QU'EST-CE QU'UNE SOCIÉTÉ
Ce que j'entends par société résulte assez clairement de ce qui précède, mais il importe de préciser davantag-e encore cette notion fondamentale.
I. — Qu'est-ce qu'une société? On a répondu en g^énéral : un g-roupe d'individus distincts qui se rendent de mutuels services. De cette définition aussi fausse que claire sont nées toutes les confusions si souvent établies entre les soi-disant sociétés animales ou la plupart d'entre elles et les seules véritables sociétés, parmi lesquelles il en est, sous un certain rapport, un petit nombre d'animales (1).
A cette conception toute économique, qui fonde le g*roupe social sur la mutuelle assistance, on pourrait avec avantage substituer une conception toute juridique qui donnerait à un individu quelconque pour associés non tous ceux auxquels il est utile ou qui lui sont utiles, mais tous ceux, et ceux-là seulement, qui ont sur lui des droits établis par la loi, la coutume et les convenances admises, ou sur lesquels il a des droits analog'ues, avec ou sans réciprocité. — Mais nous verrons que ce
(1) Je serais fâché qu'on vît, dans ces lignes, une critique implicite de l'ouvrage de M. Espinas sur les Sociétés animales. La confusion signalée y est rachetée par trop d'aperçus Justes et profonds pour mériter d'être relevée.
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point de vue, quoique préférable, resserre trop le groupe social, de même que le précédent l'élarg-it outre mesure. — Enfin, une notion du lien social toute politique ou toute relig-ieuse serait aussi possible. Partag^er une même foi ou bien collaborer à un même dessein patriotique, commun à tous les associés et profondément distinct de leurs besoins particuliers et divers pour la satisfaction desquels ils s'entr'aident ou noii, peu importe : ce serait là le vrai rapport de société. Or, il est certain que cette unanimité de cœur et d'esprit est bien le caractère des sociétés achevées; mais il est certain aussi qu'un commencement de lien social existe sans elle, par exemple entre européens de diverses nationalités, Par suite, cette définition est trop exclusive. D'ailleurs, la conformité de desseins et de croyances dont il s'ag^it, cette similitude mentale que se trouvent revêtir à la fois des dizaines et des centaines de millions d'hommes, elle n'est pas née ex abrupto; comment s'est-elle produite? Peu à peu, de proche en proche, par voie d'imitation. C'est donc là toujours qu'il faut en venir.
Si le rapport de sociétaire à sociétaire était essentiellement un échangée de services, non-seulement il faudrait reconnaître que les sociétés animales méritent ce nom, mais encore qu'elles sont les sociétés par excellence. Le pâtre et le laboureur, le chasseur et le pêcheur, le boulang'er et le boucher, se rendent des services sans doute, mais bien moins que les divers sexes des termites ne s'en rendent entre eux. Dans les sociétés animales ellesmêmes, les plus vraies ne seraient pas les plus hautes, celles des abeilles et des fourmis, des chevaux ou des castors, mais les plus basses, celles des siphonophores par exemple, où la division du travail est poussée au point que les uns mang-ent pour les autres qui dig-èrent pour eux. On ne saurait concevoir de plus sig-nalé service. Sans nulle ironie et sans sortir de l'humanité, il
s'ensuivrait que le degré du lien social entre les hommes se proportionnerait à leur degré d'utilité réciproque. Le maître abrite et nourrit l'esclave, le seigneur défend et protège le serf, en retour des fonctions subalternes que remplissent l'esclave et le serf au profit du maître ou du seigneur : il y a là mutualité de services, mutualité imposée de force, il est vrai, mais n'importe si le point de vue économique doit primer et si on le considère comme destiné à l'emporter de plus en plus sur le point de vue juridique. Donc, le Spartiate et l'ilote, le seigneur et le serf, et aussi bien le guerrier et le commerçant hindous, seraient bien plus socialement liés que ne le sont entre eux les divers citoyens libres de Sparte, ou les seigneurs féodaux d'une même contrée, ou les ilotes, ou les serfs d'un même village, de mêmes mœurs, de même langue et de même rehgion !
On a pensé à tort qu'en se civilisant, les sociétés donnaient la préférence «aux relations économiques sur les relations juridiques. C'est oublier que tout travail, tout service, tout échange repose sur un véritable contrat garanti par une législation de plus en plus réglementaire et compliquée, et qu'aux prescriptions légales accumulées s'ajoutent les usages commerciaux ou autres, ayant force de lois, les jprocédiùres multipliées de tous genres depuis les formalités simplifiées, mais généralisées de la politesse, jusqu'aux us électoraux et parlementaires (1). La société est bien plutôt une mutuelle détermination d'engagements ou de consentements, de droits et de devoirs, qu'une mutuelle assistance. Voilà pourquoi elle s'établit entre des êtres ou semblables ou peu différents
(1) C'est une erreur de penser que le règne de la cérémonie, du gouvernement cérémoniel, comme dit Spencer, va déclinant. A côté des procédures vieillies, appelées cérémonies, qui tombent, il y a les cérémonies en vigueur, sous le nom de procédures, qui s'élèvent et se multiplient.
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les uns des autres. La production économique exige la spécialisation des aptitudes, laquelle, poussée à bout, conformément au vœu inexprimé, mais logiquement inévitable, des économistes, ferait du mineur, du laboureur, de l'ouvrier tisseur, de l'avocat, du médecin, etc., autant d'espèces humaines distinctes. Mais, par bonheur, la prépondérance certaine et vainement niée, des rapports juridiques, interdit à cette différenciation des travailleurs de s'accentuer trop, et la force même à s'affaiblir chaque jour davantage. Le droit, il est vrai, n'est ici qu'une suite et une forme du penchant de l'homme à l'imitation. Est-ce au point de vue utilitaire qu'on se place quand on apprend au paysan ses droits, quand on l'instruit, au risque de voir les populations rurales quitter la charrue et la bêche, et la double mamelle du labourage et du pâturage tarir? Non, mais le culte de l'égalité a prévalu sur cette considération. On a voulu introduire plus avant dans la société supérieure des classes qui, malgré un échange incessant de services, n'en faisaient point partie à tant d'égards; et, pour cela, on a compris qu'il fallait les, assimiler par co7itaglo?iimilaUTe aux membres de la société d'en haut, ou, pour mieux dire, qu'il fallait composer leur être mental et social d'idées, de désirs, de 7)iots, d'éléments en un mot isolément semblables à ceux qui constituent l'esprit et le caractère des membres de cette société. Si les êtres les plus différents, le requin et le petit poisson qui lui sert de cure-dents, l'homme et ses animaux domestiques, peuvent fort bien s'entre-servir, si même parfois les êtres les plus différents peuvent collaborer à une œuvre commune, le chasseur et le chien de chasse, les deux sexes souvent si dissemblables, il est au contraire une condition sans laquelle deux êtres ne sauraient s'obliger l'un envers l'autre et se reconnaître l'un sur l'autre des droits, c'est qu'ils aient un fonds d'idées et de traditions commun, une langue ou un
traducteur commun, toutes similitudes étroites formées par l'éducation, l'une des formes de la transmission imitative. Voilà pourquoi les conquérants de l'Amérique, Espagnols ou Anglais, n'ont jamais reconnu de droits aux indigènes, ni ceux-ci à ceux-là. La différence des races a joué ici un bien moindre rôle que la différence des langues, des mœurs, des religions, ou n'a agi que comme auxiliaire de cette dernière cause d'incompatibilité (1). Voilà pourquoi, au contraire, une chaîne étroite de droits et d'obligations réciproques unissait de la plus haute branche à la plus basse racine, tous les membres de l'arbre féodal, d'une constitution si éminemment juridique. Ici, en effet, de l'Empereur au serf, la propagande chrétienne avait produit, au xii" siècle, la plus profonde assimilation mentale qui se soit vue. Et c'est essentiellement à cause de cette similitude, non précisément à cause de ce réseau de droits, que l'Europe féodale formait d'un bout à l'autre une société véritable, la chrétienté, non moins étroite qu'aux plus beaux jours de l'empire romain l'avait été la romanité [romanitas). Veut-on la contre-épreuve de ceci? La voici : Les émigrants chinois et hindous, dans les Antilles, ont beau être liés à leurs maîtres blancs par des services réciproques, et même par des contrats synallagmatiques, jamais un lien véritablement social ne s'établit entre eux, car ils ne parviennent jamais à s'assimiler. Il y a là contact et utilisation mutuelle de deux ou trois civilisations distinctes, de deux ou trois faisceaux distincts d'inventions imitativement rayonnantes dans leur sphère propre, mais il n'y a pas de société dans le vrai sens du mot.
(1) Aux xvi" ol xyiii^ siècles, où In population armée et la population civile étaient profondément dissemblables, les militaires en campagne se croyaient tout permis sur les civils, amis ou ennemis, en fait de viols, de pillages, de massacres, etc., conformément au droit des gens d'alors, mais, entre eux, ils s'épargnaient davantage.
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C'est en vertu d'une notion principalement économique de la société que la division hindoue des castes avait été établie. Les castes étaient des races distinctes qui s'entr'aidaient puissamment. Loin donc de dénoter un état avancé de civilisation, la tendance à subordonner la considération morale des droits à la considération utilitaire des services et des œuvres, perd de sa force à mesure que l'humanité s'améliore et que la g^rande industrie même y fait des progrès (1). A vrai dire, l'homme civilisé de nos jours tend à se passer de l'assistance de l'homme. C'est de moins en moins à un autre homme profondément différent de lui, professionnellement spécialisé, qu'il a recours, c'est de plus en plus aux forces de la nature asservie. L'idéal social de l'avenir n'est-ce pas la reproduction en g-rand de la cité antique, où les esclaves, comme on l'a dit et répété à satiété, seraient remplacés par des machines, et où le petit groupe des citoyens ég'aux, semblables, ne cessant de s'imiter et de s'assimiler, indépendants d'ailleurs et inutiles les uns aux autres, du moins en temps de paix, serait devenu la totalité des hommes civilisés? La soUdarité économique établit entre les travailleurs un lien plutôt vital que social; nulle org'anisation du travail ne sera jamais comparable sous ce
(1) Dans son remarquable ouvrage de Cinématique, TAllemand Reuleaux, directeur de l'Académie industrielle de Berlin, observe que les progrès industriels rendent cliaque jour plus manifeste ce qu'il y a de superficiel et d'erroné dans l'importance attribuée par les économistes à la division du travail. « Le principe de l;r machino- » facture, dit-il notamment, se trouve, au moins partiellement, en » contradiction avec le principe de la division du travail... Dans les » usines modernes les plus perfectionnées, on a généralement l'ba- » bitude de faire permuter les ouvriers qui desservent les dilTérents » appareils, de manière à rompre la monotonie du travail. » C'est le travail de la machine qui se spécialise de plus en plus, mais l'inverse se produit pour le travail de l'ouvrier, qui devient, dit Reuleaux, plus machinal à mesure que la machine devient meilleure travailleuse.
rapport à l'organisme .le plus imparfait, La solidarité juridique a un caractère exclusivement social, mais pourquoi? Parce qu'elle suppose la similitude par imitation. Et quand cette similitude existe sans qu'il y ait de droits reconnus, il y a déjà pourtant un commencement de société. Louis XIV ne reconnaissait à ses sujets aucun droit sur lui ; ses sujets partageaient son illusion ; cependant il était avec eux en rapport social, parce qu'ils étaient, eux et lui, les produits d'une même éducation classique et chrétienne, parce qu'on avait l'œil sur lui pour le copier depuis la cour et Paris jusqu'au fond de la Provence et de la Bretagne, et parce que lui-même à son insu subissait l'influence de ses courtisans, sorte d'imitation difuse reçue en retour de son imitation rayonnante.
On est, je le répète, en rapport de société bien plus étroit avec les personnes auxquelles on ressemble le plus par identité de métier et d'éducation, fussent-ils nos rivaux, qu'avec ceux dont on a le plus grand besoin. C'est manifeste entre avocats, entre journalistes, entre magistrats, dans toutes les professions. Aussi a-t-on bien raison d'appeler société, dans le langage ordinaire, un groupe de gens semblablement élevés, en désaccord d'idées et de sentiments peut-être, mais ayant un même fonds commun, qui se voient et s'entre-influencent par plaisir. Quant aux employés d'une même fabrique, d'un même magasin, qui se rassemblent pour s'assister ou collaborer, il forment une société commerciale, industrielle, non une société sans épitliète, une société pure et simple.
Autre chose est la nation, sorte d'organisme hyperorganique, formé de castes, de classes ou de professions collaboratrices, autre chose est la société. On le voit bien de nos jours, quand des centaines de millions d'hommes sont en train à la fois de se dénationaliser et de se socialiser de plus en plus. Il ne me paraît pas démontré
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que ces uniformités multiples vers lesquelles nous courons (de lang-age, d'instruction, d'éducation, etc.) soient ce qu'il y a de plus propre à assurer l'accomplissement des besognes innoinbrables que les individus associés se sont divisées entre eux, que les nations se sont divisées entre elles. Pour être devenu lettré, un paysan pourra bien n'être pas un plus fin laboureur, un soldat pourra bien n'être pas plus discipliné ni même, qui sait? plus brave. Mais, quand ori objecte ces éventualités menaçantes aux partisans du prog-rès quand même, c'est qu'on ne se place pas à leur point de vue, dont eux-mêmes n'ont peut-être point conscience. Ce qu'ils veulent, c'est la socialisation la plus intense possible, et non, ce qui est bien différent, l'org-anisation sociale la plus forte et la plus haute possible. Une vie sociale débordante dans un org"anisme social amoindri leur suffirait à la rig-ueur. — Reste à savoir dans quelle mesure ce but est désirable. Ré.servons cette question.
L'instabilité et le malaise de nos sociétés modernes doivent sembler inexplicables aux yeux des économistes, et en général des sociologistes quelconques qui fondent la société sur l'utilité réciproque. En effet, la réciprocité des services que se rendent les diverses classes de nos nations, et les diverses nations entre elles, est manifeste et croît chaque jour, grâce au concours des mœurs et des lois, avec toute la rapidité humainement possible. Mais on oublie que les individus de ces classes et de ces nations tendent à une assimilation imitative beaucoup plus grande, beaucoup plus rapide, qui rencontre encore dans les mœurs et même dans les lois d'irritantes entraves, d'autant plus irritantes peut-être qu'elles se montrent moins décourageantes.
Suis-je en rapport social avec les autres hommes, en tant qu'ils ont le même type physique, les mêmes organes et les mêmes sens que moi? Suis-je en rapport social
avec un sourd-muet non instruit qui me ressemble beaucoup de corps et de visag'e? Non. A l'inverse, les animaux de La Fontaine, le renard, la cig'Og'ne, le chat, le chien (1), malgré la distance spécifique qui les sépare, vivent en société, car ils parlent une même lang-ue. On mang"e, on boit, on dig-ère, on marche, on crie, sans l'avoir appris. Aussi cela est-il purement vital. Mais pour parler il faut avoir entendu parler ; l'exemple des sourdsmuets le prouve, car ils sont muets parce qu'ils sont sourds. Donc, je commence à me sentir en rapport
(1) Dans VEvolution mentale chez les animaux, par Romanes, il y a un chapitre très intéressant consacré à l'influence de l'imitation sur la formation et le développement des instincts. Cotte influence est bien plus grande et plus répandue qu'on ne le suppose. Non seulement les individus de la même espèce, parents ou même non parents, s'imitent, — beaucoup d'oiseaux clmnteurs ont besoin que leurs mères ou leurs camarades leur apprennent à chanter, — mais encore des individus d'espèce difYérente s'empruntent des particularités utiles ou insignifiantes. Ici se révèle le besoin profond d'imiter pour imiter, source première de nos arts. On a vu un merle reproduire à tel point le chant d'un coq que les poules mêmes s'y trompaient. Darwin a cru observer que des abeilles avaient emprunté à un frelon l'idée ingénieuse de sucer certaines fleurs en les perforant par côté. Il y a des oiseaux, des insectes, des bêtes quelconques de s^nie, et le génie, même dans le monde animal, peut compter sur quelque succès. — Seulement, faute de langage, ces ébauches sociales avortent. — Ce n'est pas l'homme uniquement, c'est tout animal qui, en tant qu'être spirituel à divers degrés, aspire à la vie sociale comme à la condition sine quà non du développement de son être mental. Pourquoi? Parce que la fonction cérébrale, l'esprit, se distingue des autres fonctions en ce qu'elle n'est pas une simple adaptation à une fin précise par un moyen précis, mais une adaptation à des fins multiples et indéterminées qui doivent être précisées plus ou moins fortuitement par le moyen même qui sert à les poursuivre et qui est immense, à savoir par l'imitation du dehors. Ce dehors infini, ce dehors peint, représenté, imité par la sensation et l'intelligence, c'est d'abord la nature universelle qui exerce sur le cerveau, puis sur le système musculaire de l'animal, une suggestion continuelle et irrésistible; mais ensuite et surtout, c'est le milieu social.
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social, bien faible, il est vrai, et insuffisant, avec tout homme qui parle, même en lang'ue étrangère; mais à la condition que nos deux lang'ues me paraissent avoir une source commune. Le lien social va se resserrant à mesure que d'autres traits communs se joig'nent à celui-là, tous d'orig-ine imitative.
De là cette définition du g-roupe social : une collection d'êtres en tant qu'ils sont en train de s'imiter entre eux ou en tant que, sans s'imiter actuellement, ils se ressemblent et que leurs traits communs sont des copies anciennes d'un même modèle.
Disting^uons bien du g-roupe social le type social tel que, à une date et en un pays donnés, il se reproduit plus ou moins incomplètement dans chacun des membres du groupe. De quoi se compose ce type? D'un certain nombre de besoins et d'idées créés par des milliers d'inventions et de découvertes accumulées dans la suite des àg"es; de besoins plus ou moins d'accord entre eux, c'est-à-dire, concourant plus ou moins au triomphe d'un désir dominant qui est l'àme d'une époque et d'une nation ; et d'idées, de croyances plus ou moins d'accord entre elles, c'est-à-dire se rattachant log^iquement les unes aux autres ou du moins ne se contredisant pas en g-énéral. Ce double accord, toujours incomplet et non sans notes discordantes, établi à la long"ue entre choses fortuitement produites et rassemblées, est parfaitement comparable à ce qu'on appelle V adaptation des organes d'un corps vivant. Mais il a l'avantag-e de ne pas être affecté du mystère inhérent à ce dernier g^enre d'harmonie, et de signifier en termes fort clairs, rapports de
moyens à une fin ou de conséquences à un principe, deux rapports qui, en définitive, n'en font qu'un, le dernier. Que sig-nifie l'incompatibilité, le désaccord de deux org-anes, de deux conformations, de deux caractères empruntés à deux espèces différentes? Nous n'en savons rien. Mais quand deux idées sont incompatibles, c'est que l'une, nous le savons, implique la nég-ation de ce que l'autre affirme. De même, quand elles sont compatibles, c'est qu'elles n'impliquent ou ne paraissent impliquer cette nég^ation à aucun degré. Enfin, quand elles sont plus ou moins d'accord, c'est que, par un plus ou moins grand nombre de ses faces, l'une implique l'affirmation d'un nombre plus ou moins grand des choses que l'autre affirme. Affirmer et nier : rien de moins obscur, rien de plus lumineux que ces actes spirituels auxquels toute vie de l'esprit se ramène ; rien de plus intellig"ible que leur opposition. En elle se résout celle du désir et de la répulsion, du velle et du nolle. Un type social donc, ce qu'on appelle une civilisation particulière, est un véritable système, une théorie plus ou moins cohérente, dont les contradictions intérieures se fortifient ou éclatent à la long-ue et la forcent à se déchirer en deux. S'il en est ainsi, nous comprenons clairement pourquoi il est des types purs et forts de civilisation, et d'autres mélang-és et faibles; pourquoi, à force de s'enrichir de nouvelles inventions qui suscitent des désirs nouveaux ou des croyances nouvelles et dérang-ent la proportion des anciens désirs ou des anciennes fois, les types les plus purs s'altèrent et finissent par se disloquer; pourquoi, autrement dit, toutes les inventions ne sont pas accumulahles et beaucoup ne sont que siodsiitimhles, à savoir celles qui suscitent des désirs et des croyances implicitement ou explicitement contradictoires dans toute la précision log"ique du mot. Il n'y a donc dans les fluctuations ondoyantes de l'histoire que des additions ou
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des soustractions perpétuelles de quantités de foi ou de quantités de désir qui, soulevées par des découvertes, s'ajoutent ou se neutr^ilisent, comme des ondes qui interfèrent.
Tel est le type national qui se répète, disons-nous, dans tous les membres d'une nation. Il peut se comparer à un sceau très g"rand dont l'empreinte est toujours partielle sur les diverses cires plus ou moins étroites auxquelles on l'applique, et qui même ne saurait être reconstitué en entier sans la confrontation de toutes ces empreintes.
A vrai dire, ce que j'ai défini plus haut, c'est moins la société telle qu'on l'entend communément, que l-àsonialité. Une société est toujours, à des deg-rés divers, une association, et une association est à la socialité, à Yimitatwité, pour ainsi dire, ce que l'org-anisation est à la vitalité ou même ce que la constitution moléculaire est à l'élasticité de l'éther. Ce sont là de nouvelles analog-ies à joindre à celles que m'ont déjà paru présenter en si grand nombre les trois g-randes formes de la Répétition Universelle. Mais peut-être conviendrait-il, pour bien entendre la socialité relative, la seule qui nous soit présentée à des deg"rés divers par les faits sociaux, d'imag-iner par hypothèse la socialité absolue et parfaite. Elle consisterait en une vie urbaine si intense, que la transmission à tous les cerveaux de la cité d'une bonne idée apparue quelque part au sein de l'un d'eux y serait instantanée. Cette hypothèse est analog-ue à celle des physiciens, d'après lesquels, si l'élasticité de l'éther était parfaite, les excitations lumineuses ou autres s'y transmettraient sans intervalle de temps. De leur côté, les biolog-istes ne pourraient-ils pas
utilement concevoir une irritabilité absolue, incarnée dans une sorte de protoplasme idéal qui leur servirait à apprécier la vitalité plus ou moins grande des protoplasmes réels?
Partant de là, si nous voulons que l'analog-ie se maintienne dans les trois mondes, il faut que la vie soit simplement l'organisation de l'irritabilité du protoplasme, et que la matière soit simplement l'org-anisation de l'élasticité de l'éther, de même que la société n'est que l'organisation de l'imitativité. Or, il eut à peine utile de faire remarquer que la conception de Thompson, adoptée par Wurtz, sur l'origine des atomes et des molécules, à savoir l'hypothèse tout au moins si spécieuse et si vraisemblable des atomes-tourbillons, répond parfaitement à l'une des exigences de notre manière de voir, aussi bien que la théorie protoplasmique de la vie aujourd'hui acceptée par tous. Une masse d'enfants élevés en commun, ayant reçu la même éducation dans le même milieu, et non encore différenciée en classes et en professions : telle est la matière première delà société. Elle pétrit cela, et en forme, par voie de différenciation fonctionnelle, inévitable et forcée, une nation. Une certaine masse de protoplasme, c'est-à-dire de molécules organisables mais non organisés, toutes pareilles, toutes assimilées les unes aux autres par la vertu de ce mode obscur de reproduction d'où elles sont sorties; voilà la matière première de la vie. Elle fait de cela des cellules, des tissus, des individus, des espèces. Enfin, une masse d'éther homogène, composée d'éléments agités de vibrations toutes semblables, rapidement échangées : voilà, si j'en crois nos chimistes spéculatifs, la matière première de la matière. Avec cela se sont faits tous les corpuscules^ et tous les corps, si hétérogènes qu'ils puissent être. Car un corps n'est qu'un accord de vibrations différenciées et hiérarchisées, séparément reproduites en séries distinctes et entrelacées.
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comme un org-anisme n'est qu'un accord d' in tra- générations élémentaires,, différentes et harmonieuses, delig'nées distinctes et entrelacées d'éléments histolog-iques, comme une nation n'est qu'un accord de traditions, de mœurs, d'éducations, de tendances, d'idées, qui se propagent imitativement par des voies différentes, mais se subordonnent hiérarchiquement, et fraternellement s'entr'aident.
La loi de différenciation intervient donc ici. Mais il n'est pas inutile de faire remarquer que l'homogrène sur lequel elle s'exerce, sous trois formes superposées, est un homog'ène superficiel, quoique réel, et que notre point de vue sociolog'ique nous conduirait, par le prolongement de l'analogie, à admettre dans le protoplasme des éléments aux physionomies très individuelles sous leur masque uniforme, et dans l'éther lui-même, des atomes aussi caractérisés individuellement que peuvent l'être les enfants de l'école la mieux disciplinée. L'hétérogène et non l'homogène est au cœur des choses. Quoi de plus invraisemblable, ou de plus absurde, que la co-existence d'éléments innombrables nés co-éternellement similaires? On ne naît pas, on devient semblables. Et d'ailleurs la diversité innée des éléments, n'est-ce pas la seule justification possible de leur altérité ?
Nous irions volontiers plus loin : sans cet hétérogène initial et fondamental, l'homogène qui le recouvre et le dissimule n'aurait jamais été ni n'aurait pu être. Toute homogénéité, en effet, est une similitude de parties, et toute similitude est le résultat d'une assimilation produite par répétition volontaire ou forcée de ce qui a été au début une innovation individuelle. Mais cela ne suffit pas. Quand l'homogène dont je parle, éther, protoplasme, masse populaire égalisée et nivelée, se différencie pour s'org-aniser. la force qui le contraint à sortir de lui-même, n'est-ce pas encore la même cause, du moins
si nous en jug-eons par ce qui se passe dans nos sociétés? Après le prosélytisme qui assimile un peuple, vient le despotisme qui l'emploie et lui impose une hiérarchie; mais le despote et l'apôtre sont également des réfractaires, à qui pesait le joug* niveleur ou aristocratique d'autrui. Pour une dissidence, pour une rébellion individuelle qui triomphe ainsi, il en est, il est vrai, des millions et des milliards qui sont étouffées sous leur ombre; mais celles-ci n'en sont pas moins la pépinière des grandes rénovations de l'avenir. Ce luxe de variations, cette exubérance de fantaisies pittoresques et de capricieuses broderies, que la nature déploie magnifiquement sous son austère appareil de lois, de répétitions, de rythmes séculaires, ne peut avoir qu'une source : l'originalité tumultueuse des éléments mal domptés par ces jougs, la diversité profonde et innée qui, à travers toutes ces uniformités législatives, réapparaît jaillissante et transfigurée à la belle surface des choses.
Nous ne poursuivrons pas ces dernières considérations qui nous écarteraient de notre sujet. J'ai seulement voulu montrer que la recherche des lois, c'est-à-dire des faits similaires, soit dans la nature, soit dans l'histoire, ne doit point nous faire oublier leurs agents cachés, individuels et originaux. Laissant donc de côté ceux-ci. nous pouvons déduire de ce qui précède un enseignement utile : l'assimilation jointe à l'égalisation des membres d'une société n'est point, comme on est porté à le penser, le terme final d'un progrès social antérieur, mais au contraire le point de départ d'un progrès social nouveau. Toute nouvelle forme de la civilisation commence par là : communautés égalitaires et uniformes des premiers chrétiens où l'évêque était un fidèle comme un autre, et où le pape ne se distinguait pas de l'évêque; armées franques où la distribution du butin se faisait par égales portions entre le roi et ses compagnons
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d'armes, société musulmane à ses débuts, etc. Les premiers califes qui ont succédé à Mahomet plaidaient devant les tribunaux comme de simples mahométans; l'ég-alité de tous les fils du prophète devant le Coran n'était pas encore devenue une simple fiction comme est destinée à le devenir un jour, inévitablement, l'ég-alité des Français ou des Européens devant la loi. Puis, par deg"rés, une inég-alité profonde, condition d'une, org-anisation solide, s'est creusée dans le monde arabe, à peu près comme s'est formée la hiérarchie cléricale du catholicisme ou la pyramide féodale du moyen âg-e. Le passé répond de l'avenir. L'ég^ahté n'est qu'une transition entre deux hiérarchies, comme la liberté n'est qu'un passage entre deux disciplines. Ce qui ne veut pas dire que la confiance et la puissance, le savoir et la sécurité de chaque citoyen n'aillent g-raudissant toujours au cours des âg"es.
Reprenons maintenant sous un autre aspect l'idée de tout à l'heure. Les communautés homog"ènes et ég'alitaires, disons-nous, précèdent les Eg-lises et les Etats par la même raison pour laquelle les tissus précèdent les org-anes; et, en outre, la raison pour laquelle les tissus et les communautés une fois formés s'organisent, s'hiérarchisent, n'est pas autre que la cause même de leur formation. La croissance du tissu non encore différencié ni utilisé atteste l'ambition, l'avidité spéciale du g-erme qui s'est ainsi propagé, comme la création d'un club, d'un cercle, d^me confrérie d'égaux, atteste l'ambition de l'esprit entreprenant qui lui a donné naissance, en propageant de la sorte son idée personnelle, son plan personnel. Or, c'est pour se répandre encore davantage et se défendre contre les ennemis apparus ou prévus, que la communauté se consolide en corporation hiérarchisée, que le tissu se fait org-ane. Agir et. fonctionner, pour l'être vivant ou social, c'est une condition sine qim
non de conservation et d'extension de l'idée-maîtresse qu'il porte en lui-même et à laquelle il a d'abord suffi de se multiplier en exemplaires uniformes pour se développer quelque temps. Mais ce que veut la chose sociale avant tout, comme la chose vitale, c'est se propag-er et non s'org-aniser. L'org'anisation n'est qu'un moyen dont la propagation, dont la répétition générative ou imitative est le but.
En résumé, à la question que nous avons posée en commençant : Qu'est-ce que la société? nous avons répondu; c'est l'imitation. Il nous reste à nous demander : Qu'est-ce que l'imitation? Ici le sociolog-iste doit céder la parole au psychologue.
I. — Le cerveau, dit très bien M. Taine résumant sur ce point les physiologistes les plus émineuts, est un organe réjpétiteur des centres sensitifs, et lui-même composé d'éléments qui se répètent les uns les autres. Le fait est qu'à voir tant de cellules et de fibres similaires pelotonnées, on ne saurait s'en faire une autre idée. La preuve directe est d'ailleurs fournie par les expériences et les observations nombreuses qui montrent que l'ablation d'un hémisphère du cerveau et même le retranchement d'une portion considérable de substance dans l'autre, atteignent seulement l'intensité mais n'altèrent point l'intégrité des fonctions intellectuelles. La partie tranchée ne collaborait donc pas avec la partie restante; les deux ne pouvaient que se copier et se renforcer mutuellement. Leur rapport n'était point économique, utilitaire, mais imitatif et social, dans le sens où j'entends ce dernier mot. Quelle que soit la fonction cellulaire qui provoque la pensée (une vibration très
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complexe peut-être?) on ne peut douter qu'elle se reproduit, qu'elle se multiplie dans l'intérieur du cerveau à chaque instant de notre vie mentale, et que, à chaque perception distincte, correspond une fonction cellulaire distincte. C'est la continuation indéfinie, intarissable de ces rayonnements enchevêtrés, riches en interférences, qui constitue tantôt la mémoire seulement, tantôt l'habitude, suivant que la répétition multipliante dont il s'ag-it est restée renfermée dans le système nerveux ou que, débordante, elle a g'ag'né le système musculaire, La mémoire est, si l'on veut, une habitude purement nerveuse ; l'habitude, une mémoire musculaire.
Ainsi, tout acte de perception, en tant qu'il implique un acte de mémoire, c'est-à-dire toujours, suppose une sorte d'habitude, une imitation inconsciente de soimême par soi-même. Celle-ci, évidemment, n'a rien de social. Quand le système nerveux est assez fortement excité pouç mettre en branle un g-roupe de muscles, l'habitude proprement dite apparaît, autre imitation de soi-même par soi-même, nullement sociale non plus. Je dirais plutôt pré-sociale ou suh-soclale. Ce n'est pas à dire que l'idée soit une action avortée, comme on l'a prétendu ; l'action n'est que la poursuite d'une idée, une acquisition de foi stable. Le muscle ne travaille qu'à enrichir le nerf et le cerveau.
Mais si l'idée ou l'imag-e remémorée a été déposée orig-inairement dans l'esprit par une conversation ou une lecture, si l'acte habituel a eu pour orig'ine la vue ou la connaisssance d'une action analog'ue d'autrui, cette mémoire et cette habitude sont des faits sociaux en même temps que psycholog-iques; et voilà l'espèce d'imitation dont j'ai tant parlé plus haut. Celle-ci est une mémoire et une habitude, non individuelles, mais collectives. De même qu'un homme ne reg"arde, n'écoute, ne marche, ne se tient debout, n'écrit, ne joue de la
flûte, et qui plus est n'invente et n'imag'ine qu'en vertu de souvenirs musculaires multiples et coordonnés, de même la société ne saurait vivre, faire un pas en avant, se modifier, sans un trésor de routine, de sing-erie et de moutonnerie insondable, incessamment accru par les générations successives.
II. — Quelle est la nature intime de cette sug-g-estion de cellule à cellule cérébrale, qui constitue la vie mentale? Nous n'en savons rien (1). Connaissons-nous mieux l'essence de cette sug'g'estion de personne à personne, qui constitue la vie sociale? Non. Car, si nous prenons ce dernier fait en lui-même, dans son état de pureté et d'intensité supérieures, il se trouve ramené à un phénomène des plus mystérieux que nos aliénistes philosophes étudient de nos jours avec une curiosité passionnée, sans parvenir à le bien comprendre : le somnambulisme. Qu'on relise les travaux contemporains à ce sujet, notamment ceux de MM. Richet, Binet et Féré, Beaunis, Bernheim, Delbœuf, et on se convaincra que je ne me livre à aucun écart de fantaisie, en reg'ardant l'homme social comme un véritable somnambule. Je crois me conformer au contraire à la méthode scientifique la plus rig-oureuse en cherchant à éclairer le complexe par le simple, la combinaison par l'élément, et à expliquer le lien social mélang-é et compliqué, tel que nous le connaissons, par le lien social à la fois très pur et réduit à sa plus simple expression, lequel, pour l'instruction du sociolo-
(1) A la date où les considérations qui précèdent et qui suivent ont été imprimées pour la première fois (en nov. 1884), dans la Revue philosophique, on commençait à peine à parler de suggestion hypnotique, et l'on m'a reproché comme un paradoxe insoutenable l'idée de suggestion sociale universelle, qui, depuis, a été si fortement appuyée par Bernheim et autres. Actuellement, rien de plus vulgarisé que cette vue.
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g"iste, est réalisé si heureusement dans l'état somnambulique. Supposez un homme qui, soustrait par hypothèse à toute influence extra-sociale, à la vue directe des objets naturels, aux obsessions spontanées de ses divers sens, n'ait de communication qu'avec ses semblables, et, d'abord, qu'avec l'un de ses semblables, pour simplifier la question : n'est-ce pas sur ce sujet de choix qu'il conviendra d'étudier, par l'expérience et l'observation, les caractères vraiment essentiels du rapport social, dég*ag"é ainsi de toute influence d'ordre naturel et physique propre à la compliquer? Mais l'hypnotisme et le somnambulisme ne sont-ils pas précisément la réalisation de cette hypothèse? On ne s'étonnera donc pas de me voir passer en revue les principaux phénomènes de ces états sing"uliers, et les retrouver à la fois ag^randis et atténués, dissimulés et transparents dans les phénomènes sociaux. Peut-être, à l'aide de ce rapprochement, comprendrons-nous mieux le fait réputé anormal, en constatant à quel point il est g^énéral, et le fait g'énéral en apercevant en haut relief dans l'anomalie apparente ses traits distinctifs.
L'état social, comme l'état hypnotique, n'est qu'une forme du rêve, un rêve de commande et un rêve en action. N'avoir que des idées sug"g"érées et les croire spontanées : telle est l'illusion propre au somnambule, et aussi bien à l'homme social. Pour reconnaître l'exactitude de ce point de vue sociologique, il ne faut pas nous considérer nous-mêmes ; car admettre cette vérité en ce qui nous concerne, ce serait échapper à l'aveugiement qu'elle affirme, et par suite fournir un arg-ument contre elle. Mais il faut song-er à quelque peuple ancien d'une civilisation bien étrang-ère à la nôtre, Eg'yptiens, Spartiates, Hébreux... Est-ce que ces g-ens-là ne se croyaient pas autonomes comme nous, tout en étant sans le savoir des automates dont leurs ancêtres, leurs chefs politiques.
leurs prophètes, pressaient le ressort, quand ils ne se le pressaient pas les uns aux autres? Ce qui disting-ue notre société contemporaine et européenne de ces sociétés étrang"ères et primitives, c'est que la mag-nétisation y est devenue mutuelle pour ainsi dire, dans une certaine mesure au moins; et, comme nous nous exag'érons un peu cette mutualité dans notre org-ueil ég'alitaire, comme en outre nous oublions qu'en se mutualisant cette mag-nétisation, source de toute foi et de toute obéissance, s'est g-énéralisée, nous nous flattons à tort d'être moins crédules et moins dociles, moins imitatifs en un mot que nos ancêtres. C'est une erreur, et nous aurons à la relever. Mais, cela fut-il vrai, il n'en serait pas moins clair que le rapport de modèle à copie, de maître à sujet, d'apôtre à néophyte, avant de devenir réciproque ou alternatif, comme nous le voyons d'ordinaire dans notre monde ég-alisé, a dû nécessairement commencer par être unilatéral et irréversible à l'orig-ine. De là les castes. Même dans les sociétés les plus ég-alitaires, l'unilatéralité et l'irréversibilité dont il s'ag-it subsistent toujours à la base de l'initiation sociale, dans la famille. Car le père est et sera toujours le premier maître, le premier prêtre le premier modèle du fils. Toute société, même aujourd'hui, commence par là.
Il a donc fallu a fortiori au début de toute société ancienne un g-rand déploiement d'autorité exercée par quelques hommes souverainement impérieux et affirmatifs. Est-ce par la terreur et l'imposture, comme on l'affirme, qu'ils ont surtout rég-né? Non, cette explication est manifestement insuffisante. Ils ont rég-né par leur 'prestige. L'exemple du mag-nétiseur nous fait seul entendre le sens profond de ce mot. Le mag-nétiseur n'a pas besoin de mentir pour être cru aveug-lément par le mag-nétisé; il n'a pas besoin de terroriser pour être passivement obéi. Il est prestig-ieux, cela dit tout. Cela
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sig'nifie, à mon avis^ qu'il y a dans le mag-nétisé une certaine force potentielle de croyance et de désir immobilisée en souvenirs de tout g-enre, endormis mais non morts, que cette force aspire à s'actualiser comme l'eau de l'étang" à s'écouler, et que seul, par suite de circonstances sing"ulières, le mag-nétiseur est en mesure de lui ouvrir ce débouché nécessaire. Au deg-ré près, tout prestig"e est pareil. On a du prestig'e sur quelqu'un dans la mesure où l'on répond à son besoin d'affirmer ou de vouloir quelque chose d'actuel. Le magnétiseur n'a pas non plus besoin de parler pour être cru et pour être obéi; il lui suffit d'ag-ir, de faire un g-este si imperceptible qu'il soit. Ce mouvement, avec la pensée ou le sentiment dont il est le sig"ne, est aussitôt reproduit. « Je ne suis pas sûr, dit Maudsley {Pathologie de l'esprit, p. 73), que le somnambule ne puisse arriver à lire inconsciemment dans l'esprit par une imitation inconsciente de l'attitude et de l'expression de la personne dont il copie instinctivement et avec exactitude les contractions musculaires. » Remarquons que le mag-nétisé imite le mag-nétiseur, mais non celui-ci celui-là. C'est seulement dans la vie dite éveillée, et entre g"ens qui paraissent n'exercer aucune action mag-nétique l'un sur l'autre, que se produit cette mutuelle imitation, ce mutuel prestige, appelé sympathie, au sens d'Adam Smith. Si donc j'ai placé le prestig"e, non la sympathie, à la base et à l'origine de la société, c'est parce que, ai-je dit plus haut, l'unilatéral a du précéder le réciproque. Quoique cela puisse surprendre, sans un âg"e d'autorité, il n'y aurait jamais eu un âge de fraternité relative. Mais revenons. Pourquoi nous étonner, au fond, de l'imitation à la fois unilatérale et passive du somnambule? Une action quelconque de l'un quelconque d'entre nous donne à ceux de ses semblables qui en sont témoins l'idée plus ou moins irréfléchie de l'imiter; et, si ceux-ci résistent parfois à cette
tendance, c'est qu'elle est alors neutralisée en eux par des sug-g-estions antag-onistes, nées de souvenirs présents ou de perceptions extérieures. Momentanément privé, parle somnambulisme, de cette force de résistance, le somnambule peut servir à nous révéler la passivité imitative de l'être social,, en tant que social, c'est-à-dire en tant que mis en relations exclusivement avec ses semblables, et d'abord avec l'un de ses semblables.
Si l'être social n'était pas en même temps un être naturel, sensible et ouvert aux impressions de la nature extérieure et aussi des sociétés étrang^ères à la sienne, il ne serait point susceptible de chang-ement. Des associés pareils resteraient toujours incapables de varier spontanément le type d'idées et de besoins traditionnels que leur imprimerait l'éducation des parents, des chefs et des prêtres, copies eux-mêmes du passé. Certains peuples connus se sont sing-ulièrement rapprochés des conditions de mon hypothèse. En général, les peuples naissants, de même que les enfants en bas-âg-e, sont indifférents, insensibles à tout ce qui ne touche pas l'homme et l'espèce d'homme qui leur ressemble, l'homme de leur race et de leur tribu (1). « Le somnambule ne voit et n'entend, dit A. Maury, que ce qui rentre dans les préoccupations de son rêve. » Autrement dit, toute sa force de croyance et de désir se concentre sur son pôle unique. N'est-ce pas là justement l'effet de l'obéissance et de l'imitation par fascination, véritable névrose, sorte de polarisation inconsciente de l'amour et de la foi?
(1) La source première de toutes les révolutions sociales, c'est donc la science, la recherche extra-sociale, qui nous ouvre les fenêtres du phalanstère social où nous vivons, et l'illumine des clartés de l'univers. A cette lumière, que de fantômes se dissipent ! Mais aussi que de cadavres parfaitement conservés jusque-là tombent en poussière !
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Mais combien de grands hommes, de Ramsès à Alexandre, d'Alexandre à Mahomet, de Mahomet à Napoléon, ont ainsi polarisé l'âme de leur peuple ! Combien de fois la fixation prolong-ée de ce point brillant, la g-loire ou le génie d'un homme, a-t-elle fait tomber tout un peuple en catalepsie ! La torpeur, on le sait, n'est qu'apparente dans l'état somnambulique; elle masque une surexcitation extrême. De là les tours de force ou d'adresse que le somnambule accomplit sans s'en douter. Quelque chose de pareil s'est vu au début de notre siècle quand, très eng-ourdie à la fois et très surexcitée, aussi passive que fiévreuse, la France militaire obéissait au g'este de son fascinateur impérial et accomplissait des prodigues. Rien de plus propre que ce phénomène atavique à nous faire plong-er dans le haut passé, à nous faire comprendre l'action exercée sur leurs contemporains par ces g-rands personnag-es demi-fabuleux que toutes les civilisations différentes placent à leur tête, et à qui leurs lég-endes attribuent la révélation de leurs métiers, de leurs connaissances, de leurs lois : Oannès en Babylonie, Quetz-alcoatl au Mexique, les dynasties dimnes antérieures h Menés, en Eg-ypte, etc. (1) Reg-ar-
(i ) Dans ses profondes Études sur les mœurs religieuses et sociales de l' Extrême-Orient, sir Alfred Lyall (qui semble avoir pris sur le fait, dans certaines parties de l'Inde, le phénomène de la formation des tribus et des clans) attribue une influence prépondérante à l'action individuelle des hommes marquants dans les sociétés primitives : « Pour nous servir, dit-il, des termes de Carlyle, la jongle enchevêtrée de la société primitive a de nombreuses racines, mais le héros est la racine pivotante qui alimente en grande partie tout le reste. En Europe, où les bornes-frontières des nationalités sont fixes et les édifices de la civilisation fortement retranchés, on incline souvent à traiter de légendaire l'énorme part que les races primitives attribuent à leur ancêtre héroïque dans la fondation de leur race et de leurs institutions. Et cependant il serait peut-être difficile d'exagérer l'impression qu'ont dû produire, sur le monde primitif, des exploits
dons-y de près, tous ces rois-dieux, principe commun de toutes les djmasties humaines et de toutes les mytholog-ies, ont été des inventeurs ou des importateurs d'inventions étrang^ères, des initiateurs en un mot. Grâce à la stupeur profonde et ardente causée par leurs premiers miracles, chacune de leurs affirmations, chacun de leurs ordres, a été un débouché immense ouvert à l'immensité des aspirations impuissantes et indéterminées qu'ils avaient fait naître, besoins de foi sans idée, besoins d'activité sans moyen d'action.
Quand nous parlons d'obéissance à présent, nous entendons par là un acte conscient et voulu. Mais l'obéissance primitive est tout autre. L'opérateur ordonne au somnambule de pleurer, et celui-ci pleure : ici ce n'est pas la personne seulement, c'est l'org'anisme tout entier qui obéit. L'obéissance des foules à certains tribuns, des armées à certains capitaines, est parfois presque aussi étrang-e. Et leur créduUté ne l'est pas moins. « C'est un curieux spectacle, dit M Ch. Richet, que de voir un somnambule faire des g"estes de dég-oût, de nausée, éprouver une véritable suffocation, quand on lui met sous le nez un flacon vide, en annonçant que c'est de
audacieux et récompensés par le succès, alors que l'impulsion communiquée par le libre jeu des forces d'un grand homme ne subissait guère l'entrave de barrières arliticielles... Kn ces temps-là, savoir si un groupe formé à la surface de la société se développerait en un clan ou une tribu, ou s'il se briserait prématurément, semblait dépendre beaucoup de la force et de l'énergie de son fondateur. » Je n'ai rien à ajouter à ces lignes, si ce n'est que, dans les temps modernes, la diminution du prestige des grands hommes est plus que compensée par Taccroissement de leurs moyens d'action, et que, si prépondérante au début, elle n'a cessé de l'être encore... Mais, encore une fois, tous les grands hommes n'ont dû leur force qu'aux grandes idées dont ils ont été les exécuteurs encore plus que les inventeurs, et qui ont été le plus souvent inventées par de petits hommes inconnus.
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l'ammoniaque, et, d'autre part, quand on lui annonce que c'est de l'eau claire, respirer de l'ammoniaque sans paraître en être g-êné le moins du monde. » Une étrang-eté analogue nous est présentée par les besoins aussi factices qu'énerg-iques, par les croyances aussi absurdes que profondes, aussi extravag"antes qu'opiniâtres, des peuples anciens, même du plus libre et du plus délicat de tous, et long-temps après qu'il a eu terminé sa première phase de théocratie autocratique. N'y voyons-nous pas les monstruosités les plus abominables, par exemple l'amour g-rec, jug'ées dig'nes d'être chantées par Anacréon et Théocrite, ou dogmatisées par Platon, ou bien des serpents, des chats, des bœufs ou des vaches adorés par des populations ag-enouillées, ou bien les dogmes les plus contraires au témoignage direct des sens, mystères, métempsycoses, sans parler d'absurdités telles que l'art des augures, l'astrologie, la sorcellerie, unanimement crus? N'y voyons-nous pas, d'autre part, les sentiments les plus naturels (l'amour paternel chez les peuples où l'oncle passait avant le père, la jalousie en amour dans les tribus où régnait la communauté des femmes, etc.) repoussés avec horreur, ou les beautés naturelles et artistiques les plus frappantes méprisées et niées, parce qu'elles sont contraires au goût de l'époque, même en nos temps modernes (le pittoresque des Alpes et des Pyrénées chez les Romains, les chefs-d'œuvre de Shakspeare, de l'art gothique, de la peinture hollandaise, dans notre xvii" et notre xviir siècles)? N'est-il pas certain, en un mot, que les expériences et les observations les plus claires sont contestées, les vérités les plus palpables combattues, toutes les fois qu'elles sont en opposition avec les idées traditionnelles, filles antiques du prestige et de la foi?
Les peuples civilisés se flattent d'avoir échappé à ce sommeil dogmatique. Leur erreur s'explique. La magnéti-
sation d'une personne est d'autant plus prompte et facile qu'elle a été plus souvent mag-nétisée. Cette remarque nous dit pourquoi les peuples s'imitent de plus en plus aisément et rapidement, c'est-à-dire en s'en doutant de moins en moins, à mesure qu'ils se civilisent, et, par suite, qu'ils se sont imités davantage. L'humanité en cela ressemble à l'individu. L'enfant, on ne le niera pas, est un vrai somnambule dont le rêve se complique avec l'âg-e jusqu'à ce qu'il croie se réveiller à force de complications. Mais c'est une erreur. Quand un écolier de dix à douze ans passe de la famille au collège, il lui semble d'abord qu'il s'est démagnétisé, réveillé du songe respectueux où il avait vécu jusque-là dans l'admiration de ses parents. Nullement, il devient plus admiratif, plus imitatif que jamais, soumis à l'ascendant ou de l'un de ses maîtres ou plutôt de quelque camarade prestigieux, et ce réveil prétendu n'est qu'un changement ou une superposition de sommeils. Quand la magnétisation^mode se substitue à la magnétisation-coutume, symptôme ordinaire d'une révolution sociale qui commence, un phénomène analogue se produit, seulement sur une plus grande échelle.
Ajoutons, cependant, que, plus les suggestions de l'exemple se multiplient et se diversifient autour de l'individu, plus l'intensité de chacune d'elles est faible, et plus il se détermine dans le choix à faire entre elles, par des préférences tirées de son propre caractère, d'une part, et, d'autre part, en vertu des lois logiques que nous exposerons ailleurs. Ainsi, il est bien certain que le progrès de la civihsation a pour effet de rendre l'asservissement à l'imitation de plus en plus personnel et rationnel en même temps. Nous sommes aussi asservis que nos ancêtres aux exemples ambiants, mais nous nous les approprions mieux par le choix plus logique et plus individuel, plus adopté à nos fins et à notre nature particulière, que nous en faisons. Cela n'empêche pas d'ailleurs la part des
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influences extra-log-iques et prestigieuses d'être toujours très considérable comme nous le verrons.
Elle est remarquablement puissante et curieuse à étudier chez l'individu qui passe brusquement d'un milieu pauvre en exemples à un milieu relativement riche en sug-g-estions de tout g-enre. Il n'est pas besoin alors d'un objet aussi brillant, aussi éclatant que la g-loire ou le génie d'un homme pour nous fasciner et nous endormir. Non-seulement un nouveau qui arrive dans une cour de collègue, mais un Japonais voyag-eant en Europe, mais un rural débarqué à Paris, sont frappés de stupeur comparable à l'état cataleptique. Leur attention, à force de s'attacher à tout ce qu'ils voient et entendent, surtout aux actions des êtres humains qui les entourent, se détache absolument de tout ce qu'ils ont vu et entendu jusqu'alors, même des actes et des pensées de leur vie passée. Ce n'est pas que leur mémoire soit abolie, elle n'a jamais été si vive, si prompte à entrer en scène et en mouvement au moindre mot qui évoque en eux la patrie lointaine, l'existence antérieure, le foyer, avec une richesse de détails hallucinatoire. Mais elle est devenue toute paralysée, dépourvue de toute spontanéité propre. Dans cet état sing-ulier d'attention exclusive et forte, d'imag^ination forte et passive, ces êtres stupéfiés et enfiévrés subissent invinciblement le charme mag-ique de leur nouveau milieu ; ils croient tout ce qu'ils voient croire, ils font tout ce qu'ils voient faire. Ils resteront ainsi longtemps. Penser spontanément est toujours plus fatigant que penser par autrui. Aussi, toutes les fois qu'un homme vit dans un milieu animé, dans une société intense et variée, qui lui fournit des spectacles et des concerts, des conversations et des lectures toujours renouvelés, il se dispense par degrés de tout effort intellectuel; et, s'engourdissant à la fois et se surexcitant de plus en plus, son esprit, je le répète, se fait somnambule.
C'est là l'état mental propre à beaucoup de citadins. Le mouvement et le bruit des rues, les étalagées des mag-asins, l'ag-itation effrénée et impulsive de leur existence, leur font l'effet de passes mag-nétiques. Or, la vie urbaine, n'est-ce pas la vie sociale concentrée et par excellence?
S'ils finissent pourtant, quelquefois, par devenir exemplaires à leur tour, n'est-ce pas aussi par imitation? Supposez un somnambule qui pousse l'imitation de son médium jusqu'à devenir médium lui-même et mag-nétiser un tiers, lequel à son tour l'imitera, et ainsi de suite. N'est-ce pas là la vie sociale? Cette cascade de mag-nétisations successives et enchaînées est la règ-le ; la mag-nétisation mutuelle dont je parlais tout-à-l' heure, n'est que l'exception. D'ordinaire, un homme naturellement prestig-ieux donne une impulsion, bientôt suivie par des milliers de g-ens qui le copient en tout et pour tout, et lui empruntent même son prestig"e, en vertu duquel ils ag-issent sur des millions d'hommes inférieurs. Et c'est seulement quand cette action de haut en bas se sera épuisée qu'on verra, en temps démocratique, l'action inverse se produire, les millions d'hommes fasciner collectivement leurs anciens médiums et les mener à la baguette. Si toute société présente une hiérarchie, c'est parce que toute société présente la cascade dont je viens de parler, et à laquelle, poior être stable, sa hiérarchie doit correspondre.
Ce n'est point la crainte, d'ailleurs, je le répète, c'est l'admiration, ce n'est point la force de la victoire, c'est l'éclat de la supériorité sentie et g-ènante, qui donne lieu au somnambulisme social. Aussi arrive-t-il parfois que le vainqueur est mag-nétisé par le vaincu. De même qu'un chef sauvag-e dans une g-rande ville, un parvenu dans un salon aristocratique du dernier siècle, est tout yeux et tout oreilles, et charmé ou intimidé malg-ré son org-ueil. Mais il n'a d'yeux et d'oreilles que pour tout ce qui
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l'étonné et déjà le captive. Car un mélang-e sing-ulier d'anesthésie et d'hjpérestliésie des sens est le caractère dominant des somnambules. Il copie donc tous les usag*es de ce monde nouveau, son lang-ag-e, son accent. Tels les Germains dans le monde romain ; ils oublient l'allemand et parlent latin, ils font des hexamètres, ils se baignent dans des baignoires de marbre, ils se font appeler patrices. Tels les Romains eux-mêmes importés dans Athènes vaincue par leurs armes. Tels les Hycsos conquérants de l'Egypte et subjugués par sa civilisation. — Mais qu'estil besoin de fouiller l'histoire? Regardons autour de nous. Cette espèce de paralysie momentanée de l'esprit, de la langue et des bras, cette perturbation profonde de tout l'être et cette dépossession de soi qu'on appelle l'intimidation, mériterait une étude à part. L'intimidé, sous le regard de quelqu'un, s'échappe à lui-même, et tend à devenir maniable et malléable par autrui; il le sent et veut résister, mais il ne parvient qu'à s'immobiliser gauchement, assez fort encore pour neutraliser l'impulsion externe, mais non pour reconquérir son impulsion propre. On m'accordera peut-être que cet état singulier, par lequel nous avons tous plus ou moins passé à un certain âge, présente avec l'état somnambulique les plus grands rapports. Mais, quand la timidité a pris fin, et qu'on s'est, comme on dit, mis à l'aise, est-ce à dire qu'on s'est démagnétisé! Loin de là. Se mettre à l'aise, dans une société, c'est se mettre au ton et à la mode de ce milieu, parler son jargon, copier ses gestes, c'est enfin s'abandonner sans résistance à ces multiples et subtils courants d'influences ambiantes contre lesquels naguère on nag'eait en vain, et s'y abandonner si bien qu'on a perdu toute conscience de cet abandon. La timidité est une magnétisation consciente, et par suite incomplète, comparable à cette demi-somnolence qui précède le sommeil profond où le somnambule parle et se meut.
C'est un état social naissant, qui se produit toutes les fois qu'on passe d'une société à une autre, ou qu'on entre dans la vie sociale extérieure au sortir de la famille. Voilà peut-être pourquoi les gens dits sauvages, c'est-àdire particulièrement rebelles à toute assimilation et à vrai dire insociables, restent timides toute leur vie, sujets à demi réfractaires au somnambulisme; à l'inverse, ceux qui n'ont jamais été gauches ni embarrassés en rien, ceux qui n'ont jamais éprouvé ni timidité proprement dite à leur apparition dans un salon ou une cour de collège, ni une stupeur analogue lors de leur première entrée dans une science ou un art quelconque (car le trouble produit par l'initiation à un nouveau métier dont les difficultés effrayent, dont les procédés à copier font violence à d'anciennes habitudes, est parfaitement comparable à l'intimidation), ne sont-ils pas ceux qui, sociables au plus haut degré, excellents copistes, c'est-à-dire dépourvus de vocation propre et d'idée-maîtresse, possèdent éminemment la faculté chinoise ou japonaise de se modeler très vite sur leur entourage, somnambules de premier ordre, extrêmement prompts à s'endormir? — Sous le nom de Respect, l'Intimidation joue socialement, de l'aveu de tous, un rôle immense, mal compris parfois, mais nullement exagéré. Le Respect, ce n'est ni la crainte, ni l'amour seulement, ni seulement leur combinaison, quoiqu'il soit une crainte aimée de celui qui l'éprouve.- Le respect, avant tout, c'est une impression exemplaire d'une personne sur une autre, psychologiquement polarisée. Il y a sans doute à distinguer le respect dont on a conscience, et celui qu'on se dissimule à soi-même sous des mépris affectés. Mais, en tenant compte de cette distinction, on verra que tous ceux qu'on imite on les respecte, et que tous ceux qu'on respecte, on les imite ou on tend à les imiter. Il n'y a pas de signe plus certain du déplacement de l'autorité sociale que les
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déviations du courant des exemples. L'homme du monde qui reflète l'arg'ot et le débraillé de l'ouvrier, la femme du monde qui reproduit en chantant les intonations de l'actrice, ont pour l'actrice et pour l'ouvrier plus de respect et de déférence qu'ils ne croient. — Or, sans une circulation générale et continuelle de respect sous les deux formes indiquées, quelle société vivrait un seul jour?
Mais je ne veux pas insister davantagfe sur le rapprochement qui précède. Quoi qu'il eu soit, j'espère au moins avoir fait sentir que le fait social essentiel, tel que je l'aperçois, exig-e, pour être bien compris, la connaissance de faits cérébraux infiniment délicats, et que la sociolog-ie la plus claire en apparence, la plus superficielle même d'aspect, plong-e par ses racines au sein de la psycholog^ie, de la physiolog'ie, la plus intime et la plus obscure. La société, c'est Vimitation, et l'imitation c'est une espèce de somuambulisme; ainsi peut se résumer ce chapitre. En ce qui concerne la seconde partie de la thèse, je prie le lecteur de faire la part de l'exag-ération. Je dois écarter aussi une objection possible. On me dira peut-être que subir un ascendant, ce n'est pas toujours suivre l'exemple de celui auquel on obéit ou en qui l'on a foi.^ Mais croire en quelqu'un n'est-ce pas toujours croire ce qu'il croit ou paraît croire? Obéir à quelqu'un, n'est-ce pas toujours vouloir ce qu'il veut ou paraît vouloir? Oti ne commande pas une invention, on ne sug-g-ère pas par persuasion une découverte à faire. Etre crédule et docile, et l'être au plus haut degré comme le somnambule ou l'homme en tant qu'être social, c'est donc avant tout être imitatif. Pour innover, pour découvrir, pour s'éveiller un instant de son rêve familial ou national, l'individu doit échapper momentanément à sa société. Il est supra-social, plutôt que social, en ayant cette audace si rare.
Encore un mot seulement. Nous venons de voir que chez les somnambules ou quasi-somnambules, la mémoire est très vive, et aussi bien l'habitude (mémoire musculaire, avons-nous dit plus haut), pendant que la crédulité et la docilité sont poussées à bout. En d'autres termes, l'imitation d'eux-mêmes par eux-onêMes (la mémoire et l'habitude, en effet, ne sont pas autre chose) est chez eux aussi remarquable que l'imitation d' autrui. N'y aurait-il pas un lien entre ces deux faits? « On ne peut trop clairement comprendre, dit Maudsley avec insistance, qu'il y a dans le système nerveux une tendance innée à l'imitation. » Si cette tendance est inhérente aux derniers éléments nerveux, il est permis de conjecturer que les relations de cellule à cellule dans l'intérieur d'un même cerveau pourraient bien n'être pas sans analog"ie avec la relation sing"ulière de deux cerveaux dont l'un fascine l'autre, et consister, à l'instar de celle-ci, en une polarisation particulière de la croyance et * du désir emmagasinés dans chacun de ses éléments. Ainsi peut-être s'expliqueraient certains faits étrang'es, par exemple, dans le rêve, l'arrang-ement spontané des imagées qui se combinent suivant une certaine logique à elles, évidemment sous l'empire de l'une d'entre elles qui s'impose et donne le ton, c'est-à-dire sans doute par la vertu prédominante de l'élément nerveux où elle résidait et d'où elle est sortie (1).
(1) Cette vue .s'accorde avec ridée-nifiîtresse développée par M. Paulhan dans son livre, si prolondénient pensé, sur Vactivité mentale (Alcan, d889).