XVI
Encore le dicrotisme du pouls.
J'ai déjà parlé du pouls dicrote ou redoublé dans les fièvres et de l'explication plus qu'insuffisante, irjême à leur point de vue, que les mécauicistes ont donnée de ce fait considérable. Est-ce plus de force, est-ce plus de faiblesse que 1 artère montre alors? Je réponds qu'elle déploie plus d'activité, mais dans un mode de vitalité inférieure. Elle a moins de force physiologique et plus de force morbide ; elle vit autrement, elle est altérée. Le dicrotisme n'existe jamais, dit-on, à l'artère crurale. Les radiales seules le présentent. Je nie le fait. Quand le pouls est très redoublé au poignet, ou est sûr de le trouver tel au-dessous de l'arcade crurale, mais à un degré beaucoup moins marqué. C'est une observation que je fais tous les jours. Que devient alors l'explication tirée du choc en retour qu'éprouverait la colonne de sang en se brisant contre l'éperon de bifurcation des iliaques primitives?
Pourquoi, si cette théorie était exacte, le pouls redoublé caractériserait-il telle espèce de maladies plutôt que telle autre, toutes choses étant égales d'ailleurs du côté de la force d'impulsion du cœur? Il est remarquable, en effet, que dans les affections où ce pouls est le plus marqué, le cœur n'a lui-même qu'une fausse force, une force morbide, un mouvement vital évidemment altéré. Ainsi, ses battements ont de Féclat, de l'étendue, et annoncent pourtant un cœur faible et relâché ; ils sont eux-mêmes affectés
(l'un dicrotisme que l'oreille exercée perçoit bien ; très souvent aussi les bruits eux-mêmes sont modifiés et morbides. Il est commun qu'ils se transforment en un bruit de souffle très court, tous indices d'une irritation, c'est-à-dire d'une excitation morbide avec faiblesse. Le pouls est en harmonie d'action pathologique avec le cœur. L'impulsion de celui-ci est réellement plus faible, tandis que pour justifier l'explication mécanique que je combats, elle devrait être plus forte, et pouvoir être produite à volonté dans l'état physiologique, ce que je défie les mécanicistes d'exécuter.
On convient qu'une des conditions du dicrotisme artériel, c'est un certain degré de faiblesse et de relâchement des parois du vaisseau. J'en tombe d'accord, mais ce fait condamne en dernier ressort la théorie mécanique du pouls redoublé. Pourquoi, en effet, cette énergie accrue, ce pouls qui bat plus largement et deux fois pour une seule systole cardiaque, si les parois du vaisseau ne sont que plus flasques et moins toniques, surtout si l'action impulsive du ventricule gauche est elle-même plus molle et ne jouit que d'une énergie morbide? On greffe une propriété organique et vitale, lacontractihté, sur une propriété inorganique et inerte, l'élasticité ; puis on imagine un affaiblissement de celle-ci avec une augmentation de force physiologique. De sorte que l'élasticité serait malade et affaiblie, et la contractilité plus saine et plus robuste. Qu'est-ce que cela signifie? Allons au lit du malade, voyons les faits et nous le saurons.
Un individu est affecté de fièvre typhoïde. C'est la maladie oh l'on observe le plus fréquemment le pouls dicrote
et au degré le plus prouoncé. Quel est le caractère général des transformations et des altérations que cette maladie imprime aux tissus et aux organes? Prenons pour type la forme indammatoire putride où l'ataxie est toujours plus ou moins menaçante, cette forme qui a mérité à la maladie le nom très juste de fièvre typhoïde.
Ce qui domine au cerveau, c'est la stupeur avec excitation morbide ou altérée traduite par l'agitation et le délire. Dans les muscles, c'est encore la stupeur combinée avec un état crampoïde particulier qui tient le tronc dans une rigidité telle, que les malades ont la plus grande peine à se mettre sur leur séant, plus encore à cause de cette rigidité qu'en raison de l'adynamie. Les soubresauts des tendons sont une autre preuve de l'existence de cette faiblesse irritable. Les muscles sont-ils alors relâchés, physiquement parlant, comme on l'entend des artères? Non, car ils sont dans un état de tonicité et de contracture. Sont-ils, pour cela, plus valides et plus forts? Non, car la force, pour un organe, c'est son aptitude fonctionnelle; sa force, c'est la plénitude de ses instincts. Quand on presse un muscle typhoïde, on voit la fibre se contracter partiellement et former des nœuds et des cordes très saillants qui persistent d'autant plus que le muscle est plus malade.
Cette contraction partielle est une irritation, symptôme de faiblesse et d'altération. Un muscle vigoureux et sain n'en est pas capable, mais il est capable de remplir sa fonction, tandis que le muscle qui peut se contracter ainsi indépendamment de l'inOuence cérébrale, et qui semble par là manifester plus de force, ne fait preuve que d'irritation, c'est-à-dire d'une force malsaine et anarchique. Il
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marche à la désorganisation des mouvements comme son tissu à la dissolution nutritive, comme sa circulation particulière à une indépendance funeste de l'action circulatoire et hématosique centrale.
Les artères présentent dans leur genre bien de l'analogie avec cette faiblesse irritable et ataxique des muscles locomoteurs. Le pouls redoublé n'est pas autre chose.
Pour moi, ce phénomène n'est qu'une exagération \'icieuse et morbide des mouvements propres de l'artère. Aucune cause physique n'y préside. On ne peut pas plus l'expliquer mécaniquement que la circulation et le développement de la lièvre, en tant qu'elle se manifeste par l'appareil circulatoire. Qu'est-ce que celle-ci, sinon une circulation nouvelle et altérée substituée à la circulation saine et physiologique? Or, comment s'est formé et comment procède l'appareil de cette fonction? par génération et évolution. Ainsi de la fièvrC;, circulation parasitique greffée sur la circulation saine. Chaque espèce de maladie y développe un mode d'existence particulier et y révèle des propriétés que le physiologiste devrait s'appliquer à saisir parce qu'elles accusent des forces qui, absorbées dans l'unité parfaitement hiérarchique de la fonction à l'état sain, disparaissent alors pour ne laisser voir que l'action du pouvoir exécutif central.
La maladie dissocie ces éléments actifs de la fonction, et d'autant plus qu'elle est plus grave, parce que plus elle est grave, plus elle dégrade l'organisme, et ramène les rouages animés qui le constituent, à l'état d'indépendance et de décentralisation qui caractérise les organismes inférieurs et qui a marqué les diverses pliases du développe-
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ment de rembryon humain. Et, chose bien digue de remar- (jue, la fièvre affecte et gagne soit les divers appareils de Téconomie, soit les diverses parties d'un même appareil dans l'ordre de leur développement embryonnaire. On n'a qu'à assister avec une attention profonde à l'invasion de la fièvre et surtout sentir avec intelligence cet état se former en soi, pour se convaincre qu'il évolue des fonctions les plus élémentaires et les plus générales vers les plus particulières, et qu'il se résout dans un ordre inverse.
Pour peu qu'on y réfléchisse, on comprendra l'impossibilité du contraire.
Quel rapport y a-t-il entre des faits de cet ordre et les faits de l'ordre mécanique qu'on invoque pour expliquer les phénomènes fébriles de l'appareil circulatoire ? Le sang est gravement altéré dans la fièvre typhoïde, et par conséquent, la sanguification, fonction essentiellement liée aux mouvements vasculaires qui sont des mouvements sanguificateurs. Je le répète, les mouvements propres et spontanés de toutes les parties de l'appareil circulatpire sont nécessaires à l'hématose. Le sang ne peut pas être altéré sans que les mouvements de son appareil formateur ne le soient. Réciproquement, ceux-ci ne peuvent pas être affectés sans que le sang lui-même ne prenne part à cette affection. Cela ne s'est jamais vu, cela ne peut pas être.
Chaque maladie, chaque fièvre modifie le sang et les mouvements du sang à sa manière. Le choléra les resserre et les contracte ; la fièvre typhoïde leur imprime une expansion morbide plus grande et un redoublement d'action tels^ que Tarière, indirectement excitée par l'impulsion du cœur produite directement par Taction propre de
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l'artère qui répète d'elle-même, quoique moins énergiquement, le double mouvement qu'elle a d'abord exécuté sous l'influence centrale immédiate, opère deux diastoles pour une systole cardiaque. On dirait d'un cœur prolongé et spontanément répété partout dans les vaisseaux. Il est évident qu'alors, les forces circulatoires tendent à se décentraliser et à se répandre partout pour se mettre en rapport d'altération avec l'état général des circulations capillaires et de la nutrition livrées elles-mêmes à des mouvements fluxionnaires anormaux et indépendants, à des congestions et à des hétérogénies qui créent partout des centres circulatoires accidentels.
Sera- t-ii jamais possible à la physiologie expérimentale d'instituer des expériences aussi capables que celles que nous fournit ici spontanément la nature, de mettre en relief et d'analyser les forces nombreuses et si admirablement unies qui accomplissent la circulation, et le pouls redoublé des fièvres graves ne met-il pas hors de doute l'expansion active des artères? Les mécanicistes et les éclectiques sentent bien que, si cette propriété était démontrée, tout leur système croulerait. Aussi imaginent-ils pour la nier des exphcations désespérées. Vains efforts ! on la touche du doigt dans le pouls redoublé des fièvres, qui domine et réforme la théorie de la circulation du sang, qui introduit dans la physiologie des principes révolutionnaires, et montre les artères de l'homme ramenées par l'acte dégénérateur de la maladie, au rôle passager des cœurs multiples et vascuhformes que les crustacés ont jusque dans la queue et les pattes.
11 faut que le sang soit bien dégradé pour que les vais-
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seaux desceudent à cet état. Et, eo effet, le pouls redoublé croît en raison directe de l'altération du sang! J'ai pu suivre ces dégénérations dans les angines sidérantes qui dissolvent le sang à vue d'œil et terrassent leur homme en deux jours. On peut voir le pouls se former mollasse et dicrote en quelques heures, puis les vibrations soufflantes et musicales des artères trahir l'altération simultanée du sang. Ces deux faits sont toujouis ensemble. On appelle cela un empoisonnement, tant on a besoin de tirer la maladie du dehors et de n'en pas comprendre l'origine interne. Or, chose remarquable, le pouls cordiforme est d'autant plus prononcé qu'on tâte l'artère plus près dea extrémités. Ne sait-on pas que plus une artère approche de son terme ou des vaisseaux capillaires, plus son action propre augmente, et qu'elles en jouissent d'autant moins qu'elles sont plus immédiatement soumises à l'action du cœur? Leur structure le prouve aussi bien que leur activité, car les fibres musculaires y sont plus abondantes vers la périphérie que vers le centre.
N'est-ce pas la raison pour laquelle l'artère crurale, très distante encore de son terme, a une tension plus uniforme et contracte moins facilement le redoublement cordiforme que la radiale et la tibiale postérieure plus près des capillaires et du blastème, et jouissant par cela même d'une plus grande somme de mouvements propres. On ne doit pas oublier, que de même que les vaisseaux capillaires de chaque organe ont des dispositions différentes en rapport avec la nature de ses fonctions, l'artère principale de chaque organe a aussi une force, un degré de tension, une action particulière et des mouvements propres en rapport avec la
nature et les fonctions de ce département circulatoire. Il n'y a jamais de rapport mathématique entre la tension du cœur et celle de l'artère crurale. On peut ajouter que ce rapport varie constamment entre l'impulsion cardiaque et l'impulsion artérielle de chaque organe. C'est que l'artère principale de chaque organe modifie et s'approprie le sang et le mouvement cardiaque qui le lui envoie. D'où cela vient-il, au point de vue mécanique? Comment à un tel point de vue pourràit-on soutenir cette vérité, que la circulation générale est une réunion de circulations et de sanguifications partielles très diverses reliées et régularisées par le cœur ?
§ XYII
La trace méningitique.
La circulation capillaire présente dans les fièvres graves et dans certaines affections cérébrales une singularité qui est l'analogue de celles que viennent de nous montrer les artères dans le phénomène du pouls redoublé, et les muscles dans celui des contractions fibrillaires partielles indépendantes des influences nerveuses centrales.
Lorsque dans ces conditions, on trace avec le doigt une raie sur la peau, celle-ci s'injecte et offre une traînée rouge d'autant plus prononcée et qui se forme d'autant plus rapidement que la maladie est plus grave. Qu'est-ce que cela? Je crois que c'est une preuve du désordre de la circulation capillaire, manifestée par une tendance de cette fonction à la décentralisation. Il en résulte une faiblesse
plus grande unie à une plus grande excilabilité. Ces deux caractères sont partout inséparables en pareil cas.
Le fait que je signale a remis eu présence Brown et Broussais ; la force et la faiblesse. On a toujours pris exclusivement le parti de l'un ou de l'autre. Des mécanicistes ont dit : un traumatisme quelconque, coup, pression, frottement, produit une congestion, en épuisant l'incitabilité des vaisseaux capillaires. Leur contractilité perdue, ces vaisseaux n'ont plus que des propriétés pliysiques et ils se laissent distendre sans contrepoids ni réaction, d'oi^i la trace nién'mr/itique.
Voilà une théorie de la Hèvre typhoïde bientôt donnée. Et, en effet, qui aurait la théorie des modifications apportées par la hèvre typhoïde dans le plus petit vaisseau capillaire, aurait bien certainement tout entière la théorie de cette maladie. La fièvre typhoïde est donc une pure débihté physiologique, un pur épuisement de l'incitabilité chez un homme sain, bien portant sans cela. On est faible, très faible dans cette maladie, donc elle n'est qu'une simple faiblesse physiologique. Les vaisseaux capillaires partagent cette adynamie, donc les congestions, les phlegmasies typhoïdes ne sont que pure faiblesse, que dis-je ? que pure inertie de ces vaisseaux.
On pourrait d'abord demander aux mécanicistes de quel droit ils admettent une contractilité, une incilabilité, une insensibilité, par conséquent, propriétés inouïes en mécanique; mais passons. En attendant qu'ils comprennent que l'existence de ces propriétés ne laisse aucune place en physiologie aux explications tirées de la mécanique, je remarque que les congestions et les phlegma-
un CIRCULATION DU SANG.
sies naissent et pullulent sans aucune cause extérieure, sans coup, ni pression, etc.
Or, si bien certainement une phlegmasie peut naître et naît plus facilement dans une partie afTaiblie que dans des tissus vigoureux et sains, il est certain aussi qu'une stimulation, soit occasionnée du dehors ou traumatique, soit purement interne et spontanée, est nécessaire pour qu'une fluxion inflammatoire se développe, et prouvée ipso facto. Toutes les actions \ilales sont exaltées, dans une partie enflammée, quelque profonde que soit la faiblesse dont cette partie est en même temps frappée. 11 n'y a pas là de théorie, c'est un fait. Que les mécanicistes s'en arrangent s'ils peuvent. Pour tout observateur libre, la raie méningitique comme la naissance spontanée d'une congestion typhoïde, suppose, irritabilité des parties, c'està-dire une organisation altérée et d'un type inférieur, plus faible en même temps que plus excitable, et marchant par cette voie à la désorganisation. L'intelligence de cette idée dépend de celle qu'on se fait de la maladie eu général. Si, à l'exemple de l'École, on la regarde comme une déviation accidentelle, c'est-à-dire extérieure de l'ordre physiologique, sans racine en nous, on ne comprendra rien à l'incitation, à ce que Hunter avec son instinct vrai des choses appelait la /«2^/é'6,je irritable, ou la force morbide, la force altérée ; et le pouls redoublé des fièvres, et la raie méningitique, et l'inflammation en général, resteront des énigmes, que, ne pouvant pas déchiffrer par la physiologie ou par l'idée de la vie saine et normale, on voudra toujours déchiffrer par la mécanique. Qu'on se fasse, au contraire, à la notion d'une vie autre et parasitique, dégradée et
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plus faible^ par coDscqucut, et on y verra s'unir naturellement des propriétés qui s'excluent l'une l'autre dans l'état de santé, la violence, la faiblesse, dans un type de vie inférieure, altérée et éminemment destructible. Telle est l'irritabilité, manifestation commencée de la maladie. Ce n'est ni une santé en plus, ni une santé en moins, seulement c'est une santé autre, une organisation inférieure et altérée.
Mais qui donc a épuisé l'incitabilité des artères et des vaisseaux capillaires? Cette idée est-elle permise h des mécaniciens ? dans la fièvre typhoïde, indépendamment de toute violence extérieure? D'ailleurs, épuisée, le mot est faux. Rien ne l'a épuisée. Il y a eu transformation et dégénéralion. Un organisme typhoïde est né, a évolué à son moment, des profondeurs de l'organisme sain où ses éléments incubaient, s'est greffé sur lui et a substitué une nutrition, une sensibilité, une contractilité, une circulation typhoïdes à la nutrition, à la sensibilité, à la circulation saines. Du jour au lendemain, sans aucune déperdition de substance, sans aucune cause extérieure d'épuisement, les artères ont battu autrement, plus vite et plus fort, la circulation capillaire a semblé plus riche et activée, la chaleur s'est élevée, la pâleur déterminée par une pression de la peau a fait plus rapidement place à une rougeur plus vive que dans la santé, etc. Sont-ce là des marques d'un épuisement de Tincitabilité vasculaire ? Non, mais d'une autre incitabilité, d'une circulation altérée.
Cette altération a rendu manifeste la vie propre de chaque partie. Elle a exagéré sa vie partielle aux dépens de sa vie d'unité et d'ensemble qui est sa véritable vie, et par conséguent sa véritable force.