CHAPITRE IV
LA CLINIQUE DES MALADIES DU CCEUR CONFIRME LES DONNÉES DE l'ANA- TOMIE COMPARÉE ET DE l'eMBRYOLOGIE.
La circulation est un mouvement sanguificateur. J'ai dit par quoi il était déterminé.
Le cœur est l'organe central de la circulation et par conséquent du mouvement sanguificateur. Ce mouvement générateur du sang existe partout oii il y a un vaisseau ; le cœur n'en est que le centre, ou l'organe éminemment représentatif. 11 est donc un viscère ; il consomme et vivifie l'hématose, il l'anime d'une manière supérieure, et c'est à cette condition qu'il régularise et coordonne toutes les circulations partielles. C'est ce qu'il s'agit de mettre plus encore eu lumière, en nous plaçant à un aulre point de vue.
J'ai déjà exposé à l'occasion de plusieurs autres appareils (les reins, Union médicale^ mai 1855 ; le tube digestif, Union médicale, octobre 1858, etc..) une idée qui domine aussi ce travail et que j'extrais d'une note sur la mort par l'intestin publiée en octobre 1858 dans V Union médicale :
(( On ne trouve pas, dans l'économie, de fonction qui ne soit générale en même temps que locale ; pas d'organe qui ne soit la localisation, ou plutôt la centralisation
d'éléments et de propriétés organiques partout répandus et actifs partout. Telle est la base du consensus organique, la raison de cette unité vitale dont on parle tant et qu'on n'a fait reposer jusqu'ici que sur un mot. Toute fonction, tout appareil ont donc leurs éléments et leurs propriétés répandus dans toute l'économie, et leur représentation éminente, leur force supérieure ramassées dans une région particulière.
« L'anatomie topographique, qui seule jusqu'à ce jour a présidé à la physiologie, place la fonction tout entière dans son organe central ; elle n'y peut donc rien comprendre, elle n'y puise que des inspirations mécaniques.
« L'anatomie vivante, au contraire, qui assiste à la formation des appareils, et qui, formés, les voit se conserver, se nourrir et même fonctionner par une génération continue, c'est-à-dire suivant l'ordre et les lois qui ont présidé à leur évolution primitive , l'anatomie vivante voit les divers appareils disséminés et fondus partout, puis centralisés dans un point. Elle ne sépare pas ce qu'a uni la nature. »
Nous devons à Harvey de savoir que l'appareil circulatoire est un système continu et donne un exemple parfait de l'idée que je viens d'exposer. Mais Harvey est resté au point de vue analomique, lui si capable, comme il l'a prouvé par ses belles recherches sur la génération et l'ovologie, de jeter les bases physiologiques de sa grande découverte. Cependant il fallait avant tout la vulgariser. Descartes s'en chargea avec son mécanicisme. Les mathématiques et la mécanique étaient au moment de s'emparer des sciences et de les dominer. Jamais occa-
sion plus belle d'appliquer celle mélliode ! L'unité de l'appareil circulaloire fut donc bientôt établie, mais mécaniquement el avec un mépris souverain, et jusqu'à un certain point légitime, des idées de Galien servilement acceptées. Il fallait à tout prix que l'auatomie de la circulation se répandît prompte ment partout. Or, cela ne se pouvait faire qu'à la faveur d'une idée très simple appliquée à l'anatomie cadavérique de cet appareil. Grâce à cette idée, ce qu'il fallait savoir d'abord de la circulation fut aussitôt connu de Descartes que de Harvey, et de tout le monde que de Descartes.
Mais cette notion provisoire qui devait être la base et la condition d'un-e notion plus élevée et plus difficile, ce mal nécessaire, cette erreur relativement heureuse s'empara fortement des esprits, et les séduit encore tellement aujourd'hui, qu'on ne peut plus l'en chasser.
L'unité mécanique delà circulation, utile d'abord à l'intelligence du fait anatomique, est devenue aujourd'hui un obstacle énorme à l'intelligence de l'unité physiologique de cette fonction. Ici, comme partout en physiologie, l'œuvre est donc de substituer l'anatomie d'évolution à Tanatomie topographique, et par conséquent la vie à la mort.
L'anatomie topographique ne peut donner qu'une théorie mécanique de la circulation. L'auatomie d'évolution n'eu peut donner qu'une théorie vitahste. Là est le progrès. Le progrès véritable consiste à rester dans la tradition en la développant. C'est ce que je fais. Je reste dans l'idée juste au fond de Bichat et de Broussais, qui fut de désontologiser la vie et les maladies, mais qui, voulant atteindre ce but par l'anatomie morte, retombèrent malgré
eux dans l'animisme qu'ils avaient cru extirper de la science.
Ce qui entretient l'illusion du mécanicisme dans la théorie de la circulation, c'est donc en premier lieu le point de départ qu'on prend dans l'anatomie morte ; c'est en second lieu,. et comme conséquence de la première illusion, celle que produit irrésistiblement la vue de l'unité cardiaque du mouvement circulatoire par nos esprits si habitués à comprendre et à manier l'artifice, si durs à se pUer aux méthodes de la nature.
Quand on sait l'anatomie cadavérique de la circulation,, et qu'on met une main sur la région du cœur et un doigt sur une artère chez l'individu à qui on \ient d'ouvrir une veine jaiUissante, on ne peut se figurer qu'il y ait dans ce système plusieurs forces motrices, et, sans hésiter, on fait honneur au centre d'impulsion seul de tout le mouvement d'un hquide dans un système de tubes continus et clos partout. On ne peut supposer à la nature plus de puissance et d'industrie qu'à l'art. Incapable d'atteindre autrement que par le mécanisme d'une pompe la merveilleuse unité de circulation qu'on a sous les yeux, on se défie des ressources de l'infini, et on conçoit les choses créées comme on les exécuterait soi-même. Et, en effet, voilà justement la merveille ! Cette unité motrice, si exactement mécanique en apparence, résulte au contraire de la parfaite harmonie d'un nombre infini de forces hiérarchisées, toutes indépendantes, mais d'une indépendance relative et subordonnée. L'action organique n'abandonne les tissus et les humeurs à aucun moment et à une profondeur quelconque. Ils sont animés des mêmes forces
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jusqu'à l'infini. Cet infini est précisément ce qui donne aux <]euvres de la nature leur caractère divin. Chaque partie est pénétrée à l'infini des propriétés du tout. Comment, sans cela, le tout serait-il vivant? Voilà, ainsi que le disait Leibnitz, ce qui distingue les machines divines des machines faites de main d'homme, la nature de l'art.
Le cœur donne le branle suprême, et, sous l'influence de cette impulsion organique, tout l'appareil \asculaire entre en action. Les artères se dilatent sous l'impression de l'ondée sanguine, puis elles se contractent immédiatement après en vertu d'une élasticité organique dont leur tunique moyenne est pourvue. Cette élasticité est organisée et vivante, en ce sens que le vaisseau est doué du sens hématosique et muni de fibres musculaires spéciales qui limitent, étendent, coordonnent Faction du tissu élastique avec lequel elles sont fondues ainsi que les nerfs ganglionnaires qui enveloppent et pénètrent tout vaisseau.
Voilà ce qui fait que l'élasticité de l'artère est d'un tout autre ordre que l'élasticité physique. Ces propriétés sont d'autant plus marquées que l'artère est plus éloignée du cœur et s'approche davantage des vaisseaux capillaires. Cela se conçoit, puisque les vaisseaux sont d'autant plus indépendants et ont d'autant plus besoin d'action propre, qu'ils ressentent plus faiblement l'influence du centre moteur. Mais dans aucun point de leur étendue ils n'eu sont privés. D'ailleurs, il est certains points où ces propriétés se renforcent etoii les maladies nous les montrent plus développés. C'est de même qu'on voit, chez certains animaux, des bulbes auxihaires se former sur le trajet des artères pour suppléera l'iusuffisance d'action du cœur.
Les propriétés motrices des vaisseaux centrifuges, ou l'existence de mouvements propres dans les artères sont mis hors de doute par l'anatomie comparée, ce grand recueil d'expériences naturelles. Que d'erreurs et d'investigations inutiles se fussent épargnées les anatomistes de la Renaissance, s'ils eussent connu les essais delà nature et la simplicité de ses voies inscrite dans la série des êtres organisés !
Chez les aunélides, l'appareil circulatoire consiste en un vaisseau unique et circulaire ou allongé comme le corps de l'animal. Il n'y a ni cœur, ni divisions vasculaires, ni grande ni petite circulation, ni interruption du cercle capables d'obscurcir l'image de l'appareil et de four- /oyer Tanatomiste. Un cercle bien simple, un anneau elliptique, veine et artère tout à la fois, dans lequel le sang se meut d'avant en arrière et d'arrière en avant, oscillant de temps en temps, sans aucun centre d'impulsion, par sa seule force intrinsèque et celle de la paroi vasculaire agissant réciproquement l'un sur l'autre ; il n'y avait vraiment qu'à regarder, et la circulation était découverte. La nature s'était chargée elle-même de la dissection et des expériences.
Mais cela ne prouve pas, dira-t-on, que, chez l'homme et les animaux supérieurs, les artères elles veines soient animées de mouvements propres. On comprend très bien que, chez les animaux acardes, les vaisseaux soient contractiles, mais c'est justement pour cela que, chez les animaux pourvus d'un cœur unique, il est complètement inutile qu'ils jouissent de la même propriété. L'élasticité
seule, acliou purement physique qui persiste sur le cadavre, suffit ; elle est même la condition nécessaire de l'unité circulatoire, car celle-ci serait exposée aux perturbations les plus fâcheuses, si les vaisseaux prenaient une part active à la progression du sang.
Cette objection est spécieuse. Elle favorise le mécanicisme, doctrine commode, qui règuepar la force delà paresse et de l'habitude. Pourtant, les expériences directes sur les animaux, les vivisections l'ont déjà entamée. Mais il arrive ici ce qu'on voit presque toujours en physiologie. Les faits introduits dans la science par l'expérimentation sont d'une assimilation très réfractaire : ils prennent place à côté des anciennes théories, les laissent volontiers subsister, quand ils devraient, ce semble, les renverser immédiatement.
Ainsi, il n'est personne qui mette en doute aujourd'hui l'existence de la contractilité vasculaire, et néanmoins les théories hydrauliques de la circulation subsistent par la force d'inertie. Les vivisections ont beau isoler cette propriété et la mettre artificiellement à nu seule, cette évidence toute physique, insignifiante par elle-même, d'un fait arraché à tous ses rapports organiques, est précisément ce qui empêche ce fait d'entrer dans l'idée du mouvement générateur qu'on appelle la circulation du sang. Il faut qu'une théorie générale vienne lui donner et sa signification et sa place ; sans quoi, le mécanicisme est encore assez puissant pour se l'approprier et le tourner à son avantage. C'est ce qui est arrivé à la contractihté vasculaire démontrée par les vivisections. On lui a donné une fonction dans la théorie qu'elle devait renverser ; et
ainsi la voilà compromise au service du mécauicisme, comme le cœur lui-même. Et cela sera toujours, tant que les mouvements propres des vaisseaux et ceux du cœur seront destitués du sens hématosique, ou de l'instinct et du mouvement sanguificateur à des degrés divers.
L'anatomie comparée, l'embryogénie et la pathologie peuvent seules démontrer ces facultés sans lesquelles les fonctions de Tappareil circulatoire seront toujours — et ce sera justice scientifique, — ressaisies par le mécanicisme.
On me permettra donc de revenir sur les preuves d'anatomie vivante que j'ai déjà données, afin de montrer dans un seul tableau comment la pathologie vient naturellement corroborer ces preuves et n'en faire qu'une multipliée à l'infini par elle-même.
Embryogénie de l'appareil circulatoire, base de la physiologie de cet
appareil adulte.
Si les théories hydrauliques de la circulation du sang que les écoles enseignent sont exactes, il faut, de toute nécessité, que les organes de cette fonction aient été formés aussi mécaniquement ou artificiellement. 11 faut alors que le cœur et les vaisseaux aient été construits par juxtaposition comme une pompe et ajustés les uns aux autres ; puis que le sang, liquide indépendant de son appareil moteur, pouvant exister sans lui et réciproquement, y ait été versé du dehors et se soit mis tout à coup à y cou-
rir en inondant successivement des canaux préalablement vides, etc..
Je défie tous les circulaleurs de l'Institut et des écoles d'asseoir leurs doctrines sur d'autres bases que celle-là. Oui, telle est, si ces théories sont vraies, l'embryologie de l'appareil circulatoire.
Mais ce mode de formation de l'appareil est absurde, donc aussi la théorie corrélative de sa fonction.
Au sein de cette partie du blastème qui entoure la tache germinative ; vers la 25" ou 30'' heure environ de l'existence de l'œuf, et la moelle épinière ayant à peine •dessiné sa forme, on voit bourgeonner irréguhèrement d'abord un point qui se meut avec rythme, puis bientôt des points, ensuite des ligues rougeâtres tracées par le mouvement spontané d'un liquide.
Ces lignes ne sont pas menées d'un point à un autre mécaniquement et par une propulsion externe. Chacune des monades infiniment nombreuses dont elles sont composées est vivante, elle est née à sa place. De plus, elles ne communiquent pas encore avec le point principal qui se meui, punctum saliens.
Il a pu y avoir entre ces points vivants beaucoup d'iudiscontinuités apparentes, mais aucune réelle. Nul intervalle qui ait été rempli par l'allougement ou le cheminement des parties déjà existantes. Les dernières pa- ^rues ont germé in situ comme les premières ; et il n'y a pas de terme imaginable au nombre infini de ces monades vasculaires et sanguines, car c'est le cœur, ce sont des vaisseaux sanguins, c'est l'appareil circulatoire primitif qui se développe maintenant sous nos yeux.
L'intussusceplion de cet appareil ou sa formation est et sera, jusqu'à la mort, universelle et continue ; c'est-àdire que chaque point vasculaire et sanguin naît et continue à naître jusqu'à la mort de son blastème, et que cette génération s'étend à l'infini, n'y ayant aucune particule ni réelle ni imaginable qu'on puisse concevoir échappant à cette force dans aucun moment de sa durée.
Mais ce qu'il faut entendre surtout, c'est qu'il en est de la fonction comme de l'organe, et que sa formation ou intussusception est également universelle et continue.
Ainsi donc, toutes les parties de l'appareil circulatoire, sang, lymphe, vaisseaux rouges et blancs de tout ordre, depuis le cœur jusqu'aux capillaires, se sont formées sur place, sont nées de leur protoplasme partout oii elles out paru pour la première fois, et continueront à eu naître jusqu'à la mort, chacune en ses formes et propriétés.
De cette première vérité découle invinciblement celle-ci, c'est que, de même que chaque action indivisiblement circulatoire et hématosique est née avec son organisation correspondante et s'est développée à sa place, sans rien recevoir des parties voisines que les excitations sympathiques qui assurent l'unité de sa fonction et font cette unité même, ainsi, dans la circulation adulte, chaque partie de l'appareil, quelque élémentaire et subordonnée qu'elle soit, agit pour son compte, dans la mesure de sa force, et ne reçoit des parties hiérarchiquement plus puissantes du même appareil, que des stimulations organiques ou vitales.
Et voilà, pour revenir à l'idée par laquelle j'ai repris à
dessein celte exposition, voilà comment l'admirable synergie, l'unité comme électrique du branle général de la circulation, n'est qu'un effet de l'accord hiérarchique de toutes les forces qui concourent dans des proportions si diverses à l'accomplissement de cette grande fonction.
L'anatomie d'évolution, étudiée dans la série animale et dans les phases de la vie utérine d'un mammifère, nous a déjà montré les forces de l'appareil circulatoire d'autant plus divisées que l'animal est placé plus bas dans l'échelle de sou règne ou qu'il est à un degré plus inférieur de son développement embryonnaire; et, au contraire, d'autant plus centralisées que l'animal occupe un rang plus élevé dans l'échelle, et a atteint une phase plus avancée de la vie utérine.
Au bas de l'animalité, et même chez certains vertébrés, les poissons, par exemple, l'appareil circulatoire est en quelque sorte fédéralisé. Il se compose de plusieurs petits systèmes qui ont chacun un organe central. On trouve là un certain nombre de départements indépendants et rehés tout à la fois. Il n'est guère alors de partie de l'appareil circulatoire qui ne jouisse d'une force propre très évidente, que n'oserait contester aucun des mécanicistes qui destituent les vaisseaux sanguins chez Thomme de toute activité essentielle. Le professeur Coste m'a souvent montré ces merveilles de l'orgauogénésie chez divers poissons dans son laboratoire du Collège de France.
On connaît les cœurs multiples de beaucoup d'invertébrés, multiplication d'autant plus grande, que l'unité de l'organisme est moins forte. Les organes de ces êtres sont plutôt une réunion d'animaux vivant en communauté à
la manière des polypes, qu'un animal énergiquemeut un comme le carnassier ou l'oiseau.
Dans l'esquisse que j'ai tracée plus haut de la formation du système vasculaire dans Tœuf, les forces circulatoires sont aussi bien plus divisées qu'ultérieurement. Mais, au fur et à mesure qu'on s'approche du terme des développements dans la série zoologique et dans l'embryon humain, on voit la vie de l'appareil circulatoire se centraliser de plus en plus et se ramasser enfin tellement dans un cœur unique, que cet organe prend le nom d'agent central delà circulation. Les vaisseaux qui en partent et qui y reviennent^ ne semblent plus être par rapport à lui, que des canaux physiquement passifs. 11 paraît en avoir absorbé toute l'activité.
Si cela était autre chose qu'une apparence, c'est aux lois de l'hydraulique qu'il faudrait, sans hésiter, demander la théorie de la circulation du sang. Il est vrai que, pour cela, le cœur devrait être, lui aussi, un agent physique ; et les mécanicistes les plus résolus reculent devant cette extrémité. Ils n'ont pas réfléchi à l'impossibilité physiologique de tubes inertes adaptés à une pompe vivante et charriant un liquide vivant !
Quoi qu'il en soit, le bon sens qui inspire la formation du langage en dépit des travers de la science, nous a toujours dit que le cœur présidait à la circulation ; et rien de plus juste que cette expression. Il s'agit de ne pas permettre à la science de lui donner un démenti.