RELIGION
On a souvent divisé les relig"ions en deux grandes classes : celles qui sont prosélytiques et celles qui ne le sont pas. Mais la vérité est, en premier lieu, qu'elles ont toutes commencé, même les plus ouvertes, par être jalousement fermées à l'étrang-er, si du moins on remonte à leur véritable orig-ine. Le bouddhisme, il est vrai, dès sa naissance, appelle à lui les hommes de toute race, mais il n'est qu'un rameau détaché du brahmanisme, et celuici n'admet pas d'autre propag-ation. au moins en principe, que sa transmission par le sang" (1). Quant au christianisme, jusqu'à saint Paul, il ne s'est point propag-é hors de la race juive, et d'ailleurs il sort du mosaïsme qui a toujours repoussé les Gentils. l\ n'es,tq\ïune hérésie juive, disait nag-uère fièrement un enfant d'Israël. L'islamisme est resté long'temps chose exclusivement arabe, avant de subjug'uer tant de nations, et le pontificat armé y était héréditaire parmi les descendants de Mahomet. En Grèce, chaque tribu avait ses dieux avant l'apparition d'Apollon, dont le culte propag-é rapidement, établit le premier lien fédératif entre les cités helléniques. Les relig-ions closes précèdent toujours les relig"ions ouvertes, par la même raison que les castes précèdent toujours les classes, les monopoles la liberté commerciale, et les privilèg-es la loi
(1) Il est vrai, comme l'a observé de près Lyall de nos jours, que, moyennant force fictions, les vieux cultes hindous parviennent par voie de conversion à s'assimiler bien des peuplades non aryennes établies dans i'hide. Mais elles sont réputées s'être aryanisées. Et, d'ailleurs, ces fictions, par lesquelles on élude la rigueur de la règle ancienne, attestent précisément à quel point celle-ci fut rigoureuse jadis.
ég-ale pour tous. Cette fameuse distinction des relig"ions prosélytiques et non prosélytiques, en somme, sig'niâe simplement que le besoin d'expansion, commun du reste aux unes et aux autres, se satisfait dans les unes par la transmission des utiles recettes pieuses à la postérité de même race, et à une postérité toujours de plus en plus nombreuse, — ce qui fait désirer si ardemment à l'Hébreu et à l'Aryen antique d'avoir beaucoup d'enfants, — tandis que, dans les autres, le même besoin cherche à se satisfaire, d'une manière à la fois plus aisée et plus rapide, par la transmission des dogmes et des rites dont il s'ag-it aux contemporains de race et de sang* quelconques. Dans le premier cas, l'ag-ent propag-ateur est la coutume, dans le second, ce que j'appelle la mode. Et le passag-e du premier au second n'est qu'un progrès extraordinaire de l'imitation, qui, de pédestre, est devenue ailée.
Mais les relig'ions les plus expansives et les plus hospitalières finissent tôt ou tard par se heurter à leurs limites naturelles, et, malg^ré leurs vains efforts pour rong'er ce rivag-e, malgfré même les trouées accidentelles qu'elles y font parfois (comme le mahométisme, qui, de nos jours^ au cœur de l'Afrique, est redevenu convertisseur en masse), elles se résig-nent à s'avouer que telle nationalité ou tel groupe de nationalités congénères est leur domaine unique, désormais infranchissable. Elles s'y recueillent, s'y enracinent, s'y fractionnent même le plus souvent, et leur souci dominant dès lors est, non plus de se répandre chez les peuples lointains par voie de conversion et de conquête, mais de se prolonger et de se perpétuer, par l'éducation des enfants, dans les générations futures. Toutes les grandes religions de nos jours en sont à cette phase de recueillement, qui n'est pas sans fécondité d'abord, avant le déclin qui la suit.
Mais les trois périodes que je viens d'observer en chacune d'elles avaient déjà été traversées par les reli-
g-ions inférieures qui leur servent d'assises; et ainsi de suite. Au plus bas degré de l'échelle relig-ieuse, nous trouvons partout le culte des ancêtres ou de quelque fétiche, religion toute familiale (1). Il a bien fallu que, même aux plus anciennes époques, le prosélytisme fut connu et pratiqué, puisque, par dessus ces cultes domestiques différents d'une famille à l'autre, un culte commun, celui du dieu de la cité, est parvenu à s'établir et à étouffer lentement les premiers. Mais il a bien fallu aussi que cette vogue d'un dieu exotique hors de son foyer natal ait partout été suivie d'un arrêt et d'un enracinement sur place, puisque d'exotique il est partout devenu patriotique, et que partout ces dieux des cités se montrent à nous, dans l'histoire du passé, aussi exclusifs, aussi hostiles les uns aux autres que pouvaient l'être, à un âge antérieur, les dieux des foyers. Ainsi, le rythme historique des religions est un passage alternatif du prosélytisme à l'exclusivisme, et vine versa, indéfiniment. On ne saurait affirmer sans quelque hésitation que l'exclusivisme ait été au premier bout de la chaîne. L'inverse pourrait être soutenu. Dans l'Inde, où l'on surprend chaque jour sur le fait la naissance, dans les bas-fonds de l'hindouisme, de quelque religion très inférieure, Lyall nous apprend que le point de départ est la prédication d'un réformateur exalté, d'un ascète, d'un célibataire sans enfants, qui a rompu tout lien avec sa famille et sa caste. Il recrute des adhérents de tous côtés ; après quoi, par l'habitude que contractent les membres de cette petite chapelle de ne manger et de ne se marier qu'entre eux, la secte devient caste à son tour et finit par se localiser en une famille. Mais ce serait outrer la portée de ce fait contemporain que d'y voir la représentation complète de ce qui a dû se
(l) Sur l'uiiiversalité de la famille patriarcale à l'origine, voir la démonstration étendue qu'en a donnée Sumner Maine dans ses Etudes sur T Histoire du Droit. (Trad. fr. 1889.)
passer à l'orig'ine des relig-ions. Il est précieux cependant en ce qu'il vient confirmer l'hypothèse d'après laquelle, à notre avis, la famille ne serait pas la source unique des . sociétés. La bande, la horde, la coterie, de quelques noms qu'on l'appelle, pêle-mêle des bannis ou des émig'rants de la famille, serait le premier terme d'une évolution sociale tout autre, mais bientôt entrelacée avec la précédente et prenant exemple sur elle. Tout nous atteste du reste que les relig'ions ont universellement débuté par l'animisme, que la croyance aux dieux a été d'abord la peur des esprits ; et il est très probable que l'une des premières et des principales manifestations de l'animisme a été la divinisation des ancêtres morts, que les premiers esprits redoutés ont été surtout des âmes parentes. Quant aux esprits d'une autre orig-ine, forces de la nature personnifiées par un anthropomorphisme, ou plutôt, d'abord, comme nous allons le voir, par un zoomorphisme spontané, n'a-t-il pas fallu l'autorité du père de famille, du chef, pour les faire adopter unanimement? La religion vraiment primitive n'a donc pu se transmettre que par filiation.
A ce sujet, remarquons ce qu'il y a d'étrang'e dans cette apothéose ancestrale, et surtout dans son universalité. Car, à ces époques g-rossières oîi l'on s'est habitué à croire que l'adoration de la force rég'nait seule, il paraît bien difficile de comprendre ce culte des morts, ce respect des morts, cette obéissance aux morts. Pour avoir l'intellig'ence de ce phénomène, je crois qu'il faut le rapprocher d'un autre fait non moins g-énéral et non moins primitif : la gérontocratie. Toutes les premières sociétés tant soit peu bien douées et prédestinées au progrès, ont la vénération et le fétichisme des vieillards. Mais cet autre fait lui-même, comment le concilier avec le règ-ne brutal de la force? Comment se fait-il que, dans un monde jeune, parmi des combats perpétuels, les
vieillards ne soient pas relég'ués au dernier plan? La plus vraisemblable explication, à mon sens, est celle-ci : Dans la famille primitive, très close et très hostile à toute famille même voisine, les exemples du père sur ses. enfants, ses femmes et ses esclaves, doivent posséder une puissance irrésistible d'entraînement. Le besoin de direction, en effet, qu'éprouvent ceux-ci dans leur profonde ig-norance et à défaut de stimulants extérieurs, ne peut se satisfaire que par l'imitation d'un homme et de l'homme qu'ils ont l'habitude d'imiter depuis le berceau. Le prestig-e exemplaire du père, du roi-prêtre de ce petit Etat, est ég-al à la somme de tous les prestig-es multiples que subit de nos jours, le plus souvent à son insu, un Européen civilisé, dont l'activité se disperse par mille canaux de docilités et de crédulités différentes, sous l'influence de professeurs, de camarades, d'amis, d'étrang'ers quelconques, au lieu de se concentrer en un seul lit de traditions et de coutumes paternelles. Ceci posé, et la mag'nétisation en quelque sorte des enfants par le père étant d'autant plus complète, à l'orig-ine, que le père est plus âg-é, puisqu'elle a eu plus de temps pour ag-ir, on s'explique fort bien ce fait, mis en lumière par Buckle, que les peuples primitifs sont portés à reculer dans un passé d'autant plus lointain les g-éants, les hercules, les g-énies surhumains, qu'ils leur attribuent une taille, une force, une intellig-ence plus prodigieuses. C'est un effet d'optique, une orientation de l'admiration, dont le prestig-e du père suffit à rendre compte. Le père lui-même tremble devant l'ombre de l'aïeul, comme ses propres enfants le savent bien. L'idole de leur idole doit donc paraître à ces derniers un dieu supérieur.
Mais Buckle aurait pu remarquer aussi que, même aux plus vieux âges, à côté de ce culte de l'ancêtre, se fait jour le culte de l'étrang-er. Ce qui vient de loin n'est pas moins prestigieux pour les barbares et les sauvages
que ce qui date de loin. Aussi les merveilles du monde rêvées par eux, les Edens et les Enfers notamment, et les êtres doués d'un pouvoir surnaturel, sont-ils localisés dans leurs lég-endes aux confins de l'Univers connu. Les Aztèques croyaient qu'une race divine, originaire des rivag"es lointains de l'est, était destinée à les conquérir un jour; les Péruviens avaient une croyance analog-ue. Du reste, parmi leurs dieux, on en remarque plusieurs où il est impossible de ne pas reconnaître des conquérants ou des réformateurs étrang'ers qui ont subjug"ué ou fasciné leurs pères. Le même fait s'observe dans toutes les vieilles religions. La raison en est que, dès l'antiquité la plus reculée, le prestig-e du père doit être souvent tenu en échec par quelque prestig-e extérieur et supérieur, soudainement apparu. Un chef inconnu, venu du fond de l'horizon et réputé invincible, surg-it de temps en temps ; on tombe à ses g-enoux, et les dieux pénates sont oubliés pour le moment. Un nouveau venu, important des secrets et des connaissances qu'on admire, est pris pour un sorcier tout puissant devant lequel tout le monde tremble. Si de telles apparitions se multiplient, il n'en faut pas davantage pour orienter à nouveau l'adoration, et substituer à la fascination du passé celle de la distance. — D'ailleurs, il est vraisemblable que l'autorité despotique des maîtres ou des civilisateurs étrangers a du être copiée sur celle du pater familias; et, soit filiale, soit servile, l'apothéose de ces temps se montre à nous comme une crainte révérentielle poussée au suprême degré. Il ne faut donc pas s'étonner si les dieux les plus despotes sont les plus vénérés : les familles autoritairement régies nous donnent encore aujourd'hui le même spectacle. Le caractère terrifiant des dieux antiques et le caractère humiliant des cultes antiques n'ont donc pas une source dont l'homme doive rougir. Et l'on comprend la persistance
de telles croyances dans les sociétés anciennes, puisqu'elles découlaient du principe social sans lequel ces sociétés n'eussent pas été possibles. Aussi, quoique l'athéisme eût été sans contredit un immense soulagement de cœur pour le fidèle, une désoppression de sa terreur constante, l'athéisme ne pouvait se propag'er à une époque où il eût été un suicide social.
Cependant, aux premiers débuts de l'humanité, l'isolement des familles humaines clairsemées dans un océan d'animalité grondante, a dû être si grand que leurs rencontres et leurs luttes n'ont pu être bien fréquentes. La cause que je viens d'indiquer n'a donc pu avoir toute son importance que plus tard. En revanche, il est alors une autre catég-orie de fascinateurs étrangers qui a dû jouer, ce me semble, dans la formation des très antiques m^^thologies, un rôle prépondérant, méconnu ou insuffisamment apprécié par les mythologues. Ce sont les grands fauves et les serpents venimeux d'abord, puis les animaux domestiques. Et je m'attache à ce côté des mythologies parce qu'ici se montre à nous, dès les âges les plus reculés, l'action de la mode isolément agissante et non confondue avec l'imitation du supérieur, comme dans les progrès dont il vient d'être question.
Aujourd'hui, nous faisons la chasse aux bêtes, mais nos premiers ancêtres leur disaient la guerre. C'est contre les bêtes surtout qu'ils étaient forcés de guerroyer toujours, soit pour s'alimenter, soit pour se défendre. « Aussi souvent gibier que chasseur », l'homme naissant était loin, sans nul doute, d'éprouver pour les lions, les ours des cavernes, les rhinocéros, les mammouths, avec lesquels il livrait des batailles quotidiennes aux émouvantes péripéties, le mépris que nous inspirent les lièvres et les perdreaux de nos plaines, voire même les loups et les sangliers de nos dernières forêts. La fin de l'époque tertiaire et le début de l'époque quaternaire,
c'est-à-dire de l'àg'e où l'homme commence à poindre, se caractérisent par une formidable « émission de carnassiers ». Jamais faune si meurtrière ni si intellig-ente à la fois n'avait apparu sur la terre. Eléphants, rhinocéros, tig-res de quatre mètres de long-, lions, hyènes, etc., tous appartenaient à des espèces éteintes dont les espèces actuelles ne sont que les pâles imag-es, et faisaient de l'homme leur pâture habituelle. Devant ces bellig-érants terribles, encore plus que devant les g-rands hommes de proie des tribus voisines, il frissonnait de cet effroi sacré qui est le commencement de toute dévotion. Aussi, quand, se trouvant ensuite devant un g-rand phénomène quelconque, tempête, phases de la lune, lever et coucher du soleil, etc., il V anime pour le comprendre, la personnification qu'il en fait spontanément est plutôt animale qu'humaine. Personnifier, pour lui, c'est animaliser encore plus qu'humaniser. Si les dieux primitifs, depuis le Panthéon Scandinave jusqu'à l'Olympe aztèque, sont tous altérés de sang et exig-ent impitoyablement un tribut périodique de vies humaines, dont on leur sert plus tard l'équivalent en vies animales, jusqu'à ce que l'ombre seule et le simple symbole vég-étal en subsistent dans l'hostie chrétienne; si toutes ces divinités archaïques sont cannibales, n'estce pas parce que l'homme les a conçues, non pas précisément à l'imag-e de lui-même, mais sur le type de ces g-rands monstres surhumains, carnassiers ou reptiles, qui si souvent le dévoraient? Cette hypothèse permet de jug'er l'homme primitif supérieur à ses dieux, puisqu'elle explique la férocité de ceux-ci non par sa méchanceté prétendue, mais par les dures conditions de son existence précaire, anxieuse, exposée à tant de périls. Or, rien ne vient à l'appui de l'hypothèse ordinaire, suivant laquelle l'homme aurait modelé ses dieux sur soi : ils lui ressemblent si peu ! Ils sont immortels et invulnérables,
lui si éphémère ! Ils sont le caprice incarné, lui la routine même. Ils commandent en maîtres à la nature ambiante ; lui se prosterne devant le moindre météore. Au contraire, ma conjecture, on l'a vu, se fonde sur de sérieuses considérations. J'ajoute que l'universalité des dieux sanguinaires s'explique naturellement par l'universalité des bêtes féroces ; et ce point de départ identique pour toutes les races explique à son tour la similitude des phases traversées par l'évolution relig'ieuse : sacrifices humains, sacrifices d'animaux, offrandes végétales, symbolisme spirituel. En outre, si notre point de vue est vrai, il s'ensuit que, dans un âge ultérieur, quand le refoulement commencé de l'animalité et le flot montant de l'humanité ont fait croître l'importance de la guerre entre hommes et diminuer celle de lag'uerredes hommes contre les bêtes, les dieux à forme humaine ont dû l'emporter décidément sur les dieux à forme bestiale. Précisément, cette humanisation graduelle des divinités est un des faits les mieux démontrés. Les dieux égyptiens à face d'homme sur un corps de bête ou à face de bête sur un corps d'homme, nous présentent la plus antique transition connue entre les dieux zoomorphiques de la préhistoire et les dieux purement anthropomorphiques graduellement élaborés par les Grecs. Transformation profonde, qui ne pouvait s'accomplir sans bouleverser l'idée divine. Le dieu, à l'origine, était éminemment le destructeur, tandis qu'il est avant tout, pour nous, le créateîtr. Des dieux belliqueux ne sauraient être que des triomphateurs; et, à la guerre, triompher c'est détruire. Incidemment, il me semble que l'anthropophagie habituelle ou rituelle des premiers peuples s'éclaircit par ce qui précède. Quand il arrivait à l'homme d'alors, et c'était fréquent, d'être battu dans ses combats contre les monstres, il était toujours dévoré. Par suite, quand il les terrassait d'aventure, il se faisait un devoir de les
immoler et de les manger, si coriacçs qu'ils pussent être, non seulement pour s'en nourrir, mais pour exercer des représailles, suivant l'éternelle coutume du talion militaire (1). Cela posé, que devait-il se passer quand deux tribus se battaient l'une contre l'autre? Ce combat accidentel s'intercalait parmi les combats accoutumés contre les grands carnassiers, et y rentrait comme l'espèce dans le g-enre. Aussi, naturellement, se faisaiton une loi de traiter les captifs ou même les cadavres des vaincus comme on traitait chaque jour les animaux battus ou pris au piège : on les sacrifiait et on les mangeait solennellement dans un festin triomphal. Le premier triomphe a dû être un banquet. Ainsi, le cannibalisme serait né originairement par imitation des usages de la chasse primitive, quoique, postérieurement, il ait pu être entretenu par d'autres motifs d'ordre utilitaire ou mystique.
On voit combien les considérations précédentes sont propres à expliquer un fait qui étonne fort les mythologues et a provoqué de leur part les hypothèses les plus contradictoires : c'est le fait que les plus anciens dieux des diverses mythologues, dans toutes les parties du monde, ont été des animaux, des bêtes sauvages, souvent des bêtes féroces, et que si, par le progrès des âges, leur caractère zoomorphique, thériomorphique, s'est recouvert d'un anthropomorphisme graduel^ il n'est jamais impossible de retrouver le fauve divin sous le dieu humanisé (2). Le compagnon animal d'un dieu a commencé par être ce dieu lui-même, aussi bien l'oie de Priape, le coucou de Héra, la souris d'Apollon, la chouette de Pallas, que l'oiseau-mouche du dieu aztèque Huitzilo-
(1) C'est ce qui explique sans doute pourquoi, dans les grottes préhistoriques, nous ne trouvons, parmi les instruments de silex, aucun squelette d'animal complet, même d'ours des cavernes.
(2) Je renvoie sur ce point à la Mythologie de M. Andrew Lang.
pocht.li. Il est prouvé qu'antérieurement à l'invasion des Pasteurs, « les dieux (ég-yptieus), toutes les fois qu'ils apparaissent sur un monument, sont représentés par des animaux. » — Cette déification universelle de la faune ambiante (parfois de la flore), l'expliquerons-nous, avec Lang-, comme la suite du totémisme, de l'usag-e universel chez les sauvag-es et les peuples primitifs de reconnaître pour premier ancêtre de la tribu un animal? Rattacherons-nous par suite le culte des animaux au culte des ancêtres? Non, je crois qu'ici on prend l'effet pour la cause; ce n'est point le totémisme qui explique la déification des animaux, c'est celle-ci qui peut seule expliquer raisonnablement le totémisme (1). L'animal n'a été réputé un ancêtre qu'après avoir été déifié. Or, pourquoi a-t-il été déifié? Parce qu'on a été frappé de terreur ou d'admiration en le reg'ardant, ou tout simplement parce qu'il a causé un jour une vive surprise due sans doute à quelque observation mal faite à travers quelque vision d'ig-norant. Le premier animal, le premier être naturel, qu'un sauvag-e a été curieux d'étudier, lui a ouvert un nouveau monde, le monde extra-familial, ou plutôt lui a fait une trouée nouvelle dans ce monde que le grondement continuel des fauves ne lui avait jamais permis d'ig-norer complètement. Vu à travers ses rêves ou ses terreurs, l'animal, vulg-aire ou terrible, lui a révélé hors de lui autre chose dig-ne d'intérêt que lui et les siens. Cet animal, donc, cet étrang-er dont il a senti et subi le prestig-e, l'a arraché au prestig"e exclusif
(i) Ce que j'admets sans peine, en revanche, c'est que l'interdiction, si fréquente dans les anciennes religions, de manger la chair de certains animaux, s'explique par le totémisme, et nullement par des considérations d'hygiène ; considérations trouvées après coup, comme celles que trouve toujours la somnambule prête à agir par suggestion, pour se justifier à ses propres yeux l'acte d'obéissance inconsciente qu'elle va commettre.
de ses ancêtres divins et de ses maîtres despotiques ; et, si ensuite l'animal divinisé a pris rang", et un rangsupérieur, en tête de ceux-ci, il n'en est pas moins vrai que ce culte nouveau, loin de dériver du culte domestique, a dû lui faire opposition. Au premier début de l'humanité, où l'animalité dominait, l'étranger sur lequel l'homme devait chercher à prendre exemple, à la fascination duquel il devait céder, quand il échappait à la fascination des aïeux, ne pouvait être d'ordinaire que bestial, quoique, de temps à autre, et de plus en plus fréquemment dans la suite, la rencontre d'autres tribus permît aussi à l'étrang-er humain de jouer un rôle analogue. Il est certain qu'il y a deux espèces capitales de mythes se côtoyant étrangement dans toutes les vieilles mythologies : les mythes relatifs aux dieux animaux et les mythes relatifs aux dieux ou héros civilisateurs. Rien de plus incompréhensible qu'une juxtaposition si bizarre, à moins d'admettre notre point de vue qui ne voit dans ces deux catégories mythiques que des variétés d'un même genre. Les unes comme les autres attestent, dès les temps les plus anciens, l'action des prestiges extérieurs et contemporains, sources de la mode, en contraste avec les prestiges paternels, sources de la coutume.
Continuons. Je n'ai pas fini d'énumérer les principales sources où ont puisé les religions primordiales. Pour achever cette recherche conjecturale, qui est quelque peu une digression, je dirai qu'après les bêtes féroces les animaux domestiques ont été et ont dû être divinisés. Les dieux bons ont pris place de la sorte auprès des dieux mauvais, et ainsi se place une pl](î?ase transitoire, bonne à remarquer, entre le tliérioiïiorpMsme et l'anthropomorphisme divins, sans compter les transitions déjà indiquées plus haut. Songeons, en effet, à l'immense et bienfaisante transformation qui s'est produite le jour
OÙ, au milieu de la petite colonie humaine sans industrie, sans aj^Ticulture, sans autre moyen d'existence que la chasse à l'arc et la pêche au harpon, un sauvag-e de génie a imag"iné d'apprivoiser un chien, un mouton, un renne, une vache, un âne, un cheval (1). Qu'est-ce que l'ensemble de toutes nos inventions modernes auprès de cette invention capitale, la domestication? C'était la première victoire décisive sur l'animalité ; or, en fait d'accidents historiques, le plus g-rand et le plus surprenant sans contredit est celui qui a seul rendu l'histoire possible, à savoir le triomphe de l'homme sur la faune ambiante. Aussi, plus on remonte haut dans le passé, plus on voit g-randir la valeur du bétail, qui a été le plus précieux des butins, le plus désiré des trésors et la première des monnaies. De là, la divinisation des taureaux, des bœufs, des vaches dans l'ancien monde, des lamas en Amérique. C'était un grand prog-rès sur l'apothéose des carnassiers; et l'Eg-ypte en témoig^ne par la prééminence accordée à son Apis sur les dieux à moitié tigres, lions ou chats, de sa plus antique mytholog'ie. La Grèce a donné un grand développement, dans sa période archaïque, à cette forme déjà civilisée de l'adoration des bêtes. On en a la preuve, entre autres faits, par le mythe des centaures, buste d'hommes sur un corps de cheval, qui expriment sans doute l'humanisation g-raduelle du cheval primitivement adoré, et correspondent ainsi dans cette nouvelle phase de l'idée divine
(1) L'importance des inventions relatives à la domestication a été si grande, — comme plus tard celle des inventions relatives à la conquête des minéraux, — qu'elle a paru suffire à caractériser les civilisations différentes. De même qu'on a distingué l'âge de la pierre éclatée, de la pierre polie, du bronze, du fer, — on a distingué ou on peut distinguer les peuples à bœufs ou à vaches (Aryas primitifs), les peuples à cheval (Touraniens, Arabes), les peuples âniers (Egyptiens), les peuples à chameaux (Nomades des déserts), les peuples à renne (Lapons), etc.
aux dieux tigres à face humaine de TEg-ypte. Dans ses fouilles en Arg'olide, Schliemann a trouvé des milliers d'idoles très antiques où une métamorphose analog-ue de déesse-vache en déesse-femme, notamment (1), était surprise aux diverses périodes de son accomplissement, jusqu'à ce qu'enfin de la nature primitivement bovine de la divinité il subsistât seulement, comme dernier indice, deux petites cornes à peine visibles, d'où l'épithète de Boôpis, si peu comprise par la plupart des lecteurs d'Homère. Inutile de rappeler le culte indien de la vache.
Mais ce n'est pas seulement par cette adoration des divers g'enres de bétail que l'homme a célébré la merveille de la domestication ; c'est encore par la nature du culte rendu par lui aux dieux de n'importe quelle provenance. Après avoir apprivoisé des bêtes et avoir apprécié les immenses avantag-es de cette exploitation, l'homme a dû se demander s'il ne pourrait pas aussi domestiquer quelques-uns de ces dieux, de ces g-rands esprits déjà conçus par lui comme les ressorts cachés des vastes machines naturelles, soleil et lune, tempête et pluie, et fig-urés sous des traits d'animaux ou d'hommes. Une fois ces conceptions admises et développées en une innombrable faune divine, la domestication des divinités a dû être la g-rande préoccupation des hommes supérieurs. Il s'ag-issait d'avoir des esprits à soi, attachés à son lo^is, comme ses moutons, ses chiens ou ses rennes. Tels étaient les dieux lares, qui n'étaient pas toujours, effectivement, les âmes des aïeux. Mais comment dompter ces dieux sauvages et les humaniser? Par des moyens étrang-ement analog-ues à ceux qui avaient permis d'assujettir les diverses espèces de bêtes privées, c'està-dire par des caresses et des flatteries, et en leur
(1) Elles étaient « soit en forme de femmes ayant des cornes des deux côtés de la poitrine, soit en forme de vaches. »
offrant l'avantag-e, si rare en ces temps-là, d'uue nourriture rég-ulière, abondante et assurée, qui les dispense de tout effort pour en chercher une incertaine et intermittente. Voilà l'orig-ine des sacrifices. — Ce point de vue cessera de paraître bizarre, si l'on tâche de se représenter ce que la domestication a dû être à l'orig-ine. Pour nous, le cheval dompté et docile au frein est une simple force musculaire à notre disposition. Mais, pour le sauvag-e des àg-es éteints, il était sans nul doute une puissance cachée, qu'on ne maniait pas sans un certain effroi ou respect superstitieux du mystère impliqué en elle; et il reste encore chez l'Arabe quelque chose de ce sentiment. Il est donc moins étonnant que le culte ait été un essai de domestication, si vraiment la domestication a été une espèce de culte.
A l'appui de ces considérations, j'en ajoute une autre qui les complète et qui me paraît aussi vraisemblable. L'idée de réduire l'homme en esclavag-e, au lieu de le tuer et de le mang-er, a dû naître après l'idée d'apprivoiser les animaux au lieu de s'en servir comme aliment, par la même raison que la g-uerre contre les fauves a dû précéder la g-uerre contre les autres tribus. Quand l'homme a asservi, domestiqué son semblable, il a song-é à avoir un bétail humain et non plus seulement un g-ibier humain.
— Mais ce qui précède sur la formation probable des premières relig-ious est, à vrai dire, une digression que le lecteur voudra bien excuser. Revenons à notre sujet spécial, et, comme plus haut pour le lang-ag-e, demandons-nous quelles sont les conséquences qu'entraîne le passag-e de la coutume à la mode et le retour inverse en matière relig-ieuse, c'est-à-dire le déploiement d'un culte suivi de son établissement dans son domaine ag-randi; en second lieu, quels sont les caractères internes que suppose l'expansion d'un culte et qui lui permettent de
triomplier? En deux mots, nous dirons au prciniei' point de vue qu'une religion larg-ement répandue est la condition préalable de toute g-rande civilisation, et qu'une relig'ion solidement assise est la condition non moins nécessaire de toute civilisation forte et originale. Tel culte, telle culture. — Au second point de vue, nous dirons que la relig'ion la plus spiritualiste et la plus philanthropique a le plus de chances de se répandre au dehors, et, réciproquement, qu'une relig'ion qui se répand hors -de sa source a une tendance à se spiritualiser et s'humaniser.
Cette tendance des religions à se spiritualiser en avançant est bien connue ; par exemple, le culte d'Apollon, si noble et si pur en comparaison des cultes grossiers auxquels il a succédé ; le prophétisme hébreu, déjà spiritualiste si on le compare au mosaïsme antérieur; le christianisme, plus spiritualiste encore; le protestantisme et le jansénisme, formes particulièrement raffinées du spiritualisme chrétien, sont autant de deg-rés successifs dans cette voie. Mais la raison de ce progrès nous est donnée maintenant. L'idée des dieux, d'abord bestiale ou physique aux temps où les rapports des hommes avec les bêtes et la matière l'emportaient en fréquence et en gravité sur leurs relations avec leurs semblables non parents, se spiritualise, ou pour mieux dire s'humanise par deg-rés, dans le sens social du mot, à mesure que l'homme est plus souvent en face de l'homme, parent ou non, et moins souvent en contact direct avec la nature. Aussi avons-nous vu que le caractère animal des anciens dieux allait s'effaçant plus tard, remplacé par des traits humains qui eux-mêmes, se transfigurant, ont fini par s'évanouir dans le rêve sublime d'une Sagesse et d'une Puissance infinies. Ce changement s'eât accompli dans l'idée divine en même temps que la religion, dont elle était l'àme, franchissait les bornes de son berceau fami-
liai. Ces deux transformations ont dû être parallèles, car elles émanent de la même cause : la prépondérance acquise par le côté social, et par conséquent spirituel, des faits humains, sur leur côté naturel et matériel. L'imitation s'est affranchie de l'hérédité, par la même raison que l'esprit s'est dég"ag"é de la matière (1). D'autre part, ce second prog-rès a facilité le premier. Le dieu le moins corporel, le plus spirituel, à une époque donnée, est celui qui a le plus de chance de subjug-uer les peuples étrang-ers; les hommes des diverses races diffèrent moins entr'eux par l'esprit que par le corps. Par le même motif, la mytholog-ie la plus intelligible, la théolog-ie la plus rationnelle et la plus systématique, est destinée à gag'ner du terrain.
L'essor de la relig'ion hors de la race natale entraînait ou supposait un autre prog"rès important. Est-ce parce
(1) Kn Grèce et à Rome, notamment, la spiritualisation plus ou moins avancée d'une religion jusque-là matérielle, a eu pour accompagnement la substitution d'un sacerdoce recruté par la libre consécration, par l'élection ou par le sort, à un sacerdoce héréditaire auparavant. Cette innovation a eu lieu, à Athènes, vers 5t0 avant J.-C, par la réforme de Clisthènes, qui, complétant l'œuvre de Solon, supprima les quatre anciennes tribus, corporations religieuses fondées sur la consanguinité, et les remplaça par de nouvelles tribus composées de dèmes, division toute territoriale. La conséquence fut que les fonctions sacerdotales devinrent électives. Un changement pareil s'est opéré à Sparte et dans beaucoup de cités grecques à la même époque, précisément au temps oîi la philosophie pénétrait le dogme. — A Rome, la lutte des patriciens et des plébéiens se présente en grande partie comme la question de savoir si les fonctions de flamines, de saliens, de vestales, de roi des sacrifices, resteront héréditaires ou deviendront transmissibles par l'élection. I! vint un moment, vers la fin de la République déjà toucliée de la lumière hellénique, où la plèbe, après avoir déjà obtenu l'accès aux diverses magistratures, jusque-là réservées aux patriciens, obtint aussi le droit d'aspirer aux dignités sacerdotales, que la caste supérieure se transmettait comme un privilège du sang. Ce fut là l'une de ses dernières conquêtes.
que son fondateur a proclamé la fraternité des hommes de toute race qu'une relig'ion est apte à déborder, ou est-ce pour lui donner cette aptitude qu'il a professé ce dog"me rég-énérateur ? N'importe ; il est clair que la proclamation d'une telle vérité était propre à favoriser puissamment la propag-ation des croyances unies à elle. Le christianisme et le bouddhisme en sont la preuve. Quand règ-ne en plein l'esprit de Coutume, le sentiment religieux est tourné vers le passé ou l'avenir, la g-rande préoccupation est celle des ancêtres et de la vie posthume, comme en Chine et en Eg-ypte, ou de la postérité, comme en Israël; la dévotion, en un mot, s'alimente de l'infini dans la durée. Au contraire, là où l'esprit de Mode triomphe pleinement, le sentiment religieux puise ses plus vives inspirations, ses élans les plus spontanés dans la pensée de l'immensité terrestre ou astronomique, dans la conception de l'univers dont les bornes reculent sans cesse, et d'un Dieu immense, omniprésent, père commun de tous les êtres répandus dans l'infinité des espaces. — Mais la sympathie, la pitié, l'amour, développés dans les cœurs des fidèles par cette croyance, n'est-ce pas la source même de la vie morale? Il en résulte que les relig"ions les plus moralisatrices devaient être nécessairement les plus contagieuses. Et, comme je ne vois pas par quelle autre voie qu'une relig"ion envahissante, une haute moralisation aurait pu naître et se répandre, je crois avoir le droit de conclure avec l'histoire que, sans prosélytisme relig"ieux, il n'y aurait jamais eu de grande civilisation.
J'ajoute que, sans un établissement religieux assis et reposé après ses conquêtes, une civilisation forte et orig-inale est impossible. J'entends par là un état social profondément logique, d'où, par une élaboration long"ue et pénible, les contradictions principales ont été bannies, où la plupart des éléments s'accordent, où presque tout
procède des mêmes principes et converg-e aux mêmes fins. Il faut longtemps à une foi relig-ieuse pour refondre ainsi à son ima^e une société plus ou moins vaste qu'elle vient d'envahir. Nous ne savons, il est vrai, le temps qu'il a fallu à la relig"ion de l'Egypte avant l'ancien Empire, après que les dieux indig-ènes de Memphis ou de toute autre ville se sont propag-és tout le long" de la vallée du Nil, pour enfanter la civilisation ég-yptienne. Nous ig-norons de même combien de temps a duré l'incubation de la civilisation babylonienne par la relig-ion primitive de la Chaldée, une fois que ses dieux ont eu rayonné dans toute l'étendue de cette vallée, jadis si peuplée et si féconde. Mais nous savons que le culte d'Apollon Delphien, la première relig-ion commune à toutes les branches doriennes et ioniennes de la Grèce, date du x* siècle avant notre ère, et que « le point de maturité et de beauté » de l'art, de la poésie, de la pensée, de la politique helléniques, se place vers le VI^ Nous savons aussi que la littérature, l'architecture, la philosophie, le système g-ouverneniental du Moyen âg-e chrétien commencent à peine au xi* siècle de notre ère à fleurir et s'harmoniser conformément à la loi du Christ, quatre ou cinq cents ans après l'expansion du christianisme dans notre Europe. La civilisation arabe, née de Mahomet, a exig-é une gestation moins long-ue; aussi sait-on ce qu'elle a duré.
Il n'est donc pas vrai que le progrès de la civilisation ait pour effet de reléguer la religion dans un coin des âmes. Il est de l'essence de la religion d'être tout ou rien. Si la religion établie recule, c'est qu'une autre religion inaperçue prend silencieusement sa place et s'apprête à installer à sa suite une nouvelle civilisation qui finira par être toute religieuse comme le fut la précédente en ses beaux jours. Si, au début des sociétés, tout, dans les moindres pensées, tout, dans les moindres
actes de l'homme, depuis son ])erccau jusqu'à sa tombe, est rituel et superstitieux, les sociétés adultes et achevées donnent le même spectacle. On a dit que le propre du christianisme était d'être resté étrang-er à la politique, pour se disting-uer des cultes antiques, si intimement unis au pouvoir. Mais ce caractère n'est qu'apparent. Aussi bien dans les relig-ions modernes, spiritualistes et missionnaires, que dans les relig-ions anciennes, g"rossières et fermées, il y a une morale inséparable d'un do^me, une règ"le supérieure de la conduite non moins que de la pensée. Seulement, par suite de son expansion extérieure, obtenue par les développements internes que l'on sait, la relig-ion cesse de pouvoir tout rég-lementer elle-même dans le menu détail de l'intellig'ence et de la volonté en exercice. Comme un monarque dont le royaume s'est étendu et l'administration compliquée, elle délèg'ue à des subalternes une partie de sa double autorité enseignante et impérative, et laisse une certaine indépendance à ces délég-ués, assez mal surveillés par elle, parce qu'ils sont bien au-dessous d'elle. D'une part, donc, elle abandonne à des rois, à des hommes politiques quelconques, dont la personnalité lui est assez indifférente pourvu qu'ils soient ses fidèles, le soin de commander les armées, de lever les impôts, de faire les lois, mais à la condition de ne rien tenter qui soit contraire aux préceptes g'énéraux du catéchisme, sorte de constitution suprême de toutes les constitutions. Elle reste ainsi le g-ouvernement souverain des âmes, l'appel en dernier ressort de tout sujet lésé par le pouvoir. D'autre part, elle permet aussi, dans une certaine mesure, aux esprits curieux et investig-ateurs, de découvrir et de formuler certains théorèmes, certaines lois de la nature, mais à la condition, bien entendu, de ne rien enseig-ner qui contredise ouvertement les versets des livres saints ou les conséquences déduites de ces textes. — En somme.
le dieu clirétieu, ou musulman, a été, pendant tout le Moyen àg-e au moins, le seul précepteur et le seul maître de la chrétienté et de l'islam, en cela semblable au dieu lare de la famille primitive; et le pape ou le khalife, org'ane de ce dieu, a enseig"né et commandé souverainement. Toute la différence entre l'omnipotence des reli<^'ions sauvag-es ou barbares et celle des religions civilisées, est que celle des premières s'exerce par le culte, équivalent formaliste de la morale à leur époque, et celle des secondes, par la morale, équivalent spiritualiste du culte. Celui-ci s'est approfondi en se dég-uisant. Le culte n'a-t-il pas été primitivement la politique suprême des anciens, la tactique militaire et civile par excellence? Les anciennes armées n'ag-issent qu'après l'impulsion donnée par les cérémonies des féciaux, les sacrifices rituels, les observations et les expériences sacramentelles des aug"ures, et l'on n'exag-ère pas en disant que les coups de lance ou d'épée donnés ensuite ont paru aux contemporains être l'accessoire et la continuation des rites qui les précédaient, une sorte de sacrement sang'uinaire. Par la même raison, aucune assemblée délibérante, aux mêmes àg'es, ne saurait entrer en discussion avant d'avoir immolé quelque victime, fait quelque oraison, accompli quelque acte de purification. Voter, de même que combattre, n'est qu'une manière d'adorer et de prier encore ses dieux, de les apaiser et de les g-lorifier. — Plus tard, quand les diverses cités et les divers peuples sont entrés en communication et ont fait effort pour s'imposer réciproquement leurs rites simplifiés en se répandant, il vient un moment où le culte purement spirituel, c'est-à-dire la morale, telle que l'entendent les chrétiens, les musulmans et les bouddhistes, semble être le seul culte vraiment dig-ne de ce nom. Alors on dit que la morale doit dominer la politique et planer sur la g'uerre même.
— On dit aussi bien, et avec non moins de raison, qu'elle doit régir l'art et l'industrie. Le fait est que le culte a toujours été implicitement conçu, non seulement comme la politiqvie et la tactique supérieures, mais comme le premier des arts et comme l'industrie capitale au sein de tout peuple relig"ieux. Architecture, sculpture, peinture, poésie, musique, orfèvrerie, ébénisterie, toutes les formes de l'art sortent du temple, et en sortent d'abord comme une procession, pour continuer au dehors les solennités du dedans. Les g-randes hécatombes étaient à coup sûr, pour les citoyens des cités helléniques, la grande production de valeur et de richesse, de sécurité et de puissance, imag'inaires en partie, mais non entièrement, puisqu'il est certain que la foi est une force. Qu'était-ce auprès de ces travaux mystiques que le petit labeur d'un esclave ou* d'un artisan ? Et d'ailleurs, il n'est pas un acte important de la vie du laboureur ou de l'artisan même qui ne débutât par une offrande ou une prière aux dieux, par une procession des arvales ou le sacrifice d'un ag-neau, en sorte que toute besog-ne industrielle ou ag-ricole n'était qu'une prière ou une immolation prolong-ée. Dans une civilisation plus avancée et plus spiritualiste, on exprime la même chose, au fond, en disant que le travail est une des formes du devoir, et que le côté économique des sociétés, comme leur côté politique et artistique, n'est qu'un développement de leur côté moral.
Aussi, le jour où un savant, par exemple Galilée, s'avise de formuler la moindre loi ou le moindre fait scientifique contraire au plus court des versets sacrés ;
— le jour où un monarque s'avise d'édicter le plus petit décret contraire au précepte le plus secondaire de la relig-ion établie, par exemple l'autorisation de vendre de la viande en temps d'abstinence ou de travailler le dimanche; — le jour enfin où se met à fleurir dans un
pays iiue brauche d'iudiistrie ou d'art quelconque jug^ée immorale ou impie par sa relig-ion, par exemple un théâtre profane ou un journal libre-penseur ; — ce jourlà, un g-erme de dissolution est entré dans le corps social; et il faut à toute force, ou que ce g-erme soit expulsé, par l'inquisition, notamment, ou que, par la propag-ande philosophique, révolutionnaire ou réformiste, ce g*erme croisse et s'étende au point de reconstituer l'ordre social sur des fondements nouveaux. Nous en sommes là en * Europe. C'est un problème de log-ique sociale que nous pose ce dilemme redoutable (1). — Il se résoudra on ne sait comment. Mais on peut être sûr que, l'ordre futur une fois consommé, la croyance unanime en une vérité indiscutable, en un Bien et un Devoir incontestables, redeviendra ce qu'elle a été, intense et intolérante. Et la science, transfig"urée par une vaste synthèse, complétée par une morale hautement esthétique, sera la relig-ion de l'avenir, devant laquelle s'inclineront humblement professeurs et hommes d'Etat, tous les esprits et toutes les volontés.
Cette omnipotence, cette omniprésence de la relig-ion dans toutes les fonctions des sociétés, justifie assez la place exceptionnelle que nous lui avons accordée dans ce cliapitre. Mais cette considération ne saurait nous empêcher maintenant d'examiner à part, rapidement, les g-ouvernements partiels et secondaires qui commandent avec son assentiment et non sans une indépendance dang-ereuse pour elle, à savoir d'une part la philosophie à certaines époques, d'autre part, en tout temps, le'g-ouvernement proprement dit, la lég-islation et l'usag-e. Un système philosophique accrédité, quand il surg-it dans une nation studieuse, est au dog'me relig-ieux ce qu'une
(1) Puisse, d'ailleurs, sa solution so faire longtemps attendre ! Puisse, pour les libres esprits, se prolonger cette inappréciable anarchie intellectuelle qu'Auguste Comte déplorait !
forme g"Ouvernementale, un corps de droit ou un ensemble de besoins, en tout pays, est à la morale religieuse. L'un est une sous-règ-le des pensées, l'autre une sousrègle des conduites; ce qui n'empêche pas les conflits fréquents entre l'autorité suzeraine ou soi-disant telle et les autorités vassales. Les luttes des philosophies contre les théolog-ies font pendant à celles des empires contre les sacerdoces. Au demeurant, s'il est vrai que la religion rég-it la civilisation dans son ensemble et la pétrit à son effig-ie, il n'est pas moins certain, spécialement, que la philosophie rég-nante à un moment donné rég"it la science et se fait sa science, que le g-ouvernement établi dirig-e la politique et la g-uerrre et les fait siennes, que la lég-islation et l'usag-e déterminent le cours et le caractère de l'industrie. Voyous donc si le passage de la coutume à la mode et vice versa s'effectue ici comme plus haut et y produit des effets comparables. Toutefois, abstenons-nous, faute d'espace, de toucher au côté philosophique et scientifique des sociétés, qui exigerait un volume à part. Passons au côté pratique.