‹ Les lois de L'imitationChapitre 7 sur 30 · LES SIMILITUDES SOCIALES ET L'IMITATION · texte numérisé non relu

LES SIMILITUDES SOCIALES ET L'IMITATION

Dans le précédent chapitre, nous avons énoncé, sans la développer, cette thèse, que toute similitude sociale a l'imitation pour cause. — Mais cette formule ne saurait être acceptée à la lég"ère, et il importe de la bien comprendre pour reconnaître sa vérité aussi bien que celle des deux autres formules analog-ues relatives aux similitudes biolog-iques et physiques. Au premier reg*ard jeté sur les sociétés, il semble que les exceptions et les objections abondent.

I. — En premier lieu, il y a souvent entre deux espèces vivantes appartenant à des types distincts force traits de ressemblance, soit anatomiques, soit physiolog-iques, qui ne peuvent s'expliquer, semble-t-il, par la répétition héréditaire, puisque, dans bien des cas, le pro^éniteur commun auquel il est permis de les rattacher l'une et l'autre était ou devait être dépourvu de ces caractères. La conformation extérieure, par laquelle la baleine ressemble aux poissons, ne lui vient pas assurément de l'ancêtre hypothétique commun aux poissons et aux mammifères, et à partir duquel ces deux classes se seraient formées. A plus forte raison, si l'abeille rappelle l'oiseau par la fonction du vol, ce n'est pas que l'oiseau et l'abeille aient hérité l'aile ou l'élytre de leur très

antique aïeul, rampant sans doute et non volant. La même remarque s'applique aux instincts similaires que présentent beaucoup d'animaux d'espèces très distantes, comme l'ont observé Darwin et Romanes; par exemple, à l'instinct qui fait simuler la mort pour échapper à un daug-er, instinct commun au renard, à des insectes, à des araig-nées, à des serpents, à des oiseaux. Ici, c'est seulement par l'identité du milieu physique dont ces êtres hétérog-ènes ont cherché à tirer parti en vue de satisfaire des besoins fondamentaux, essentiels à toute vie, et identiques en chacun d'eux, que la similitude observée s'explique. Or, l'identité du milieu physique, qu'est-ce, sinon la propag'ation uniforme des mêmes ondulations lumineuses, calorifiques ou sonores à travers l'air ou l'eau, composés eux-mêmes d'atomes vibrant toujours, et toujours de la même manière? Quant à l'identité des fonctions et des propriétés fondamentales de toute cellule, de tout protoplasme (la nutrition par exemple, et l'irritabilité), ne faut-il pas en demander la cause à la constitution moléculaire des éléments chimiques de la vie, toujours les mêmes, c'est-à-dire, par hypothèse, à leurs rythmes intérieurs de mouvements indéfiniment répétés plutôt qu'aux sing-ularités propres, transmises par g-énération, scissipare ou autre, du premier noyau de protoplasme, en admettant qu'il ne s'en soit formé qu'un seul spontanément à l'orig-ine? Par conséquent, les analog'ies dont je parle trouvent leur source dans la répétition, il est vrai, mais dans la forme physique, ondulatoire, et non dans la forme vitale, héréditaire, de la Répétition.

Il y a, de même, toujours, entre deux peuples parvenus séparément, par des voies indépendantes, à une civilisation orig'inale, des ressemblances g-énérales au point de vue ling'uistique, mytholog"ique, politique, industriel, artistique, littéraire, où l'imitation de l'un par

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'iMITATION. 43

l'autre n'entre pour rien. « A l'époque où Cook visitait les Néo-Zélandais, dit Quatrefag-e {Espèce humaine, p. 336), ceux-ci offraient des ressemblances étrang-es avec les Hig"hlanders de Rob-Roy et de Mac Yvov. » Cette ressemblance entre l'org'anisation sociale des Maoris et les anciens clans d'Ecosse n'est certainement due à aucun fonds commun de traditions, et les ling-uistes ne s'amuseront pas à faire dériver leurs lang-ues d'une même langue-mère. A l'arrivée de Cortez au Mexique, les Aztecs possédaient, comme tant de peuples de l'ancien continent, un roi, une noblesse, une classe ag-ricole, une classe industrielle; leur ag-riculture, avec ses îles flottantes et son irrig-ation perfectioniiée, rappelait la Chine; leur architecture, leur peinture, leur écriture hiérog"lyphique, rappelaient l'Egfypte; leur calendrier, malg-ré son étrang-eté, attestait des connaissances astronomiques voisines des nôtres à la même époque; leur relig^ion, quoique sang-uinaire, ne laissait pas de ressembler à la nôtre par quelques-uns de ses sacrements, le baptême et la confession notamment. Les coïncidences de détail sont parfois si étonnantes qu'on y a vu des raisons de croire (1) à une importation directe des institutions et des arts de l'ancien monde par quelques naufragées.

(l) Le fait est que les rapprochements sont multiples et frappants. La civilisation, en Amérique comme en Europe, a passé successivement « de l'âge de la pierre à l'âge du bronze par des méthodes et sous des formes identiques. Les teocalli du Mexique répondent aux pyramides d'Egypte, comme les mounds de l'Amérique du Nord aux tiimuli do Bretagne et de Scythie, comme les pylônes du Pérou reproduisent ceux d'Etrurie et d'Egypte. » (Clémence Royer, Revue scie7itifique, 31 juillet 1886.) Ce qui est plus surprenant encore, la langue basque ne présente d'affinités qu'avec certaines langues américaines. — Ce qui affaiblit la portée de ces similitudes, c'est que les points de comparaison en sont puisés un peu artificiellement, non pas entre deux civilisations, mais entre un grand nombre de civilisations différentes, soit de l'ancien, soit du nouveau monde.

44 LES LOIvS DE l'imitation.

Mais sous ces rapprochements et une infinité d'autres du même g-enre, n'est-il pas plus vraisemblable d'apercevoir, d'une part, l'unité fondamentale de la nature humaine, l'identité de, ses besoins org-aniques dont la satisfaction est le but de toute évolution sociale, et l'identité de ses sens, de sa conformation cérébrale; d'autre part, l'uniformité de la nature extérieure qui, offrant à des besoins presque pareils à peu près les mêmes ressources, et à des yeux presque pareils à peu près les mêmes spectacles, doit provoquer inévitablement partout des industries, des arts, des perceptions, des mythes, des théories assez semblables? Ces ressemblances, comme celles dont il a été parlé plus haut, rentreraient donc, il est vrai, dans le principe g"énéral que toute similitude est née d'une répétition; mais, quoique sociales, elles auraient pour cause des répétitions d'ordre biolog-ique et d'ordre physique, des transmissions héréditaires de fonctions et d'org^anes qui constituent les races humaines, et des transmissions vibratoires de température, de couleurs, de sons, d'électricité, d'affinités chimiques, qui constituent les climats habités et les sols cultivés par l'homme.

Voilà l'objection ou l'exception dans toute sa force. Fût-elle admise, il en résulterait simplement qu'il y a lieu d'établir en sociolog'ie une distinction calquée sur celle des analogies et des liomologles, usuelle en anatomie comparée. Or, les conformités du premier g-enre dont il a été question ci-dessus, par exemple, la comparaison de l'élytre de l'insecte avec l'aile de l'oiseau, paraissent superficielles et insig-nifiantes au naturaliste, si frappantes qu'elles puissent être, il ne daig-ne pas s'y arrêter, il les nie presque, tandis qu'il attache le plus haut prix aux similitudes tout autrement profondes et précises à son point de vue entre l'aile de l'oiseau, la patte du

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'iMITATION. 45

reptile et la nageoire du poisson. (1) Si cette manière de juger lui est permise, je ne vois pas pourquoi on refuserait au sociologiste le droit de traiter les analogies fonctionnelles des diverses langues, des diverses religions, des divers gouvernements, des diverses civilisations, avec un égal mépris, et leurs homologies anatomiques avec un ég'al respect. Déjà les linguistes et les mythologues se pénètrent de cet esprit. Le mot teotl, dans la langue des Aztecs, a beau sig'nifier dieu aussi bien que le mot tkéos en grec, aucun linguiste ne verra là autre chose qu'une rencontre (2) et; par suite, n'avouera que teotl et théos sont le même mot, mais il prouvera que Mschop est le même mot qu'épiscopos. La raison en est qu'un élément d'unç langue ne saurait être, à un moment donné de son évolution, détaché de toutes ses transformations antérieures, ni considéré à part des autres éléments qu'il reflète et qui le reflètent; d'où il suit qu'une ressemblance constatée entre une de ses phases isolée et une des phases d'un autre vocable emprunté à une autre famille de langues et séparé de même de tout ce qui fait sa vie et sa réalité, est un rapport factice entre deux abstractions, non un lien véritable entre deux êtres réels. Cette considération peut être généralisée. (3)

(i) Il prête plus d'attention aux cas de mimosisme, énigme jusqu'ici indéchiffrable, mais qui, si la sélection naturelle en donnait vraiment la clé, se trouverait expliquée par les lois ordinaires de l'hérédité, par la lixation et l'accumulation héréditaires des variations individuelles les plus favorables au salut de l'espèce parvenue de la sorte à revêtir comme un déguisement la livrée d'un autre.

(2) La rencontre est d'autant plus singulière d'ailleurs que tl dans téotl ne compte pas, puisque cet accouplement de consonnes est la terminaison habituelle des mots mexicains. Téo et théô (au datif) ont absolument le même sens et le même son.

(3) Si la coutume de mutilations de diverses sortes, de la circoncision par exemple, du tatouage, des clieveux coupés, on signe de

Mais cette réponse, qui consiste, au fond, à nier les similitudes embarrassantes, ne saurait suffire. Je tiens pour vraies et sérieuses, au contraire, bien des ressemblances qui se sont produites spontanément entre des civilisations restées sans communication connue ni probable les unes avec les autres; et j'admets, en général, qu'une fois lancé dans la voie des inventions et des découvertes, le génie humain se trouve resserré par un ensemble de conditions internes ou extérieures, comme un fleuve par des coteaux, entre des limites étroites de développement, d'où résulte, en des bassins même éloi-

subordination à un dieu ou à un chef, existe sur les points du globe les plus distants, en Amérique et en Polynésie, comme dans Tancien monde, — si les totems des sauvages de l'Amérique du Sud rappellent quelque pen même les blasons de nos chevaliers du moyen-âge, etc., on peut voir simplement dans ces rencontres, dans ces similitudes, la preuve que les actions sont gouvernées par les croyances, et que les croyances, dans une grande mesure, sont suggérées à l'homme par les penchants innés de sa nature partout identique au fond, et par les phénomènes de la nature extérieure, beaucoup plus semblables entre eux que différents, malgré la diversité des climats. — Ces analogies, il est vrai, peuvent bien ne pas avoir l'imitation pour cause. Mais aussi ne sont-elles que grossières, vagues, sans signification sociologique, absolument comme le fait, pour les insectes, de posséder des membres ainsi que les vertébrés, des yeux et des ailes ain.si que les oiseaux, est insignifiant biologiquement. L'aile de l'oiseau et celle de la chauve-souris, quoique fort dilférentes d'aspect, font partie de la même évolution, ont le même passé et la possibilité d'un même avenir, ces organes se touchent par une infinité de points de leurs transformations successives; aussi sont-ils homologues; tandis que l'aile de l'insecte et celle de l'oiseau n'ont quelque chose de commun qu'à l'une des phases de leurs évolutions très dissemblables.

La circoncision chez les Aztèques s'accompagnait-elle des mêmes cérémonies, avait-elle le même sens religieux que chez les Hébreux? Non, pas plus que leur confession ne ressemblait à la nôtre. Ce détail des cérémonies est pourtant ce qui importe socialement, car c'est la part propre du milieu social dans la direction de l'activité individuelle. Et cette part va sans cesse grandis.sant.

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'iMITATION. 47

g-nés, une certaine similitude approximative de son cours, et même par hasard, moins souvent pourtant qu'on ne le suppose, le parallélisme d'idées g-éniales (1), soit très simples, soit parfois assez compliquées, apparues indépendamment, et équivalentes sinon identiques (2). Mais d'abord, en tant que l'homme a été contraint, par l'uniformité de ses besoins organiques, de suivre ce même chemin d'idées, il s'agit là de similitudes d'ordre biologique et non social, et c'est alors ma seconde, non ma troisième formule qui est applicable. C'est ainsi que, lorsque les conditions toutes pareilles des phénomènes lumineux ou sonores à percevoir en vue de leurs fins contraignent les animaux de divers embranchements à avoir des yeux et des oreilles qui ne sont pas sans quelque rapport, leur ressemblance à cet égard est physique, non vitale, et, comme telle, relève de l'ondulation, conformément à notre première formule. Ensuite, comment et pourquoi le génie humain a-t-il parcouru la carrière en question, si ce n'est en vertu des causes initiales qui l'ont arraché à sa torpeur première, et qui, en le réveillant, ont fait aussi sortir tour à tour de leur sommeil les besoins virtuels et profonds de l'âme hu-

(i) A plus forte raison, d'idées très simples, et qui n'exigent qu'un faible effort d'imagination. C'est le cas de bien des particularités de mœurs, même des plus singulières. Par exemple, en lisant l'ouvrage de M. Jametel sur la Cliine, j'avais été surpris d'y voir relaté l'usage de Véractation par politesse, chez les convives, à la fin d'un repas. Or, d'après M. Garnier et M. Hugonnet {La Grèce nouvelle, 1889), les Grecs modernes pratiquent la même observance cérémonielle... Evidemment, ici et là, le besoin de fournir la preuve évidente qu'on est rassasié, a suggéré l'idée, ridicule mais naturelle, de cette bizarre coutume.

(2) Par exemple, les mêmes besoins ont donné l'idée, dans l'ancien continent, de domestiquer le bœuf, et, en Amérique, d'apprivoiser le bison et le buffle (Voir Bourdeau, Conquête du monde animal, p. 212.), ou bien, là, d'apprivoiser le cbameau, ici, d'apprivoiser le lama.

48 LES LOIS DE l'IiMITATION.

maine? Et ces causes, quelles sont-elles, si ce n'est quelques inventions et quelques découvertes primordiales, capitales, qui, ayant commencé à se répandre par imitation, ont mis leurs imitateurs en g-oùt de découvrir et d'inventer? A l'orig-ine, un anthropoïde a imag-iné (je conjecturerai plus loin comment) les rudiments d'un langag-e informe et d'une gfrossière relig^ion : ce pas difficile qui faisait franchir à l'homme jusque-là bestial le seuil du monde social, a dû être un fait unique, sans lequel ce monde, avec toutes ses richesses ultérieures, fût demeuré plongé dans les limbes des possibles irréalisés. Sans cette étincelle, l'incendie du progrès ne se fût jamais déclaré dans la forêt primitive pleine de fauves; et c'est elle, c'est sa propagation par imitation qui est la vraie cause, la condition sine quâ non. Cet acte originel d'imagination a eu pour effets non seulement les actes d'imitation directement émanés de lui, mais encore tous les actes d'imagination qu'il a suggérés et qui euxmêmes en ont suggéré de nouveaux, et ainsi de suite indéfiniment. Ainsi, tout se rattache à lui, toute similitude sociale provient de cette première imitation dont il a été l'objet; et je crois pouvoir le comparer à cet événement non moins exceptionnel qui, bien des milliers de siècles auparavant, s'était produit sur le globe, quand, pour la première fois, une petite masse de protoplasme se forma, on ne sait comment, et se mit à se multiplier par génération scissipare. De cette première répétition héréditaire procèdent toutes les similitudes qui s'observent à l'heure actuelle entre tous les êtres vivants. Il ne servirait de rien, d'ailleurs, de conjecturer, fort gratuitement, que les premiers foyers de création protoplasmique, aussi bien que de création linguistique et mythologique, ont été non uniques, mais multiples : en effet, dans l'hypothèse de cette multiplicité, on ne saurait nier qu'après une concurrence et une lutte plus

LES SIMILITUDES SOCL\LES ET l'iMITATION. 49

OU moins longues, la meilleure, la plus féconde des ébauches différentes, écloses ainsi spontanément, a seule dû triompher et exterminer ou absorber ses rivales.

Il ne faut pas perdre de vue, d'une part, que le besoin d'inventer et de découvrir se développe, comme tout autre, en se satisfaisant; d'autre part, que toute invention se réduit au croisement heureux, dans un cerveau intelligent, d'un courant d'imitation, soit avec un autre courant d'imitation qui le renforce, soit avec une perception extérieure intense, qui fait paraître sous un jour imprévu une idée reçue, ou avec le sentiment vif d'un besoin de la nature qui trouve dans un procédé usuel des ressources inespérées. Mais, si nous décomposons les perceptions et les sentiments dont il s'agit, nous verrons qu'eux-mêmes se résolvent presque entièrement, et de plus en plus complètement à mesure que la civilisation avance, en éléments psychologiques formés sous l'influence de l'exemple. Tout phénomène naturel est vu à travers les prismes et les lunettes colorées de la lang-ue maternelle, de la religion nationale, d'une préoccupation dominante, d'une théorie scientifique régnante, dont l'observation la plus libre et la plus froide ne saurait se dépouiller sans s'anéantir ; — et tout besoin organique est ressenti sous une forme caractéristique, consacrée par l'exemple ambiant, et par laquelle le milieu social, en le précisant, en l'actualisant à vrai dire, se l'approprie. Il n'est pas jusqu'au besoin de s'alimenter, devenu le besoin de manger du pain bis ou du pain blanc et telles ou telles viandes ici, du riz et tels ou tels légumes là; il n'est pas jusqu'au besoin même de rapports sexuels, devenu le besoin de se marier ici ou là, suivant tels ou tels rites sacramentels, qui ne se soient transformés en produits nationaux, pour ainsi parler. A plus forte raison cela est-il vrai du besoin naturel de, distraction, devenu le besoin des jeux du cirque, des combats de

taureaux, des tragédies classiques, des romans naturalistes, des échecs, du piquet, du whist. Par suite, lorsque l'idée vint pour la première fois, au dernier siècle, de faire servir la machine à vapeur, déjà employée dans les usines, à satisfaire le besoin de voyag*er au loin sur les mers, besoin né de toutes les inventions navales antérieures et de leur propag-ation, nous devons voir dans cette idée de g'énie le croisement d'une imitation avec d'autres presque aussi hien que dans l'idée, venue plus tard, d'adapter l'hélice au navire à vapeur, l'un et l'autre déjà connus depuis longtemps, Et quand la constatation visuelle des valvules des vaisseaux, se rencontrant dans l'esprit d'Harvey avec le souvenir de ses anciennes connaissances anatomiques, lui fit découvrir la circulation du sang", cette découverte n'était presque, en somme, que la rencontre d'enseig-nements traditionnels avec d'autres (à savoir avec les méthodes et les pratiques qui, long-temps suivies docilement par Harvey, disciple, lui avaient seules permis de faire un jour sa constatation mag-istrale), tout comme, ou peu s'en faut, le rapprochement de deux théorèmes déjà enseig"nés en fait luire un troisième à un g"éomètre. ,

Toutes les inventions et toutes les découvertes, donc, étant des composés qui ont pour éléments des imitations antérieures, sauf quelques apports extérieurs inféconds par eux-mêmes, et ces composés, imités à leur tour, étant destinés à devenir les éléments de nouveaux composés plus complexes, il suit de là qu'il y a un arbre g-énéalog'ique de ces initiatives réussies, un enchaînement non pas rig-oureux, mais irréversible, de leur apparition, qui rappelle l'emboîtement des g-ermes rêvé par d'anciens philosophes. Toute invention qui éclôt est un possible réalisé, entre mille, parmi les possibles différents, je veux dire parmi les nécessaires conditionnels, que l'invention-mère d'où elle découle portait

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'iMITATION. 51

dans ses flancs; et, en apparaissant, elle rend impossibles, désormais, la plupart de ces possibles, elle rend possibles une foule d'autres inventions qui ne l'étaient pas nag'uère. Celles-ci seront ou ne seront pas, suivant la direction et l'étendue du rayon de son imitation à travers des populations déjà éclairées de telles ou telles autres lumières. Il est vrai que, parmi celles qui seront, les plus utiles seules, si l'on veut, survivront, mais entendez par là celles qui répondront le mieux aux problèmes du temps ; car, toute invention, comme toute découverte, est une réponse à un problème. Mais, outre que ces problèmes (i), toujours indéterminés comme les besoins dont ils sont la traduction vag-ue, comportent les solutions les plus multiples, la question est de savoir comment, pourquoi et par qui ils se sont posés, à telle date et non à telle autre, et ensuite pourquoi telle solution a été adoptée de préférence ici, telle autre ailleurs (2). Cela dépend d'initiatives individuelles, cela dépend de la nature des inventeurs et des savants antérieurs, en remontant jusqu'aux premiers, peut-être les plus g'rands, qui, du faîte de l'histoire, ont précipité sur nous l'avalanche du prog-rès.

(i) En politique, c'est ce qu'on appelle des questions : la question d'Orient, la question sociale, etc.

(2) Il arrive quelquefois que, presque partout, la solution acceptée soit la même, quoique le problème en comportât d'autres. C'est que cette solution, dira-t-on, était la plus naturelle. Oui, mais n'est-ce pas justement pour cela, peut-être, que, éclose quelque part seulement, et non partout à la fois, elle a fini par se répandre en tous lieux ? — Par exemple, la demeure des mauvais morts a presque partout été considérée, chez les peuples primitifs, comme souterfaine, et celle des bienheureux comme céleste. La similitude va souvent fort loin. Les Indiens Salisles de l'Orégon, d'après Tylor, disent que les méchants vont habiter après leur mort un lieu couvert de neiges éternelles, « où, véritahle supplice de ïentale, ils voient perpétuellement du gibier qu'ils ne peuvent pas tuer et de l'eau qu'ils ne peuvent pas boire. »

LiBRARY UNIVERSITY ÛF ILLINOIS

Nous avons de la peine à imaginer combien les idées les plus simples ont exig*é de g'énie et de chances sing*ulières. On peut croire, à première vue, que, de toutes les initiatives, celle qui consiste à asservir pour les exploiter, au lieu de les chasser simplement, les animaux inoffensifs répandus dans une contrée, est la plus naturelle, non moins que la plus féconde; et l'on est porté à la jug"er inévitable. Cependant, nous savons que le cheval, après avoir fait partie très anciennement de la faune américaine, avait disparu de l'Amérique au moment de la découverte de ce continent, et l'on s'accorde à expliquer sa disparition en admettant, dit Bourdeau (Conque le dît monde animal), « que les chasseurs durent l'anéantir (pour le mang-er) en beaucoup de lieux (car le fait s'est produit aussi dans l'ancien monde), avant que les pasteurs song-eassent à le priver. » L'idée de l'apprivoiser était donc loin d'être forcée. Il a fallu un accident individuel pour que le cheval soit devenu domestique quelque part, d'où, par imitation, sa domestication s'est répandue. Mais ce qui est vrai de ce quadrupède l'est sans doute de tous les animaux .domestiques et de toutes les plantes cultivées. — Or, se représente-t-on ce que pouvait être l'humanité sans ces inventions-mères !

En g-énéral, si l'on veut que les similitudes sociales des peuples séparés par des obstacles plus ou moins infranchissables (mais qui ont pu ne pas l'être dans le passé) ne s'expliquent pas par un modèle primitif dont tout souvenir a été perdu, il ne reste, le plus souvent, qu'à les expliquer par l'épuisement, en chacun d'eux, de toutes les inventions possibles sur un sujet donné et l'élimination de toutes les idées inutiles ou moins utiles. Mais cette dernière hypothèse est contredite par la stérilité relative d'imagination qui caractérise les peuples naissants. Il convient donc de s'attacher de préférence à la première et de n'y jamais renoncer sans

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'iMITATION. 53

raison manifeste. Est-il certain, par exemple, que l'idée de construire des habitations lacustres, commune aux anciens habitants de la Suisse et de la Nouvelle-Guinée, leur soit venue sans sug"g"estion imitati ve ? Même question relativement à l'idée de tailler des silex ou de les polir, de coudre avec des arêtes de poisson et des tendons, de frotter deux morceaux de bois pour en faire jaillir du feu. Avant de nier la possibilité de la diffusion de ces idées par une lente et g-raduelle imitation qui aurait fini par couvrir presque tout le g-lobe, il faut se rappeler d'abord l'immense durée des temps dont dispose la préhistoire, et song'er aussi que nous avons la preuve de relations entretenues à de g-randes distances non seulement par les peuples de l'âg-e de bronze, qui devaient parfois faire venir l'étain de très loin, mais encore par les peuples de la pierre polie et peut-être de la pierre éclatée. Les g-randes invasions conquérantes qui ont sévi de tout temps ont dû faciliter et universaliser fréquemment, dans la préhistoire même, ou plutôt dans la préhistoire surtout, car les g-randes conquêtes sont d'autant plus aisées que les peuples à conquérir sont plus morcelés et plus primitifs, la diffusion des idées civilisatrices. L'irruption des Mong'ols au xiir siècle est un bon échantillon de ces délug'es périodiques ; et nous savons qu'elle a eu pour effet de rompre, en plein moyen-âg'e, les barrières des peuples les mieux clos, de mettre la Chine et l'Hindoustan en communication entre eux et avec l'Europe.

Mais, à défaut même de ces événements violents, l'échang-e universel des exemples n'eût pas manqué de s'opérer à la long'ue. A ce sujet, faisons une remarque générale. La plupart des historiens sont portés à n'admettre l'influence d'une civilisation sur une autre que s'ils parviennent à constater entre elles l'existence de rapports commerciaux ou de luttes militaires. 11 leur

semble, implicitement, que toute action d'une nation sur une autre nation éloigniée, par exemple, de l'Egypte sur la Mésopotamie ou de la Chine sur l'Empire romain, suppose un transport de troupes, un envoi de vaisseaux ou un voyag-e de caravanes, de l'une à l'autre. Ils -n'admettent pas, par exemple, que le courant de la civilisation babylonienne et le courant de la civilisation ég"yptienne aient communiqué ensemble antérieurement à la conquête de la Mésopotamie par l'Eg-ypte, vers le xvr siècle avant notre ère. Ou bien, à l'inverse, mais toujours en vertu du même point de vue, dès que, par la similitude constatée des œuvres d'art, des monuments, des tombes, des débris funéraires, l'action d'une civilisation sur une autre leur paraît démontrée, ils en concluent aussitôt qu'il a dû y avoir entre l'une et l'autre des g*uerres ou des transactions rég'ulières.

Cette opinion préconçue, si l'on a égard aux rapports que j'établis entre les trois formes de la Répétition universelle, n'est pas sans rappeler le préjug-é des anciens physiciens, qui, partout où ils constataient une action physique, telle que l'éclairement ou réchauffement, exercée par un corps sur un autre corps éloig'né, y voyaient la preuve d'un transport de matière. Newton lui-même ne croyait-il pas que la propagation de la lumière solaire était i)roduite par une émission de particules projetées du soleil dans l'espace immense? Mon point de vue en cela est aussi éloigné du point de vue ordinaire que la théorie de l'ondulation, en optique, l'est de celle de l'émission. Je ne nie pas, certes, l'action sociale exercée ou plutôt provoquée par les mouvements d'armées ou de vaisseaux marchands, mais je conteste qu'elle soit le mode unique ou même principal par lequel s'opère la contagion rayonnante des civilisations. A partir de leurs frontières, où elles se rencontrent indépendamment de tout choc belliqueux et de tout troc

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'IMITATION. 55

commercial, les hommes qui les représentent ont un penchant naturel à se copier; et, sans avoir hesoin de se déplacer dans le sens de la propagation de leurs exemples, ils ag-issent continuellement les uns sur les autres, à des distances indéfinies, comme des molécules d'eau de la mer qui, sans se déplacer dans le sens de leurs va- ^•ues, les envoient fort loin devant elles. Bien avant, donc, qu'une armée pharaonique vînt à Babylonne, nombre de rites ou de secrets industriels avaient passé de la main à la main, en quelque sorte, d'Eg"ypte en Babylonie.

Voilà ce qu'il faut admettre en tète de l'histoire. Et remarquons combien cette action-là est continue, puissante, irrésistible. Jusqu'aux limites de la terre, pourvu qu'on lui donne le temps voulu, elle ira infailliblement. Or, c'est par centaines de milliers d'années qu'il faut chiffrer le passé humain. Donc, il y a tout lieu de croire que, dès les époques si rapprochées auxquelles nous prêtons le nom d'antiquité, elle a dû s'étendre à l'univers entier.

En résumé, tout ce qui est social et non vital ou physique, dans les phénomènes des sociétés, aussi bien dans leurs similitudes que dans leurs différences, a l'imitation pour cause. Aussi n'est-ce pas sans raison qu'on donne g-énéralement l'épithète de naturel, en tout ordre de faits sociaux, aux ressemblances spontanées, non sug-g-érées, qui s'y produisent entre sociétés différentes. On a le droit, quand on aime à envisag-er les sociétés par ce côté spontanément similaire, d'appeler cet aspect de leurs lois, de leurs cultes, de leurs g"Ouvernements, de leurs usages, de leurs délits, le droit naturel, la relig-ion naturelle, la politique naturelle, l'industrie naturelle, l'art naturel (je ne dis pas naturaliste), le délit naturel... Or, ces similitudes importent certainement. Mais le malheur est (pi'à vouloir les

préciser on perd son temps, et, par ce caractère de va^'ue et d'arbitraire incurables, elles doivent finir par rebuter un esprit positif, habitué aux précisions scientifiques.

On peut me faire observer que, si l'imitation est chose sociale, ce qui n'est pas social, ce qui est naturel au suprême deg-ré, c'est la paresse instinctive d'où naît le penchant à imiter pour s'éviter la peine d'inventer. Mais ce penchant lui-même, s'il précède nécessairement le premier fait social, l'acte par lequel il se satisfait, est très variable en intensité et en direction, suivant la nature des habitudes d'imitation déjà formées. — On peut me dire encore : cette tendance n'est qu'une des formes d'un besoin jug"é par vous inné et profond, et d'où vous faites découler (on le verra plus loin) toutes les lois de la logique sociale, c'est-à-dire le besoin d'un maximum de foi forte et solide. Si ces lois existent, comme leur orig'ine ne peut avoir rien de social, les similitudes qu'elles produisent dans les institutions et les idées des peuples ont une cause non sociale, mais naturelle. Par exemple, l'explication des maladies par une possession diabolique, par une entrée d'esprits mauvais dans le corps du malade, s'est présentée aux sauvag'es américains de même qu'aux sauvag'es africains ou asiatiques, coïncidence déjà assez sing"ulière; puis, cette explication une fois adoptée, on en a fait découler logiquement, dans l'ancien comme dans le nouveau monde, l'idée de g'uérir par voie d'exorcisme. — Mais je réponds que, si une certaine orientation logique de l'homme pré-social n'est pas- niable, le besoin de coordination logique, accru et précisé par les influences du milieu social, y est sujet aux variations les plus étendues, les l)lus étrang-es, et s'y fortifie, s'y dirigre comme tout autre, dans la mesure et au g"ré des satisfactions qu'il y reçoit. Nous en verrons ailleurs la preuve.

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'IMITATION. 57

II. — Ceci m'amène à examiner une autre objection capitale qui peut m'étre faite. Je n'aurai pas g'ag'né gTand'chose, en effet, à prouver que toutes les civilisations, même les plus di ver gf entes, sont des rayons d'un même foyer primitif, s'il y a des raisons de penser que, passé un certain point, leur diverg"ence va diminuant au lieu de s'accroître, et que, quel qu'eût été le point de départ, l'évolution des langues, des mythes, des métiers, des lois, des sciences et des arts, eût été se rapprochant de plus en plus de la voie suivie, en sorte que, inévitablement, le terme devait toujours être le même, prédéterminé, fatal.

Reste à savoir si cette hypothèse est vraie. Elle ne l'est pas. Montrons d'abord la conséquence extrême qu'elle implique. Il s'ensuit que, n'importe par quelle route spéculative, moyennant un temps suffisant, l'esprit scientifique devait aboutir, en mathématiques, au calcul infinitésimal, en astronomie à la loi de Newton, en physique à l'unité des forces, en chimie à l'atomisme, en biologie à la sélection naturelle ou à toute autre forme ultérieure du transformisme, etc. Et comme c'est sur cette science soi-disant une et inévitable que devrait s'appuyer l'imagination industrielle, militaire ou artistique, en quête de réponses à des besoins virtuellement innés, l'invention, par exemple, de la locomotive et du télégraphe électrique, des torpilles et des canons Krupp, de l'opéra Wagnérien et du roman naturaliste, était chose nécessaire, plus nécessaire peut-être que l'art du potier réduit à sa plus simple expression. Or, ou je m'abuse fort, ou autant vaudrait-il dire que, dès ses premiers débuts, à travers toutes ses métamorphoses, la vie tendait à faire éclore certaines formes vivantes, et que, par exemple, l'ornithorynque ou le cactus, le lézard ou l'ophrys, ou même l'homme, ne pouvaient pas ne pas apparaître. Ne semble-t-il pas plus plausible

(l'admettre que le problême posé à chaque instant par la vie était indéterminé en soi, susceptible de multiples solutions ?

L'illusion que je combats doit sa vraisemblance à une sorte de quiproquo. Il est certain que le prog-rès de la civilisation se reconnaît au nivellement g-raduel qu'elle établit sur un territoire toujours plus vaste, si bien qu'un jour, peut-être, un même type social, stable et définitif, couvrira l'entière surface du 8*10136 (1), jadis morcelée en mille types sociaux différents, étrang'ers ou rivaux. Mais cette œuvre d'uniformisation universelle, à laquelle nous assistons, révèle-t-elle le moins du monde une orientation commune des sociétés diverses vers un même pôle? — Nullement, puisqu'elle a pour cause manifeste la submersion de la plupart des civilisations originales sous le délug'e de l'une d'elles, dont le flux avance en nappes d'imitation sans cesse élarg-ies. Pour voir à quel point les civilisations indépendantes sont loin de tendre à converg-er spontanément, comparons deux civilisations parvenues à leur terme et s'y reposant, l'Empire byzantin du moyen-âg-e, par exemple, à l'Empire chinois de la même époque. L'une et l'autre civilisation alors avaient depuis long'temps porté tout leur fruit et atteint leur limite extrême de croissance. La question est de savoir si, en cet état de consommation finale, elles se ressemblaient plus entre elles qu'elles ne s'étaient ressemblé dans le passé. Il n'en est rien, et le contraire me semble bien plus vrai. Comparez Sainte-Sophie avec ses mosaïques à une pag'ode

(1) On verra cependant plus loin que, finalement, la coutume, c'esl-à-dire rimitalion exclusive, doit l'emporter sur la mode, sur rimitation prosélytique, et que, par suite de cette loi, le fractionnement de riuunanité en états distincts, en civilisations différentes, seulement moins nombreuses et plus vastes qu'à présent, peut fort bien être l'état final, aussi bien qu'actuel et passé, des sociétés.

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'iMITATION. 59

avec ses porcelaines, les mystiques miniatures des manuscrits aux plates peintures des potiches, la vie d'un mandarin occupé de pointilleries littéraires, et, entre temps, donnant l'exemple de labourer, à la vie d'un évêque de Byzance passionné pour des subtilités de théologie entremêlées de ruses diplomatiques; et ainsi de suite. Tout est contraste entre l'idéal de jardinage raffiné, de famille pullulante, de moralité rabaissée, cher à l'un de ces peuples, et l'idéal de salut chrétien, de célibat monastique, de perfection ascétique, dont l'autre est halluciné. On a peine à ranger sous le même vocable de religion le culte des ancêtres sur lequel l'un d'eux est fondé, et le culte des personnes divines ou des saints qui est l'àme de l'autre. Mais si je remonte aux plus anciens âges de ces Grecs et de ces Romains dont la double culture s'est amalgamée et complétée dans le Bas- Empire, j'y trouve une organisation familiale qu'on dirait calquée sur celle de la Chine. Dans l'antique famille aryenne, en effet, et j'ajoute sémitique, comme dans la famille chinoise, nous trouvons non seulement le culte du feu de l'àtre et de l'âme des aïeux, mais encore les mêmes procédés imaginés pour honorer les morts, c'està-dire les offrandes d'aliments et le chant des hymnes accompagné de g'éniiflexions, et aussi les mêmes fictions, à savoir, l'adoption notamment, pour atteindre, en dépit de la stérilité accidentelle des femmes, le but capital, qui est de perpétuer avec la famille la petite religion du foyer.

On aura la contre-épreuve de cette vérité, si, au lieu de comparer deux peuples originaux à deux phases successives de leur histoii'e, on met en parallèle deux classes ou deux couches sociales de chacune d'elles. Le voyageur, il est vrai, qui traverse plusieurs pays d'Europe, même les plus arriérés, observe plus de dissemblance entre les gens du peuple restés fidèles à leurs

vieilles coutumes, qu'entre les personnes des classes supérieures. Mais c'est que celles-ci ont été touchées les premières du rayon de la mode envahissante : ici la similitude est visiblement fille de l'imitation. Au contraire, quand deux nations sont demeurées hermétiquement fermées l'une à l'autre, les membres de leurs noblesses ou de leurs clerg-és diffèrent certainement plus entre eux par leurs idées, leurs g'oûts et leurs habitudes, que leurs cultivateurs ou leurs manœuvres.

La raison en est que plus une nation ou une classe se civilise, plus elle échappe aux bords étroits où la servitude des besoins corporels, partout les mêmes, enserrait son développement, et débouche dans le libre espace de la vie esthétique, où la nef de l'art vog'ue au g-ré des vents que son propre passé lui souffle. Si la civilisation n'était que le plein épanouissement de la vie organique par le milieu social, il n'en serait pas ainsi ; mais on dirait que la vie, en s'épanouissant de la sorte, cherche, avant tout, à s'émanciper hors d'elle-même, à rompre son propre cercle, et ne tend à fleurir que pour s'essorer; comme si rien ne lui était plus essentiel, comme à toute réalité peut-être, que de s'affranchir de son essence même. Le superflu donc, le luxe, le beau, j'entends le beau spécial que chaque époque et chaque nation se crée, est, en toute société, ce qu'il y a de plus éminemment social, et c'est la raison d'être de tout le reste, de tout le nécessaire et de tout l'utile. Or, nous allons voir que l'orig'ine exclusivement imitative des similitudes devient de plus en plus incontestable à mesure qu'on s'élève du second au premier de ces deux ordres de faits. Les habitudes artistiques de l'œil, nées des anciens caprices individuels de l'art, deviennent des besoins hyper-org-aniques auxquels l'arttste est oblig-é de donner satisfaction, et qui limitent singulièrement le champ de sa fantaisie ; mais cette limitation, qui

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'iMITATION. 61

n'a rien de vital, est on ne peut plus variable d'après les temps et les lieux. C'est ainsi que l'œil du Grec, à partir d'une certaine époque, avait besoin de voir, en fait de colonnes, une forme ionique et corinthienne, tandis que l'œil ég-yptien, sous l'ancien Empire, exigeait un pilier carré, et, sous le moyen Empire, une colonne terminée en bouton de lotus. Ici, dans cette sphère de l'art pur ou plutôt presque pur, car l'architecture reste toujours un art industriel, ma formule relative à l'imitation, considérée comme la cause unique des similitudes sociales vraies, s'applique déjà à la lettre.

Elle s'appliquerait plus exactement encore en sculpture, en peinture, en musique, en poésie. Les idées du g'oût, en effet, et les jug-ements du g"OÙt, auxquels l'art répond, ne lui préexistent pas; ils n'ont rien de fixe ni d'uniforme comme les besoins corporels et les perceptions des sens qui prédéterminent dans une certaine mesure les œuvres de l'industrie et les forcent à se répéter vag-uement chez des peuples divers. Quand un ouvrage relève à la fois de l'industrie et de l'art, il faut donc s'attendre à ce que, semblable par ses caractères industriels à d'autres produits de provenance étrang-ère et indépendante, il en diffère par son côté esthétique. En général, cet élément différentiel paraît de mince importance à l'homme positif; n'est-ce pas seulement par le détail que se différencient les monuments, les vases, les meubles quelconques, les hymnes, les épopées des diverses civilisations? Mais ce détail, cette nuance caractéristique, ce tour de phrase, ce coloris propre, c'est le style et la manière, qui importe à l'artiste pardessus tout. C'est le signalement à la fois le plus visible et le plus profond d'une société, ici l'ogive, là le fronton, ailleurs le plein cintre, la forme maîtresse qui s'impose aux utilités au lieu de les subir, et, en cela, est parfaitement comparable à ces caractères morpholog'i-

ques, dominateurs des fonctions, par lesquels les types vivants se reconnaissent. Voilà pourquoi il est permis de nier, esthétiquement, c'est-à-dire au point de vue social le plus pur, la similitude vraie d'œuvres qui se disting'uent par le détail seulement. Il est permis de dire, par exemple, que le g-racieux petit temple ég-yptien d'Eléphantine ne ressemble pas à un temple g-rec périptère, malgré l'apparence, et d'écarter, par conséquent, la question de savoir si cette ressemblance ne serait pas une preuve que la Grèce a copié l'Egypte, comme le pensait Champollion. — En définitive, cela revient à dire que ma formule s'applique d'autant plus exactement qu'il s'agit d'œuvres semblables répondant à des besoins plus factices, moins naturels, c'est-à-dire d'un ordre moins vital, plus social. D'où l'on peut induire que, si des œuvres se rencontraient jamais, inspirées par des mobiles exclusivement sociaux, absolument étrang-ers aux fonctions vitales, ce principe se vérifierait dans toute sa rig'ueur.

On a beaucoup parlé, entre esthéticiens, d'une prétendue loi du développement des beaux-arts qui les assujettirait à tourner dans le même cercle et à se rééditer indéfiniment. Le malheur est que nul n'ait jamais pu la formuler avec quelque précision sans se heurter au démenti des faits; et cette observation n'est pas sans s'appliquer aussi, mais moins bien, comme on doit s'y attendre d'après ce qui précède, aux soi-disant lois du développement des religions, des langues, des gouvernements, des législations, des morales, des sciences. Tout en partageant ce préjugé de notre époque, M. Perrot, dans son Histoire de l'art, -est forcé de convenir que l'évolution des ordres d'architecture n 'a pas traversé en Egypte et en Grèce des phases analogues. Sans doute, là comme ici, la colonne de pierre des plus vieux âges, en succédant au poteau de bois, a commencé par l'imiter

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'iMITATION. 63

plus OU moins fidèlement et a long-temps retenu la marque de cette contrefaçon ; et dans l'un et l'autre pays, ce sont des plantes locales, l'acanthe dans l'un, le lotus ou le palmier dans l'autre, qui ont été reproduites sur les chapiteaux pour les embellir. Sans doute, encore, grec ou égyptien, le pilier massif et indivis au début, a été se subdivisant en trois parties, le chapiteau, le fîït et la base. Sans doute, enfin, la décoration du chapiteau en Grèce, et de la colonne tout entière en Egypte, a été se compliquant, se surcharg'eant d'ornements nouveaux.

Mais, de ces trois analogies, la première ne fait qu'attester une fois de plus notre principe premier, l'imitativité instinctive de l'homme social, et la troisième nous déduit une conséquence forcée de ce principe, l'accumulation graduelle des inventions qui ne se contredisent pas, grâce à la conservation et à la diffusion de chacune d'elles par l'imitation rayonnante dont elle est le foyer. Quant à la seconde, elle est une de ces analogies fonctionnelles dont j'ai parlé plus haut : Cette division tripartite de la colonne, en effet, était à peu près commandée par la nature des matériaux employés et la loi de la pesanteur, dès que le besoin d'abri eu arrivait à exiger des demeures d'une certaine élévation. — Si l'on veut faire aux pseudo-lois du développement religieux, politique ou autre, que je viens de critiquer en passant, leur part de vérité, on verra qu'elle se résout en similitudes qui rentrent dans les trois catégories précédentes. S'il en est qu'on ne puisse y faire rentrer, c'est que l'imitation est intervenue. Par exemple, les points de similitude entre le christianisme et le bouddhisme, mais surtout entre le christianisme et le culte de Krishna, sont si multipliés qu'ils ont paru suffisants à divers savants des plus autorisés, notamment Weber, pour affirmer une filiation historique de ces religions

similaires. La conjecture a d'autant moins lieu d'étonner qu'il s'ag-it de relig'ions prosélytiques.

D'ailleurs, — et ici les diverg-ences sig-nificatives vont éclater, — chez les Grecs « les proportions des supports se sont modifiées toujours dans le même sens; c'est par un cliiflre de plus en plus élevé que s'est exprimé le rapport qui représente la hauteur du fût comparé à son diamètre. Le dorique du Parthénon est plus élancé que celui du vieux temple de Corinthe; il l'est moins que le dorique romain... Il n'en fut pas de même eu Egypte; les formes ne tendirent point à s'y effiler à mesure que les siècles s'écoulaient. La colonne à seize pans et la colonne fasciculée de Béni-Hassen n'ont pas de i)roportions plus ramassées que les colonnes des monuments .très postérieurs. » Le contraire même se rencontre, précisément l'inverse de l'évolution hellénique. « Il y a donc, conclut l'auteur cité, dans la marche de l'art égryptien, des oscillations capricieuses. Cette marche est moins rég-ulière que celle de l'art classique, elle ne semble pas g'ouvernée par une log'ique interne aussi sévère. »

Je dirai plutôt : Il suit de là que l'art ne veut pas se laisser enfermer dans une formule, puisque cette formule, si formule il y a, tantôt paraît s'appliquer, tantôt, manifestement, ne s'applique en aucune manière, et précisément en ce qui concerne les caractères les plus importants aux yeux du connaisseur, les plus expressifs, les plus profonds. Quand il s'agùt de la colonne envisag-ée du point de vue utilitaire, les conditions extérieures circonscrivent étroitement le champ de l'invention architecturale et lui imposent certaines idées fondamentales, comme des thèmes à varier. Mais, une fois ce détroit franchi, le long- duquel toutes les écoles devaient suivre un cours presque parallèle, elles ont vog-ué chacune à part, diversement orientées, non pas plus libres du reste, mais chacune d'elles n'obéissant qu'aux

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'iMITATION. 65

inspirations de ses propres g-énies. Dès lors, les coïncidences ne se produisent plus, et les dissemblances se creusent (1). Alors devient prépondérante, souveraine, l'influence individuelle des Maîtres, soit passés, soit actuels, sur les transformations de leur art. Ainsi peuvent s'expliquer les « capricieuses oscillations » de l'architecture égyptienne; et, si le développement de l'architecture g-recque paraît plus rectilig-ne, n'est-ce pas une illusion? Si l'on ne se borne pas à considérer deux ou trois siècles remarquables de ce développement, si l'on embrasse l'entier déroulement de l'art grec depuis ses débuts mal connus jusqu'à ses dernières transformations byzantines, ne verra-t-on pas le besoin d'élancement croissant sig'nalé par M. Perrot, diminuer à partir d'une certaine époque? C'est une suite d'élég-ants et g-racieux artistes qui ont fait naître et croître ce besoin visuel, comme ce sont des g-énérations de solides constructeurs qui ont rendu général et permanent sur les bords du Nil le besoin de solidité massive, non pourtant sans des accès de g-oùt différent, quand se faisait jour un architecte d'un tempérament orig-inal, moins porté à se conformer au g'énie national qu'à le réformer. — Mais combien ces considérations g-agneraient à être illustrées par des exemples empruntés aux arts supérieurs, à la peinture, à la poésie, à la musique !

(1) Trouve-t-on rien d'analogue à l'obélisque ailleurs qu'en Kgypte? C'est que l'obélisque répondait non à un besoin principalement naturel, comme les portes, les fenêtres, les colonnes en tant que supports, mais à un besoin presque entièrement social.

CUAPITUE TROISIEME.

Page 1