XI
Loi de la formation des vaisseaux supplémentaires quand une artère principale est supprimée.
Cependant, tout n'en reste pas là. La spontanéité vasculaire ou l'instinct hématosique des vaisseaux, a dès ce moment une autre fonction à remplir.
Si la soudaineté de l'oblitération artérielle n'a pas tellement surpris les vaisseaux capillaires, que la circulation ait pu y continuer si peu que ce soit par d'autres artères, les petits vaisseaux d'abord réduits à leur minimum d'action^ vont puiser spontanément en eux un redoublement singulier d'énergie. Immédiatement après la suppression de la branche artérielle, les tissus alimentés par les capillaires nés de cette branche ont pâh, perdu de leur sensibilité^ se sont refroidis, la vie y a été menacée. Cette partie s'est trouvée momentanément dans une sorte d'hibernation ; des effets analogues à ceux de la congélation des tissus vivants ont été sur le point de s'y produire. Quoiqu'il en soit, supposons qu'ils aient échappé à la mort, comme cela se voit lorsque la suppression de la circulation a,rtérielle n'est pas trop brusque.
Ces vaisseaux capillaires, d'abord réduits à leur plus
faible action, vont spontanément réagir. Une vascularité capillaire plus riche va se développer avec plus de rougeur, de chaleur et une sorte d'épanouissement fluxionnaire ; les artères collatérales vont se dilater synergiquement et prendront peu à peu le volume de l'artère supprimée qu'elles étaient bien loin d'avoir.
Je prie de remarquer que le cœur n'est entré spécialement pour rien dans ce travail accidentel. Voilà une circulation nouvelle, ou du moins renouvelée, à laquelle il n'a prêté que ce qu'il prête à toutes les autres parties de l'appareil en qui rien de particulier ne s'est passé. Par qui, des artères de quatre ou cinquième ordre, sont-elles devenues des artères de troisième ordre, des artérioles artères, des capillaires artérioles? On veut que la diastole artérielle soit passivement produite par l'ondée sanguine passive ellemême que lance le cœur mécaniquement aussi sans doutC;, car je défie qu'on s'arrête à lui ! — Mais dans le cas dont il s'agit, l'impulsion cardiaque n'a point augmenté. Cela se voit pourtant quelquefois ; mais cela n'est pas nécessaire. Une impulsion cardiaque plus énergique et fébrile, nuit même quelquefois à l'espèce d'épigénèse salutaire qu'accomplit dans ce cas la nature.
J'aborderai tout à l'heure cette grosse affaire de la force ou de la faiblesse vasculaire dans l'état morbide, qui donne heu depuis quelque temps à tant d'erreurs dans la physiologie. Pour le moment, une seule chose m'occupe dans le fait si riche que je viens de rappeler. En connaîton un autre plus propre à démontrer l'espèce d'activité de la diastole artérielle, le vrai rôle du sang dans ce mouvement, et d'éclairer par conséquent, les deux points en li-
tige, le rôle de l'ondée sanguine et celui de l'élasticité des artères ?
Voici des artères supplémentaires dont la diastole a augmenté, et augmente progressivement sans que la systole cardiaque se soit accrue. Se paiera-t-on encore ici avec de l'aval et de l'amont, avec des obstacles mécaniques qui produisent la stagnation et la plénitude? Mais l'artère ne s'est pas dilatée au-dessus de son oblitération, au contraire. Puis, ce sont des artères collatérales qui se sont développées, et savez-vous comment, et dans quel sens? des capillaires artériels vers les artérioles, et de celles-ci vers les artères... La réaction, la diastole plastique et fonctionnelle, la génération supplémentaire d'organes et de mouvements se sont faites en sens inverse de celui qu'elles auraient dû affecter si la dilatation des artères était passive. Si ce n'est pas le cœur qui a dilaté ces vaisseaux par une projection répétée d'ondées sanguines plus fortes, plus rapides, plus volumineuses, comme il conviendrait dans le cas oii il serait l'agent mécanique de la circulation, je défie qu'on ne reconnaisse pas que cette dilatation a été active, et qu'on ne transporte pas ce principe à la circulation générale désormais réformée. Dès ce moment, en effet, il faut remplacer l'impulsion physique par l'impression de l'ondée, et l'élasticité de l'artère par son expansion. Tout dans l'organisme commence par une impression. Or, toute impression est une véritable conception. Ce qui ne commencerait pas par là, serait inorganique, corps étranger, cause excitante de trouble, bientôt éliminé.
Mais il y a des impressions provoquées par des causes externes qu'on nomme stimulations, excitations ; il y eu a
aussi d'internes ou de spontanées. Les premières ne sont que celles-ci provoquées et dirigées vers tel ou tel résultat. Aucune cause extérieure ou excitante n'ayant déterminé, dans l'exemple que j'ai choisi, la direction des mouvements du sang et la dilatation supplémentaire éminemment active des artères collatérales, en vertu de quelle force cet effet a-t-il été produit? En vertu du stimulus de nécessité, répondrait Hunter.
§ XII
Le stimulus de nécessité de Hunter.
On sent très bien ce que sous cette tournure un peu stahlienne, a voulu dire le grand vitaliste. Lorsqu'un animal pressé par un danger trouve fermées les voies ordinaires de sa fuite, il se détourne, et par un effort extraordinaire, au péril même de sa vie, il se fraye une autre issue. Par quoi y a-t-il été excité ? Ici, tout le monde dira avec Hunter, par la nécessité. En ajoutant le mot stimulus, Hunter élève le sens commun jusqu'à la science. Qu'est-ce donc que cette nécessité ? Un commencement de philosophie nous dit que dans ce cas, l'animal a obéi aux lois de sa nature. Or, comme les lois de la nature corporelle, comme tout ce qui est placé hors du domaine du moi et de la volonté n'est pas libre, dire qu'un animal a obéi aux lois de sa nature, c'est dire qu'il a été mu par la nécessité. Mais le mot stimulus de nécessité signifie quelque chose de plus. C'est une expression physiologique, qui nous force à entrer dans les choses et à joindre, pour parler comme Leibnitz, la connaissance de la cause efficiente du fait à
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celle de sa cause finale. C'était pour Leibuitz, le père philosophique du \itaHsme moderne, la condition de la science.
De quelle nature. est le stimulus qui a poussé l'animal tout entier à prendre sans les connaître par expérience et sans les avoir appris, les moyens de défense qui l'ont sauvé? La vue du danger, voilà, dira-t-on, la cause déterminante, voilà l'occasion du déploiement extraordinaire d'actions organiques, de force musculaire, etc., qui va vaincre les obstacles. Mais qu'est-ce que l'impression de ce danger ou de ces obstacles, non plus hors de l'animal, mais en lui ? C'est, en effet, l'animal et non la circonstance, qui produit la force ou le stimulus de nécessité dont parle Hunter. Cette impression ou ce stimulus interne, n'est autre chose que la conception vivante du fait extérieur.
Le fait, le danger, cet obstacle menaçant pour la vie de l'animal sont aussitôt conçus et représentés dans son système nerveux. Cette conception tout interne ou ce plan animé de la chose extérieure, tel est l'aiguillon instinctif et irrésistible qui va stimuler tous les appareils, mais définitivement les muscles, à opérer avec une exactitude prodigieuse les mouvements nécessaires.
Une fois l'obstacle vaincu ou assimilé, le stimulus de nécessité cesse d'agir, c'est-à-dire que le plan animé conçu sous l'influence de la nécessité ou de la loi de vivre, s'efface et rentre dans les profondeurs de la mémoire organique qui est le système nerveux, pour se raviver à la première occasion et stimuler l'animal aux mêmes actions.
On m'accordera cette théorie pour les fonctions qui s'exécutent par des centres nerveux ; mais personne ne songe à l'appliquer aux actions organiques intimes, aux
mouvements obscurs des viscères qui s'accomplissent sans la participation spéciale des centres nerveux. Cette contradiction introduit nécessairement l'éclectisme dans la physiologie.
Un mot d'explication. Il y va de la théorie de la circulation et de toutes les fonctions livrées par l'erreur que je vais signaler, aux explications de la mécanique et de la chimie.
Les actions du système nerveux se font de deux manières, l'une directe, Tautre indirecte. On nomme celle-ci réflexe ou instinctive.
Ces deux manières d'agir du système méritent d^être bien distinguées. C'est en effet par une étude approfondie des deux pôles de tout appareil organique, qu'on parviendra à chasser l'animisme de la physiologie, c'est-à-dire, à bien comprendre l'unité de l'animal sans l'intervention d'âmes, àepneicma, de principes de vie et d'unité distincts des organes.
Les actions du système nerveux, qu'elles soient directes ou réfléchies et combinées, ou indirectes, réflexes et inconscientes, sont au fond de même nature ; ce sont toujours des actions de sensibihté, de mouvement et de coordination. Cela est bien évident chez les animaux dépourvus de centres, et chez qui l'élément nerveux, ou l'élément sensible et régulateur des mouvements, est fondu avec les autres éléments organiques, tels que la substance musculaire.
Ce qui distingue les actions d'un animal de ce genre, de celles d'un animal pourvu de centres nerveux et capable, par conséquent, d'actions élaborées et réfléchies, c'est que chez celui-ci, entre l'impression reçue, et l'exécu-
no CIRCULATION DU SANG.
tiou des mouvements consécutifs à cette impression, il peut y avoir, il y a souvent un travail central, véritable opération nerveuse réfléchie, sorte de digestion de l'impression du sens , transmise au cerveau , élaborée dans ce centre et qui se traduit par une mimique de l'intelligence, simulant le travail de la pensée, et que les personnes peu versées dans la métaphysique, confondent avec la combinaison des idées elles opérations de la raison. Dans ce cas, la conception organique commencée au sens externe, à la rétine, je suppose, va s'achever au cerveau oij tout le monde l'appelle de ce nom, et d'oii elle arrive réfléchie aux organes chargés d'exécuter les mouvements conçus.
Hé bien, je le répète, qu'elle soit directe ou réfléchie la conception est au fond de même nature. Un acte organique élémentaire est essentiellement le même qu'un acte organique centralisé, car celui-ci ne diffère du premier qu'en ce qu'il le représente à un degré plus éminent. On ne peut donc pas concevoir une action organique quelque intime, quelque élémentaire qu'elle soit, qui ne commence par une conception de sa fonction. Cela est aussi vrai des fonctions végétatives et des mouvements opérés directement par la contractihté organique même insensible, que des fonctions de la vie de relation. La digestion, l'absorption, la respiration, la circulation, les sécrétions, la nutrition, sont soumises à cette loi : sans cela elles n'appartiendraient pas à l'animal et seraient hors de l'unité.
Que l'impression ou la conception soient obscures et latentes, qu'elles ne soient pas perçues par le cerveau, elles n'en existent pas moins, même dans les profondeurs de
l'orgaDisation. Bichat l'avait bien vu; ce fut son génie; c'est ce qui le conservera après Bordeu et Iluuter dans la ligne des pères de la physiologie.
Mais, si la fonction nerveuse simple et directe est essentiellement de même nature que la fonction nerveuse composée et réfléchie, elle en diffère pourtant par un caractère que les mots expriment parfaitement. Cette différence accessoire quoique importante, trompe sur la nature des affinités organiques et des mouvements vitaux élémentaires et les livre facilement aux explications de la mécanique et de la chimie.
On a vu que dans les fonctions nerveuses réfléchies^ il pouvait y avoir, il y avait souvent un travail central, un travail de comparaison instinctive des impressions qui en impose pour une opération de la raison. Il n'en est pas de même pour les fonctions nerveuses directes et simples. L'acte qui suit la conception , et qui en est la réahsation organique, cet acte est immédiat. Entre lui et l'impression, il ne se passe aucun travail de réflexion organique. C'est l'instinct pur et simple, l'instinct dans ce qu'il a de plus élémentaire ; mais c'est toujours l'instinct. Celui-là, personne ne songera à l'assimiler à l'intelligence. Pourquoi ? Parce qu'il ne s'opère pas au moyen d'actions réfléchies ; et pourtant, ils ne diffèrent pas au fond ; la matière nerveuse qu'elle soit diffuse ou qu'elle soit centrahsée, est toujours la matière nerveuse, elle jouit essentiellement des mêmes propriétés.
Quand il s'agit d'action nerveuse centrale et réfléchie, personne n'est chimiste ou mécanicien. S'agit-il d'action nerveuse simple et directe , d'une sécrétion, d'un mouve-
ment nutritif, delà circulation d'un fluide, etc., la chimie et la mécanique se chargent des exphcations. Elles n'ont pourtant rien de plus à y voir que dans les actions réflexes. Là où la matière nerveuse est centralisée, on admet un je ne sais quoi dont on refuse de s'occuper parce qu'on convient que la physique de laboratoire et la chimie sont incompétentes et qu'on ne connaît pas encore d'autres méthodes que celles de ces sciences.
Mais ces sciences prennent leur revanche dans la théorie des mouvements opérés par les muscles, parce qu'elles ont l'art inoui d'abstraire ces mouvements de leur cause intime et de leur mode de génération ou de leur nature. Elles se dédommagent aussi dans la théorie des actions qu'on nomme végétatives ou de chimie vivante, parce qu'elles les abstraient également de leur cause et de leur nature, oubliant qu'elles sont aussi bien que les actions centrales, essentiellement soumises à la loi de l'impression ou de la conception, et par conséquent à la loi de la génération qui est le principe des corps organisés, la base constante et continue de toutes leurs actions à l'infini.
Ne voit-on pas les sujets à tempérament nerveux, chez qui les centres de ce système sont marqués dans la santé et dans les maladies d'une originalité qui étonne le physiologiste et déroute le médecin, ne voit-on pas, dis-je, les fonctions végétatives et les mouvements de la vie organique présenter aussi des originalités, ou, comme on dit, des idiosyncrasies, analogues à celles des centres nerveux et du caractère, et montrer par là, que tout dans l'organisme, même les actions les plus immédiates et les plus directes, se fait par la matière nerveuse et dès lors
par impression ou par conception et génération ? Tout est vivant dans l'organisme, parce que tout y continue comme toui y a commencé, et ne peut pas plus continuer que commencer autrement.
Cette digression apparente ne nous a éloigné du détail de notre problème que pour nous rapprocher de sa solution. Je les ai appliqués d'avance. Il ne reste qu'à produire la preuve par les faits.
On se souvient que ce sont les erreurs professées sur le rapport de l'ondée sanguine et de l'élasticité des artères qui m'ont forcé à entrer dans ces considérations sur l'impression et sur l'action nerveuse en général. '