XVIII
Preuves tirées de l'ataxie de l'appareil circulatoire, et surtout des artères.
Il u'est pas bon qu'une artère batte deux fois sous un seul battement du cœur; que les muscles se contractent partiellement sans l'influence cérébrale, que des centres circulatoires se forment en dehors de la grande circulation, que les vaisseaux capillaires agissent trop \ivement et se constituent en une petite circulation anarchique h l'occasion de la plus faible excitation locale. Cela indique sans doute qu'il y a là des forces, mais des forces anarchiques, livrées à elles-mêmes, échappées à l'unité, c'est-à-dire à la hiérarchie, et par exemple, des nerfs et des muscles agissant isolément et sans l'initiative centrale ; des vaisseaux se dilatant et se contractant d'eux-mêmes sans rapport et sans proportion avec l'action du cœur, en un mot, mille irritations partielles qui dissolvent l'économie vivante et la font reculer vers les types de l'animalité caractérisée par une imparfaite centrahsation des appareils organiques.
Tel est l'effet des maladies générales et des fièvres graves en particulier. La circulation y joue un grand rôle, puisque c'est par l'état de cette fonction qu'on mesure l'intensité de la fièvre et sa gravité. Il ne faut pas prendre pour de la force l'excitation que déploie alors l'appareil circulatoire : il est plus fort dans l'état de santé où il en déploie beaucoup moins. Hunter aurait dit qu'il a plus d'action et moins de force. Cela est vrai, mais quelle con-
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tradictioii appareille, ou plutôt quel mystère ! L'irritation n'est pourtant que ce mystère. C'est une action excessive dans une partie faible. Tel est le pouls redoublé , telle la trace méuingitique ; faiblesse irritable ou excès d'action dans des parties faibles, altération, maladie. Cela est bien manifeste dans ces congestions et ces phlegmasies produites par le froid, qu'on nomme engelures. Oui peut y nier l'excès d'action vasculaire ? mais qui peut y nier la faiblesse ? Pourtant on le sent, cette idée n'aurait pas de base, si on n'y faisait pas entrer celle d'altération. Aussi, les fluxions et les phlegmasies ontelles toujours pour base et raison d'être la formation d'un plasma nouveau, d'un blastème morbide où se développent une sensibilité et une vascularité morbides, de manière à constituer un petit organisme inférieur et parasitique. Telle est la notion d'intlammation. Cependant, la vascularité morbide et tout ce qui l'accompagne, chaleur, rougeur^ etc., peut ne pas se développer, et alors la maladie prendle nom de tumeur, de dépôt, de vice de nutrition, de sécrétion morbide, etc..
Mais si l'irritation vasculaire se développe et consomme l'hétérogéuie, celle-ci prend le nom générique d'inflammation, et on y ajoute une qualification pour indiquer l'espèce. Celle-ci est toujours donnée par la nature du plasma morbide : ainsi, on dit : inflammation tuberculeuse, cancéreuse, goutteuse, varioleuse, etc.. L'inflammation simple est celle où le plasma morbide est uniquement et simplement constitué par de la lymphe plastique saine. Or, fait bien remarquable, chaque hétérogénie inflammatoire ou chaque espèce de fluxion morbide se distingue jiar une
vascularité morbide particulière : c'est comme si je disais que chaque animal ou chaque organe a des vaisseaux qui jouissent de propriétés que ne pourraient pas remplacer les vaisseaux d'un autre animal ou d'un autre organe.
Mais ce qui caractérise toujours l'action morbide des vaisseaux, c'est 1 irritation, ou l'excès d'action dans une partie faible et dégradée. Voilà ce que ni Brown ni Broussais n'ont vu. Que deviennent avec cela leurs systèmes? Ils n'ont régné que par l'unité. L'esprit humain aime l'unité, parce qu'il est un et qu'il cherche à s'assimiler les choses, à les faire unes. Ce qu'on conçoit moins que ces grandes erreurs, qui avaient pour elles le prestige d'une fausse unité, ce sont les petits tours de physique des médecins mécaniciens. Brown et Broussais systématisaient un fait physiologique, mais ils n'introduisaient pas dans l'organisme des éléments étrangers et inorganiques à titre de principes d'action ou de forces propres aux corps vivants. Faire des expériences sur la circulation du sang avec de l'eau, des siphons et des bouteilles, c'est parodier la nature, et manquer de respecta la science. Règle générale, il faut prendre l'exphcation d'un fait donné dans l'ordre de choses auquel ce fait appartient et non dans un ordre différent supérieur ou inférieur. La physiologie ne doit demander les principes de ses théories ni à la métaphysique ni à la physique ; et ces deux sciences n'ont pas à les demander davantage à la physiologie. Les sciences s'éclairent mutuellement parce que dans la nature toutes les forces concourent ; mais concourir, c'est opérer ensemble, à son rang et sans usurper. Or, on usurpe sur la physiologie et on la viole toutes les fois
qu'où donne uu autre principe que la sensibilité à une fonction animale quelconque.
Mettre la contractilité au service d'un système mécanique, c'est la mécaniser, c'est la détruire : il vaudrait mieux la nier. La contractilité est donc au service de la force plastique et de la sensibilité, parce qu'il n'y a pas d'autres forces dans l'économie animale ; et elle a pour antagoniste l'expansibilité et non ladistensibilité : l'expansibilité, propriété essentielle de tout organisme comme la contractilité sans qui elle ne peut exister et qui ne peut exister sans elle. Lors donc, que pressant et excitant le réseau capillaire de la peau dans une fièvre typhoïde, une congestion et une rougeur vives de ces vaisseaux se produisent immédiatement sous mon doigt, j'en conclus, non pas que j'ai épuisé leur contractilité et permis à une force morte, à l'exteusibilité de céder passivement à une tension hydraulique du sang poussé par le cœur, mais que j'ai excité le sens et l'expansibilité circulatoires de ces vaisseaux. Leur contractilité est affaiblie, mais c'est parla maladie; les artères, tous les vaisseaux sont adynamisés et ont la stupeur des typhus, je le sais, mais, quoiqu'affaiblie et à cause de cela même, la contractilité capillaire est plus excitable et la formation de la tache, méningitique le prouve. L'exagération de l'expansibilité est elle-même un signe d'irritabilité et de dissolution des forces circulatoires profondément altérées. Quelle autre force qu'elles pourrait être en jeu dans le phénomène de la tache méningitique? Le bon sens répugne à attribuer à une force inerte celte fluxion évidemment active et qui trahit, au même titre que le pouls redoublé, l'excitation anarchique de l'appareil circulatoire
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dans les fièvres graves. Ce sout, je le répète, des faits du même ordre.
Quand la physiologie sentira le besoin d'introduire l'expansibilité vasculaire dans la Ihéoiie de la circulation, elle ne trouvera pas de preuves meilleures de l'existence de cette propriété dans les vaisseaux que le pouls redoublé des fièvres et la tache méningitique. La dilatation active des artères et des capillaires y saute aux yeux. Voilà ce que fait la maladie. En détruisant l'ordre et brisant l'unité, elle analyse et décompose spontanément les forces hiérarchiques dont se forme l'unité d'un appareil et nous montre la force propre et particulière de chaque partie détachée jusqu'à un certain point de la force Centrale à laquelle elle est subordonnée et qui dans l'état normal, semble l'absorber.
C'est ainsi que la tache ou raie méningitique a pris son nom de la maladie où on l'observe le mieux, la méningite des enfants, quoiqu'il soit vrai de dire qu'elle se produise dans tous les cas d'ataxie où le cerveau ne commande plus régulièrement au système nerveux et à toutes les fonctions qui reçoivent son influx coordonnateur. Alors, chaque organe \a de son côté, c'est l'ataxie. Rien de plus irréguher, par exemple, que l'appareil circulatoire dans la méningite tuberculeuse des enfants. Il est livré, comme la respiration, à d'étranges anomahes. Le pouls a des inégahtés singulières. On dirait quelquefois que l'enfant oubHe de respirer et le cœur de battre. Et pourtant il bat souvent très fort : il n'a plus de modérateur, il échappe à l'encéphale comme lui échappent les vaisseaux capillaires. Tout est irrégularité ou anarchie dans cette affection.
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On retrouve ces anomalies dans l'apoplexie. C'est là qu'obsei've le pouls grand. L'artère se lève simultanément dans toute sa longueur avec une dureté et une grandeur dont les mouvements du cœur ne donnent aucune raison. Quelle force apparente, mais quelle faiblesse réelle ! et que cette force anarcliique du pouls a fait porter de faux pronostics ! La peau est couverte d'une sueur visqueuse ; le système circulatoire se dissout et se meut sans frein dans cette anarchie, l'équilibre entre le centre nerveux et le cœur est rompu, il tend à se rompre entre le cœur et les artères livrées à leurs forces propres et entre les artères et les capillaires plus irritables comme le prouve la tache animée qu'on devrait appeler alaxique. Ce malade à pouls grand, à circulation si parfaite au point de vue de l'hydraulique, agonisera dans quelques heures. Voilà ce qu'on voudrait expliquer mécaniquement d'après les recherches qu'on a faites sur l'épuisement de la conlmctUlté des bretelles en laiton ou des jarretières en caoutchouc.
Ces ruptures d'équilibre organique entre les diverses parties de l'appareil circulatoire dans les maladies et l'irritabilité qui en est la suite et le cachet, ont été reproduites par la physiologie expérimentale, au moins quant aux artères et aux vaisseaux capillaires. J'ai déjà fait pressentir l'importance de ces brillantes vivisections , et c'est en montrant le secours décisif qu'elles apportent à l'opinion de la dilatation active des artères qui doit renouveler la face de la physiologie de l'appareil circulatoire, que je veux terminer ce chapitre.