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IMITATION DU SUPERIEUR PAR L'INFERIEUR

Le caractère intérieur et profond revêtu dès les premiers temps par l'imitation humaine, ce privilèg'e qu'elle a de relier les âmes les unes aux autres par leur centre, entraînait, on le voit par ce qui précède, l'accroissement

de l'inég-alité entre les hommes, la formation d'une liiérarcliie sociale. C'était fatal puisque le rapport de modèle à copie était, par suite, un rapport d'apôtre à néophyte, de maître à sujet. Donc, par le fait même que l'imitation marchait du dedans au dehors du modèle, elle devait consister dans une descente de l'exemple, du supérieur à l'inférieur. C'est une seconde loi impliquée en partie dans la première, mais qui demande un examen à part.

Entendons-nous bien, du reste, sur la portée exacte des considérations qui vont suivre, ainsi que de celles qui précèdent. D'abord, elles n'ont trait, nous le savons, qu'à l'hypothèse où l'influence prestigieuse de la supériorité présumée n'est point neutralisée, en partie ou en entier, par l'action des lois log-iques. Si infime, si déconsidéré même que soit l'auteur ou l'introducteur d'une idée nouvelle dont la vérité ou l'utilité relatives frappent les yeux, elle finit bien par se répandre dans le public. Ainsi s'est propag-é dans le monde romain le plus aristocratique l'évang-ile apporté par des esclaves ou des juifs, parce qu'il répondait beaucoup mieux que le polythéisme aux problèmes majeurs de la conscience. Ainsi s'est propag'é, à une certaine époque de l'Egypte ancienne, malgré le mépris des Eg-yptiens pour les Asiatiques, l'usag-e du cheval venu d'Asie, parce que, pour bien des travaux, le cheval était évidemment préférable à l'àne, usité jusque-là. Les exemples de ce g'enre sont innombrables. Pareillement, le plus extérieur des exemples, une articulation verbale détachée de son sens, un rite religieux détaché de son dogme, une particularité de mœurs détachée du besoin qu'elle exprime, une œuvre d'art détachée de l'idéal social qu'elle manifeste, se répand aisément dans un milieu étranger dont les principes ou les besoins déjà régnants trouvent avantage à remplacer par cette expression nouvelle,

plus pittoresque par exemple, plus claire ou plus forte, leur expression usuelle. — En second lieu, même dans le cas où l'action des lois logiques n'intervient pas, ce n'est pas seulement le supérieur qui se fait imiter par l'inférieur, le patricien par le plébéien, le noble par le roturier, le clerc par le laïque, plus tard le parisien par le provincial, l'homme des villes par le paysan, etc., c'est encore l'inférieur qui, dans une certaine mesure, bien moindre il est vrai, est copié ou tend à être copié par le supérieur. Quand deux hommes sont en présence et en contact prolongée, si haut que soit l'un et si bas que soit l'autre, ils finissent par s'imiter réciproquement, mais l'un beaucoup plus, l'autre beaucoup moins. Le corps le plus froid envoie sa chaleur au corps le plus chaud. Le g-entilhomme campag-nard le plus hautain ne peut s'empêcher de ressembler un peu, par l'accent, les manières, la tournure d'esprit, à ses domestiques et à ses métayers. Par la même raison, beaucoup de proviiicialismes, d'expressions rurales, s'introduisent parfois dans le langag-e des villes et des capitales mêmes, et des termes d'arg-ot pénètrent dans les salons; et cette influence de bas en haut s'étend à tous les ordres de faits. Il n'en est pas moins vrai qu'en somme réchauffement considérable du corps froid par les corps chaud, non l'échauifement insignifiant du corps chaud par le corps froid, est le fait capital en physique, où il explique la tendance finale de l'univers à un équilibre éternel de température; et, de même, en sociologie, le rayonnement des exemples de haut en bas est le seul fait qu'il importe de considérer, à raison du nivellement g-énéral qu'il tend à produire dans le monde humain.

L — Cela dit, essayons de mettre en lumière la vérité dont il s'ag'it. Que les g-ens qui s'aiment se copient entre eux, ou plutôt, car ce pliénomène commence toujours par

être unilatéral, que V aimant copie Vaimé, rien de plus naturel. Mais, ce qui prouve bien la profondeur où descend l'action de l'imitation dans le cœur de l'homme, on voit partout les g'ens se sing-er, même en se combattant. Les vaincus ne manquent jamais de se modeler sur les vainqueurs, ne serait-ce que pour préparer une revanche. Quand ils empruntent à ceux-ci leur organisation militaire, ils ont soin de dire et ils croient sincèrement que le seul motif de cette copie est un calcul utilitaire. Mais cette explication sera jug'ée insuffisante, si l'on rapproche ce fait de beaucoup de faits connexes où le sentiment de l'utilité ne joue aucun rôle. Par exemple, ce ne sont pas seulement sqs meilleures armes, ses canons de portée supérieure, ses méthodes préférables, que le vaincu prend au vainqueur, mais encore bien des particularités insignifiantes, bien des usag-es militaires dont l'acclimatation, en admettant qu'elle soit possible, soulève des difficultés sans rapport avec leur faible avantag-e. Pendant le xiii" siècle, nous voyons Florence et Sienne, toujours en g-uerre l'une contre l'autre, s'opposer l'une à l'autre non seulement des troupes d'une org-anisation semblable, mais encore précédées de cet étrang-e char (le carroccio) et de cette sing-ulière cloche (la martinella), dont l'usag-e, d'abord propre à la Lombardie, c'est-à-dire à la partie de l'Italie long-temps la plus puissante (si l)ien que lombard et italien avaient même sens), puis importé avec quelques modifications à Florence, s'était répandu de là, g-râce au prestig-e de cette florissante cité, dans les cités voisines ses ennemies. Le char pourtant était un encombrement et la cloche un véritable dang-er. Pourquoi donc chacune de ces cités a-t-elle adopté ces deux sing-ularités, au lieu de g-arder ses usag-es propres? Par la même raison que les classes inférieures des sociétés, c'est-à-dire les vaincus ou les fils des vaincus des g'uerrcs civiles, copient

les classes supérieures eu fait de vètemeuts, de manières, de laug-ag-e, de vices, etc. On ue dira pas ici que cette imitation est une opération militaire en vue d'une revanche. C'est tout simplement la satisfaction d'un besoin spécial, fondamental dans la vie sociale, et dont la conséquence finale est de préparer les conditions de la paix future, à travers bien des combats !

Quelle que soit l'org-anisation d'une société, aristocratique ou démocratique, si nous voyons l'imitation y prog'resser rapidement, nous pouvons être assurés que l'inég-alité de ses divers étag-es y est très forte, plus ou moins visible d'ailleurs. Et il nous suffira de savoir dans quel sens coule le courant principal des exemples, à travers des remous peu importants, pour dire où est le pouvoir vrai. Si une nation est aristocratiquement constituée^ rien de plus simple. Toujours et partout, on voit la noblesse, dès qu'elle le peut, imiter ses chefs, rois ou suzerains, et la plèbe, dès qu'elle le peut aussi, imiter la noblesse. A Constantinople, sous les empereurs byzantins, 1 la cour reg-arde le prince, dit Baudrillart dans son Histoire du luxe; la ville reg-arde la cour pour s'y conformer; le pauvre tourne sa vue vers le riche et veut avoir sa part de luxe. » Il en est de même en France sous Louis XIV. Toujours à propos du luxe, Saint-Simon écrit : a C'est une plaie qui, une fois introduite, est devenue le cancer intérieur qui dévore les particuliers, parce que de la cour il s'est promptement communiqué à Paris et dans les provinces et les armées. » Au xv^ siècle, on songea, dit M. de Barante, « à interdire sévèrement tous les jeux de dés, de cartes et de paumes, qui s'étaient introduits dans le peuple à l'imitation de la cour. » Ces innombrables joueurs qu'on voit ag'iter des cartes dans les cafés et les auberg-es sont donc des copistes sans le savoir de nos anciennes cours monarchiques. Les formes et les rites de la politesse se sont

répandues suivant la même voie. Courtoisie vient de cour, comme civilité vient de cité. L'accent de la cour, plus tard l'accent de la capitale, s'étend peu à peu à toutes les classes et à toutes les provinces de la nation. Soyons sûrs qu'il en a été jadis de l'accent babylonien, de l'accent ninivite, de l'accent mempliite, comme à présent de l'accent parisien, florentin ou berlinois. Cette transmission de l'accent, précisément parce qu'elle est une des formes les plus inconscientes, les plus irrésistibles et les plus inexplicables de l'imitation, est très propre à montrer la profondeur de cette force et la vérité de la loi que je développe en ce moment. Quand on voit s'exercer sur l'accent même le prestig'e reconnu aux classes élevées par les classes inférieures, aux citadins par les ruraux, aux blancs par les noirs dans nos colonies, aux hommes par les enfants, aux g-rands dans les collèges par les petits, on ne saurait douter qu'elle s'exerce a fortiori sur l'écriture, les gestes, les jeux de la physionomie, les vêtements, les usages.

Ce qui mérite d'être signalé, c'est la force du penchant à sing'er le supérieur hiérarchique, et la rapidité avec laquelle en tout temps ce penchant s'est satisfait à la moindre éclaircie de prospérité. La fréquence des édits somptuaires tout le long de l'ancien régime en est la preuve, comme la multiplicité des dig-ues d'un fleuve atteste l'impétuosité de son courant. A Charles VIII remonte la première cour française. Mais il faudrait se garder de croire que la contag'ion imitative de la politesse et du luxe courtisanesques ait mis plusieurs siècles à descendre en France jusqu'au bas peuple. Dès Louis XII, cette influence se faisait sentir partout. Les désastres des guerres de religion ayant arrêté ce développement au xvr siècle, il a repris très vite au siècle suivant, mais la misère causée par les dernières guerres du Grand Roi a occasionné un nouveau refoulement. Au cours du xviii''

siècle, nouvelle poussée; sous la Révolution, autre reflux. A partir du premier empire, la reprise s'accomplit sur une très g-rande échelle, mais dès lors sous des formes démocratiques dont nous n'avons pas à nous occuper pour le moment. — Sous François I", sous Henri II, l'irradiation luxueuse de Louis XII s'est continuée. A cette époque, une loi somptuaire interdit « à tous paysans, g'ens de labeur et valets, s'ils ne sont aux princes, de porter pourpoints de soye, ne chausses bondées ne bouffées de soye. » De 1543 à la Lig-ue, huit grandes ordonnances contre le luxe. « Les unes, dit Baudrillart, s'appliquent à tous les sujets; elles interdisent l'usage des draps d'or, d'argent et de soie. » Telle était l'élégance g-énérale à la veille des guerres religieuses (1). Pour motiver les lois de prohibition commerciale, « une des raisons le plus souvent invoquées était que la France se ruinait à acheter des choses de luxe. » D'ailleurs, le même fait est révélé par la prospérité d'industries de luxe, qui supposent une clientèle étendue (2).

(1) Kn Allemagne, il on élail de iiièiiie, comme on en voit la preuve abondante dans Jean Jannsen [V Allcnvujne à la fin du Moyen âgé). Par exemple, au xv*^ siècle, « en Poméranie et dans l'île de Rugen, les paysans son! riches; ils ne portent que des vêtemonis anglais et d'autres liabillemenls-coûleux, semblables à ceux que portaient autrefois la noblesse et les bourgeois aisés. » Ces lignes sont d'un historien poméranien du temps, de Kanzow, Des prédicalions nous font connaître que les paysans portaient des vêtements de soie. — En Italie, même descente du luxe dans toutes les classes, à la même époque, d'après Burckardt.

(2) Cette contagion du luxe a souvent servi de véhicule à des propagations utiles. « Nos espèces (animales) les plus utiles, dit Bourdeau, dans sa Conquête du monde animal, ont été à l'origine élevées par amusement plutôt qu'en vue des avantages, alors ignorés, que leur exploitation pourrait procurer. Le même mobile nous fait encore rechercher les espèces nouvelles et singulières, et, dans les premiers temps, tout animal conquis avait cet attrait d'étrangeté. Autrefois, en Grèce et à Rome, on offrait, à litre d'oiseau d'agrément, une oie ou

Remontons à l'antiquité classique, plus haut encore, la même loi se vérifiera. On voit par un texte de Sidoine Apollinaire, que l'usag-e de la langue latine en Gaule commença dans la noblesse gauloise, d'où il se répandit, avec les mœurs et les idées romaines, dans le sein du peuple (1).

Autre exemple. Représentons-nous le bassin de la Méditerranée au viii* siècle avant J.-C, au moment de la grande prospérité Tyrienne ou Sidonienne, quand les Phéniciens, colporteurs européens des arts de l'Egypte et de l'Assyrie, éveillaient la Grèce et tant d'autres peuples au goût du luxe et du beau. Ces marchands allaient étalant sur les grèves, non des tissus communs et à bon marché, comme les Anglais de nos jours, mais bien, comme les Vénitiens du Moyen âge, des produits raffinés à l'adresse des gens riches de tous les pays, vêtements de pourpre, parfums, coupes d'or, figurines, armures de prix, ex-voto, bijoux charmants de grâce et de lég'èreté relative. Partout alors, en Sardaigne, en Etrurie, en Grèce, dans l'Archipel et en Asie Mineure,

un canard à un enfant ou à une femme aimée. Du lemps de César, les Bretons entretenaient, par étalage de luxe, des poules et des oies sans utiliser leur chair..; au xvi<> siècle, le dindon et le canard d'Inde figuraient dans les parcs seigneuriaux avant de déchoir au rang de simples volailles et d'être relégués dans les basses-cours... Cette marche est logique et forcée. Les classes riches seules sont à même de faire des éducations coûteuses ;et des expériences incertaines; mais, quand le succès est acquis, le gain devient général. »

(1) Si la noblesse gauloise, après la conquête, a commencé à adopter la langue et les usages romains, c'est qu'elle a pour la première ibis alors senti la supériorité de Rome. — Pourquoi les Indiens d'Amérique no se soni-ils jamais civilisés à l'européenne? Parce que leur immense orgueil les empêchait de se juger inférieurs aux Anglo- Américains. Au contraire, les nègres d'Amérique, habitués à reconnaître la suprématie des blancs, même après Tabolition de l'esclavage, ont un penchant très vif et très remarqué à copier en tout leurs maîtres ou leurs anciens maîtres.

LES INFLUENCES EXTllA-LOGIQUES. 247

en Gaule même, on pouvait voir les hautes classes, une rare élite, coiffer des casques, porter des épées, des bracelets, des tuniques, etc., à peu près semblables d'une extrémité à l'autre de cette vaste rég-ion, pendant qu'au-dessous d'elles les populations plébéiennes continuaient à se différencier par leurs costumes et leurs armes caractéristiques. D'ailleurs, cette plèbe, si différente de ses chefs par les dehors, lui ressemblait exactement par les idées et les passions, par la nature des superstitions relig"ieuses et des principes moraux. — C'est exactement le même spectacle qui eiit frappé au xiv* ou xv siècle de notre ère, un Arthur Youngquelconque voyag-eant à travers la France et l'Europe. A cette époque les produits vénitiens, aussi uniformes qu'universellement répandus, inondaient et déjà assimilaient les palais, les châteaux, les beaux hôtels des grandes villes, tandis que les maisons et les masures, où néanmoins régnait la même relig-ion et la même morale que dans les habitations nobles et somptueuses, restaient encore distinctes en leur originalité coutumière. — Or, peu à peu, et de haut en bas, l'assimilation a marché, soit dans l'antiquité, soit dans les temps modernes, jusqu'à ce qu'enfin une grandiose industrie d'exportation, à l'usage, non d'une élite seulement, mais de la masse entière d'un vaste peuple, soit devenue possible, au grand profit de l'Angleterre aujourd'hui, de l'Amérique demain (1).

Les apolog'istes de l'aristocratie ont donc passé, je crois, à côté de sa meilleure justification. Le principal rôle d'une noblesse, sa marque distinctive, c'est son

(1) Prévenons une objocUon. On peut nous opposer qu'en imitant les modes étrangères en fait de vêtements, d'armes et de meubles, l'uristocrafie méditerranéenne au temps des Phéniciens, l'aristocratie européenne au temps du commerce de Venise, allait ab exterioribus ad interiora; mais ce sérail une erreur. Llle subissait le prestige

caractère initiateur, sinon inventif. L'invention peut partir des plus bas rang-s du peuple ; mais, pour la répandre, il faut une cîme sociale en haut relief, sorte de châleau-d' eau social d'où la cascade continue de l'imitation doit descendre. De tout temps et eu tout pays le corps aristocratique a été ouvert aux nouveautés étrang"ères et prompt à les importer (1), de même qu'un état-major est la partie d'une armée la mieux informée des innovations militaires essayées au dehors, la plus apte à les adopter avec intelligence, et rend par là autant de services que par la discipline dont il est l'àme. Aussi long"temps que dure la vitalité d'une noblesse, elle se reconnaît à ce sig"ne ; et quand, à l'inverse, elle se replie sur les traditions, s'y rattache jalousement, les défend contre les entraînements d'un peuple jadis initié par elle aux chang'ements, si utile qu'elle puisse être encore dans ce rôle modérateur, complémentaire du premier, on peut dire que sa g-rande œuvre est faite et son déclin avancé (2).

d'une nation dominante, l'Egypte 'Ou rA.s.syrie, l'Italie ou Constantinople, dont la littérature avant le.s arts, avait pénétré d'abord en elle, et dont la gloire l'avait .subjuguée : la fonction sociale des aristocraties est d'initier les populations à l'admiration et à l'envie de l'étranger, et de frayer ainsi la voie à l'imitation-mode, substituée à l'imitalion-coutume.

(1) Encore un exemple : c'est par l'aristocratie romaine, au temps des Scipions, que les idées grecques, la langue et la civilisation grecques ont pénétré à Rome.

(2) 11 arrive parfois, souvent nnîme, que les conquérants prennent exemple sur les vaincus, empruntent leurs usages, leurs lois, leur langue. Les Francs en Gaule se sont latinisés, ont parlé le romain... Il en a été de même des Normands en Angleterre, des Warègues en Russie, etc.. Mais c'est que, dans ce cas, le conquérant sentait la supériorité sociale du vaincu. Et plus cette supériorité était réelle et sentie, plus le vaincu était fidèlement reflété par le vainqueur. L'Anglo-Saxon n'étant que faiblement supérieur au Normand de Guillaume, il y a eu fusion des deux civilisations, et notamment des deux

II. — A cet ég'ard, malg-ré les apparences contraires, la hiérarchie ecclésiastique ressemble à la hiérarchie civile. Sans la forte constitution aristocratique du clerg-é chrétien, il est certain que jamais, à travers le morcellement du monde féodal, la propag-ation des mêmes dogmes d'abord, des mêmes rites ensuite, n'aurait pu couvrir l'immense espace que l'on sait, et produire cette g-rande unité, spirituelle à la fois et rituelle, appelée la chrétienté. C'est faute d'une org-anisation pyramidale du même g'enre que le protestantisme, apparu pourtant à une époque de grands Etats centralisés et non plus morcelés, tout autrement favorable par conséquent à la diffusion d'une doctrine et d'un culte uniformes, s'est fractionné en sectes sans fin. Or, tant que la cour pontificale et le corps épiscopal du clerg-é catholique ont été une noblesse vivace, leur caractère propre a été de monopoliser les initiatives relig"ieuses ; et leur propension initiatrice est attestée par les complications singulières du dogme et du culte, qui, à chaque concile, à chaque synode, s'enrichissaient en se répandant. Par ces réunions fréquentes, et fréquemment réformatrices, les évêques, les abbés, se tenaient au courant des modes nouvelles en théologie, en casuistique, en liturgie, et les faisaient pénétrer au-dessous d'eux (1). Leur goiit d'innovation allait même plus loin, et ne se limitait pas aux bornes du domaine religieux. Le haut clerg-é s'était dépravé sur la fin du Moyen âg'e, par la même raison que, plus tard, la noblesse française s'est amollie : c'est

langues, en une civilisation, en une langue nouvelle, plutôt que triomphe de réiéinent saxon. — On sait en outre, que la noblesse gallo-romaine avait été conservée malgré l'invasion, et continuait à donner le ton.

(1) Dans l'Inde, d'après Hartli, ce sont les brahmanes qu'on trouve à la tête de toutes les innovations religieuses, d'oij découlent dans ce pays tous les changements quelconques.

qu'il était à cette époque la classe supérieure et dirig-eante entre toutes, la première touchée par l'aube civilisatrice qui se levait. Supposez que les faîtes ecclésiastiques de l'Europe d'alors se soient refusés à subir rintluence des nouvelles inventions, des nouvelles découvertes, et, par suite, des nouvelles mœurs, à coup sur, l'avènement de la civilisation moderne eût été retardé de quelques siècles, sinon ajourné indéfiniment.

En un temps d'aristocratie théocratique, si la chaumière se modèle sur le château, le château se modèle sur régiise ou le temple quelconque du dieu, d'abord par son style d'architecture, puis par les diverses formes du luxe et de l'art qui s'y déploient avant de rayonner dans le monde inférieur. Au Moyen â^e l'orfèvrerie et l'ébénisterie employées à l'ornementation des cathédrales servent de règle à l'orfèvrerie et à l'ébénisterie profanes, qui remplissent de bijoux et de meubles en style og"ival les demeures féodales. La sculpture, la peinture, la poésie, la musique, se sont sécularisées par la même voie. De même que les cours monarchiques ont créé, sous forme de flatterie, de politesse unilatérale et très circonscrite, l'habitude, g-énéralisée ensuite et mutualisée, d'être aimable et poli envers tous ; de même que l'exemple du commandement d'un chef, ou des privilèg-es quelconques d'une élite, n'a eu qu'à se répandre pour donner naissance au droit, commandement de chacun sur tous et de tous sur chacun, privilèg-e g-énéral; ainsi, à l'orig-ine de toute littérature, nous trouvons un livre saint, le Livre par excellence dont tous les livres mondains écrits plus tard ne sont qu'un reflet échappé des sanctuaires, — à l'orig-ine de toute écriture même, une écriture hiératique, — à l'origine de toute musique, un plain-chant, une mélopée religieuse, — à l'orig-ine de toute statuaire, une idole, — à l'orig-ine de toute peinture, une fresque de temple ou de tombeau, ou

une enluminure monacale de livre sacré... Les temples, donc, avant les palais, peuvent être considérés comme des foyers séculaires, et long-temps nécessaires, de l'irradiation civilisatrice au sens extérieur et superficiel du mot aussi bien qu'au sens intérieur et profond, en fait d'arts et d'élégances aussi bien qu'en fait de convictions et de maximes (1).

III. — C'est aux époques où décline le gouvernement sacerdotal, où .les enseig-nements du prêtre sont de moins en moins la source des croyances, que les exemples luxueux et artistiques du prêtre sont de plus en plus suivis et qu'on ne craint pas de profaner les côtés décoratifs du culte en les mondanisant. De même, c'est au temps où s'affaiblit le gouvernement aristocratique, où l'on obéit moins aux privilég-iés, qu'on ose les copier extérieurement. Nous savons que c'est conforme à la marche ab interlorihus ad exteriora; mais cela s'explique aussi en partie par l'application d'une autre loi très générale qui doit être combinée avec celle de l'imitation du supérieur. Si cette dernière loi agissait seule, ce serait le plus supérieur qui serait le plus imité ; mais, en réalité, le plus imité est le plus supérieur parmi les plus proches. En effet, c'est en raison inverse de la distance du modèle et non pas seulement en raison directe de sa supériorité, que l'influence de son exemple est efficace. Distance est entendue ici au sens sociologique du mot.

(1) L'abbé Petitof, rinstructif voyageur, observe que, cbez les Esquimaux, les hommes, mais non les femmes, l'ont leur prière le malin et le soir. Chez nous, c'est le plus souvent le contraire. A ce propos, la Revue scientifique (21 nov. 1888) l'ait remarquer avec raison que, « chez tous les peuples primitifs, la religion, comme la chasse et la guerre, est l'apanage des hommes. » D'oîi l'on est en droit d'induire que, si la religion survit plus tard dans le cœur et les habitudes des femmes, c'est parce qu'elles l'ont reçue primitivement à l'exemple de leurs seigneurs et maîfres. Kncore une confirmation de notre loi.

Si éloigiié g-éométriqiiemeiit que soit un étrang-er, il est rapproché en ce sens, si les relations avec lui sont multiples et journalières et si l'on a toutes facilités àe satisfaire le désir de l'imiter. Cette loi de l'imitation du plus prochain, du moins distant, explique le caractère successif et g-raduel de la propag-ation d'un exemple parti du haut d'une société. Comme corrollaire, on peut en induire, quand on voit une classe inférieure se mettre à imiter pour la première fois une classe très supérieure, que la distance des deux a diminué.

IV. — On appelle démocratique la période qui s'ouvre à partir du moment où, par des causes diverses, la distance entre toutes les classes s'est amoindrie au point de devenir compatible avec l'imitation extérieure même des plus élevées par les plus infimes. Dans toute démocratie, donc, où la fièvre de l'assimilation interne ou externe est intense, comme dans la nôtre, nous pouvons être certains qu'il existe une hiérarchie sociale subsistante ou surgissante, des supériorités reconnues, héréditaires ou sélectives. Chez nous il n'est pas difficile d'apercevoir par qui la noblesse ancienne, après avoir perdu même en g'rande partie le sceptre des élég"ances, a été remplacée. D'abord, la hiérarchie administrative a été se compliquant, se développant en élévation par le nombre de ses deg'rés, et en étendue par le nombre des fonctionnaires; la hiérarchie militaire, de même, en vertu des causes qui contraig*nent les Etats européens modernes à l'armement universel. Puis, les prélats et les princes du sang-, les moines et les g-entilshommes, les monastères et les châteaux, n'ont été abattus qu'au plus g'rand profit des publicistes (1) et des financiers, des artistes et des

(I) Tocquovilk' {Démocratie en Amérique) montre magislraleincnt que <( l'empire des journaux doit croître à mesure que les hommes s'égalisent. »

politiques, des théâtres, des banques, des ministères, des g'rands mag-asins, des g-randes casernes et autres monuments groupés dans l'enceinte d'une même capitale. Toutes les célébrités se donnent là rendez-vous; et qu'est-ce que les diverses espèces de notoriété et de g"loire, avec tous leurs deg-rés inégaux, connues dans une société, si ce n'est une hiérarchie de places brillantes, occupées ou disponibles, dont le public seul dispose ou croit disposer librement? Or, loin de se simplifier et de s'abaisser, cette aristocratie de situations enorgueillissantes, cette estrade de sièges ou de trônes lumineux, ne cesse de devenir plus grandiose par l'effet même des transformations démocratiques, qui abaissent les frontières des nations et des classes et font élire les renommées par le suffrage de plus eu plus universel, de plus en plus international. A mesure que s'accroît le nombre des spectateurs au parterre, en train d'applaudir ou de siffler, la quantité de gloire à répartir entre les acteurs augmente d'autant, et l'intervalle s'accroît, par suite, entre l'homme le plus obscur de la salle et le comédien le plus acclamé sur la scène. L'apothéose de Victor Hugo, qui eût été impossible il y a trente ans, a révélé l'existence d'une haute montagne de gloire littéraire qai s'est récemment soulevée, comme les Pyrénées un jour, au milieu d'une vaste plaine, bien plate et bien unie, et qui s'offre désormais à l'ambition des poètes futurs, avec son cortège de pics moins hauts, échelonnés à ses pieds. Toutes les montagnes de ce genre poussent invisiblement à travers le pavé des grandes villes, où elles se pressent comme les toits des maisons. L'accroissement prodigieux, l'hypertrophie des grandes villes, et avant tout de la capitale, dont les privilèges abusifs se multiplient et s'enracinent, pendant que les dernières traces des privilèges d'autrefois sont jalousement effacées : voilà le genre d'inégalités que s'attachent à creuser

les temps nouveaux et qui leur est indispensable, en eifet, pour entretenir, pour déployer le lar^^-e courant de leur production et de leur consommation industrielle, c'est-à-dire de l'imitation sur une immense échelle. Le cours d'un Gang-e pareil exig-eait un tel Himalaya. L'Himalaya de la France, c'est Paris, Paris trône royalement, orientalement, sur la province, plus que n'a jamais trôné assurément la cour sur la ville. Chaque jour, par le télégraphe ou le train, il envoie à la France entière ses idées, ses volontés, ses conversations, ses révolutions toutes faites, ses vêtements, ses ameublements tout faits. La fascination sug'g'estive, impérative, qu'il exerce instantanément sur un vaste territoire est si profonde, si complète et si continue, que presque personne n'en est plus frappé. Cette mag-nétisfition est devenue chronique. Cela s'appelle ég"alité et liberté. L'ouvrier des villes a beau se croire ég-alitaire et travailler à détruire la bourgeoisie tout en devenant bourgeois, il n'en est pas moins lui aussi une aristocratie, très admirée, très enviée du paysan. Le paysan est à l'ouvrier ce que l'ouvrier est à son patron. De là l'émigration des campagnes.

Une capitale, une grande ville aujourd'hui, est pour ainsi dire un premier choix de la population, écrémée par elle. Tandis que, dans l'ensemble de la nation, l'importance numérique des deux sexes se balance à très peu près, le nombre des hommes dans les grands centres l'emporte notablement sur celui des femmes ; en outre, la proportion des adultes y est très supérieure à celle que l'on constate dans le reste du pays; enfin, et surtout, les villes attirent de tous les points du pays les tètes les plus actives, les organisations les plus nerveuses, les plus propres à utiliser les inventions modernes. C'est ainsi qu'elles forment l'aristocratie moderne, la corporation d'élite non héréditaire mais librement recrutée, ce qui ne l'empêche nullement d'être aussi

dédaig-neuse à l'ég-ard de la population inférieure et rurale que pouvaient l'être les nobles d'ancien rég'ime à l'ég-ard des roturiers. Non moins ég-oïste, non moins dévorante, non moins ruineuse que l'ancienne, est cette aristocratie nouvelle; et, comme l'ancienne, elle périrait rapidement par les vices qui la rong^ent, par la tuberculose, par la syphilis, ses maladies caractéristiques, par le paupérisme, son fléau, par toutes les causes qui rendent sa mortalité exceptionnellement élevée malg-ré le choix exceptionnel de son personnel, si, comme toutes les noblesses, elle ne se renouvelait très vite par l'afflux d'éléments nouveaux.

Les capitales aujourd'hui ne servent pas seulement à l'écrasement et à l'uniformisation de toutes les parties de la nation au-dessous d'elles, elles servent encore à l'assimilation des divers peuples entre eux ; et à ce point de vue encore elles jouent le rôle des anciennes cours. Sous les Plantag'enets, le luxe angdais et le luxe français, malg-ré la rareté des voyag-es et des relations, présentaient une g-rande similitude, que l'influence des cours ang-laise et française, en communication perpétuelle l'une avec l'autre, explique seule. Les cours ont donc été des foyers qui s'entre-éclairaient, qui s'entre-coloraient par l'échang-e constant de leurs rayons, à travers les frontières, et donnaient les premières aux peuples l'exemple d'une certaine uniformité. Telles sont à présent les capitales, filles des cours. En elles se concentrent toutes les initiatives destinées aux succès ; vers elles converg-ent tous les reg-ards, et, comme elles sont en rapports incessants entre elles, il ne se peut qu'une grande uniformité universelle, compensée par une g-rande mobilité perpétuelle, ne soit pas le résultat de leur prépondérance prolong-ée. — Ajoutons que, dans leurs relations réciproques, la marche de l'imitation de haut en bas s'observe aussi. Il y a toujours une

capitale sur laquelle tendent à se rég'ler toutes les autres, profondément et superficiellement, comme jadis il y avait toujours une cour modèle en tout. C'est la capitale du peuple prépondérant ou qui l'était nag-uère encore, comme jadis c'était la cour du roi victorieux ou long-temps habitué à la victoire malg'ré de récentes défaites.

Dans les pays démocratiques, ce ne sont pas les capitales seulement, mais les majorités qui ont du prestig-e, comme l'a remarqué Tocqueville : ^ A mesure, dit-il, que les citoyens deviennent plus ég-aux et plus semblables, le penchant de chacun à croire aveug"lément un certain homme ou une certaine classe diminue. La disposition à en croire la masse augmente, et c'est de plus en plus l'opinion qui mène le monde. » — La masse, la majorité, étant devenue la vraie puissance politique, la supériorité reconnue par tous, on finit par subir son prestig*e par la même raison qu'on subissait celui d'un monarque ou d'une noblesse. Mais il y a aussi une autre raison que nous donne Tocqueville : « Dans les temps d'ég'alité, les hommes n'ont aucune foi les uns dans les autres, à cause de leur similitude; mais cette même similitude leur donne une confiance presque illimitée dans le jug*ement du public ; car il ne leur paraît pas vraisemblable qu'ayant tous des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre. » C'est log'ique et mathématique en apparence; si les hommes sont des unités semblables, c'est le plus gros chiffre de ces unités qui doit avoir raison. Mais, au fond, c'est une illusion fondée sur l'oubli constant du rôle que joue l'imitation en ceci. Quand une idée sort triomphante d'un scrutin, on serait infiniment moins porté à s'incliner devant elle si l'on song-eait que les 999 millièmes des 'voix obtenues par elles sont des échos. Les historiens même les plus sérieux s'y méprennent toujours et

sont enclins, comme la foule, à s'extasier devant l'unanimité de certains vœux populaires, soufflés au peuple par ses chefs, comme devant quelque chose de merveilleux. Il faut se méfier beaucoup des unanimités; rien ne dénote mieux l'intensité de l'entraînement imitatif.

Il n'est pas jusqu'au prog-rès dans l'égalité qui ne se soit opéré par imitation, et par imitation des classes supérieures. Avant que l'égalité politique et sociale de toutes les classes de la société fût possible ou seulement concevable, il fallait bien qu'elle se fût établie en petit dans l'une d'elles. Or, c'est en haut d'abord qu'on l'a vue s'opérer. De Louis XI à Louis XVI, avec une imperturbable continuité, se nivellent les divers étages de la noblesse, jadis séparés, au temps des grands vassaux et de la féodalité pure, par des distances si infranchissables ; et, sous le prestige écrasant de la royauté, grâce aussi h la multiplicité relative des contacts entre les gentilshommes de tout rang, la fusion se faisait, même entre la noblesse d'épée et celle de robe. Or, chose frappante, pendant que s'accomplissait ce nivellement supérieur, les innombrables fractions de la bourgeoisie et du peuple continuaient à se tenir à distance les unes des autres, et même avec un renforcement peut-être de vanité distinctive, jusqu'à la veille de 89. Qu'on lise dans Tocqueville, par exemple, l'énumération des rangs superposés de la bourgeoisie grande, moyenne et petite, dans une ville d'ancien régime à cette date. Certainement la répugnance à s'allier entre les consuls et les petits marchands était plus forte au xviii^ siècle qu'au Moyen âge. On peut donc avancer en toute sécurité ce paradoxe apparent que le véritable travail préparatoire de l'égalitarisme actuel a été exécuté dans le passé par la noblesse et non par la bourgeoisie. En cela, comme au point de vue de la diffusion des idées philosophiques et de l'élan donné par le goût des modes exotiques à la grande

industrie, la noblesse a été la mère inconsciente des temps nouveaux. Ces causes d'ailleurs s'enchaînent. Sans les cours, qui ont nivelé les rang-s de la noblesse, le rayonnement littéraire et par suite philosophique des XVII* et XVIII'' siècles n'aurait pas éclaté, et l'imitationmode, l'amour des innovations imitées de l'étrang-er, des cours étrangères, n'aurait point prévalu dans le sein de la caste dirig-eante et prestig-ieuse sur l'imitation des aïeux. Donc, le foyer initial de tous ces foyers, c'est le roi. Ainsi, quelle que soit l'org^anisation de la société, théocratique, aristocratique, démocratique, la marche de l'imitation suit toujours la même loi : elle va, à distance ég-ale, du supérieur à l'inférieur, et, dans celui-ci, elle opère du dedans au dehors. Il y a pourtant une différence essentielle à noter. Quand les supériorités qui donnent le ton sont transmises par hérédité, ce qui a lieu pour la noblesse ancienne et pour les clerg-és de castes, ou sont communiquées par consécration (sorte d'hérédité fictive ou d'adoption), comme c'est le cas pour la noblesse acquise et pour le clerg-é bouddhique ou chrétien, elles sont inhérentes à la personne même, envisag-ée sous tousses aspects. L'individu jug-é supérieur est copié en tout, et il semble ne copier personne au-dessous de lui, ce qui est vrai, à peu de chose près. Le rapport de modèle à exemplaire est donc à peu près unilatéral. Mais quand, à cette aristocratie fondée sur le lien vital de filiation, réel ou fictif, s'est substituée une aristocratie toute sociale dans ses causes, recrutée par élection spontanée, le prestig-e s'attache à l'aspect spécial sous lequel l'homme mis en relief est aperçu. On l'imite sous ce rapport, abstraction faite de tous les autres. Il n'y a plus d'homme que l'on imite en tout ; et celui que l'on imite le plus est lui-même imitateur à certains égards de quelques-uns de ses copistes. L'imitation, de la sorte, s'est donc mutualisée et spécialisée en se g-énéralisant.

— Il ne suffit pourtant pas de dire que l'imitation se propagée de haut en bas; il faut préciser, mieux que je ne l'ai encore fait, l'idée qu'il convient d'attacher à la supériorité en question. Dirons-nous que les classes politiquement ou économiquement supérieures sont celles qui donnent toujours le ton? Non. Aux époques, par exemple, où le pouvoir, et, avec le pouvoir, la facilité plus g"rande d'acquérir des richesses, appartiennent aux délég"ués du peuple, ceux-ci sont désirés supérieurs plutôt que juffés supérieurs par ceux qui les choisissent et les élèvent. Or, c'est à la supériorité crue et non voulue que s'attache le privilèg'e de se faire refléter de toutes manières. Vouloir, en effet, qu'un homme monte, c'est reconnaître qu'il n'est pas haut, et cela seul souvent l'empêche d'avoir du prestig^e. Voilà pourquoi tant d'élus sont si peu prestig"ieux aux yeux de leurs électeurs. Mais, dans ce cas, les classes ou les personnes qui ont vraiment du prestig-e sont les classes qui ont eu à une époque encore récente le pouvoir et la richesse si elles en sont actuellement dépouillées, ou les personnes qui, par leurs talents éminents, appropriés aux circonstances, sont en voie d'arriver aux honneurs et à la fortune. D'autre part, quand un homme est depuis long-temps puissant ou riche, la considération lui vient inévitablement avec la conviction, formée à la long-ue, qu'il est dig-ne de ces avantagées. Ainsi, malg-ré tout, il est bien certain que les deux idées de pouvoir et de richesse sont liées à celle de supériorité sociale.

Mais elles lui sont liées comme l'effet à la cause. Il s'ag"it de remonter à celle-ci ; il s'ag-it de savoir quelles sont les qualités qui, conduisant ou ayant conduit un homme, un g-roupe d'hommes, à la puissance et à l'opulence, le sig-nalent à l'admiration, à l'envie, à l'imitation ambiantes. Dans les temps primitifs, c'est la vig-ueur jointe à l'adresse corporelle, la bravoure physique ;

plus tard, l'habileté à la g-uerre, l'éloquence à l'assemblée;,plus tard encore, l'imag-ination artistique, l'ing-éniosité industrielle, le g"énie scientitique. En somme, la supériorité qu'on cherche à imiter, c'est celle que l'on comprend (1) ; et celle que l'on comprend, c'est celle que l'on croit ou que l'on voit propre à procurer les biens qu'on apprécie, parce qu'ils répondent à des besoins qu'on éprouve et qui, par parenthèses, ont pour source la vie org-anique, il est vrai, mais pour canal et pour moule social l'exemple d'autrui. Ces biens sont tantôt de vastes domaines, de grands troupeaux, des leudes ou des vassaux nombreux rassemblés autour d'une immense table, tantôt des capitaux et une clientèle d'électeurs dévoués ; sans oublier les espérances célestes et le crédit supposé auprès des grands personnages d'outre-tombe, etc.

Si l'on demande : quelle est la série des supériorités

(1) On a remarqué que toutes les provinces romaines à l'ouest de TAclrialique ont été plus ou moins facilement romanisées, adoptant les lois, la langue, les mœurs de Rome (Italie, Sicile, Espagne, Gaule, Germanie, etc.), tandis qu'à l'est la civilisation et la langue grecques se sont maintenues et même propagées après la conquête de la Grèce. C'est que la supériorité des conquérants était reconnue par les vaincus occidentaux. Celles, Ibères, Germains, mais que, en dépit de sa défaite, la nationalité hellénique se refusa à s'avouer inférieure aux barbares du Tibre, et garda au contraire l'orgueilleux sentiment de sa prééminence intellectuelle. Par la même raison, les gallo-romains, vaincus plus tard, résistèrent à l'assimilation germaine. — Un fait tout à fait analogue se produit toutes les fois qu'une plèbe parvenue au pouvoir se met à imiter les manières et les mœurs de l'aristocratie déchue à laquelle on reconnaît toujours le sceplre des élégances. Le prestige de Home, de Constantinople, aussi bien que d'Athènes, a grandi par leurs défaites mêmes.

On le voit, toute l'histoire romaine s'explique, à l'extérieur, par la loi de l'imitation de haut on bas. A l'intérieur, elle s'explique de la même manière. La plèbe romaine ne s'est élevée qu'en copiant les mœurs, puis les attributions des patriciens, et leurs privilèges, à commencer par le mariage légal.

sociales au cours de la civilisation ? je répondrai : elle est régiée par la série des biens sociaux, de formes si multiples et si chang^eantes, qui sont poursuivis successivement par la majorité des hommes d'une époque ou d'un pays donnés. Or, cette dernière série elle-même, qu'est-ce qui la pousse et la dirig-e? C'est la suite des inventions et des découvertes qui se présentent l'une après l'autre à l'esprit humain, s'entra vaut ici, s'entr'aidant là, et dont l'ordre d'apparition, dans une certaine mesure, indiqué par la log-ique sociale, est fatal, irréversible. La découverte des avantag-es attachés au séjour des gTottes et l'invention des armes en silex, des arcs et des flèches, des aiguilles en os, du feu produit par le frottement du bois, etc., ont fait luire aux premiers trogiodytes leur idéal de bonheur : une chasse heureuse, des vêtements de fourrure, du g-ibier (humain parfois!) mang-é au fond d'une g-rotte enfumée. Plus tard, la découverte de certaines notions d'histoire naturelle, et l'invention capitale de la domestication des animaux, destinée à des développements immenses, a fait chang-er l'idéal, et l'on n'a plus rêvé que g-rands troupeaux sous la surveillance d'un patriarche. Puis la découverte des premiers éléments d'astronomie, et l'invention de la domestication des plantes, c'est-à-dire de l'ag-riculture, la découverte des métaux et l'invention de l'architecture, ont rendu possible le rêve de g-rands domaines peuplés d'esclaves et dominés par un palais, copié ensuite en maisons. Enfin, la découverte des sciences, depuis la physique naissante des Grecs et la chimie balbutiante des Eg-yptiens jusqu'à nos traités savants, et l'invention des arts et des industries, depuis l'hymne jusqu'au drame ou depuis la pierre à broyer le g-rain jusqu'aux moulins à vapeur, ont permis de concevoir g-raduellement la félicité de nos millionnaires, leur sécurité toute en billets de banque ou en rentes d'Etat dans un hôtel de Londres ou de Paris. V-oilà pour

la richesse ; quant au pouvoir, les mêmes considérations s'appliquent à la succession de ses formes historiques.

Puisqu'il en est ainsi, la réponse définitive à la question posée se formule d'elle-même : les qualités qui, à chaque époque et en chaque pays, rendent un homme supérieur, sont celles qui le rendent plus propre à bien comprendre le g'roupe de découvertes et à exploiter le g-roupe d'inventions déjà apparues. — Quelquefois, assez souvent même, ce sont des conditions accidentelles ou extérieures plutôt que des qualités personnelles qui permettent à un individu d'exploiter plus avantag-eusement les inventions rég-nantes ou de les monopoliser pour un temps ; et, en g-énéral, ces deux causes se combinent. La tribu ou la cité, barbare d'ailleurs et de race inférieure, où éclôt par hasard une idée civilisatrice, un meilleur procédé industriel, une arme plus puissante, en g-ardera long-temps le monopole. C'est peut-être à une chance pareille que les Touraniens ont dû pendant toute la haute antiquité l'avantag-e d'exercer presque seuls la métallurg-ie. La prospérité phénicienne s'explique en partie par la rencontre sur leur rivage du petit animal qui produit la pourpre; de là une g-rande industrie d'exportation maritime qui venait fort à propos encourag-er les dispositions naturelles de ces peuples sémitiques à la navig-ation. Le premier peuple qui a domestiqué l'éléphant ou le cheval n'a pu manquer d'en tirer un immense profit à la g"uerre. D'autres fois, le seul fait d'être fils d'un père qui présentait les qualités naturelles exig-ées par la civilisation de son temps, est une condition avantag^euse qui tient lieu de ces qualités; l'idée de noblesse héréditaire vient de là (1). Enfin, quand

(1) Ajoutons que l'idée de noblesse s'est formée à une époque où les engins et les procédés militaires étant très simples, les qualités physiques ou morales nécessaires pour leur exploitation se développaient sans-peine par une éducation appropriée, et se transmettaient

un lieu déterminé a eu lon^emps le privilèg-e d'attirer les individus les mieux doués relativement aux fins d'une époque, une présomption de supériorité s'attache, comme il a été dit plus haut, au séjour de ce lieu, qui est effectivement une circonstance des plus favorables à l'heureux emploi des ressources fournies par la civilisation du moment. De nos jours, où la science et l'industrie sont les g'rands corps de découvertes et d'inventions qu'il s'ag"it de s'approprier pour s'enrichir, il est avantag-eux d'habiter les g-randes villes où les savants, les ing'énieurs, les capitaux se concentrent; si bien qu'il suffit souvent à une femme débarquée dans une ville de province, d'être parisienne, pour y donner aussitôt le ton. Pendant la période féodale, où l'art de la g'uerre, qui était la source de toute la richesse territoriale d'alors, était le privilège habituel des châtelains, l'habitant des châteaux, fùt-il pag-e ou domestique du seig'iieur, était présumé bien supérieur au citadin; non en Italie pourtant, où les cités avaient su org-aniser des milices prépondérantes, qui assujettissaient les châteaux environnants. Quand une cour se fut formée autour des rois, on vit, par des raisons analog-ues, un courtisan de Versailles éclipser totalement un notable de Paris, la faveur royale étant devenue le bien suprême qu'il s'agissait d'acquérir.

On voit donc que, partout et toujours, la supériorité sociale consiste soit en circonstances extérieures, soit en caractères internes, qui permettent d'exploiter avantag-eusement les découvertes et les inventions connues. Laissons maintenant de côté la première de ces deux sources de la supériorité, les circonstances externes, et ne nous occupons que de la seconde. Ce sont toujours,

aisément avec le sang, — beaucoup plus aisément que les caractères raffinés des cerveaux modernes. Le lils du guerrier puissant était donc à bon droit le plus souvent réputé valeureux lui-même.

dans ce cas, des qualités corporelles sans nul doute, des qualités org-aniques et individuelles, qui rendent un homme ou un groupe d'hommes supérieur; mais cela n'empêche nullement que leur supériorité ne soit toute sociale, puisqu'elle consiste dans leur aptitude éminente à servir les fins d'idées sociales. Dès le début même de l'humanité, quand la force physique est réputée rég-ner, le sauvag-e triomphant n'est pas le plus vig-oureux, mais le plus ag-ile, le plus habile à manier l'arc, la fronde ou le bâton, à tailler le silex. De nos jours, un individu a beau être bien musclé, bien pondéré org-aniquement, s'il ne présente pas cette hypertrophie cérébrale qui, anomalie jadis et condition d'insuccès, est requise normalement par les exig-ences de notre civilisation, il est condamné à la défaite. Dans l'intervalle de ces deux termes extrêmes, il n'est peut-être pas une particularité de race ou de tempérament, un trait morbide même ou monstrueux, qui n'ait eu son jour de gioire et d'épanouissement. Ramsès, le grand conquérant, exhumé récemment, ne nous a-t-il pas étonnés par son type bestial, quoique royal et autoritaire? Combien de nos criminels-nés qui auraient été des héros en d'autres temps ! combien d'aliénés qui auraient eu des statues et des autels! Mais, à travers cette ondoyante multiformité qu'explique le caractère en partie fortuit des inventions et des découvertes, il est aisé de remarquer, dans l'ensemble, le déclin graduel des aptitudes plutôt musculaires que nerveuses, et le-prog'rès concomitant des aptitudes plutôt nerveuses que musculaires. Le campag-nard est plus musclé, le citadin est plus nerveux ; la même différence sépare le barbare du civilisé. Pourquoi cela? Parce que, d'une part, parmi les inventions et les découvertes qui se produisent, çà et là, à chaque instant, la log"ique sociale en élimine moins de contradictoires qu'elle n'en accumule de conciliables ; d'où, à la long-ue,

un excès croissant de complication qui nécessite une capacité cérébrale plus développée et une organisation cérébrale plus parfaite; parce que, d'autre part, l'accumulation des inventions relatives aux machines met au service de l'homme des forces animales, chimiques ou physiques, toujours plus considérables, et le dispense chaque jour davantage d'y ajouter le travail de ses muscles.

On le voit, la diversité des races humaines, ou, dans chaque race, la diversité des organisations individuelles, est comme un clavier sur lequel joue librement le génie inventif, sous la haute direction de la logique sociale. De là un corollaire important h l'usage des historiens. Veut-on savoir la cause de la prospérité d'un peuple ou de sa décadence? Il faut la demander à tel ou tel détail de son organisme qui le rendait particulièrement propre à utiliser les connaissances de son temps, ou à l'apparition de telle ou telle connaissance nouvelle qu'il n'était pas physiquement propre à utiliser comme les anciennes. Les éléments d'une civilisation étant donnés, veut-on décrire à coup sûr, au moins cérébralement, la race où elle a brillé, on le peut en se g'uidant d'après le même principe. C'est ainsi, instinctivement, qu'on a pu esquisser la psychologie de l'Etrusque, ou du Babylonien primitif. Un peuple qui, à l'époque pastorale, très robuste d'ailleurs et merveilleusement doué pour la chasse, était rendu impropre, par son agilité même et ses dons plus brillants, au métier de pasteur, devait fatalement succomber, comme succombe de nos jours, dans une cité industrielle, un tempérament démodé de poète et d'artiste. En général, à chaque afflux nouveau d'inventions capitales qui refondent la civilisation, correspond l'avènement d'une race nouvelle, soit parce que la race déjà au pouvoir est née dépourvue des caractères requis pour le service des idées qui surgissent, soit parce que,

long-temps façonnée par les idées anciennes, elle a pu avoir ces caractères, mais les a perdus. Toute civilisation établie finit par se faire une race à soi; la nôtre, par exemple, est en train de se fabriquer l'Américain de demain.

Remarquons en finissant que les cimes sociales, les classes ou les nations que les autres classes ou les autres nations imitent le plus, sont celles dans l'intérieur desquelles on s'imite le plus réciproquement. Les grandes villes modernes se sig-nalent par une intensité d'imitation interne qui se proportionne à la densité de leur population et à la multiplicité multiforme des rapports de leurs habitants. De là le caractère « épidémique et contag-ieux », comme le remarque justement M. Bordier (1), non seulement de toutes leurs maladies, mais de leurs modes, de leurs vices quelconques, de tous les phénomènes marquants qui s'y produisent. Les classes aristocratiques, jadis, étaient remarquables par un caractère analogne, et, à un deg-ré éminent, les cours royales.

(1) Voir la Vie des Sociétés, p. 139.

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