‹ Les lois de L'imitationChapitre 21 sur 30 · GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT

Tout ce qui précède revient à dire qu'à l'origine la famille, ou la pseudo-famille née à côté d'elle, était le seul groupe social, et que chaque transformation ultérieure a eu pour effet' de diminuer son importance à cet égard, en constituant de nouveaux groupes plus amples, formés artificiellement aux dépens du côté social des diverses familles, et réduisant celles-ci par degrés à n'être plus que des expressions physiologiques ; mais que, à la fin, les nombreuses familles ainsi démembrées tendent à s'a-

grég^er en une sorte de g-rande famille naturelle et sociale à la fois comme au début, avec cette différence que les caractères vivants transmis par hérédité y ont pour principale raison d'être de faciliter la transmission par imitation des éléments de la civilisation, et non vice versa. En effet, au point de vue ling-uistique d'abord, nous avons vu que chaque famille, à une époque préhistorique très ancienne, a du avoir sa langue à soi; que, plus tard, une seule lang^ue a embrassé des milliers de familles, et qu'enfin celles-ci, par l'habitude du connuhium pratiqué plus aisément entre g"ens parlant le même idiome, ont donné naissance à une même race. De la sorte, chaque lang-ue a eu finalement sa race, c'est-à-dire sa g-rande famille, tandis que, primitivement, chaque famille, avons-nous dit, avait sa lang-ue. — Nous avons vu encore, en ce qui concerne la relig"ion, que chaque famille avait son culte à l'orig-ine, et que chaque famille alors était une Egalise à part, mais que, plus tard, un même culte avait réuni des milliers de familles, jusqu'à ce qu'enfin ces familles, par l'interdiction plus ou moins rigoureuse du mariag-e avec les infidèles et la pratique exclusive du connuhium, se soient combinées en une race, créée tout exprès pour sa relig-ion.

Nous pouvons voir maintenant, au point de vue g-ouvernemental, une série analog-uede transformations ; au début, chaque famiUe formant un Etat distinct ; puis, un même Etat contenant des milliers de familles qu'un lien purement artificiel a soudées ensemble, et enfin chaque Etat se faisant sa nation, c'est-à-dire' sa race ou sa sous-race particulière, sa famille à lui.

Je pourrais redire à ce propos tout ce que Fustel de Coulanges et Sumner Maine ont si bien dit sur la patria potesias devenue par deg"rés Yimperiîùm du mag-istrat romain, sur la liaison primordiale et la séparation prog-ressive du pouvoir générateur et du pouvoir impé-

ratif. Mais j'éparg-nerai au lecteur cet ennui. J'aime mieux faire observer qu'il convient de compléter ce point de vue en admettant, dès le début de l'histoire ou de la préhistoire, l'apparition d'Etats purement artificiels, formés par eng-oueraeut g-énéral pour un chef ou un brig-and célèbre et g-rossis des évadés de toutes les familles environnantes. Les villes de refug-e, telles que Rome naissante et les villes franches du Moyen âg-e, peuvent nous donner une idée de ce qu'ont dû être ces agrég-ats primitifs. Ils ont peut-être, sans doute même, constitué les premières villes proprement dites. Et, de fait, l'élément urbain, qui coexiste dès les plus hauts temps avec l'élément rural, s'est toujours disting"ué de celui-ci par la prédominance, ici, de l'esprit coutumier, là, de l'esprit novateur en tout ordre de faits. Il est à croire que ces premiers ramassis d'indisciplinés ont été les foyers les plus actifs de g-uerres et de conquêtes, et que^ par suite, si tous les fléaux nés de la vie belliqueuse leur sont imputables, il faut leur faire honneur des grandes ag-glomérations nationales, g-arantie finale de richesse et de paix.

En outre, nous voyons partout la mode et la coutume s'incàrner politiquement en deux g-rands partis, dont la lutte et le triomphe alternatifs expliquent tous les prog"rès politiques des peuples. Il n'y a jamais, en effet, que deux partis en présence, plus ou moins subdivisés. Leurs noms différent d'après les pays et les époques, mais on peut appeler l'un sans trop d'impropriété le parti conservateur, et l'autre le parti novateur. Leur rivalité s'exprime d'ordinaire, chez les populations riveraines delà mer, par celle des intérêts ag-ricoles, que personnifiait à Athènes le conservateur Aristide, et des intérêts maritimes, qui s'incarnaient dans le novateur Thémistocle; chez les populations continentales, par celle de l'ag-riculture et du commerce, des campag-nes et des villes, des paysans et

des ouvriers. Or, il est assez clair que la lutte des conservateurs et des libéraux, aussi ancienne que l'histoire, et déjà eng-ag-ée dans le sein de la famille ou de la tribu primitive, se ramène partout et toujours à celle de la coutume et de la mode. Le parti prog'ressiste appelle de tous ses vœux les idées nouvelles, les droits nouveaux, les produits nouveaux, importés et imités de l'étranger, par les voies de mer ou de terre, pendant que le parti traditionnel résiste en s'appuyant sur les idées, les coutumes, les industries anciennes, héritées des aïeux. Plus spécialement, le parti novateur veut qu'on modifie la constitution politique du pays conformément à des théories que lui a sug-g-érées la vue des g-ouvernements extérieurs et qui, en dépit ou à raison de cette sugg-estion même, plus ou moins inconsciente, lui paraissent applicables, par imitation, à tous les peuples de la terre; le parti tory, au contraire, veut qu'on respecte et qu'on maintienne, sans altération, la forme gouvernementale dn passé (I). On sait que, toujours et partout, quand le

(1) A une époque donnée, il arrive toujours que, parmi les peuples les plus en vue, Tun semble incarner en lui l'esprit de conservation, et un autre l'esprit de nouveauté. Mais si l'on remonte dans le passé de chacun d'eux, on voit le contraste s'intervertir. De nos jours, l'antithèse en question a été représentée jusqu'à ces derniers temps par l'Angleterre et la France, comme elle l'était dans la Grèce antique, par les Doriens conservateurs et les Ioniens novateurs; on l'a répété à satiété. « Kn France, dit M. Boutmy, dans ses Etudes de droit constitutionnel, l'autorité naturelle et immédiate est aux idées (politiques) qui ont pour londement sentimental l'union avec l'humanité en général. En Angleterre, elle est aux idées qui ont pour fondement sentimental l'union avec la génération précédente. N'ous ne sommes à l'aise que devant une larg(; conception en surface oîi tous les peuples entrent avec nous et s'inclinent devant des articles de législation universelle, [.es Anglais se complaisent devant une étroite conceplion en profondeur où tous les siècles de la vie nationale s'entrevoient les uns derrière les autres. »

En d'autres termes, nous nous passionnons pour des idées suscep-

conflit s'eng-ag-e entre ces deux partis, c'est qu'un parti libéral, suscité ou réveillé par des contacts plus fréc^uents avec le dehors et avec un dehors plus brillant, a fait sa réapparition au sein d'un peuple, auparavant traditionnaliste sans le savoir, et y a fait prendre au parti conservateur, c'est-à-dire à l'immense majorité, conscience de soi-même. Cela vput dire que la coutume d'abord rég-nait seule, ou presque seule, mais que la mode commence à la remplacer. Cependant la mode g-randit, et le parti qui la représente, d'abord battu, finit par faire accepter les innovations préconisées par lui. Il en résulte que le monde a fait un pas de plus vers l'assimilation politique des peuples, assimilation qui se poursuit alors

tibles de se propager par iinitatioD libre, extérieure, le.s ayant d'ailleurs reçues nous-mêmes le plus souvent par imitation de cette sorte ; nos voisins, au contraire, n'aiment que les idées transmises par imitation close, héréditaire, et transmissibles exclusivement par cette voie. — Mais, d'abord, soit dit en passant, cela n'empêche pas le parlementarisme anglais, malgré son caractère original, de se communiquer de peuple à peuple par la contagion la plus libre et la plus générale qui se soit vue. Puis, ou sait bien qu'au xvii^ siècle, l'Angleterre personniliait l'esprit de révolution auprès de la France monarchique; et de nouveau, après un repos de deux siècles, ne sent-on pas le ferment .'•évolutionnaire travailler le sol britannique, grâce aux germes d'idées radicales ou socialistes apportés du continent? Il pourrait bien se l'aire qu'à l'inverse, quand cette crise sévira chez les insulaires d'outre-Manche, les Français parvinssent à fonder enlin un gouvernement national.

Ajoutons que la distinction établie par M. Routmy entre les constitutions qui aspirent expressément à l'universalité et celles qui ne prétendent qu'à la durée dans une race ou une nation, rappelle celle des religions proséiytiques ouvertes et des religions fermées aux Gentils. Si l'on se règle par cette analogie, le système français aurait l'avenir pour lui, puisque les religions proséiytiques ont partout l'avantage sur leurs rivales. Mais, de mAme que le culte le plus expansif demande enliu à s'asseoir et à se clore, le système gouvernemental le plus cosmopolite finit par être à son tour, nous le verrons plus loin, une coutume des aïeux.

même que leur ag-g-lomération politique, ce qui n'est pas la même chose, est stationnaire ou rétrograde. C'est toujours, en elfet, par le triomphe d'un parti novateur, même au Moyen âg'e et dans l'antiquité, que s'est accomplie, sur un territoire donné, très petit jadis, puis de plus en plus étendu, une certaine uniformité g"Ouvernementale, compag"ne ou devancière de l'unité. Dès l'époque de la Grèce héroïque, nous pouvons reconnaître, à certains indices, qu'un vent de mode a dû souffler de temps en temps à travers les peuples réputés les plus coutumiers. On s'est fort étonné, par exemple, de voir les Doriens, cette race si traditionnaliste au moment où l'histoire Téclaire, régie par des institutions d'orig-ine Cretoise importées par l'étrang-er Lycurg-ue, et soumise, en outre, à des familles royales non doriennes. Cela peut-il s'expliquer autrement qu'en supposant un âg'e antérieur où le prestig'e de l'étrang-er a rég-né chez cette nation, retombée plus tard sous le prestig'e de l'ancêtre? Le second fait sig-nalé, du reste, n'a rien d'exceptionnel ; il est fréquent an contraire. Curtius, l'historien de la Grèce, cite à ce sujet les Molosses rég-is par les Oacides, les Macédoniens pai' les Téménides, les Lyncestes par les Bacchiades, les Ioniens par les Lyciens, etc., comme de nos jours les Suédois par les successeurs de Bernadotte. Ce prestig'e de l'étrang-er dont je jîarle, a donc été parfois g'énéral dès les âges les plus reculés; et il a dû être bien profond, si, avec le savant auteur que je viens de citer, on admet que la croyance à l'extraction divine des rois s'explique par leur origine étrangère. Leur patrie disparaissant dans un lointain inconnu, « ils pouvaient passer pour fils des dieux ; c'est un honneur que des gens du pays eussent difficilement obtenu (le leurs compatriotes. » D'ailleurs, partout où nous voyons des familles primitives loyalement courbées sous le sceptre de l'une d'entre elles, même appartenant à leur propre race, nous devons supposer que cette famille pri-

vilég-iée a du sa suprématie à la faveur d'un eng-ouement plus ou moins éphémère par lequel, dans chacune des autres, l'admiration de leurs aïeux respectifs a été momentanément éclipsée. Mais, rompu de la sorte par l'avènement d'une dynastie, l'esprit de famille se réforme ensuite en s'élarg-issant et s'appelle civisme ou patriotisme. Si l'on trouve, au x" siècle de notre ère, l'Europe couverte de millions de petits Etats appelés seig-neuries, à très peu près semblables entre eux parleur constitution féodale, dont l'orig-inalité est aussi frappante que leur similitude à travers leur diversité, il n'en faut pas douter, c'est que, de proche en proche, le type du fief, créé quelque part, a été copié par les libéraux intellig-ents de leur époque, et imposé par eux aux réactionnaires récalcitrants, sénateurs g^allo-romains ou autres. Le fief était alors la g-rande nouveauté féconde, le modèle auquel le pouvoir royal lui-même a fini par se. conformer. Jusque-là le roi rattachait, vag-uement, son autorité à celle des anciens empereurs romains, qui était dans l'esprit des peuples le type traditionnel du pouvoir souverain, il semblait que l'essence même de cette suprématie fut d'être une domination universelle ou d'y aspirer. Mais Hugues Capet eut ce qu'on peut appeler une idée de g-énie, bien simple pourtant. Au lieu de chercher en arrière, dans l'Empire romain, son idéal, il le prit à côté de lui. C'est à lui que Sumner Maine fait remonter l'initiative et le premier exemplaire connu de la royauté, proprement féodale, nullement impériale. « Hug"ues Capet et ses descendants, dit-il, furent rois de la France dans un sens tout nouveau; ils eurent avec le sol de France les mêmes rapports que le baron avec son fief et le vassal avec le sien. » L'invention, eu somme, n'avait consisté qu'à modeler la souveraineté sur la suzeraineté (1) et à

(1) Pareillement, l'administration ecclésiastique a revêtu la livrée impériale sous l'Empire, la livrée féodale au Moyen âge.

étendre au territoire entier d'une g-rande nation les rapports féodaux auparavant circonscrits à la petite étendue d'un canton. Néanmoins, voyez son succès, a Toute souveraineté établie ou consolidée par la suite prit ce nouveau modèle. Celle des rois normands, imitée de celle des rois de France, fut positivement territoriale. En Espag"ne, à Naples, dans les principautés fondées sur les ruines des libertés municipales en Italie, s'établirent des souverains territoriaux. »

Plus rapide encore, dans les temps modernes, a été la contag"ion d'une autre idée maîtresse, qui, contradictoire à la précédente, a dû la détrôner pour se répandre ; l'idée de l'Etat telle que nous le comprenons aujourd'hui. Où la politique moderne est-elle née? Elle est née dans les petites républiques italiennes, et d'abord à Florence, d'où ce type d'action g*ouvernementale s'est répandu en France, en Espag-ne, en Allemagne, en Angleterre même. L'Espagne et la France surtout, qui se sont si longtemps disputé l'Italie, « ont commencé, dit Burckardt, par ressembler aux Etats italiens centralisés, même par les imiter, seulement dans des proportions colossales. » Sur cette mode se gretfe, au xviir siècle (1), une mode nouvelle qui ne la contredit en rien, mais qui la complète. C'est alors l'anglomanie qui fait rage. La constitution parlementaire de l'Angleterre commence à être copiée sous deux formes originales, avant sa grande

(1) Le xvui<= siècle a inauguj'é le règne de la mode en grand. Dans le détail des institutions et des mœurs, cela est bien visible. Par exemple, à celte époque, on voit prévaloir, dans les élections municipales, le scrutin secret, et M. Albert Babeau (dans son ouvrage sur la ville sous l'ancien régime) nous dit que ce lui « une mode. » H ajoute que, déjà, au xvi« siècle, — autre âge de mode envabissante, — l'écbevinage d'Angers avait adopté ce vote en s'appuyant sur les usages « des élections des sénateurs à Venise, Gênes, Milan, Rome. >; « Tant, à cette époque, l'esprit municipal était éveillé et désireux de chercher des modèles ! »

diffusion dans notre siècle, par les Etats-Unis, qui en ont fourni.uue simple traduction républicaine, comme Sumner Maine l'a mis en évidence dans' son Gouvernement populaire, puis par la France révolutionnaire, qui s'est hâtée de pousser le parlementarisme au radicalisme inspiré de Rousseau. Contag"ieuse à son tour, cette dernière transformation, saluée à son aurore comme une foudroyante création, a suscité je ne sais combien de républiques éphémères dans l'Amérique du Sud, bouleversé le vieux continent et fait sentir son contre-coup jusque sur le sol britannique.

■ Un des traits les plus remarquables du parti libéral et, par conséquent, des époques où ce parti domine, c'est le caractère cosmopolite de ses aspirations. Le cosmopolitisme, en effet, n'est pas le privilèg-e exclusif de notre temps. On l'a vu fleurir à toutes les périodes de l'antiquité et du Moyen âg-e où l'imitation-mode arég"né. « Le cosmopolitisme, dit Burckhardt, est un des sig-nes distinctifs de toute époque où l'on découvre de nouveaux mondes et où l'on ne se sent plus chez soi dans sa propre patrie. Il apparaît, chez les Grecs, après la g'uerre du Péloponèse, comme l'a dit Niebuhr (1). Platon n'était pas un bon citoyen... Diogène proclamait l'absence de patrie un véritable bonheur et s'appelait lui-même « apolis. » Les Italiens de la Renaissance, dès avant le xv siècle, sont cosmopolites, non pas seulement parce que l'exil leur est devenu une habitude, mais parce que leur temps et leur pays abondent en innovations de tout g-enre, et que l'esprit des gens y est orienté vers le présent extérieur, encore plus que vers le passé domestique et patriotique. L'affaiblissement du patriotisme en France, au xvr, au xviii'" siècle, est notoire. Rappelons les

(1) En réalité, il a dû y apparaUre bien dos fois longtemps auparavant.

alliances monstrueuses des partis avec l'étrang-er pendant les g*uerres de relig-ion, et les compliments de Voltaire au roi de Prusse après Rosbach. Même Herder et Ficlite, devenus depuis de si ardents patriotes sous le talon d'un conquérant, ont commencé par mépriser l'idée de patrie. Il a fallu de nos jours l'évidente nécessité de la défense à main armée en AUemag-ne et en France pour rendre au sentiment national une partie de son ancienne vig-ueur.

— Mais tout se termine-t-il par la victoire de la mode sur la routine? Nullement. Cette victoire n'est elle-même complète que lorsque le parti conservateur, résig"né à sa défaite et reprenant le dessus, se transforme en un parti national et se met à faire circuler dans la g-reffe des nouveaux prog^rès la sève de la tradition. — Cette nationalisation des éléments étrang^ers est le dénouement du drame historique provoqué par le contact d'un peuple avec ses voisins plus ou autrement civilisés que lui. C'est ainsi que les royautés féodales, fondées par mode à l'instar de la monarchie capétienne, sont devenues au plus haut deg-ré nationales et traditionnelles.

Le fleuve de la coutume se remet alors à couler dans son lit, siug"ulièrement élargi il est vrai; et un nouveau cycle commence. Il se déroule et se termine comme le précédent. Et ainsi de suite sans doute jusqu'à l'uniformité et à l'unité politique de tout le g^enre humain. — Le parti novateur, en tout ceci, ne joue donc qu'un rôle transitoire, mais indispensable. Il sert de médiateur entre l'esprit de conservation relativement étroite qui le précède et l'esprit de conservation relativement large qui le suit. Qu'on ne vienne donc plus opposer le traditionnalisme au libéralisme. Notre point de vue montre que les deux sontinséparablesetque, sans L'imitatioJihérédUaire, sans la tradition conservatrice, l'invention, la nouveauté quelconque importée par les libéraux, mourrait inutile sur place, la première s'attachant à la seconde comme

l'ombre au corps, ou plutôt comme la lumière à la lampe. Les révolutions les plus profondes aspirent à se traditionnaliser pour ainsi dire; et, réciproquement, à la source des traditions les plus routinières, nous trouvons un état révolutionnaire d'où elles procèdent. Le but de toutes les transformations historiques semble être de déboucher en une coutume puissante, immense et finale, où l'imitation, aussi forte que libre, joindra enfin à toute l'étendue toute la profondeur possible.

Insistons pour remarquer que la poursuite de cet idéal s'accomplit suivant la répétition rythmique des mêmes phases, sur une échelle de plus en plus g-rande. Dans le passag-e du g-ouvernement primitif de la famille au g-ouvernement de la tribu, les sociétés ont dû traverser précisément les mêmes périodes que traversent péniblement les sociétés contemporaines pour passer du g"ouvernement national au gouvernement continental que verra l'avenir. Et, dans l'intervalle, il a fallu les mêmes séries d'efforts pour fonder le gouvernement de la cité, plus tard le g-ouvernement du petit Etat, de la province, plus tard le g-ouvernement de la nation. Pour comprendre comment a eu lieu dans le passé chacun de ces agrandissements successifs et intermittents de l'ag-rég-at politique, voyons de quelle manière les ag-randissements modernes se sont opérés. Les petites républiques américaines, qui sont devenues les Etats-Unis, vivaient séparées et indépendantes; un jour le dang-er commun les rapproche et leur union est proclamée. La g-uerre, qui a provoqué ce g-rand fait, n'est d'ailleurs qu'un accident historique, comme l'ont été les g-uerres de conquête ou d'indépendance qui, durant tout le cours de l'histoire, onf occasionné, hâté ou retardé, mais nullement causé, les extensions vraiment solides de l'Etat, depuis l'Etat-famille jusqu'à l'Etat-nation. L'union américaine, donc, a été votée; mais qu'est-ce

qui l'a rendue possible et durable? quelle est la cause qui non seulement a nécessité ce lien fédératif, mais qui ag'it encore tous les jours pour le resserrer, et, à travers l'union, fera l'unité? Tocqueville va nous le dire : a C'est, dit-il, dans les colonies anglaises du Nord, plus connues sous le nom d'Etats de la Nouvelle-Ang-leterre, que se sont combinées les deux ou trois idées principales qui, aujourd'hui, forment la base de la théorie sociale aux Etats-Unis. Les principes de la Nouvelle-Ang-leterre se sont d'abord répandus dans les Etats voisins; ils ont ensuite g^ag-né de proche en proche les plus éloig"nés, et ont fini ])aT pénétrer la confédération entière. Ils exercent maintenant leur influence au delà de ses limites sur tout le monde américain. La civilisation de la Nouvelle-Angleterre (I) a été comme un de ces feux allumés sur les hauteurs, qui, après avoir répandu leur chaleur autour d'eux, teig"nent encore de leur clarté les derniers confins de l'horizon. » Il est certain que, si chacun des Etats dont il s'ag-it était resté fidèle à la constitution de ses pères, s'il n'avait pas accueilli les deux ou trois idées étrang-ères formulées par un petit gToupe d'Etats voisins, la similitude politique de tous ces Etats, qui seule a permis leur fusion politique, n'aurait jamais existé. L'action de l'imitation-mode a donc fait ce prog-rès. J'ajoute que les idées importées de la sorte dans la plupart de ces Etats, s'y sont acclimatées au point d'y faire corps avec leurs coutumes primitives. Le résultat final a été un patriotisme collectif, non moins intense et déjà non moins traditionnaliste et protectionniste que les patriotismes orig-inaires.

Si la g-rande fédération américaine vient d'avoir cette orig"ine sous nos yeux, nous devons croire qu'il n'en a

(1) F/autmir nous doniio la raison de sa supériorité contagieuse : seuls, les colons de la Nouvelle-Angleterre, puritains émigrants, étaient venus travailler pour une idée.

pas été autrement jadis de la petite fédération hellénique. Les innombrables républiques municipales répandues eu Grèce et dans l'Archipel étaient des copies à peine variées de deux types principaux, le dorien et l'ionien; évidemment, leur ressemblance, qui les invitait en toute occasion à s'unir, ne s'expliquait pas seulement par la colonisation de quelques cités-mères, propag-ation par hérédité, mais encore et surtout par une propag-ation imitative qui a suivi celle-ci et qui inaug-ure une ère nouvelle de la civilisation grecque : alors on assiste au rayonnement extérieur de Sparte ou d'Athènes, feux allumés sur les hauteurs, comme dit Tocqueville. Il y a eu là imitation par mode; et cette mode, assise et enracinée, est devenue, pour toutes les villes, une coutume nationale et commune, où s'alimentait le sentiment patriotique le plus vivace et le plus héréditaire qui se soit vu. Mais, si nous considérons à part chacune de ces petites cités si attachée à ses institutions orig'inales avant l'assimilation dont je parle, et que nous nous demandions comment les diverses tribus qui la composent sont parvenues elles-mêmes à s'y confédérer sous cette forme urbaine, nous ne trouverons pas d'autre raison que leur similitude préexistante, opérée de même par l'éclat rayonnant de quelqu'une d'entre elles, volontairement ou forcément copiée par les autres.

— Les périodes d'éclat où se tourne de lui-même le reg-ard del'historien comme vers des illuminations intermittentes du passé, le siècle de Périclès, le siècle d'Aug-uste, le siècle de Louis XIV, ont pour caractères communs de marquer l'époque où, après une ère d'innovations précipitées, d'annexions et d'assimilations rapides, une nouvelle forme de société se montre et inaug-ure l'avènement d'une nouvelle tradition. La lang'ue, ajjrès de longues altérations, se fixe en un moule dorénavant respecté. La relig-ion, après beaucoup de changements produits i)ar

un accueil trop hospitalier aux idées du dehors, s'asseoit et se rég'ularise. Les institutions g'ouvernementales, remaniées, rég-ularisées, après de g'rands bouleversements, prennent racine de nouveau. L'art, dans toutes ses branches, après des tâtonnements sans nombre, trouve sa voie classiqioe et s'y maintient désormais. La lég-islation, après un chaos d'ordonnances, de décrets, de lois, se codifie et s'ossifie pour ainsi dire. Périclès, sous ce rapport, bien que le chef d'un Etat démocratique, et du plus remuant des peuples anciens, ressemble à Aug-usteet à notre Roi-Soleil. Sous lui, tous les éléments de la civilisation athénienne, désordonnés auparavant, par suite de ce grand courant d'imitation-mode qui l'avait précédé et qui, du reste, n'a jamais pu être bien long-temps interrompu dans le monde g"rec, livré au mélang-e commercial et maritime des civilisations, s'accordent log-iquement, comme les éléments de la civilisation latine ou de la civilisation française sous ses deux grands émules de gloire, à la suite des temps troublés qui avaient désorg-anisé la république romaine avant l'un et la société française avant l'autre. Alors le dialecte athénien s'étend, s'impose à tout son empire colonial qui se consolide, et, en s'étendant, il se fixe, il devient le parler immortel de toute l'antiquité postérieure. Alors aussi, la sculpture, la poésie dramatique, atteignent leur apogée, \q\\v perfection exemplaire. Alors, enfin, le gouvernement, les finances, prennent une assiette solide et vraiment conservatrice. Car Périclès, malg'ré son inclination aux nouveautés intellectuelles et son accueil hospitalier aux penseurs, aux écrivains extérieurs, était aussi conservateitr que Louis XIV et Auguste, eux-mêmes protecteurs et fauteurs de la vie intellectuelle et artistique, qu'ils accueillent pour se l'approprier.

Or, il est clair que si, à l'époque de ces grands hommes ou de ces grands règnes, on revient à la tradition, c'est

à une tradition élarg'ie, élarg-ie de deux manières, et par l'étendue des territoires qu'elle rég-it et par la complexité des éléments dont elle se compose. Avant Périclès, Athènes n'était qu'une cité hellénique plus g-rande ou plus illustre que d'autres ; avec lui, elle devient la capitale d'un Empire assez vaste qui vit de sa vie, et cette vie est autrement intense et compliquée que celle de l'Athènes des premiers siècles.

On le voit, les g*rands siècles dont je parle peuvent être considérés sous deux aspects : premièrement, comme le moment où est atteint un nouvel équilibre logique, obtenu g-râce à l'élarg-issement de ce que j'ai appelé la grammaire des éléments de la civilisation, opposée à son dictionnaire ; en second lieu, comme le point de départ d'une nouvelle ère de vie traditionnelle. Mais ces deux aspects sont liés, car c'est parce que les innovations, apportées par le vent de mode, se sont harmonisées, qu'elles se sont fixées ensuite en coutume. La preuve qu'elles se sont harmonisées est visible dans cet air symétrique, artificiel même, que revêtent toutes les créations de ces mémorables époques : les administrations s'y centralisent, s'y uniformisent; les villes s'y transforment dans le sens d'une ordonnance géométrique des rues et des places... Par exemple, quand Périclès fit rebâtir Sybaris sous le nom de Thurii, Curtius nous apprend que cette ville « fut dessinée sur le plan du Pirée» , que « quatre voies principales la traversaient dans sa long-ueur, trois dans sa largeur. » On peut lire dans Babeaii {La Ville soies l'ancien régime), les transformations à la Hausmann qui s'accomplirent dans toutes les villes de France sous Louis XIV, et comparer le tout avec ce que nous apprend sur les villes postérieures à Auguste l'archéologie romaine... Périclès, du reste, austère et autoritaire, descendant d'une ilhistre famille, sorte de Pitt républicain, voulait la grandeur maritime et l'extension

de l'Empire d'Athènes, mais, avec un soin jaloux, repoussait l'introduction de l'étrang-er dans la cité comme membre du corps patriotique. Il revint sur ce point, nous dit Curtius, « à l'antique et sévère lég-islation. » Il gouverna démocratiquement, mais en supprimant tous les principes démocratiques, c'est-à-dire « l'alternance des emplois, le fractionnement de l'autorité et même la responsabilité des offices publics. » En sa personne il concentra, comme Auguste, toutes les charg-es républicaines et se fit, de ce faisceau, un pouvoir souverain.

Du reste, il n'eut de commun que l'apparence extérieure avec les anciens tyrans. Le tyran, loin de représenter et de favoriser la coutume conservatrice, malg-ré son despotisme, était favorable aux courants de mode étrang'ère qui dissolvaient les traditions nationales, ses g-rands obstacles. Périclès, au contraire, inaug-urait le retour à la vie traditionnelle, parce qu'il y avait intérêt.

Ce n'est pas à dire que Périclès, en imposant son autorité et scellant de son sceau les institutions de son pays, ait créé le besoin de vie plus nationale, plus traditionnelle, dont il profita un moment, — un moment trop court, par malheur. Les g-uerres médiques, comme toutes les crises belliqueuses, avaient retrempé le sentiment de la nationalité (mais de la nationalité ag-randie), qui, dans les siècles précédents, notamment au VI* siècle, s'était émoussé par l'usure de la vie cosmopolite. « Tandis qu'à l'époque de Solon, dit Curtius (t. 2. p. 476), on vivait à Athènes de la vie facile des Ioniens (d'Asie), que les riches citoyens se plaisaient à étaler leur pourpre, leur or, leurs parfums, leurs chevaux, leurs meutes, leurs mignons et leurs banquets, il est incontestable qu'avec les guerres médiques une idée plus sérieuse de la vie pénètre dans la nation... » On revient

aux mœurs des ancêtres athéniens. « La journée de Marathon avait remis en honneur la vieille race des cultivateurs de l'Attique; et plus le noyau du peuple athénien apprit à se considérer comme supérieur aux populations maritimes d'Ionie (org'ueîl toujours lié à la pratique de l'imitation-coutume, remarquons-le), plus il aime aussi à se séparer d'elles par la lang-ue, les mœurs et le costume. » Le costume se simplifia, il retourna à l'austérité primitive. — « C'était là une différence tout extérieure entre les Ioniens (d'Asie) et les Athéniens; mais, depuis longtemps déjà [ce qui prouve hien l'antériorité de limitation interne sur l'externe), leurs mœurs et leurs façons de vivre étaient opposées. »

A bien des sig'ues on reconnaît que les temps immédiatement antérieurs à Périclès, le commencement du V siècle, et surtout le vi% sont des périodes où souffle le vent de l'imitation étrang"ère dans tout l'Archipel, dans tous les bassins civilisés ou civilisables de la Méditerranée. C'est l'époque de Polycrate et des autres tyrans g-recs, tous contraires aux vieilles mœurs, tous propag-ateurs de coutumes extérieures, tous précurseurs du g'ouvernement administratif i\ la moderne. La tyrannie, d'ailleurs, par sa rapide propag-ation d'île en île à cette époque, révèle bien l'impressionnabilité de ce temps aux exemples du dehors. Ce qui la montre mieux encore, c'est le spectacle inouï que donna alors l'Egypte sous les Psammétiques et sous Amasis, pareillement imitateurs de la vie g-recque et s'efforçant de l'importer sur la terre classique de la tradition ! Amasis « avait pour femme une Cyrénéenne, des Grecs pour compag-nons de table, des princes g'recs pour hôtes et amis; comme Crésus (qui de son côté, en Lydie, innovait de la même manière), il honorait les dieux g-recs. » C'est ainsi qu'au xviir siècle de notre ère, Frédéric le Grand tâchait de franciser son royaume. — On peut considérer Darius comme ayant

participé à ce mouvemeut d'helléiiisatiou, mais sous des formes plus dissimulées et plus larg-es. Tout au moins a-t-il ouvert la voie aux g-rands empires administratifs, qui l'ont suivi. La Perse fut par lui « transformée de fond en comble. Un nouvel esprit administratif prit la place des vieilles habitudes. »

De là Vlndlridiialisme qui apparaît alors. « Un sentiment tout nouveau de la ])ersonnalité s'était éveillé. » On :n'osait penser par soi-même; la philosophie est née de cette audace. Les sophistes sont les véhicules de la liberté intellectuelle, individuelle. De là aussi le cosmopolitisme de cette époque.

— En ai-je dit assez pour montrer le rôle capital que joue en histoire politique la variation alternative du niveau des deux g-rands courants entre lesquels se partag-e inég-alement l'imitation? Non sans doute, mais nous allons achever notre démonstration en étudiant maintenant de plus près les conséquences politiques produites par ce simple chang-ement rythmique survenu dans la direction d'une même force, et les caractères que doit revêtir une forme g"Ouvérnementale pour être apte à s'étendre ou à s'enraciner comme il vient d'être dit.

Ces conséquences sont, en résumé, l'ag-randissement et la consolidation prog"ressifs de l'ag-g-lomération politique, nous le savons déjà; puis, nous allons le voir, une centralisation administrative et militaire toujours croissante, la facilité de plus en plus g-rande donnée à un g-ouvernement personnel de s'universaliser et de s'éterniser ensuite en devenant traditionnel. Ces caractères sont l'air relativement rationnel et ég'alitaire des constitutions qui se répandent, et l'air relativement orig-inal et autoritaire des constitutions qui après s'être répandues s'asseoient. Tout ceci ressortira mieux par la comparaison de notre antithèse avec deux antithèses différentes, mais

voisines, où deux éminents penseurs, de profondeur et d'étendue d'ailleurs inég-ales, se sont complus.

Tocqueville et Spencer ont eu le sentiment vif d'une g-rande transformation sociale qui est l'onde lente et irrésistible de notre àg-e; ils ont cherché l'un et l'autre à la formuler en des termes où ils ont cru voir une loi générale de l'histoire. Spencer a été surtout frappé du développement industriel de notre époque, il a vu là le trait dominant qui explique tous les autres traits de nos sociétés, notamment l'émancipation de l'individu, la substitution des droits consentis aux droits innés, du contrat au statut personnel, de la justice au privilèg-e, de l'association libre et volontaire aux corporations héréditaires ou imposées par l'Etat. Généralisant cette vue, il a reg-ardé l'emploi déprédateur ou producteur, g'uerrier ou pacifique de l'activité, comme un fait majeur qui suffit à caractériser deux types de civilisation éternellement en lutte : le type militaire voué à une mort prochaine et le type industriel destiné à un idyllique et grandiose avenir de paix, de liberté, de moralité, d'amour.

Tocqueville a été profondément, religieusement impressionné, nous dit-il, par le nivellement des conditions qui précipite les peuples, en Europe ou en Amérique, sur la pente inévitable de la démocratie. Le besoin d'égalité est, à ses yeux, le mobile supérieur de notre temps, comme le besoin de privilège était le mobile supérieur du passé, et sur l'opposition de ces deux forces il fonde le contraste des sociétés aristocratiques et des sociétés démocratiques, qui, de tout temps, ont différé en tout, en fait de langue, de religion, d'industrie, de littérature, d'art, aussi bien que de politique. Sans effroi, avec une sympathie évidente au contraire, mais sans trop d'illusions, du moins sans une dose d'optimisme comparable à celle de Spencer, il prévoit les suites de

l'ég-alisation consommée dans la démocratie future, et les déroule en un tableau prophétique par endroits.

Sur bien des points, l'antithèse de Spencer et celle de Tocqueville marchent de front et s'accordent; car il semble que les sociétés appelées militaires par le premier sont précisément, à bien des ég-ards, les aristocraties décrites par le second, et que les sociétés industrielles de l'un tendent à se confondre avec les démocraties de l'autre. Cependant Spencer nous dit que le militarisme eng-endre la coopération oblig-atoire, l'oppression de l'individu, sous la centralisation administrative, et que l'industrialisme a pour effet la coopération volontaire, l'indépendance individuelle, la décentralisation. Tocqueville, à l'inverse, en des pag-es où se condense l'érudition la .plus solide jointe à la pénétration la plus réfléchie et la plus sincère, est forcé de convenir enfin, à contre-cœur, que l'égalité démocratique née de l'uniformité g-énérale, nous conduit, presque fatalement, à une centralisation oppressive, rég-lementatrice à l'excès, et que les franchises locales, les g-aranties personnelles, trouvaient des abris tout autrement sûrs aux temps de diversité et d'inég-alité aristocratiques. Cet aveu a dû lui coûter, et je ne sais comment il concilie son amour passionné de la liberté bien plus encore que de l'ég-alité avec sa sympathie pour un état social conformiste, intolérant, en un mot socialiste, dont il a la claire vision. Son libéralisme, au reste, n'est pas plus inconséquent que celui du grand évolutionniste anglais. Quoi qu'il en soit, lequel des deux a raison ici? Faut-il concéder à Tocqueville que le rég-ime aristocratique est décentralisateur, differenciateur et, en. un s^ns, libéral, et que le régime démocratique est centralisateur, niveleur et autoritaire ; ou faut-il accorder à Spencer une proposition qui paraît être l'inverse de celle-ci? Je crois que la thèse de Tocqueville renferme une plus large part de

vérité, mais qu'il a eu le tort de ne pas dég:ag"er assez nettement un côté de sa pensée demeuré dans l'ombre. Au fond, par régime aristocratique, il entend le plus souvent l'empire dominant de la coutume, et, par rég-ime démocratique, l'empire dominant de la mode, et, s'il eût traduit sa pensée comme je viens de le faire, elle eût été d'une justesse incontestable. Mais la traduction qu'il en a -donnée est inexacte, car il n'est pas essentiel à l'aristocratie d'être liée à l'esprit de tradition, et toute démocratie n'est point hospitalière aux nouveautés. Son mérite, néanmoins, est d'avoir eu é^ard à l'orig-ine héréditaire ou non héréditaire des pouvoirs et des droits, des sentiments et des idées, et de n'avoir point méconnu l'importance capitale de cette distinctiop, qui est négligée ou effleurée à peine par Spencer. Celui-ci ne disting-ue point le militarisme héréditaire et coutumier, c'est-à-dire féodal, du militarisme volontaire, imitatif du dehors et lég-islatif, propre aux peuples contemporains. Pour lui, le fait important est la nature belliqueuse ou laborieuse de l'activité ordinaire. Mais dire que la coopération oblig-atoire est propre à toute nation où domine l'armée, sous prétexte que Torg-anisation militaire est essentiellement coercitive, c'est oublier qu'un'' g*rand atelier n'est pas moins autoritairement g-ouverné qu'une horde barbare, qu'une troupe de vassaux, ou même qu'un rég-iment moderne. Au Pérou, sous les Incas, ne doit-on pas plutôt voir un g-rand phalanstère qu'une grande caserne? Toutefois, jamais despotisme guerrier n'a été plus régiementateur que ce despotisme agricole. C'est que jamais l'obéissance à la coutume n'a été plus" rigoureuse, si ce n'est en Chine. La Chine est le pays le moins belliqueux, le plus travailleur qui soit au monde : n'importe, si l'on ne se paye pas de mots, la coopération y est on ne peut plus obligatoire, l'intolérance y est absolue et la centralisa-

tion administrative y est poussée aussi loin que le permet l'absence de cliemins de ter et de télégTaphes sur un territoire si étendu; car le joug- de la coutume, la domination des ancêtres, y pèse sur tous, à commencer par l'Empereur. (1) Spencer attribue au militarisme, développé, dit-il, en France par des g'uerres plus fréquentes qu'en Angleterre, le caractère rég'lementateur et centralisateur de l'ancien rég"ime français (complété à cet égard, on le sait, par la Révolution). Mais, remarquons-le, ce caractère s'accentue au fur et à mesure des empiétements du pouvoir royal qui, s'appuyant surtout sur les communes, c'est-à-dire sur les classes industrielles de la nation, s'étend au détriment de la caste belliqueuse des seigneurs féodaux, et a pour effet d'empêcher, sinon les guerres extérieures, intermittentes, du moins les guerres intestines, constantes, pour le plus grand

(1) Serait-ce par hasard l'Iiabilude de guerroyer qui rendrait héréditaire l'autorité et la rendrait plus dure? Non. La guerre victorieuse peut bien provoquer l'extension d'une noblesse prée.xistante, ou même lui donner naissance peut-être, mais à la condition que la société se trouve vivre sous l'empire de la coutume et prédisposée de la sorte à rendre héréditaire tout pouvoir. Dans le cas contraire, nullement. Croit-on que vingt ans de guerres continuelles dans l'Europe actuelle feraient surgir une féodalité? Une dictature, appuyée sur une ploutocratie plus insolente encore que celle d'aujourd'hui; rien de plus. En fait l'origine première de toute noblesse est rurale, patriarcale, domestique. Les aristocraties sont surtout vivaces et inaltérables quand elles ne sont pas belliqueuses, par exemple l'aristocratie suisse qui, malgré la forme républicaine et fédérale, s'est perpétuée jusqu'à notre siècle, longtemps après que tout le reste du continent s'était mis à se démocratiser. — Si, malgré cela, l'idée du militarisme se lie d'ordinaire à celle du régime aristocratique, c'est que le morcellement lerritorial produit par la prépondérance aristocratique de la coutume, multiplie les occasions de conflits à main armée. — L'industrialisme est si peu incompatible avec le militarisme que la cité la plus belliqueuse peut-être du Moyen âge, Florence, est aussi, à la même époque, le pays le plus industriel de l'Europe. Autre exemple : l'Athènes antique.

avantag-e du travail . Le roi de France a été esscntiellemeut un pacificateur. Si l'Ang-leterre est restée un pays de décentralisation relative, c'est qu'elle est restée un pays d'aristocratie. Sa richesse industrielle, qui n'était pas supérieure à celle de la France, avant la fin du dernier siècle, n'est pour rien dans ce résultat. Quant à la tendance toute récente des nations contemporaines au socialisme d'Etat, — objection si forte contre l'influence libérale prêtée par Spencer au développement industriel, et démenti si formel opposé à ses vues sur l'avenir politique, — est-il permis de l'interpréter, comme un effet accidentel et momentané des armements exag"érés imposés à l'Europe par la dernière g-uerre franco-allemande? et ne serait-il pas plus exact d'attribuer à ce mouvement profond, invincible, présentant toutes les apparences de la durée, une cause non fortuite, non extérieure, mais interne et durable, et qui rattacherait intimement les prog-rès de l'Etat moderne aux prog'rès mêmes de l'industrie et de la démocratie modernes (1) ?

Cette cause, c'est l'habitude chaque jour plus g-énérale de prendre exemple autour de soi, dans le présent, au lieu de prendre exemple exclusivement derrière soi, dans le passé. Depuis que cette habitude règne, il est remarquable que, soit par la g-uerre, soit par la paix, les nations contemporaines sont poussées dans les voies de

(1) Même au.x Ktals-Unis, malgré le caractère essentiellement pacifique de ce peuple, se remarque le penchant universel à la centralisation. Dans le numéro de mars de Political science quaterly , revue américaine publiée à Boston, un article de M. Burgess tend à prouver, d\i \e Journal des économistes (juil. 1886) que « il se lait un travail intérieur pour réduire l'importance des Etats, qui deviendraient des provinces ou des départements, et augmenter celle de l'Union. De tout temps, d'ailleurs, l'auteur le prouve, l'Union primait les Etats. » — V. aussi à ce sujet l'intéressant et instructif ouvrage de M. Claudio Jannet sur les Etats-Unis contemporains. (4= édition, 1888.)

la centralisation et de l'unification à outrance, de l'extension de l'Etat démocratique en surface et en profondeur; comme, lorsque régnait l'habitude inverse, la g-uerre et la paix, les sièg"es des châteaux et les travaux des corporations, concouraient à maintenir le morcellement féodal. Pourquoi? Parce que l'imitation extérieure produit l'uniformité vaste des idées et des goûts, des usages et des besoins, qui rend possible, puis rend nécessaire, non seulement la fusion des peuples assimilés, mais encore l'égalité des droits et des conditions, c'est-à-dire la similitude juridique entre les citoyens de chaque peuple devenus semblables sous tant d'autres rapports. Parce que cette uniformité, en outre, rend possible pour la première fois, puis rend nécessaire, la grande industrie, la production par des machines, et aussi bien la grande guerre, la destruction par des machines. Et parce que, enfin, cette même uniformité, d'où il suit qu'un homme en vaut un autre, conduit nécessairement à traiter les hommes comme des unités similaires, à chiffrer, à envisager numériquement leurs volontés par le suffrage universel, leurs actions par la statistique, et à les courber tous sous une discipline uniforme par ces autres machines qu'on nomme des administrations et des bureaux. Ce qu'il y a d'essentiel et de vraiment causal en ceci, c'est la multiplication des relations extérieures entre les classes et entre les peuples; et cela est si vrai que la transformation sociale dont il s'agit a pris naissance aussitôt après les inventions modernes relatives à la presse, à la locomotion et aux correspondances, qu'elle se développe parallèlement à la propagation de ces inventions, et que, là où elle n'avait pas commencé encore, il suffit du percement de voies ferrées et de la pose de poteaux télégraphiques pour l'inaugurer. Si la démocratie américaine présente à un degré remarquable les traits que M. de Tocqueville prête à toutes les démocra-

ties en g^énéral, et, notamment, aux démocraties européennes, et a offert à celles-ci leur portrait anticipé, c'est que l'Amérique du Nord a devancé l'Europe dans l'emploi larg'e et hardi des nouveaux modes de transport, des bateaux à vapeur et des chemins de fer; c'est que nulle part on n'a jamais tant voyag-é, ni si vite, ni tant échang-é de lettres et de télég-rammes.

D'ailleurs, n'y a-t-il pas à supposer qu'en prolongeant leur existence, nos démocraties, assises enfin, s'écarteront, sur bien des points, du tableau que Tocqueville en trace? Est-il vrai que le régime démocratique implique essentiellement l'empire de ce que j'appelle la mode et que, par suite, l'opinion et l'usage y doivent toujours être aussi instables qu'uniformes et tyranniques, les majorités aussi imprévoyantes et aussi capricieuses qu'omnipotentes? Je ne vois nulle raison de le penser. L'être social, après tout, si social qu'il soit, est un être vivant, né de la génération et né pour elle. Il veut perpétuer sa forme sociale et il ne sait pas de meilleur moyen que de l'attacher à sa forme vitale et de la transmettre avec son sang. Toute civilisation qui est allée jusqu'au bout de ses destinées, a donné le spectacle d'une société plus ou moins étendue, l'Egypte, la Chine, l'Empire romain, qui, après s'être convertie, comme par une sorte d'épidémie bienfaisante, à un ensemble d'institutions et d'idées, s'y est recueillie et renfermée séculairement par piété filiale. J'ai déjà parlé de la Chine. Les derniers siècles de l'Empire romain nous montrent une société, non pas égalitaire, assez aristocratique au contraire, mais très uniforme et en même temps très stable, très routinière, régie par une administration très centralisée. L'Egypte ancienne, démocratique dans une certaine mesure, était non moins frappante par son uniformité d'un bout à l'autre du bassin du Nil, par sa centralisation administrative, et ne l'était pas moins par

sa prodig-ieuse immutabilité. Tous ces exemples et toutes ces raisons nous su«^-g'èreut la pensée que notre société contemporaine gravite à son insu, à travers sa mobilité transitoire, momentanément favorable à la liberté de l'individu (comme les fluctuations de la mer donnent un air libre au navire^ vers un âg-e de fixation coutumière où se complétera son travail actuel d'uniformisation universelle. A la fin de son livre, Tocqueville a eu ce pressentiment. Loin de favoriser les révolutions, dit-il, l'état démocratique, une fois assis, leur est contraire; et, ajoute-t-il, « j'entrevois tel Etat politique qui, venant à se combiner avec l'ég^alité, rendrait la société plus stationnaire qu'elle ne l'a jamais été dans notre occident (1). «

(1) En lisant attentivement Tocqueville, on pourra s'apercevoir que, sans avoir jamais pris la peine de formuler le principe de l'imitation, il le côtoie toujours et ne fait qu'en énumérer curieusement les conséquences. Mais, s'il l'avait exprimé nettement et posé en tète de ses déductions, il se serait, je crois, épargné bien des erreurs et des contradictions de détail. — Il dit très bien : « Il n'y a pas de société qui puisse prospérer sans croyances semblables, ou plutôt il n'y en a point qui subsistent ainsi ; car, sans idées communes, il n'y a pas d'action commune, et, sans action commune, il existe encore des bommes, mais non de corps social. » Cela signifie, au fond, que le vrai rapport social consiste à s'imiter, puisque la similitude des idées, j'entends des idées dont la société a besoin, est toujours acquise, jamais innée. — C'est par l'égalité qu'il explique avec raison l'omnipotence des majorités, ce redoutable problème de l'avenir, et la puissance singulière de l'opinion dans les Etats démocratiques, sorte de « pression immense » exercée par l'esprit de tous sur l'esprit de chacun. D'autre part, il explique l'égalité par la similitude, dont, à vrai dire, elle n'est qu'un aspect. C'est seulement, dit-il, quand les bonmies se ressemblent jasqu'à un certain point qu'ils se reconnaissent les mêmes droits. — Qu'y a-t-il à ajouter? Rien qu'un mot, mais un mot indispensable : c'est que l'imitation a fait et dû faire cette similitude nullement native. L'imitation est donc l'action proprement sociale d'oîi tout découle.

« Dans les siècles démocratiques, dit-il encore, l'extrême mobilité

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