qu'on pourrait le penser. J'espère, dans ce chapitre, disposer le lecteur à soupçonner que des fièvres pareilles à celles-là ont dû apparaître ça et là dès les plus hauts temps, et que cette hypothèse explique seule bien des faits obscurs.

de ne pas remarquer leur contraste avec les âg-es dont ils sont immédiatement précédés ou suivis. Mais de tels synchronismes sont rares. — Sous le bénéfice de cette observation, appliquons notre division tripartite aux divers aspects de la vie sociale, et voyons les faits qu'elle explique.

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