XIII
Les artères sont aussi bien spontanément expansibles que contractiles.
En vertu des principes que je viens de poser et qui sont l'opposé des principes de la mécanique, l'activité de la dilatation des artères dans le cas de circulation supplémentaire se comprend, elle est naturelle et nécessaire, tandis que l'hypothèse du mécanicisme est insensée et presque ridicule. Dans mon exemple, on prend la nature sur le fait comme dans l'embryogénie, et mieux encore pour les esprits qu'il faut suivre et convaincre sur le terrain de l'anatomie topographique. Ici tout préexistait, organisation et action, rien n'a été engendré ab ovo. On pouvait me contester cette loi que j'ai énoncée tant de fois parce qu'elle est la base de la physiologie : ii faut expliquerpar un même mmipe et la formation des organes et
leurs actions une fois quils sont formés^ sous prétexte que quand les organes sont formés, ils présentent des conditions mécaniques et chimiques inappréciables auparavant et dont il faut tenir compte quand elles existent.
Quoiqu'il soit vrai de dire que cette objection accuse un manque de sens physiologique, j'aime encore mieux n'avoir pas à la réfuter et pouvoir m'appuyer sur des faits auxquels on ne peut pas l'adresser. Tel est le fait du rétabhssement de la circulation artérielle par des voies collatérales.
J'ai remplacé dans cet exemple le stimulus de nécessité de Hunter, par un fait physiologique positif ; car ce mot pourrait scandahser les faibles, ou n'être qu'un mot aux yeux des personnes peu familiarisées avec le génie de l'illustre Anglais et l'originalité profonde des expressions qu'il improvise. Nul doute que le stimulus de nécessité, c'est-àdire la conception interne du danger dont l'organisme entier ou une de ses parties sont menacés, n'agisse de la même manière, ne soit la même force irritée ici et là par des obstacles différents. Les sang et les vaisseaux ont fait dans un cas ce que tout le système a fait dans l'autre.
Ce sont les mêmes procédés et les mêmes effets généraux; rien de plus légitime que de conclure des uns aux autres. Chaque partie jusqu'à l'infini est vivante, et fait au fond la même chose que le tout. Une cellule est un système aussi complet daus son genre que l'organisme entier.
Si on prouve la dilatation active des artères, ou a renversé tout le système de la circulation Harvéienue et fait une révolution en physiologie. Pour moi, je suis si per-
suadé de l'existence de cette propriété dans tous les tissus contractiles en général et dans les artères en particulier, que sans l'expansibilité, la contractilité me paraît un non-sens, une chose impossible. J'oserais même dire que dans l'ordre physiologique, l'expansibilité précède la contractilité. Il en est de même au cœur oii, d'après l'embryologie, la dilatation des oreillettes est le premier des mouvements de cet organe.
Quand on voit se former le cœur des poissons, on ne trouve pas la moindre hardiesse à avancer cette proposition. Au moment de son apparition dans l'embryon de ces animaux, le cœur a la forme d'un vaisseau. On dirait une petite portion d'artère fermée à ses deux bouts. Cet utricule allongé renferme un liquide blanchâtre : c'est le sang. D'oii vient-il ? Du blastême cardiaque en même temps que sa paroi. Où va-t-il ? Nulle part. Il ne paraît se mouvoir, circuler que pour lui-même. Il oscille en se formant, il se forme en oscillant. On ne voit pas qu'il communique encore avec le reste de l'appareil circulatoire à la formation duquel il préside comme tout à l'heure il présidera à son mouvement et à sa fonction. Or, le premier mouvement qu'aper(;oive l'observateur penché sur ce mystère, est une diastole, un mouvement d'expansion. N'est-ce pas à croire que chez les mammifères et chez l'homme, le pwictum saliens s'est manifesté par une dilatation avant d'opérer sa première contraction ?
Nous avons vu plus haut, en parlant du frisson fébrile, que dans ce stade de la fièvre, le sang éprouve avec les vaisseaux un mouvement spontané de retrait. Ce mouvement est suivi d'une expansion simultanée et indivisible
des vaisseaux et du sang, et c'est ce mouvement même qui forme et caractérise le stade de chaleur qu'on nomme aussi stade d'expansion.
N'est-il pas évident que ce mouvement se fait par intussusceptionou de dedans au dehors; que c'est une véritable évolution, et que la fièvre est une génération morbide ? Sans cela, serait-il un mouvement d'expansion? Où est la force à tergo qui explique mécaniquement cette expansion ? La fièvre, le stade de chaud, est-elle donc une pure excitalion du cœur à laquelle tout le système vasculaire serait étranger et oii il serait complètement passif? Depuisquand n'est-elle plus une affection générale? Et d'ailleurs, dans les fièvres locales ou inflammations sans fièvre générale, oii est le cœur capable de produire l'expansion de l'artère qui ahmente le foyer inflammatoire? Le mouvement principal de cette artère n'est-il pas l'expansion ? Croit-on que la dilatation des capillaires, siège plus immédiat de l'inflammation, soit passive ? Personne ne l'oserait plus. Singulière inertie que celle d'une partie qui engendre des tissus et des vaisseaux nouveaux ! Or, la dilatation des capillaires enflammés étant active, comment celle des artères ne le serait-elle pas? Mais dans l'exemple que j'ai choisi de la dilatation des artères collatérales pour suppléer à une artère principale oblitérée, des capillaires à qui on accorde la dilatation active ou l'expansion, vont devenir des artérioles et celles-ci des artères! Et en acquérant des propriétés plus énergiques, en se développant, elles perdraient leur faculté principale, celle sur laquelle reposent les nouvelles fonctions qu'elles vont avoir à remplir !
CLINIQUE DES MALADIES DU CŒUR. iH
Pour professer la diastole artérielle passive, il faut u'avoir jamais tenu eutre ses doigts un cordon ombilical avant la chute du placenta. Quelle vigueur de diastole, et comme l'expansion s'y fait sentir! Et quand on sait que les vaisseaux utérins ne communiquent pas plus directement et mécaniquement avec les vaisseaux placentaires, que les vaisseaux d'une fausse membrane avec ceux du tissu sur lequel elle s'est développée; quand on sait que le placenta et le fœtus sont greffés sur l'utérus, comment supposer que le mouvement si énergique des veines ombilicales, leur mouvement principal, soit le produit mécaniquement évaluable de la contraction du ventricule gauche de la mère ; et que la contraction du ventricule gauche du fœtus, soit seule la cause physique, par conséquent, qui ramène le sang du fœtus à travers les vaisseaux non communicants du placenta, jusqu'à l'oreillette droite de la mère ?... Tout cela est bien indigne d'une science.
Dans certaines espèces d'animaux, le cochon, par exemple, le placenta ou les placentas ne sont pas adhérents ; ils ne sont en rapport avec la surface interne de l'utérus que par contiguïté, comme la plèvre pulmonaire avec la plèvre costale. Néanmoins, les veines ombilicales qui transportent le sang placentaire au fœtus battent énergiquement. Je demande comment on peut concevoir les mouvements de ces vaisseaux sans diastole active? Velpeau cite dans son traité d'ovologie, un cas d'insertion du placenta humain sur une partie de l'utérus frappée de déuénération fibreuse, c'est-à-dire sur un tissu exclusivement nourri par des fluides blancs. En vertu de quelle force se dilatent les artères dans tous ces cas ? car dans le
us CIRCULATION DU SANG-
dernier, les mouvements des vaisseaux sont aussi incompréhensibles avec la théorie régnante que dans celui de la truie aux placentas non adhérents.
On connaît ces faits; mais on ignore la méthode au moyen de laquelle ils se peuvent rattacher à la théorie du mouvement des artères qui naissent immédiatement du cœur et portent plus directement le sang à toutes les parties. Cette méthode est une sous le triple aspect de l'anatomie comparée, de l'embryogénie et de la pathologie.
Si dans les exemples que j'ai cités, l'ondée sanguine et l'élasticité artérielle ne peuvent évidemment être considérées l'une par rapport à l'autre comme une cause et un effet de l'ordre mécanique qu'à la faveur d'une abstraction monstrueuse, n'y a-t-il déjà pas dans ce rapprochement, une très forte présomption, pour ne pas dire plus, que les mêmes lois présidant partout aux mêmes fonctions, les physiologistes sont dupes de certaines illusions, quand il s'agit de la circulation cardiaco-artérielle, et que ces illusions viennent de ce que la méthode physiologique n'existant pas encore, ils appliquent à la science de la vie les méthodes artificielles et tout arbitraires d'après laquelle ils étudient les phénomènes physiques dans leurs laboratoires ?
Il faut donc se rappeler en ce moment, qu'à un certain degré de la série animale et du développement embryonnaire de l'homme, la circulation artérielle a été aussi indépendante du cœur que nous le venons de voir dans la circulation ombihco-placentaire, et se bien pénétrer, surtout, de cette loi anatomique, savoir que ce que l'organisme a une fois acquis, il ne le perd plus, mais
qu'au fur et à mesure que les organes et les fouclions se centralisent, elles se hiérarchisent, et que ce que les centres d'une fonction gagnent en force et en perfection, les éléments de cette fonction tendent à s'en dépouiller de plus en plus au profit de ces centres, n'en étant toutefois jamais complètement privés, sans quoi les centres euxmêmes, n'ayant plus rien à représenter, n'auraient plus de raison d'être et n'existeraient pas.
De ce que dans la grande circulation, l'action des artères est exactement subordonnée à celle du cœur, il n'en faut donc pas conclure que cette action soit nulle, mais qu'elle est subordonnée, et que cette subordination consiste en ce que les artères font secondairement tout ce que fait le cœur principalement.
La pathologie, cette contre-épreuve de l'anatomie comparée et de l'embryogénie, est venue nous apporter son contrôle décisif. Elle nous a fait des expériences dans lesquelles rien d'étranger à la nature n'intervenant, les conclusions s'imposent d'elles-mêmes, et où les faits sont des théories. Je veux encore lui en demander une.
Le Boërhaavisme a fait servir aveuglément à sa théorie le développement morbide de l'activité artérielle entre un foyer inflammatoire et le cœur, alors même que l'inflammation existant sans fièvre, Taction du cœur n'est point augmentée. Tout le monde connaît la fameuse erreur de lieu.
Cette théorie semblerait encore bien plus applicable au développement d'une circulation supplémentaire dans les cas d'artérite coagulante, d'anévrisme ou de ligature. Dieu sait, et le lecteur sait maintenant, que l'explication
du mécauicisme est ici lout le contraire delà marche des choses et un audacieux mépris des faits. Dans l'exemple suivant, il n'y a pas même un prétexte à toutes ces puérihtés physiologiques.
Il existe des fièvres uni-latérales ou des hémipyrexies.
Une femme est affectée d'un de ces points névralgiques iléo-crural qui existent presque toujours à gauche et qui dépendent ordinairement d'une métrite ou d'une ovarite chroniques, comme certaines névralgies du trifacial dépendent d'une carie dentaire. Sous l'influence d'une exaspération de l'affection principale, ou d'un chagrin ou d'un changement de saison, celte névralgie se réveille. La malade est saisie d'un frisson qui occupe tout le côté gauche du corps. De ce côté, le pouls est petit et serré, la peau pâle, froide et chagrinée par le spasme de son tissu et la saiUie des bulbes pilifères, les bagues s'échappent des doigts, mais de la main gauche seulement ; on observe tous les symptômes du premier stade d'un accès de fièvre, exactement limités par la ligne médiane depuis le synciput jusqu'aux orteils, et n'alfectant que la femme gauche, si je peux ainsi parler. Cela dure plusieurs heures.
Bientôt, le second stade commence avec une réaction très vive de l'appareil circulatoire. Les tissus s'injectent et deviennent turgides, tout le côté gauche du corps est plus chaud et plus coloré que le côté droit. La malade y ressent une véritable hémipyrexie. Les artères temporale, radiale, etc., y battent et par conséquent s'y dilatent
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avec ime ampleur et uue énergie double do celle du côté uou fébricitant. C'est la même fréquence, mais c'est une force et une largeur de diastole toutes différentes. Inutile de dire que cette inégalité d'action ne tient pas à une inégalité anatomique : dans l'état sain les artères des deux côtés ont les mêmes dispositions et le même volume.
Que devient le cœur? sauf la fréquence augmentée de ses battements, il reste le cœur du côté droit, du côté non fébricitant ; et s'il pousse le sang plus souvent dans les artères du côté gauche il est certain aussi, qu'il n'y a qu'une aorte, et qu'il ne le pousse pas plus fort dans les artères qui en naissent pour le côté malade que pour le côté sain du corps. D'où vient donc la diastole beaucoup plus grande des artères du côté gauche, si la dilatation de ces vaisseaux n'est pas essentiellement et toujours active?
Ce fait n'a pas besoin de commentaires ; et voilà l'avantage incomparable des expériences naturelles que fournit la pathologie. N'introduisant rien d'artificiel dans le cercle de la fonction expérimentée, elles n'exposent pas à faire jouer le rôle de cause à un élément étranger ; et la conclusion, si elle n'est pas toujours exemple d'erreur, est au moins toujours de l'ordre physiologique. N'est-ce pas cet écueil qu'a signalé le père de la médecine dans les premières paroles de notre science qu'ait recueillies l'histoire : Experimcntwn periculosum ?
Ici, rien de cela n'est à craindre. C'est un nouveau mode d'existence qui se développe spontanément dans l'organisme et qui va y révéler des forces inconnues. Sans
que le cœur intervieune, toutes les artères d'un côté du corps vont se dilater et se contracter avec une vigueur inouïe. Le cœur se contractera et chassera l'ondée sanguine comme o, et l'élasticité des artères de ce côté seulement répondra à ce choc mécanique comme 10 : singulière hydrodynamique ! Où a-t-on vu pareil rapport entre un flot de liquide inerte et les parois passives d'un tube inanimé ?
Admettre dans les artères une contractilité sans expansibilité, est un non-sens physiologique aussi impardonnable que d'imaginer une élasticité dans laquelle le corps élastique serait bien susceptible de revenir sur lui-même, mais ne pourrait pas être préalablement allongé ou distendu. Ces deux propriétés spontanées, l'expansibihté et la contractihté, se supposent en physiologie, comme l'extensibilité et la réductibilité se supposent en physique. Dans les deux règnes l'une est impossible sans l'autre. La contractihté sans expansibilité est une abstraction insensée, une chimère physiologique; et je l'ai déjà dit, dans l'ordre des propriétés vitales, l'existence de l'expansibihté précède rationnellement la contractihté, et celle-ci la suppose, comme en physique la réductibilité d'un corps élastique n'entre en action qu'après l'extensibilité. Une contractihté sans antagonisme du même ordre est, je le répète, un monstre en physiologie.
Puisque dans l'hémipyrexie sans cœur de ma malade, il est prouvé que le rapport entre Fondée sanguine et l'artère n'a pas été, n'a pas pu être un rapport mécanique, quel a-t-il donc été? Un rapport organique, c'est-à-dire un rapport dans lequel toutes les parties, tous les éléments
de la fonction sont organisés et vivants jusqu'à l'infini. Ici, le flot liquide est animé et l'élasticité vivante. Ils agissent lun sur l'autre par excitation réciproque ou sympathie. Tout est actif, rien ne se fait passivement.
L'ondée sanguine ne dilate pas l'artère comme l'eau d'une pompe un tuyau élastique; et la preuve, c'est que l'ondée sanguine n'a point reçu sa force propre d'un moteur étranger; elle l'a reçue d'elle-même avec l'artère, ni après ni avant, mais en même temps et par une évolution simultanée.
Si les physiologistes franchement mécaniciens, ou les éclectiques qui, reconnaissant aux artères une contractilité sans expansibihté, une contractilité greffée sur une élasticité morte et passive, si ceux-là ont à nous donner du fait une meilleure exphcation, qu'ils parlent; qu'ils nous disent comment l'hémipyrexie cesse après une sueur bornée au côté gauche, ainsi que l'avaient été le stade de froid ou de concentration, et de chaud ou d expansion vasculaires spontanées. Pour leur facihter l'étude de ce fait et de sa théorie, je le leur ferai connaître sous toutes ses faces et contrôlé par lui-même ; ils assisteront à un autre accès de la même affection, dans lequel le cœur a pris sa part de l'émotion hémipyrexique et dans une proportion à peu près exacte, sans que les vaisseaux du côté droit en aient ressenti la moindre influence. De cette manière, fls seront bien plus à leur aise pour nous dire comment dans le premier cas les artères du côté gauche du corps se sont dilatées excessivement sous l'influence d'une faible contraction u cœur, et comment, dans le second cas, celles du côté
droit se sont dilatées faiblement sous l'influence d'une forte contraction.
J'ai voulu, dans cette admirable expérience de la nature, surprendre les procédés de la vie et les lois du mouvement organisé. La maladie a décomposé sous nos yeux et démonté en quelque sorte les pièces de l'appareil circulatoire, comme pour nous exposer leur dépendance et tout à la fois leur indépendance. J'ai dit, on se le rappelle, que la dilatation des artères, propriété pour laquelle je ne trouvais pas de nom, était une dilatation passivement active ou, si l'on veut, une activité relative, et ce fait le prouve.
En effet, les artères se dilatent sous l'influence de l'ondée sanguine et de la contraction du cœur. Dans l'état ordinaire et sain, l'harmonie merveilleuse de tous les mouvements de l'appareil circulatoire fait tort à la nature aux yeux des observateurs. Ils prennent pour passivité, et comparent aux grossiers artifices de nos machines ce qui est organisation intérieure, spontanéité partout, génération hiérarchique de mouvements animés jusqu'à l'infini.