MORALE ET ART
Les g-oùts, qui se formulent en principes d'art, et les mœurs, qui se formulent en maximes de morale, variables d'après les temps et les lieux, rég-issent deux fractions importantes de l'activité sociale, et, par suite, font partie, comme les usages, les lois, les constitutions, du gouvernement des sociétés, dans le sens large et vrai du mot. Cela est si vrai que, plus un peuple devient moral ou devient artiste, moins il a besoin d'être gouverné. Une moralité achevée permettrait l'avènement de l'a-n-archie. — Mais, pour éviter les banalités que ce double sujet comporte, nous ne voulons nous permettre ici que de très courts développements. Nous n'avons pas à prouver, je pense, il nous suffira d'indiquer l'origine religieuse de l'art dont il a été parlé dans un chapitre antérieur (1), et celle de la morale dont les devoirs ne
(1) Jusqu'aux derniers temps rie l'Kmpire romain encore, les spectacles et les fêtes publiques, où l'art se déployait sous toutes ses formes, faisaient partie des solennités du culte. Aussi les anciens n'onl-iis point connu la distinction toute moderne entre la musique profane et la musique religieuse.
sont d'abord compris que comme des commandements divins. Les sentiments moraux et les goûts artistiques émanent donc de la religion. Ajoutons : de la famille. A l'époque où chaque famille, chaque tribu, avait sa lang'ue et son culte à soi, elle avait, quand elle était bien douée artistiquement, son art particulier, pieusement transmis de père en fils, et, quand elle était pourvue d'instincts sympathiques, sa morale particulière ou son recueil propre de préjug-és moraux, souvent immoraux, de sacrifices difficiles et bizarres, scrupuleusement pratiqués de temps immémorial. Combien de fois ces arts murés et ces morales closes ont dû rompre leurs barrières ! Combien de fois, après leur débordement extérieur, ils ont dû se refermer et se garantir dans leurs nouvelles frontières, puis les reculer encore, et ainsi de suite séculairement, avant qu'on ait pu voir sur la terre ce spectacle inouï de nations vastes et nombreuses sentant à la fois, et à peu près de la même façon, le beau et le laid, le bien et le mal, admirant ou raillant les mêmes tableaux, les mêmes romans, les mêmes drames, les mêmes opéras, applaudissant aux mêmes actes de vertu ou s'indig-nant des mêmes crimes publiés par la presse périodique aux quatre coins du monde en même temps !
Sous ce nouvel aspect, le monde nous présente encore le contraste que nous avons signalé tant de fois. Jadis, au temps où la coutume prédominait, en art et en morale comme en religion et en politique, chaque nation, et, pour remonter plus haut, chaque province, chaque cité, se distinguait des nations, des provinces, des cités voisines par ses productions originales de bijoux, d'armes ciselées, de meubles richement ouvrés, de figurines, de légendes poétiques, et aussi bien de vertus caractéristiques, en sorte que, d'une lieue à l'autre, souvent, le beau et le bien apparaissaient tout différents ; mais, en revanche, d'un siècle à l'autre, en chaque pays, le beau
et le bien ne chang-eaient g'uère, et les mêmes vertus, les mêmes objets d'art s'y reproduisaient immuablement. Au contraire, de nos jours, en notre siècle de mode déployée et envahissante, les œuvres artistiques et les actes vertueux sont à peu près semblables partout, sur deux continents au moins, mais, de dix en dix ans, pour ne pas dire d'année en année, les manières et les écoles de peintres, de musiciens, de poètes, se transforment avec les g"oûts du public, et les maximes morales ellesmêmes s'usent, s'altèrent, se renouvellent avec une effrayante facilité. Il ne faut pas trop nous alarmer cependant de cette mutabilité extraordinaire, s'il est vrai que, liée à l'universalité correspondante, elle se rattache à toute une série d'oscillations rythmiques de plus en plus larg-es dont les conséquences, au point de vue de la moralité notamment, ont été des plus salutaires, et s'il est vrai que l'expérience du passé nous donne lieu de compter, dans un avenir plus ou moins proche, sur un retour à la fixité rassurante de l'idéal, jointe enfin à sa pacifiante uniformité.
Les devoirs, si simples qu'ils paraissent à ceux qui les pratiquent depuis longtemps, ont tous été des inventions individuelles et orig-inales à leur début; inventions successivement apparues comme les autres, et successivement répandues (1). Elles ont été provoquées et favorisées dans leur succès tantôt par les dog-mes d'une relig"ion nouvelle dont elles déduisaient log'iquement les conséquences pratiques, fort étrang-es le plus souvent, tantôt par de nouvelles conditions de vie sociale auxquelles elles se trouvaient convenir. C'est ainsi que les inventions successives de l'art ont dû leur apparition et leur fortune, soit au chang-ement des idées, soit au
(1) Buckle, on le voit, s'est étrangement abusé quand il a opposé l'immutabilité de la morale au caractère progressif de l'iiilelligence el de la science.
382 LES LOTS DE l'iMITATION.
cliang-ement des mœurs. L'hommage aux vieillards, la vendetta familiale, l'hospitalité, la bravoure, plus tard le travail, la probité, le respect du bétail, du champ ou de la femme d' autrui, plus tard encore le patriotisme, la loyauté féodale, l'aumône, l'émancipation des esclaves, ou le soulag-ement des malheureux, etc., ont fait éclosion à des âg-es différents de l'humanité, comme la tombe égyptienne, le temple grec ou la cathédrale gothique. Il a donc fallu qu'à chaque devoir nouveau, comme à chaque beau nouveau, éclos quelque part à sou heure, un vent de vogue, pour ainsi dire, se levât pour disséminer ce germe dans le monde par dessus les murs de clôture des tribus et des cités enfermées dans leur moralité et leur art traditionnels. De là souvent des contradictions entre les anciennes coutumes et les exemples importés, ce qui explique en partie le caractère si fréquemment négatif des prescriptions morales et aussi bien des règles du goût. Ne pas tuer l'ennemi vaincu pour le manger, ne pas vendre ses enfants, ne pas tuer ses esclaves sans motif, ne pas tuer ni battre ses femmes hors le cas d'infidélité, ne pas voler l'âne ou le bœuf du voisin, etc.; voilà les prohibitions, très originales et très discutées, chacune en leur temps, qui composent en majorité le Code moral de chaque peuple. Leur Code esthétique, de même, est tout plein de défenses encore plus que d'ordres, adressés au goût.
Je neveux pas dire, par ce qui précède, que le sentiment de la fraternité, et aussi bien de l'égalité, de la liberté, de la justice, c'est-à-dire le germe premier et l'âme de la vie morale, soit une découverte moderne. Ce qui est moderne, c'est l'étendue énorme du groupe humain où l'on prétend faire régner ce sentiment supérieur, qui, d'ailleurs, a existé de tout temps, mais dans des groupes de plus en plus étroits, à mesure qu'on remonte le cours de l'histoire. Ce sentiment exquis et puissant, en effet,
est la douceur même de la vie sociale, son charme et sa mag'ie propres, le seul contre-poids à tous ses inconvénients, et ses inconvénients sont tels que, si cet unique avantag*e avait cessé un jour de se montrer dans une société, elle fût tombée aussitôt en poussière. Ceux qui n'ont vu dans l'humanité primitive que des combats et des massacres, des horreurs anthropophag"iques ou autres commises de tribu à tribu ; ceux, encore, qui n'y Ont vu que les coups de fouet donnés par le maître à l'esclave OU la vente des jeunes enfants par le père de famille, ceux-là n'ont pas compris les premières sociétés. Ils n'en ont reg-ardé que les côtés externes, ils n'y sont pas entrés. L'intérieur, l'essence, le contenu de ces sociétés, c'est la relation qui y existait entre les ég-aux qui les composaient, entre les pères de famille d'une même tribu ou d'un même clan, entre les citoyens de Sparte ou d'Athènes à l'ag'ora, entre les nobles d'ancien régime dans un salon... Toujours et partout, sauf des querelles passag'ères, nous voyons l'union, la paix, la politesse rég-ner dans les rapports réciproques qui s'établissent entre ces pairs qui, à eux seuls, composent exclusivement le gTOupe social, à l'exclusion des esclaves, des fils mineurs, des femmes, et, bien entendu, des étrang-ers. Les étrang-ers sont, par rapport à l'intérêt commun des pairs, un obstacle à vaincre. Les fils mineurs, les femmes, les esclaves, sont, par rapport à ce même intérêt, un simple moyen à employer. Mais pas plus ceux-ci que ceux-là ne sont des associés.
Seulement, à la long-ue, le contact des pairs donne aux inférieurs le vif désir d'être admis dans leur cercle mag'ique, de forcer leur intimité fraternelle à s'élarg'ir. Ce n'est pas sans peine, sans révolutions, que ce désir se réalise par deg-rés. Comment y parvient -il? Par le simple jeu de l'imitation longtemps continué. Quand on a attribué en cela un rôle prépondérant aux prédications
des philosophes ou des théolog-iens, qu'ils se nomment Stoïciens ou Apôtres, on a pris l'effet pour la cause. Il vient toujours un moment où, à force de copier en tout le supérieur, de penser, de parler, de prier, de s'habiller, de vivre comme lui, l'inférieur sug"g"ère au premier le sentiment irrésistible qu'ils appartiennent de droit, l'un et l'autre, à la même société. Ce sentiment trouve alors son expression, d'ordinaire exag-érée, dans quelque formule philosophique ou théologique qui le fortifie et favorise son expansion. Quand Socrate, dans ses propos, relevait quelque peu la dig-nité de la femme et même de l'esclave; quand Platon, allant plus loin, rêvait dans sa République l'ég-alité complète de l'homme et de la femme et la suppression de l'esclavag-e, c'est que, dans l'Athènes de leur temps, la femme commençait à faire de fréquentes sorties hors des g-ynécées et que l'esclave s'y était déjà assimilé à l'homme libre (1). « Le peuple, à Athènes, ne diffère des esclaves ni d'habits, ni d'extérieur, ni en quoi que ce soit, » dit Xénophon. Du reste, avant que sa double utopie fût réalisable, il fallait que, pendant bien des siècles encore, la distance de l'homme à la femme, du citoyen à l'esclave, allât s'abaissant jusqu'au niveau atteint sous les Antonins. Aristote restait bien mieux dans la pratique morale de son époque quand il justifiait l'esclavag-e ; et la voix contraire des premiers maîtres du stoïcisme, sur ce point, est restée sans écho efficace jusqu'au jour où le monde a été mûr pour la parole d'Epictète. — L'amitié,
{{) Une autre cause, qui a pu contribuer à l'adoucissement du sort des esclaves athéniens, c'est, je crois, l'infériorité même où les femmes étaient retenues à Athènes comme dans toute la Grèce. On voit dans VAIceste d'Euripide, dans Xénophon et ailleurs, que les femmes grecques inspiraient à leurs esclaves un attachement afl'ectueu.x, dû, sans doute, à leur communauté de vie et d'assujettissement. Eux et elles se sont poussés ensemble à l'émancipation.
par malheur, et aussi bien la société, est un « cercle qui se déforme en s' étendant trop loin, » et cette objection grave a motivé la résistance des conservateurs de tous les temps aux vœux des classes sujettes aspirantes à l'ég-alité. Mais il faut que cette objection tombe et que le cercle social se déploie jusqu'aux limites du g-enre humain. On peut se demander toutefois si l'extension graduelle du champ où s'exerce le sentiment dont je parle, n'a pas été achetée au prix de son intensité, et s'il n'y a pas lieu de croire que, dans le passé, dans le haut passé même, il était beaucoup plus intense, là où il existait, qu'il ne l'est à présent. Ce mot, pietas, a-t-il pour nous la force et la plénitude de sens, l'onction divine, qu'il avait pour les anciens?
Quoi qu'il en soit, il est certain que, de siècle en siècle, par des agrandissements, non pas continus, mais intermittents, le public moral, comme le public artistique, n'a cessé de s'étendre. J'entends par là que le groupe des personnes envers lesquelles l'individu agissant se reconnaît des devoirs et dont l'opinion influe sur sa moralité (1), de même que le cercle des personnes pour lesquelles l'artiste travaille et dont le jugement compte à ses yeux, a été s'élargissant. Cet agrandissement a été double ; en surface, par le recul incessant des frontières urbaines, provinciales, nationales, au-delà desquelles l'homme honnête de la cité, de la province ou de la nation ne voyait personne envers qui il se sentît une obligation de pitié ou d'équité quelconque, et au-delà desquelles l'artiste ou le poète n'apercevait que des barbares (2) ; et, en profondeur, par l'abaissement des
{\) Voir à ce sujet, ma Criminalité comparée, p. 188 et s., et, ma Philosophie pénale.
(2) On peut suivre, à certaines époques, les étapes de ce développement. Jusqu'à Socrate, l'esprit de cité a seul régné dans les petites républiques grecques ; à partir de Socrate et de Platon, après les
barrières qui séparaient les classes et limitaient à chacune d'elles l'horizon du devoir ou du g-oùt. C'est là un progrès déjà immense en lui-même, mais qui, en outre, s'accompag-nait nécessairement d'un remaniement interne de la morale et de l'art. Or, comment ce prog-rès a-t-il pu et du s'accomplir? Il y a à répondre d'abord que tous les élans et débordements d'imitation extérieure, opérés au point de vue relig'ieux, politique, industriel, législatif, ling-uistique, n'importe, ont c6ntribué puissamment à ce résultat, en assimilant chaque jour davantage les uns aux autres un nombre d'hommes chaque jour plus grand. Si, à partir du xvi" siècle, le droit des g-ens défend le saccag-ement des villes prises, la confiscation des biens du vaincu et sa réduction en esclavage, si, depuis la même époque, le droit d'aubaine ne s'exerce plus, si, en un mot, on se reconnaît des devoirs envers l'étranger, du moins envers l'étranger européen et chrétien, c'est en grande partie parce que ce siècle novateur a donné une remarquable impulsion à l'imitation-mode sur notre continent, et se signale entre tous par les larges voies qu'il lui a ouvertes. Si Racine écrivait pour quelques milliers de gens de goût en France, et si Victor Hugo a écrit de nos jours pour quelques millions d'admirateurs en France et en Europe,
guerres médiques et le travail de fusion qui les a suivies, l'esprit de nationalité grecque .se fait jour (comme le patriotisme français après la guerre de cent ans) : Platon même regarde le Grec et le Barbare comme deux êtres à part, malgré sa théorie des idées qui aurait dû avoir au moins ce bon effet de confondre l'un et l'autre à ses yeux sous l'idée de l'Homme. Les conquêtes d'Alexandre étendent la patrie grecque jusqu'au milieu de l'Asie, la distinction entre la Grèce et la Perse, « ces deux sœurs, » s'efface, et le champ moral s'agrandit singulièrement; mais, au-delà du Persan et de l'Hellène confondus, on ne reconnaît plus dans riiomme un frère. Grâce à la conquête romaine, l'Italie, l'Kspagne, la Gaule, l'Afrique, la Germanie même, entrent dans ce cercle d'or...
une "rrande part de cette extension du public littéraire est due au nouveau déliordement diluvien du courant g^énéral des exemples, qui, après le xvii" siècle conservateur, s'est produit au dernier siècle et s'écoule encore sous nos yeux. Supposons que la machine à vapeur, le métier à tisser, la locomotive, le télég-raphe, n'aient pas été inventés, que les principaux faits de la chimie et de la physique modernes n'aient pas été découverts ; il est certain que l'Europe serait restée morcelée en une infinité de petites provinces dissemblables, état de choses aussi incompatible avec une larg-e moralité et un <»-rand art qu'avec une g-rande industrie. Ainsi, toutes les bonnes idées qui ont civilisé le monde peuvent être considérées comme des inventions et des découvertes auxiliaires de la morale et de l'art.
Mais, en ce qui concerne la morale du moins, cette cause g'énérale n'eût pas suffi à opérer la chute des obstacles qui s'opposaient aux accroissements de son domaine. Aux idées qui ont eu pour effet indirect ce prog"rès, ont du s'ajouter celles qui l'avaient pour objet direct et plus ou moins conscient. Dans cette catégorie je rang-e, en première lig'ne, toutes les fictions qui, aux temps primitifs où, pour être compatriotes sociaux et moraux, il fallait être parents, ont créé des parentés artificielles et permis d'étendre à celles-ci les avantag-es de la parenté naturelle. Chez beaucoup de peuples barbares règ'ne la coutume de cimenter une alliance par le mélang-e de quelques g'outtes de sang- des divers contractants, devenus ainsi consang-uins en quelque sorte. Un tel usage n'a pu être imaginé qu'à une époque où l'on ne se jug-eait obligé moralement que dans la limite des liens du sang ; et Tylor a raison de le célébrer comme « la découverte d'un moyen solennel d'étendre au-delà des bornes étroites de la famille les devoirs et les affections de la fraternité ». L'adoption, avec ses formes si multi-
pies et si bizarres, a été un autre moyen, non moins ing-énieux, tendant au même début. Enfin, l'exercice de l'hospitalité pourrait bien reposer sur quelque idée analog-ue. Le fait d'entrer dans la maison, en effet, dans le temple domestique, a bien pu être reg-ardé comme une incorporation fictive dans la famille, comparable de loin à l'adoption et au mélang-e des sang-s versés. Mais de toutes les ing-éniosités pareilles, la plus merveilleuse à coup sûr et la plus féconde est la parole du Christ : « tout homme est ton frère, vous êtes tous fils de Dieu,» en vertu de laquelle la parenté embrassait l'humanité tout entière.
Quand, par ces procédés et d'autres semblables ou simplement par suite du nivellement civilisateur, un plus ample débouché s'ouvre à la production des actes honnêtes ou des œuvres esthétiques, on voit des peuples ou des classes renfermées jusque-là dans leurs moralités et leurs arts propres tendre à les échanger; et de cette tendance commune résulte le triomphe de la moralité ou de l'art supérieurs qui eux-mêmes se transforment inévitablement. Il y a entre une moralité importée du dehors et une moralité domestique, sucée avec le lait, entre une morale-mode et une morale-coutume, la même différence qu'entre un art exotique, en train de s'acclimater, et un art indig-ène. L'inspiration de ce dernier, malgré sa vieillesse et son immutabilité relative, a bien plus de fraîcheur, de force et d'orig"inalité. Il n'y a pas lieu de s'en étonner, non plus que de l'énergie bizarre et juvénile inhérente aux devoirs imposés par d'antiques coutumes, au devoir de veng-eance familiale notamment. Mais c'est sur d'autres traits que je voudrais insister.
Il y a deux points à noter au sujet de l'art. D'abord, l'art, aux âges de coutume, où il naît spontanément, sans importation de toutes pièces, jaillit du métier, a comme la fleur de sa tige », à la chaleur de l'inspira-
tien religieuse. Il en a été ainsi en Eg-ypte, en Grèce, en Chine, au Mexique et au Pérou, à Florence (1). L'architecture, gothique ou aittre, est née de la maçonnerie ; la peinture au kiy** siècle, de l'enluminure, et l'enluminure du métier des copistes ; la sculpture, de l'ébénisterie au Moyen âg-e, des constructions funéraires en Eg-ypte; la musique moderne, des usag-es ecclésiastiques du plain-chant ; l'éloquence, des professions qui oblig-ent à parler, tribune et barreau; la poésie, la littérature, des divers usag-es habituels de la lang-ue, raconter, émouvoir, persuader. En second lieu, aux mêmes époques, l'œuvre d'art répond, non à un besoin de connaître du nouveau, ce qui est le propre des âg-es de mode où la curiosité est surexcitée par les aliments mêmes qui affluent du dehors, mais au besoin vraiment amoureux de revoir, de retrouver avec une intensité de plus en plus vive, sans jamais se lasser, ce que l'on connaît déjà et que l'on aime, admire ou adore, les types divins de la relig-ion des aïeux, les lég-endes divines, les saints et leur histoire, les héros et les récits épiques de l'histoire nationale, les scènes habituelles de la vie conformes aux vieilles mœurs, en un mot, les émotions traditionnelles qui se résument, pour l'artiste comme pour son public, dans l'amour profond d'un lointain passé et dans l'espérance profonde en un long- avenir terrestre ou posthume assuré par la religion. On ne demande pas alors à l'architecture et à la musique des impressions chang-eantes, empruntées à des civilisations étrangères ou mortes, celles-ci ressuscitées artificiellement; on leur demande l'expression, la reproduction intense des impressions et des croyances dont on vit. On demande à la sculpture, à la peinture, non des inventions de groupes, de scènes,
(1) A Florence, les métiers, qui s'appelaient les arts et méritaient ce nom, ont été, sans nulle contestation possible, le berceau des beaux-arts.
de paysag-es exotiques ou imag-inaires, mais la reproduction intense, expressive, des douze apôtres, de saint Michel, de saint Christophe, ôai Christ, de la Yierg-e, ou des portraits de famille, ou des tableaux représentant la cité natale avec ses coutumes, ses fêtes, ses particularités qu'on jug-e éternelles. On demande à l'épopée, au drame, non l'intérêt soutenu par l'ig-norance du dénoùment et la nouveauté du sujet, mais la reproduction intense des fables lég-endaires que l'on sait depuis l'enfance, la mort de Prométhée ou d'Hercule, les infortunes d'Œdipe, le drame de la création depuis Lucifer jusqu'au Christ et à l'Antéchrist, la mort de Roland, etc.
Tels sont les deux caractères principaux de l'art propre aux âg-es de tradition, et l'on peut voir qu'ils s'enchaînent. L'art est alors, je ne dirai pas industriel, mais professionnel, parce qu'il s'est formé par une accumulation lente de procédés esthétiques transmis de père en fils avec les recettes utiles, et la même cause qui a produit cet effet, c'est-à-dire l'habitude d'avoir le reg-ard du cœur et de l'esprit toujours retourné en arrière, vers les ascendants et leurs modèles intérieurs, veut que l'art soit le miroir mag-ique et vivant d'un passé lui-même tout vivant encore, d'un passé, en d'autres termes, plein de foi en sa propre durée future, au lieu d'être la résurrection factice d'un passé éteint ou la traduction quelconque d'oeuvres extérieures. — Au contraire, aux âg"es de mode, il doit arriver naturellement que les formes de l'art importées se présentent, détachées de leur tige, puisque la fleur, non la tig-e, attire ici la curiosité; l'art alors devient un métier plus souvent que le métier ne devient un art ; et la curiosité, caractère de ces époques, exige une satisfaction trompeuse, irritante, que lui fournit l'invention à jet continu, l'invention sur commande et suivant la formule, de drames ou de romans roulant sur des événements fictifs, de tableaux
fantaisistes, de musique inouïe, de monuments éclectiques. Les temps curieux ne veulent que des artistes d'imagination; les temps amoureux et croyants veulent des artistes pénétrés de leur foi et de leur amour.
— On le voit, soit par l'origine, soit par l'objet, soit par l'inspiration, l'art-mode diffère de l'art-coutume. Une différence analogue sous bien des rapports distingue les deux genres correspondants de moralité. Leur origine, en premier lieu, est bien distincte : les vertus de tradition, essentiellement religieuses, sont la floraison naturelle des besoins du groupe restreint où elles éclosent ; les vertus de reflet, à savoir celles d'une classe inférieure qui cherche à s'approprier les qualités morales d'une aristocratie, celles d'un peuple qui en enseigne moralement ou immoralement un autre, comme l'Angleterre copiait les mœurs françaises sous la Restauration des Stuarts, sont un placage éthique, une décoration voulue de la conduite ordinaire qu'elles recouvrent et qui ne s'y rattache pas. Il en est ainsi alors même que les vertus d'emprunt sont exhumées du passé, mais d'un passé mort ou revivant par mode. Ce phénomène de mimosisme moral, en quelque sorte, par lequel la mode prend un faux air de coutume, n'est point rare en histoire; mais ces réformes morales, où l'on voit, par exemple, des vertus qui avaient leur raison d'être chez des patriarches hébreux ou des chrétiens de la primitive Eglise, réapparaître en plein xvi* siècle européen, sont en réalité des innovations qui, nées quelque part dans une âme d'apôtre éprise d'un certain passé mal compris, se sont propagées ensuite au dehors, grâce à l'entraînement général des cœurs dans les voies de l'imitation libre. En cela elles ressemblent tout à fait à ces renaissances littéraires ou artistiques, autre genre d'archaïsme conventionnel, qui se sont vues plusieurs fois. — L'objet et les mobiles des deux moraUtés que je compare ne se distinguent pas
moins nettement. Les devoirs coutumiers imposent à l'individu des sacrifices en vue des besoins particuliers, mais des besoins permanents, de sa société close et murée, famille, tribu, cité, canton, ! Etat. Les devoirs empruntés, conventionnels et soi-disant rationnels, ordonnent à l'individu de se sacrifier à des intérêts plus g-énéraux, répandus sur un plus g-rand nombre d'hommes, mais A des intérêts souvent plus momentanés, moins durables. La force d'accomplir l'immolation qui lui est demandée, l'homme des temps traditionnels la puise dans la solidarité héréditaire qui l'identifie à la série des g-énérations dont il n'est qu'un anneau, de telle sorte qu'en mourant pour sa famille, pour sa tribu, pour sa cité, pour contribuer à l'immortalité de cette grande personne collective dont il fait partie, il croit se dévouer à lui-même. Il la puise aussi, le plus souvent, dans les promesses de sa relig-ion héritée des ancêtres. Cette double source d'énerg-ie tarit ou s' afi^aiblit pour l'homme des âg"es novateurs, où, l'imitation s'afi'ranchissant de l'hérédité, les liens entre parents, ascendants et descendants, s'effacent devant les rapports entre individus étrang-ers, rapprochés par l'àg-e et détachés de leur famille (1); et où le choc des relig-ions différentes ou d'une relig-ion par une philosophie tend à.eng"endrer le scepticisme. Mais, dans une certaine mesure, l'homme des mêmes âg-es supplée à ces pertes par le développement
(1) De là le oaraclère individualiste de la moralo-inode, analogue au caractère individualiste de l'art-mode. Cela .signifie que, aux yeux de l'artiste comme aux yeux du moraliste, les individus considérés isolément commencent à compter; ce qui n'empêche pas que le devoir des temps de mode n'ait pour objet des intérêts très généraux, mais très peu durables, comme les œuvres d'art des mêmes temps excellent à ])hotographier sous les traits d'un individu des senliments, des états psychologiques, très répandus, mais aussi très rapidement variables. — J'ai signalé aussi plus haut le caractère naturaliste de la moralemode et de l'arf-mode. « Dans la seconde moitié du xvic siècle, dit
tout nouveau d'une énergie morale de premier ordre, le sentiment de l'honneur.
J'entends l'honneur non au sens familial et aristocratique du mot, mais au sens démocratique et individuel, au sens moderne, puisque nous traversons incontestablement une période d'imitation-mode, remarquable entre toutes par sa largeur et sa durée. Ce dernier sens, qui date de la Renaissance italienne, d'après Burckhardt, en réalité a du se former partout où le puMic moral s'est étendu rapidement par l'abaissement de quelques frontières sociales. Pourquoi, demandera-t-on, ce désir de considération personnelle doit-il grandir pendant que les antiques bases de la morale, la famille et la religion, sont sapées de plus en plus? Parce que la cause même de l'ébranlement de celles-ci est propre à consolider et à étendre la nouvelle : je veux dire le progrès des commuvnications et la circulation indéfiniment accélérée des idées dans un domaine incessamment élargi par-dessus toutes les clôtures de clans, de classes, de confessions, d'Etats. La substitution de l'imitation-mode à l'imitationcoutume a pour effet d'abattre l'orgueil du sang et la foi au dogme, mais en même temps de susciter, par l'assimilation progressive des esprits, la puissance devenue irrésistible de l'opinion. Or, qu'est-ce que l'honneur, si ce n'est l'obéissance passive, irréfléchie, héroïque, à l'opinion?
très bien M. Bninetière, par-dessous les guerres de religion, la grande question qui s'agite, c'est de savoir si l'antique morale, cette morale fondée tliéologiquement sur le dogme de la cliutp, mais en réalité sur l'expérience de la perversité native de l'Iiomme, sera dépossédée du gouvernement de la conduite humaine, et si la nature suffira désormais toute seule a maintenir l'institution sociale. -> Ici, on remarquera incidemment que l'inspiration naturaliste et individualiste coïncide avec une inspiration optimiste. Kst-cc que le pessimisme, j'entends le pessimisme vrai (chrétien et janséniste, par exemple), non de pur genre, serait propre aux âges de coutume, et l'optimisme aux âges de mode?...
Ou assiste tous les jours à la naissance, à la croissance de ce nouveau et puissant mobile, quand un jeune conscrit passe de la cabane paternelle au rég-iment. Au bout de peu de temps, il ne pense guère plus à son père dont la crainte révérentielle le dominait, au champ qu'il convoitait, à la jeune fille qu'il courtisait en vue de fonder une nouvelle famille, et il song-e encore moins au catéchisme de son curé : toutes les sources de son honnêteté laborieuse et de sa pureté de mœurs relative, ont cessé de couler. Mais sa moralité a chang-é plutôt que déchu, et ce qu'il a perdu en continence ou en amour du travail, il l'a reg'ag'né en courag"e et en probité, parce que, outre la pensée du conseil de g-uerre, il a eu pour le soutenir dans sa vie disciplinée à la caserne, pour le maintenir ferme au poste sur le champ de bataille, l'idée de la honte, de l'humiliation devant les camarades, à éviter, même au prix de la mort. — En même temps, il a conscience d'être utile, par l'accomplissement de ses devoirs nouveaux, à une foule d'hommes qui sont devenus depuis peu ses semblables, à cette g^rande patrie qui est en train de se l'assimiler et dont il se souciait si peu nag-uère, absorbé jusque-là dans ses préoccupations domestiques.
Nous pouvons ajouter que, si sa nouvelle morale est conforme au souci d'intérêts plus nombreux, moins particuliers, plus étendus, sa morale ancienne était adaptée à la prévision d'intérêts moins momentanés, plus durables. En tout cas, la portée des sacrifices exig-és par ses devoirs actuels s'étend bien plus loin proportionnellement dans l'espace que dans le temps, tandis que, auparavant, les sacrifices que lui commandaient ses devoirs avaient une utilité étroitement circonscrite à son entourag"e immédiat, mais prolong'ée dans un avenir relativement considérable. Toutes les vertus proprement domestiquée et patriarcales, locales et primitives, la
chasteté des femmes, par exemple, sont des privations subies pour l'avantag-e d'une seule famille, il est vrai, mais de toute la postérité de cette famille. A l'inverse, la morale moderne, très coulante sur les vices dont nos , petits-neveux seuls auront à souffrir, blâme sévèrement les fautes dont nos contemporains, même éloig-nés, pourraient supporter le contre- coup. En cela, il semble que la morale des âg-es de mode ressemble à leur politique. Quelle que soit la forme de leur g-ouvernement, les hommes d'Etat qui dirig-ent ces temps, diffèrent à la fois des hommes d'Etat antérieurs par l'horizon très élarg-i de leur surveillance sur un plus g-rand nombre d'intérêts similaires simultanément soumis à des lois identiques, et par le regard très raccourci de leur prévoyance. On a vu jadis le roi féodal de l'Isle-de-France, resserré dans son domaine étroit, viser, dès le début, la formation séculaire de ce beau royaume de France et travailler péniblement à la poursuite de cet idéal futur. On a vu le roitelet de la petite Prusse sacrifier dans ses calculs le présent à un avenir impérial très éloigné que ses 'petitsenfants, hélas! ont vu luire. Jamais, de nos jours, n'importe en quel pays, à commencer par l'Allemagne, une assemblée politique consentirait-elle à sacrifier un intérêt actuel en vue d'un bénéfice dont la seconde ou troisième génération après nous devrait seule profiter? Loin de là, c'est sur nos descendants que nous rejetons ^ la carte à payer de nos emprunts et de nos folies. Je n'ai pas besoin d'expliquer, après tout ce qui vient d'être dit, comment ce frappant contraste, cette sorte de compensation entre l'extension en surface ou en nombre et l'abréviation en durée, se rattache à la distinction des deux formes de l'imitation.
Mais, s'il est vrai que tout courant de mode tend à se reposer dans le lac agrandi de la coutume, ce contraste ne saurait être que passager. Sans doute, tant que ce
fleuve coulera, les prescriptions ou les interdictions de la morale porteront de moins en moins sur les actes utiles ou préjudiciables à nos seuls enfants ou petitsenfants, notamment sur certains faits de continence ou d'infidélité conjug'ale, de piété filiale ou d'indiscipline domestique, de lâcheté ou de bravoure patriotique, reg'ardés autrefois comme des vertus cardinales ou des crimes capitaux, mais dont l'efifet salutaire ou désastreux ne se fait sentir qu'à la long-ue. Après moi le délug-e, dira la société. Le malheur est qu'elle finirait par mourir de cette parole trop long-temps redite. Aussi y a-t-il lieu de penser qu'après un temps de myopie prog-ressive mais transitoire, la prévoyance collective recommencera à s'étendre dans le temps après s'être déployée en étendue, et que les nations prendront conscience, avec la même ampleur, de leurs intérêts permanents et de leurs intérêts g-énéraux. Ce moment arrivera quand la civilisation, au comble de son déploiement, se recueillera, enfin, comme elle s'est recueillie tant de fois déjà le longde l'histoire, en Eg-ypte, en Chine, à Rome, à Byzance... Le passé répond de l'avenir. Alors la morale redeviendra, à bien des ég-ards, ce qu'elle a été, à la g-randeur et à la log-ique près. La casuistique renaîtra, sous des dehors plus rationnels. Au devoir d'honneur, morale artificielle dont se contente un âg"e asservi à l'opinion ambiante et mouvante, succédera le devoir de conscience tel que nos pères l'ont connu, aussi impérieux, aussi absolu, aussi enraciné au for intérieur, mais supérieur en raison et en lumière. Et, en même temps, l'art revenu de ses brillants ég-arements se retrempera aux sources profondes de la foi et de l'amour.