IX
Preuve de l'action hématopoïétique du cœur tirée de la coagulation spontanée du sang dans ses cavités.
Le cœur transforme quelquefois tellement le sang dans ses cavités, que ce liquide perd le signe le plus caractéristique de son unité et de sa vie, la fluidité. Ce fait paraît impossible à mécaniser. Aucun autre ne semble plus propre à accuser une altération de la force formatrice. Hé bien, on a trouvé le moyen de le gagner à la physique et à la chimie. N'est-ce pas l'abandonner à la physique, que d'imaginer une inertie du cœur qui, hvrant le sang au repos, le met dans les conditions où il se trouve dans la palette lorsqu'il se sépare en caillot et en sérum, et, qu'une concrétionjaunâtre, élastique, fibrineuse, se formccà sa surface, semblable à celle qu'on trouve dans les cavités du cœur et que les anciens appelaient des polypes de cet organe?
N'est-ce pas l'abandonner à la chimie que d'imaginer un sang caustique ou astringent capable d'irriter la surface interne du cœur et d'y coaguler le sang à la manière d'un liquide hémostatique; ou bien encore, d'y déterminer traumatiquement la formation de la lymphe plastique, etc.. ? Ainsi, dans les deux explications, le cœur et le sang sont regardés comme indépendants l'un de l'autre. Dans la première, on considère le cœur comme un agent extérieur, un modificateur étranger par rapport au sang. Dans la seconde, le sang est donné, à sou tour, comme un agent externe, un modificateur étranger ou chimique par rapport
au cœur. C'est toujours la négation de la spontanéité et de la génération, c'est-à-dire de la \'ie. C'est, de plus^ la négation de la maladie proprement dite, laquelle suppose nécessairement l'existence d'éléments morbides inhérents à l'organisme et la spontanéité de nos altérations.
On devrait voir pourtant qu'au point de vue mécanique où l'on se place, les mouvements du cœur, loin d'être favorables à la fluidité du sang et à l'unité de toutes ses parties, loin surtout de maintenir la dissolution de la fibrine, sont plutôt faits pour la séparer du sang. C'est en agitant ce liquide, en le fouettant avec un balai, qu'on anatomise la fibrine et qu'on l'obtient à part des autres éléments. Les colonnes charnues du cœur, les valvules, leurs tendons qui battent et brisent le flot sanguin avec une si continuelle énergie, devraient aussi en séparer la fibrine et favoriser la formation des concrétions polypiformes du cœur. Et cependant, ce sont là les conditions delà fluidité et de l'unité du sang. Or, si le mouvement du sang et sa fluidité sont deux faits indivisibles, on peut affirmer que les vaisseaux et que le cœur en première hgne, agents moteurs du sang^ sont aussi les organes de sa fluidité ou de son unité et de sa vie. Hé bien, croit-on que cet effet soit dû à des causes physiques, et que ce soit nécessairement que le cœur maintient la fluidité du sang? Personne n'oserait le penser.
On sait que les mouvements du cœur et du sang ne sont point extérieurs; que le cœur ne meut pas le sang comme une pompe un liquide ; qu'ils sont unis et indivisibles, nés ensemble par intussusception, et qu'ils continuent à se mouvoir jusqu'à la mort de ce premier mouvement d'évolution
dont ils sont nés. Si donc leurs mouvements sont réciproquement spontanés et sympathiques, et si la fluidité du sang, qui en est inséparable à l'état normal, est un acte vital, un acte essentiellement organique et générateur qui repoussel'intervention de toute influence mécanique comme nuisible à son accomplissement et destructive, il est facile de concevoir que la maladie en pervertissant l'action du cœur, change son action fluidifiante en coagulante et détermine la formation des concrétions sanguines. Il y a mieux, on conçoit ce que la mécanique et la chimie n'expliqueront jamais, que l'affection du cœur et du sang sous l'influence de laquelle se forment les concrétions, venant à cesser, ses effets déjà commencés se suspendent et rétrogradent, et que le sang qui perdait sa fluidité et son unité et se concrétait, redevienne un et fluide et qu'une mort imminente et certaine puisse s'éloigner autant qu'elle était prochaine.
Hé bien, ce fait est possible : la clinique démontre qu'il existe. Des individus ont présenté tous les signes delà coagulation spontanée du sang dans le cœur, chez lesquels ces accidents ont cessé. Qui le prouve, me dira-t-on? Le fait suivant.
Un phtisique âgé de 36 ans, placé dans mon service à l'hôpital Lariboisière, avait des tubercules pulmonaires au second degré. La fièvre était assez vive, mais les forces et l'embonpoint encore bien conservés. Ilétait susceptible d'éprouver un de ces amendements ou une de ces rémittences qui permettent aux phtisiques de quitter l'hôpitalpour y rentrer après un temps plus ou moins long. Une nuit, il fut pris d'une dyspnée violente qui ne lui était pas habituelle à
un degré quelconque. Il étouffait. L'interne de garde crut qu'il allait mourir. Il constata en auscultant la région précordiale, un tumulte bruyant des battements du cœur.
C'était un mélange d'impulsions violentes et de plusieurs bruits morbides, tels que le choc métallique remplacé de temps en temps par des bruits de souffle, de scie et de sifflement se succédant et se confondant avec une extrême irrégularité. Le pouls était vermiculaire et impossible à compter. Rien vers les poumons que les signes ordinaires de Taltération tuberculeuse. Des révulsifs, des stimulants diffusibles soulagèrent le malade, et le moribond de tout à l'heure ne me présentait plus rien à la visite du matin qui pût rappeler ce qu'il avait éprouvé pendant la nuit. L'état du cœur était normal.
L'élève interne crut pendant l'accès que des caillots se formaient dans le cœur. Mais à la vue de l'issue si simple et si rapide de cet état, il n'osa pas persister dans son diagnostic. La nuit suivante, mêmes accidents, mêmes moyens thérapeutiques, même issue. Je soupçonne quelques accès pernicieux à forme syncopale ou cardiaque comme on en observe quelquefois chez les goutteux ou dans les infections purulentes, et j'administre le sulfate de quinine. Pendant quatre ou cinq nuits, plus d'accès ou des accès insignifiants, lorsqu'après ce temps, et encore au milieu de la nuit, l'interne de service qui était de garde, est appelé et constate le retour des symptômes que j'ai décrits plus haut, mais avec un degré d'intensité terrible. Cette fois, tous les remèdes sont inutiles et le malade succombe. L'élève interne (M. Menjaud) revient à son diagnostic, et me dit qu'il est convaincu que nous trouverons
dans le cœur des caillots spontanément formés pendant la vie. Nous faisons l'autopsie, et, en effet, l'orifice tricuspide est oblitéré par une concrétion qui se prolonge dans le ventricule droit et tend à s'engager dans l'artère pulmonaire. Cette concrétion est jaunâtre, cylindrique et rameuse comme un morceau de corail, très ferme, très élastique, adhérente aux parois, et ne contient dans son tissu ni pus, ni matière tuberculeuse, ni aucun produit morbide. Une production pareille se retrouve à l'orifice mitral, s'étendant dans le ventricule gauche, mais un peu moins volumineuse que celle du côté droit. Le cœur était d'ailleurs sain et normal, sa membrane interne ne présentait aucune trace d'inflammation, aucune injection, aucun épaississement, aucun exsudât qui ait pu nous donner l'idée d'une endocardite.
Il m'est impossible de croire que ce malade n'a pas eu plusieurs accès de coagulation spontanée du sang dans le cœur. Cette affection que nous démontrons par son produit, faute d'en connaître exactement le principe, a été la même au fond dans les premiers accès dont le malade est sorti sain et sauf, que dans le dernier qui l'a emporté. Jusqu'où la transformation du sang a-t-elle été dans les cas où les forces saines du cœur et du sang aidées peut-être par les secours de l'art ont triomphé des tendances morbides coagulalrices? Je l'ignore au juste; mais il n'est pas permis de douter qu'il n'y ait eu alors un commencement d'effet dans ce genre, que le sang n'ait éprouvé un degré quelconque d'affection coagulante, et que cette aff'ection cessant, il n'ait repris sa fluidité et sa vie.
Mais dans ce cas, à quelle cause faut-il rapporter les
troubles du cœur? Est-ce au produit morbide accompli ou au produit morbide s'accomplissant, c'est-à-dire à l'affection sous l'influence de laquelle il se forme ? Ni à l'un ni à l'autre exclusivement. Notons bien qu'il y a ici maladie, car \'oilà ce que l'École ne veut pas voir. Pour elle, c'est un accident dépendant de certaines circonstances extérieures. Pour moi, c'est une affection du cœur ; et bien que cette affection puisse être favorisée par certaines conditions physiques, en soi elle est essentiellement pathologique. On l'a vue, dans le cas que je viens de citer, se comporter exactement comme une maladie, apparaître sous un type intermittent, subir l'influence des modificateurs thérapeutiques qui ne s'adressaient qu'aux forces de la vie soit pendant l'accès, soit entre les accès, être suspendue comme une fièvre par l'usage du sulfate de quinine, enfin, vaincre toutes ces résistances et changer l'action naturelle du cœur, qui est de maintenir la fluidité du sang, en cette action contre nature et mortelle de le coaguler.
On voit maintenant pourquoi je me suis demandé si les troubles du cœur qui accompagnent Taffection dont il s'agit, sont la cause ou l'effet de la solidification du sang. L'Ecole croit qu'ils sont dus à la gêne extérieure, à l'obstacle mécanique que le sang coagulé apporte au jeu des valvules, à la liberté des orifices, etc.. Dans les symptômes que j'ai décrits, elle ne s'occupe pas de la cause, elle ne voit que les effets. Pourtant, une modification aussi grave du sang, en suppose une de même nature dans le cœur. On invoque une endocardite, une exsudation de lymphe plastique par la membrane séreuse qui tapisse les cavités du cœur, etc. Dans le cas que j'ai cité, cette théorie est dé-
meulie par l'observation. L'excès de fibrine du sang, surtout son excès relatif, est encore donné comme la cause des coagulations spontanées du sang dans le cœur. Je ne nie pas ce fait de la prédominance habituelle de la fibrine dans le sang des sujets qui succombent à l'affection dont je m'occupe ; mais indépendamment de ce que cette prédominance n'est pas constante, il faut bien avouer que dans les cas même où elle existe, elle n'est qu'une condition et non la cause efficiente de la coagulation spontanée du sang dans le cœur.
Cette formation morbide ne peut pas plus se passer de l'action morbide du cœur, que la circulation et l'hématose ne peuvent se passer de cet organe dans l'état sain. Une altération du sang en suppose toujours une dans le cœur ou les vaisseaux, et réciproquement. Où sont les causes physiques de la coagulation spontanée du sang dans les veines de la femme puerpérale? Il y a phlébite dans un point, dira-t-on. Pure hypothèse : l'inflammation est loin d'exister toujours. Et d'ailleurs, le premier effet de l'irritation de la membrane interne d'une veine, la première intention de la nature dans ce cas, comme aurait dit Huuter, fussent-ils la coagulation du sang et sa transformation dans le point affecté, qu'il ne faudrait y voir qu'une preuve saisissante de plus de l'action sanguificatrice très positive du cœur et des vaisseaux. Une action normale fluidifiante peut, pervertie, devenir une action coagulante; et c'est ce qui arrive. A quelle influence pourrait-on rapporter ici la coagulation spontanée du sang, sinon à l'altération de cette force qui le maintient fluide et un dans l'état normal? Aucune cause extérieure n'a agi pour immobihser le sang dans la veine
et y favoriser la séparation du coagulum comme dans le vase inerte. D'ailleurs, ce coagulum s'organise, adhère à sa paroi, se confond avec elle, et ils ne fout plus ensemble qu'un cordon plein et cellulo-fibreux oii il n'y a plus ni sang ni vaisseaux. Quelle meilleure preuve que le sang et le vaisseau sont une unité, un organisme indivisible oiitout est réciproque et commun !
Dans unephlébite traumatique, l'irritalion semble débuter par la veine et n'aftecterle sang que consécutivement. L'irritation de la membrane interne du vaisseau se communi que alors sympathiquement au sang, et tous deux finissent par être saisis de la même impression morbide, ils contractent la même affection, le sang se coagule par une perversion de ses propriétés sans aucune cause physique, et il devient avec la veine un seul et même tissu accidentel.
Dans les coagulations non traumatiques et qu'on nomme spontanées, il est probable au contraire que les deux parties indivisibles de Torganisme circulatoire, le sang et le vaisseau, sont simultanément affectées du même principe morbiiique, malades de la même manière, comme cela se conçoit dans toutes les maladies générales, les seules où l'on observe la lésion dont il s'agit. Il ne suffit pas que la fibrine soit en excès pour qu'elle se coagule spontanément dans un vaisseau vivant ; il faut que le sang et le vaisseau soient affectés, malades, qu'ils conçoivent ensemble la même impression morbide et concourent sympathiquement à la génération du même produit pathologique. Ce sont les vaisseaux qui font et défont la fibrine. Cette simultanéité d'affection dans les coagulations spontanées du sang est bien évidente dans les cas où l'on rencontre au sein du cail-
lot, soit cardiaque, soit veineux, ou infiltrés dans ses mailles, divers produits morbides spéciaux, du pus, de la matière encéplialoïde, du tubercule, etc.. Ces produits ne se forment pas dans le sang sans l'action des vaisseaux. Sous l'influence de la même diathèse, vaisseaux et sang sont saisis du même mode d'affection et concourent à la formation de la même matière morbide en vertu des mêmes éléments morbides dont ils sont l'un et l'autre imprégnés. Je ne crois ni à l'absorption mécanique de ces matières, ni à leur circulation mécanique, ni à leur dépôt mécanique dans quelque point de la cavité vasculaire, parce que je crois que rien ne se fait et ne se déplace mécaniquement dans l'organisme, qu'il n'y a aucun mouvement sans transformation, que tout s'engendre partout à des degrés divers, et que s'il y avait un point, quelque minime qu'on le veuille, où un mouvement ne fût qu'un déplacement, ce point serait mort ! J'en dis autant de tout point où la transformation se ferait en vertu des forces de la chimie inorganique ou inanimée. On comprend très bien que cela ne m'empêche pas d'admettre les embohes et les thromboses.
Les coagulations spontanées du sang dans les maladies inflammatoires, dans les cachexies aiguës ou non, etc., sont donc des accidents pathologiques, des manifestations tout organiques de la maladie générale dont l'économie est affectée, et qui, dans leur production, n'ont rien de plus extérieur et de plus mécanique que cette affection générale elle-même.
Voilà pourquoi, encore un coup, je me suis demandé tout à l'heure, si les troubles de la circulation cardiaque observés chez le malade qui a été l'occasion de ces ré-
flexions étaient la cause ouTeffetclelacoagulationclusang, et pourquoi j'ai dit que la question ne pourrait pas être résolue sans erreur si on s'obstinait à renfermer la réponse dans cette alternative.
Je ne pense pas, en effet, que les désordres sensibles du cœur, ses battements précipités et tumultueux, soient dans ce cas la cause de la coagulation du sang; ce serait prendre le symptôme pour l'affection ou pour le principe de la maladie. Je ne crois pas davantage que la gêne mécanique apportée aux mouvements du cœur par les caillots, soit la cause productrice première de cessymptômes. Si la co agulation spontanée du sang est un fait pathologique, ce fait ne peut s'accomplir sans une altération de l'action et des mouvements du cœur. Le sens hématosique central et tous les mouvements qui sont déterminés et coordonnés par lui sont donc primitivement altérés, et le sang éprouve solidairement le même mode d'affection. Dans ce premier moment, je ne pense pas qu'il y ait une coagulation effective du sang et que le trouble des mouvements du cœur puisse être rapporté à cette cause physique. Mais cette coagulation spontanée tend à se faire sous l'influence de l'affection morbide, et c'est cette affection qui est exprimée par l'altération des mouvements du cœur, la dyspnée, etc., car nous savons que les mouvements du cœur sont organisés, sanguificateurs, par conséquent, et que l'hématose centrale s'accompht par eux et avec eux.
Cependant, l'affection coagulatrice prenant plus d'intensité, ses effets se prononcent davantage, les forces saines et fluidificatrices, s'affaibhssent au fur et à mesure que les forces contraires se développent, jusqu'à ce que l'affection
coagulante et la coagulaiiou spontanée ayant atteint un degré avancé, les mouvements de l'organe central de l'hématose s'arrêtent en vertu de la prédominance de son énergie morbide sur son énergie saine. Je crois donc qu'à aucun moment de cette affection, il n'y a d'action mécanique proprement dite, et que les fonctions s'enrayent par le seul fait de l'aggravation indéfiniment la même de l'action morbide initiale. Or, celle-ci n'a certainement pas été mécanique. Ici, comme en physiologie, comme dans toutes les maladies avec ou sans lésion cadavérique appréciable, nous retrouvons cette loi que je veux toujours rappeler : Il faut expliquer par un même principe et la formation des organes et leurs fonctions une fois qu'ils sont formés. Appliquant cette loi aux maladies, à l'anatomie pathologique en général et à l'altération que j'étudie en particuher, je dois dire et je dis, qu'il faut exphquerpar un même principe et la coagulation spontanée du sang dans le cœur, et les symptômes de cette affection depuis le moment où ils se manifestent jusqu'à la mort.
Si donc on admet que le principe de cette affection soit mécanique et sa cause extérieure, il faudra admettre que les symptômes le sont aussi, et donner d'eux la même expUcation que de leur cause. Mais si, comme personne n'en doute, ce principe n'est pas mécanique, si la cause de l'affection est interne et toute vitale, les symptômes et la mort seront du même ordre; on ne pourra pas les expliquer autrement que la maladie même dont ils sont la vivante manifestation et qui n'est connue que par eux.
Je crois que dans le cas que j'ai cité plus haut il est impossible de nier le rapport des symptômes à la lésion, savoir
à la coagulation spontanée du sang qui n'est elle-même qu'un symptôme. L'esprit de système seul pourrait s'obstiner à ne voir dans cette lésion qu'une terminaison fortuite d'un trouble quelconque des fonctions du cœur sans aucune relation de nature. En effet, la coagulation spontanée du sang n'a pu être que la cause ou que l'effet des troubles cardiaques. Si elle a été la cause première et extérieure de ces symptômes, quelle a été sa cause à elle? Coagulation spontanée, signifie coagulation opérée en vertu d'une force interne, c'est-à-dire en vertu d'une déviation de la force qui maintient le sang à l'état liquide. Or, cette force oùréside-t-elle, sinon dans le cœur et dans le sang solidairement? N'est-il pas bien naturel alors que cette déviation s'accompagne d'une perturbation dans les mouvements, puisque ces mouvements président à l'hématose centrale et que cette fonction est gravement altérée? Cette explication des symptômes de la coagulation morbide ou spontanée du sang dans le cœur n'est-elle pas bien plus pathologique que celle qui attribue ces symptômes à la présence mécanique des caillots? Comment, dans cette dernière hypothèse, concevoir la cessation des troubles cardiaques, la solution heureuse de l'accès, le retour de l'action du cœur et de la circulation à leur état normal? Les partisans de cette opinion toute mécanicienne, forcés déjà d'admettre une coagulation morbide ou spontanée du sang destructive de leurs propres principes, consentiraient-ils donc encore à reconnaître unretour spontané dusang, déjà coagulé suivant eux, à sa fluidité normale? Ce serait abandonner leur théorie, et adopter la mienne. Ce serait avouer que la présence mécanique du sang coagulé n'est pas la cause des symp-
tomes, car l'affection coagulatrice n'enétantpas la cause, suivant les mécanicistes, comment pourrait- on expliquer le retour à la fluidité parla rémission de cette affection? Si ce retour est sans aucun doute Teffet de l'action normale du cœur rétablie, nul doute aussi que la déviation de cette action ne soit elle-même cause de la coagulation. Ces deux idées sont réciproques, l'une ne peut pas être vraie sans Tautre.
Si, au contraire, on admet que les troubles du cœur, les intermittences et l'affaiblissement de ses contractions sont la cause mécanique de la coagulation du sang, en produisant le repos de ce liquide et en favorisant la séparation de la fibrine dans le cœur comme dans un vase inerte, on s'interdit évidemment la liberté de concevoir la cessation de Taccès elle retour du sang à l'état fluide, car ce n'est pas en agitant le sang coagulé par le repos dans la palette qu'on rétablit sa fluidité. Si donc fl était possible que le sang se coagulât presque instantanément dans le cœur par le seul fait d'une syncope ou d'un ralentissement des mouvements de l'organe, ce n'est pas le seul rétablissement de ces mouvements comme tels, c'est-à-dire extérieurs et mécaniques, qui pourrait rendre au sang sa fluidité. D'où je conclus encore une fois, que la coagulation spontanée du sang dans le cœur n'est ni cause ni effet des symptômes par lesquels cette affection se manifeste comme nous l'avons vu dans l'observation qui précède, mais que cette coagulation et ces symptômes sont l'effet simultané d'une affection grave qui frappe le cœur dans ses propriétés liématosiques centrales.
Cl. Bernard a fait des expériences qui concluent dans
le même sens que mes observations. Il coupe le filet da nerf grand sympathique qui se rend à une veine ; et le sang de ce vaisseau se coagule beaucoup plus rapidement que celui des veines dont l'innervation sympathique est restée intacte. Quoi de plus décisif?
Le rhumatisme articulaire aigu et la pneumonie sont les maladies où Ton observe le plus souvent la coagulation spontanée du sang dans le cœur. Or, j'ai toujours remarqué, que les cas où cet accident terrible survient étaient des cas graves ; et ici, je prends ce mot, non dans le sens d'intensité de la maladie ou de son étendue, mais dans le sens nosolog ique, c'est-à-dire, que c'était de ces cas à symptômes ou typhoïdes, ou ataxiques, chez des sujets surpris par la maladie dans des conditions physiques et surtout morales qui avaient ébranlé les appareils nerveux et diminué leur résistance. On voit que cette observation est d'accord avec l'expérimentation physiologique, et que la coagulation du sang dans le cœur suppose une perversion assez profonde des forces de cet organe et de son mouvement sanguificateur.
Pourrait-on comparer cette affection à une sorte de paralysie du cœur ? Je ne le pense pas. Il y a là une action bien plutôt qu'un défaut d'action ; action morbide sans doute, très grave irrégularité d'action, mais qu'on ne pourrait pas plus assimiler à une paralysie primitive, qu'une crampe, une convulsion tétanique, lesquelles, par le fait^ suspendent pourtant l'action musculaire.
On sait que chez les femmes en couches, c'est moins dans le cœur que dans le système veineux que le sang a de la tendance à se coaguler spontanément. Quelques morts
subites survenues daus ces circonstances, sans état morbide puerpéral déterminé, ont été rapportées à cette cause. On a pu, en effet, trouver dans le cœur veineux et surtout dans l'artère pulmonaire, des caillots ou formés sur place, ou lancés par le cœur. Ces derniers sont appelés embolies par l'École de Berlin. Mais si dans ces sortes de morts subites puerpérales, on a trouvé dans le cœur ou les gros vaisseaux veineux des coagulum spontanés ou des embolies, il est certain aussi, que dans d'autres cas ces produits morbides, quoique minutieusement cherchés par des yeux avertis, n'ont pas été trouvés. Et pourtant, la forme de la mort subite, si je peux m'exprimer ainsi, les conditions dans lesquelles elle a foudroyé les malades, étaient absolument les mêmes. Il est donc plus que vraisemblable que les cas oii la mort a eu heu sans concrétions sanguines, sont les mêmes, et doivent être attribués à la même affection que ceux oîi l'on a rencontré ces produits morbides. Cela encore ne semblerait-il pas prouver qu'il est un ordre d'affections, nées sous l'influence de certaines diathèses ou de certaines infections, qui ont pour un de leurs effets de pervertir l'hématose et l'action fluidifiante du cœur et des vaisseaux sur le sang, de manière à changer cette faculté en action coagulatrice ; et que dans ces cas, c'est autant et plus peut-être l'affection que sou produit consommé qui constitue le péril et qui tue subitement ?
En effet, dans quelques-unes de ces morts subites puerpérales, c'est dans des divisions de l'artère pulmonaire qu'on a trouvé les concrétions. Or, je ne pense pas qu'un caillot formé là, ou lancé par le cœur jusque-là, soit de
nature à causer une mort instantanée, sans troubles dyspnéiques considérables précédant la mort pendant un certain temps et permettant de pronostiquer la terminaison funeste et sa cause.
Quoi qu'il en soit, il est bien certain que quelque prédominante que puisse être la proportion de fibrine dans le sang et sa tendance à se coaguler, il faut toujours, pour que la coagulation spontanée se fasse, une affection dont cette tendance, je veux dire la coagulabilité morbide, n'est déjà qu'une première manifestation. Et en effet, quoi de plus commun que le rhumatisme inflammatoire aigu? et quoi de plus rare que la terminaison de cette maladie par la coagulation spontanée du sang dans le cœur? Cependant que de conditions favorables à cette production morbide !
La fibrine est en excès, elle est si je peux ainsi dire très irritable ; le sang se coagule hors des vaisseaux avec une promptitude et une intensité extrêmes. De plus, le cœur est le centre du rhumatisme aigu fébrile et généralisé. Quand il n'y a pas endocardite dans le sens nosologique du mot, il y a au moins toujours une vive excitation rhumatismale de l'endocarde ; très souvent la lymphe plastique est formée sous cette membrane, surtout au niveau des orifices et des valvules, et les épaissit. Eh bien, toutes ces conditions ont beau exister avec une endocardite très vive ; on a beau produire par des saignées répétées et exsanguifiantes des syncopes, et par l'usage excessif du sulfate de quinine un ralentissement considérable des mouvements du cœur favorable à la coagulation du sang par le repos, cet effet n'a pas heu, et pour qu'il s'opère, il faut les conditions du système nerveux, ces états graves
CLINIQUE DES MALADIES DU COEUR. 2i7
des forces vitales que j'indiquais loul à l'heure, et qui se traduisent par une perversion si extraordinaire de la force hématosique centrale, que le sang se coagule spontanément dans l'organe chargé de lui imprimer la fluidité ou l'unité.
Le cœur centre de l'hématose dans la fièvre et les fièvres.
J'ai déjà dit que Gahen définissait la fièvre une chaleur outre nature allumée dans le cœur et répandue dans tout le corps par les artères. On remarquera qu'il ne s'agit pas ici de la nature ou de la cause première de chaque espèce de fièvre, mais du symptôme le plus caractéristique commun à toutes les fièvres, savoir : l'excitation morbide de la circulation et de la calorification. Or, prise ainsi, l'idée de Galien, indépendamment des erreurs inévitables à une époque oii la circulation anatomique et l'hématologie positive étaient inconnues, ne manque pas de justesse. 11 est bien certain que le cœur est le centre de ce mouvement morbide de l'appareil circulatoire qui, pour son compte, nous traduit la fièvre. Chaque fièvre est caractérisée par une hématose particuhère. Cette hématose morbide n'est caractéristique de chaque espèce de fièvre, que parce qu'elle représente à son point de vue l'unité de chacune de ces maladies. Or, c'est le cœur qui est l'organe de cette unité d'hématose morbide; donc, il est bien vraiment le centre du mouvement fébrile de l'appareil circulatoire, et aon pas seulement le centre mécanique, comme le pense l'École, — que peut-il y avoir de mécanique dans une
fièvre et dans la fièvre? — il est le centre de la sanguification fébrile et de l'unité de chacune des espèces de fièvre. C'est eu lui que le sang acquiert l'unité d'altération spécifique qui distingue telle espèce de telle autre, la fièvre varioleuse de la fièvre typhoïde, celle-ci de la fièvre muqueuse, la fièvre muqueuse de la fièvre scarlatine, la grippe de la fièvre puerpérale, la fièvre palustre du typhus, etc., etc. Chaque poison externe ou chimique produit une espèce de fièvre artificielle caractéristique de tel ou tel empoisonnement. L'opium a sa fièvre, l'alcool la sienne, etc.. Il y a certainement aussi la fièvre de la colère, fièvre particulière qui n'est pas telle ou telle autre.
Or, ces fièvres artificielles ne sont allumées, ne sont complètes, n'ont leur unité ou leur espèce, que lorsque la modification spéciale que leurs causes ont imprimée à l'appareil circulatoire, se trouve centralisée dans le cœur. C'est comme la colère qui n'est évoluée et complète que lorsqu'elle a atteint et ému cet organe. Or, comment le cœur aurait-il de pareilles propriétés, s'il n'était qu'un centre de mouvement abstrait et mécanique comme l'École le conçoit?
Maintenant, en suivant l'idée de Gahen, comment fautil entendre que cette chaleur ou cette fièvre formée dans le cœur, c'est-à-dire, suivant nous, centrahsée dans cet organe et y représentant les propriétés fébriles de tout l'appareil hématosique et circulatoire, se propage à tout le corps par les artères ?
L'appareil circulatoire étant toujours plein, et le sang étant né et ayant existé primitivement partout, on ne peut
pas prendre cette clôfmition de Galien dans le sens mécanique. Il serait absurde de penser que le sang lancé par le cœur va échaufTer successivement les diverses parties du corps par les artères, comme le foyer d'un calorifère va échauffer un appartement au moyen des tuyaux qui s'y répandent. Et pourtant, les théories que l'École professe sur la calorification animale et la circulation sont exactement copiées sur nos appareils de chauffage domestique.
La vérité est, que chaque partie de l'appareil circulatoire à l'infini, fébricite pour son compte et avec sa force de circulation, d'hématose et de chaleur propres au degré qui lui est assigné par le rang qu'elle occupe dans la hiérarchie des fonctions circulatoires. Chaque point de l'appareil est excité par celui qui lui est supérieur dans cette hiérarchie, et ils sont tous et simultanément excités par le cœur qui les représente et les centrahse tous de la manière que j'ai exphquée plus haut. Et il excite de cette manière non seulement les vaisseaux, mais le sang qui en est inséparable et fait corps physiologique avec eux. On se rappelle comment j'ai dit qu'il le faisait. C'est en imprimant au sang les propriétés supérieures qui relient toutes les autres propriétés comme le cerveau représente éminemment et coordonne toutes les propriétés particuhères des nerfs et de leurs expansions sensitives et motrices. C'est de cette manière que les artères, quoique jouissant d'une vie propre, mais subordonnées au cœur, transmettent aux parties la vie supérieure de cet organe et celle du sang animé par lui au plus haut degré. Elles sont ainsi les conducteurs de l'action cardiaque et de l'hématose cen-
traie sans laquelle leurs pulsations s'arrêteraient, non par manque d'impulsion mécanique, mais par défaut de mouvement sanguificateur central. Il est donc exact de dire que, dans une fièvre, les artères sont les organes propagateurs du mouvement sanguificateur fébrile centralisé dans le cœur. Sans cet organe, il pourrait y avoir beaucoup de fièvres partielles ou de congestions phlogistiques aussi nombreuses qu'il y a de départements de la circulation capillaire, mais il n'y aurait pas de fièvre, il n'y aurait pas d'appareil fébrile général, parce que toutes ces fièvres partielles n'auraient pas d'unité ou d'organe central de l'hématose et de la circulation fébriles. Le cœur consomme donc le mouvement fébrile, sorte de circulation parasitique passagèrement greffée sur la circulation saine, comme il consomme l'hématose saine et la circulation normale. Aussi, malgré de nombreux foyers inflammatoires, il n'y a pas fièvre tant que le cœur et, par lui, la circulation générale ne ressentent pas l'excitation morbide ; mais, dès que l'organe de l'unité hématosique et circulatoire sympathise avec l'irritation des vaisseaux capillaires, aussitôt il y a fièvre. De plus, — et il importe beaucoup de bien entendre ceci, — cette excitation n'est pas la fièvre si elle n'est qu'une simple et physiologique augmentation de l'action du cœur et des vaisseaux.
Pour qu'il y ait fièvre, il faut que cette excitation soit autre, altérée^ morbide, c'est-à-dire de même nature que celle des vaisseaux capillaires qui en a été le point de départ. Preuve excellente que le cœur est l'organe central non seulement du mouvement circulatoire , mais encore de l'hématose, et que ces deux actions n'en faisant
qu'une ou ne constituant qu'une fonction, il est impossible de les abstraire comme le veut l'École et de fonder sur cette abstraction stérile une théorie de la circulation.
Le mode de génération d'une fièvre secondaire ou symptomatique, démontre à sa manière la fonction hématosique centrale du cœur.
Les qualités du sang restent normales tant qu'une inflammation n'a pas excité de fièvre inflammatoire ou tant que le cœur et l'hématose, centre de la circulation générale, n'ont pas sympathisé avec l'affection locale. Au contraire, les quahtés du sang sont modifiées pathologiquement et prennent le caractère inflammatoire, dès que le cœur a conçu sympathiquement TafTection phlogistique d'une portion de ses vaisseaux capillaires. J'en conclus, par la méthode pathologique, que le cœur est le centre de l'hématose et de la circulation générale.
Si je prenais mes exemples dans la fièvre purulente, seconde période trop commune de la fièvre inflammatoire, qu'elle soit traumatique ou puerpérale, etc., j'arriverais aux mêmes conclusions. Lorsque l'infection purulente se déclare à la suite d'une inflammation traumatique suppurée, je ne crois pas plus que cette infection soit le résultat d'une absorption et d'une dissémination du pus pris en nature dans le foyer primitif ou à la circulation toute mécanique du produit purulent d'une phlébite, ce qui est au fond la même théorie mathématique et abstraite, que je ne crois la couenne ou l'excès de fibrine du sang in-
2o2 CIRCULATION DU SANG.
flammatoire produits par l'absorption mécanique de la lymphe plastique exsudée dans le foyer inflammatoire et par son transport à toute l'économie au moyen du cœur et des vaisseaux, comme le professe M. Virchow.
Que quelque chose du foyer inflammatoire ou suppuré imprègne le sang, et que, comme un ferment ou comme une semence de matière inflammatoire ou purulente, ce principe excite dans les vaisseaux et le cœur un mouvement hématosique et circulatoire morbide tout spécial qui prenne le nom de fièvre inflammatoire ou de fièvre purulente, et à la faveur duquel les phlegmasies et les dépôts purulents se multiphent secondairement dans l'organisme, je le veux bien; mais cela suppose précisément l'action sympathique du cœur et des vaisseaux.
Les choses ne peuvent pas se passer ainsi sans une participation très active de la force altérante des organes circulatoires qui sont pris en flagrant déht de sanguification morbide. Or qui a, dans ce cas, l'action vasculaire principale? Qui est l'organe central de la fièvre, soit inflammatoire, soit purulente ? Qui préside à la circulation et à l'hématose morbide générales? En d'autres termes, qui imprime l'unité circulatoire et hématosique à ces fièvres ? N'est-ce pas le cœur ? Est-il possible de nier qu'il ne possède alors d'une manière éminente et représentative les propriétés morbides de tout l'appareil circulatoire, et qu'il ne soit chargé de centrahser la fièvre? Or, la fièvre inflammatoire, ou purulente, ou putride, etc., ne consiste-t-elle que dans une circulation plus rapide, ou n'est-elle pas essentiellement liée à un mouvement sanguificateur morbide des vaisseaux ? Peut-on séparer l'action altérante in-
time qui se passe en eux de leurs mouvements? Les pulsations fébriles sont-elles autre chose que l'expression de cette génération intravasculaire du sang propre à chaque espèce de fièvre? Et peut-on nier que le cœur ne soit l'organe qui imprime l'unité h cette hématose et à cette circulation altérées, qui nous traduisent telle ou telle fièvre ?
Où sont les expériences, où sont les vivisections capables de faire poser devant nous d'une manière aussi bien enchaînée, aussi naturellement systématisée, que le font les fièvres, le cœur et ses propriétés hématosiques centrales? Qui peut contrôler mieux ces beaux résultats fournis à la physiologie par la méthode pathologique, que l'observation des fièvres qu'on développe artificiellement au moyen des substances stimulantes, des poisons et des passions, et où l'on voit l'altération de circulation et d'hématose caractéristique ne naître que pour chacune d'elles et n'être consommée, que lorsque le cœur a conçu l'affection toxique et a imprimé, comme centre de F unité de sanguification, une action nouvelle et altérée à tout l'appareil vasculaire ?
Certes, une fièvre existe partout. Il n'est pas, comme je l'ai dit bien des fois, un seul point de l'immense appareil vasculaire qui n'y participe dans la mesure de son importance hématosique et circulatoire. Mais quand les capillaires veineux de tout le corps, quand ceux du ventre et de tout le système ont travaillé le sang des fièvres, il n'y a pas encore pyrexie. Celle-ci n'existe que lorsque tout ce sang a respiré, ou a pris dans les poumons le principe nécessaire à la combustion des matériaux fébriles et
2oi CIRCULATION DU SANG.
à la consommation de ce mode d'existence parasitique et plus ou moins éphémère qu'on nomme une fièvre. Et voilà pourquoi c'est seulement à partir du cœur qu'il y a fièvre, que la fièvre est consommée, c'est-à-dire une et générale. Tout l'organisme fébricite par le cœur, parce que le cœur est, dans les fièvres, l'organe central de l'hématose et de la circulation morbides, comme, dans l'état normal, l'organe de la sanguification et de la circulation saines.
Dans l'état normal, jusqu'au cœur exclusivement, il n'y a que des circulations particulières et des hématoses partielles. Au cœur seulement, commencent l'hématose et la circulation générales. Celle-ci va se résoudre de nouveau au moyen des artères en une multitude de circulations et d'hématoses particulières qui par la circulation centripète vont, après l'imprégnation respiratoire, dernier apport du monde extérieur au sang, reformer dans le cœur l'hématose et la circulation générales. Il en est de même dans ce mode d'existence parasitique de l'appareil circulatoire qu'on nomme une fièvre. Les matériaux de la fièvre sont recueilhs et élaborés par la circulation centripète ou veineuse. Au poumon, l'imprégnation respiratoire vient fournir à ce sang multiple, masse qui n'est encore composée que du sang altéré de chaque organe, les éléments nécessaires à sa combustion vitale, et le cœur qui le reçoit après cette imprégnation, lui communique par sa force hématosique supérieure l'unité qui en fait non plus le sang des divers organes malades et congestionnés, mais le sang de tel sujet fébricitant, et le sang de telle ou telle espèce de fièvre.
Et en effet, telle fièvre n'est pas, comme un organicisme
CLINIQUE DES MALADIES DU CŒUR. ^jo
conséquent le professe, une addition d'états organo-pathologiques, et par conséquent, de circulations et d'hématoses morbides partielles ; c'est un organisme fébrile, dont l'unité ou le centre est représenté dans l'appareil circulatoire par le cœur, et le nombre ou les parties par l'action vasculaire de chaque organe.
Quand Tunilé d'une fièvre a été ainsi formée dans le cœur, elle va se résoudre de nouveau au moyen des artères en une multitude d'hématoses fébriles particulières d'oii résultent des congestions, des phlegmasies, des engouements, des hémorrhagies diverses, petites fièvres locales si communes dans les pyrexies. Ces congestions indépendantes jusqu'à un certain point de la circulation fébrile générale centralisée dans le cœui% sont pourtant reliées par elle; et leur ensemble ainsi coordonné constitue l'organisme fébrile dont je parlais plus haut.
L'intensité de la fièvre donnée par la fréquence et le développement morbides du pouls, et l'intensité de la chaleur, mesurent en général assez bien le danger d'une fièvre. C'est la règle du pronostic. Or, sur quoi se fonderait-elle, si la fréquence du pouls n'exprimait qu'un mouvement plus rapide du sang? Si cette circulation plus rapide ne signifiait qu'un déplacement mécanique du hquide plus considérable dans un temps donné, si elle n'indiquait pas un trouble grave de l'hématose et une altération correspondante du sang, et des échanges moléculaires plus actifs auxquels se he la chaleur animale, comment entraînerait-elle un péril aussi sérieux ? Que ferait à elle seule cette rapidité de mouvement, si on pouvait la concevoir abstraite, c'est-à-dire séparée de sa raison d'être, le vice
2o6 CIRCULATION DU SANG.
de saiiguificatiou ? Elle représente donc une altération aiguë plus ou moins grave de la sanguification inséparable du mouvement circulatoire, puisque sans elle la circulation n'aurait ni principe ni fin, et que ces deux faits, le mouvement cardiaco-vasculaire et la sanguification abstraits l'un de l'autre par les Écoles, ne font qu'un seul et même fait dans la nature.
Or, qui préside au mouvement circulatoire? de qui dépendent principalement les modifications de ce mouvement en plus ou en moins? Du cœur évidemment; donc aussi il préside à l'altération générale de l'hématose dans les fièvres. Et voilà pourquoi la rapidité delà circulation^ indiquée par la fréquence relative du pouls, mesure en général si bien la gravité d'une fièvre. L'hématose centrale ou l'unité de sanguification dont le cœur est l'organe, n'a pas plus d'importance sans doute, que l'ensemble de toutes les circulations partielles représentées par les vaisseaux capillaires de tous les organes, mais elle a une autre importance, une importance d'un ordre supérieur.
Aussi, quel que soit le nombre des fièvres locales ou des congestions sanguines des organes dans une pyrexie, s""!! n'y a pas une ad} namie de l'appareil circulatoire qui empêche la fièvre de se produire, ou si l'absence de ce grand symptôme n'est pas due à une ataxie plus funeste que la fièvre elle-même, le danger n'est jamais grand. Pourquoi donc le devient-il dès que la fièvre existe, et se trouve eo rapport d'intensité avec le nombre ou l'étendue des congestions et des phlegmasies? Encore un coup, parce que, dans ce cas, la fièvre indique l'altération de l'hématose centrale, et que l'hématose centrale ou l'unité de sanguification est
une fouctiou si ômiueute et si essentielle, que, toutes choses légales d'ailleurs, son altération présente un haut caractère de gravité. Cette fonction a, relativement à tout l'appareil vasculaire de Téconomie qui lui est subordonné, l'importance de l'encéphale par rapport à l'ensemble des nerfs et des sens. Si l'espèce de la pyrexie est grave, et que l'altération de l'hématose centrale ou de l'unité de sanguification exprimée parla fièvre soit intense, ce fait seul augmentera beaucoup le danger, et on conçoit maintenant pourquoi. Qu'une affection du système nerveux occupe plusieui's points de ce système, le cas pourra n'être pas très grave, mais si le centre du système vient à sympathiser, si l'unité d'innervation s'altère, le danger devient aussitôt extrême. Or, le cœur est aux vaisseaux et à leurs expansions capillaires ce que l'encéphale est aux nerfs et à leurs expansions. Il n'y a pas plus de mouvement abstrait et de circulation mécanique dans l'un de ces systèmes que dans l'autre. L'unité de l'hématose et de la circulation accomplie par le cœur est une fonction aussi importante, aussi vitale, je veux dire aussi éminemment génératrice de propriétés nouvelles et supérieures que la fonction d'unité nerveuse dévolue au cerveau. Je prie le lecteur de se reporter à l'idée que j'ai donnée de ces deux centres d'unité organique, dans ma théorie de la syncope et de la colère.
§ XII
Preuves de la fonction hcmatosique centrale du cœur tirées de la
chlorose.
L'éréthisme de l'appareil circulatoire, une faiblesse ir-
ritable toute particulière de ce système, jouent un grand rôle dans la chlorose. On comprend aisément pour quelle part capitale le cœur y entre.
Tout l'appareil circulatoire est frappé, dans cette maladie, de la même impuissance hématosique et du même état despasme. Il n'est donc pas une artère, pas une veine, pas un vaisseau capillaire, pas un globule sanguin, une partie quelconque du sang qui ne soient affectés de chlorose. Mais le cœur l'est d'une manière éminente et représentative. Il centrahse la chlorose de l'appareil circulatoire, comme le cerveau celle du système nerveux, comme l'utérus et l'estomac celle des appareils unis de la conservation de l'espèce et de l'individu. Le rapport de ces trois grands systèmes organiques ainsi centralisés et affectés de la même manière, chacun dans sa vitalité spéciale, donne la chlorose complète.
Pour nous en tenir à l'appareil hématosique et circulatoire, aux vaisseaux et au cœur, d'où pense-t-on que viennent à ce dernier organe les troubles fonctionnels singuliers, et les modifications même anatomiques qu'il présente dans la chlorose? On dit que c'est à l'appauvrissement du sang. Et celui-ci d'où vient-il? Que la chlorose ne soit pas un affaiblissement primitif et essentiel de l'hématose et de la circulation, je l'accorde. Mais on m'accordera aussi que, quelque soit l'appareil primitivement affecté dans cette maladie, c'est à l'état chlorotique conçu par les vaisseaux et le cœur consécutivement à l'affection de l'appareil qui, est le point de départ de la chlorose, qu'est dû l'affaibhssement particuher de la sanguification qui caractérise cette maladie. En un mot, que l'altération spéciale d'hématose
et de circLilalion soit primitive ou secondaire, ce qu'il y a de positif, c'est qu'elle ue peut être due immédiatement qu'àla perversion des organes qui accomplissenl celte fonction.
Le cœur elles vaisseaux affectés par la chlorose sont viciés dans leurs propriétés hématosiques et circulatoires. La chlorose, en tant qu'elle se manifeste par l'appareil de la sanguification, n'est même pas autre chose que ce \ice. Or, toutes choses égales d'ailleurs, le cœur joue dans cette sanguification affaibhe et déviée le même rôle général que dans l'hématose etla circulation normales. Cette modification chlorotique de sa fonction hématosique centrale se traduit par des symptômes qui sont à la maladie dont il s'agit ce que les divers phénomènes physiologiques de l'action du cœur sont à la santé, car la santé a ses symptômes comme la maladie.
L'éréthisme chlorotique du cœur ou son irritation spasmodique se manifeste par des battements émus et impatients. Les bruits sont clairs, secs, parcheminés^ comme on dit ; quelquefois, au lieu du timbre sourd et voilé de l'état normal, le premier bruit rend un son métallique semblable au choc du marteau sur l'enclume. Si cette variété de bruits n'a pas heu à cause de l'énergie moins brusque et moins sèche des contractions, on entend, vers la base du cœur principalement, un bruit de souffle doux qui se prolonge dans les gros vaisseaux.
Ceux-ci offrent au cou une vibration spasmodique qui élève leurs bruits jusqu'à un son de flûte assez harmonieux. On les sent frémir et bourdonner sous le doigt comme une mouche emprisonnée. Ces vibrations sont encore
perçues à l'artère radiale. Tout le système vasculaire ressent ce spasme vibratoire ; la jeuue fille en est importunée comme d'un bruit monotone qui lui mesure la souffrance. Les cavités du cœur sont dilatées, leurs parois amincies. Il y a une sorte d'anévrysme nerveux par suite d'un état mixte formé d'irritabilité et d'atonie. Qu'est-ce que cela signifie? L'état du sang va nous le dire. Il a perdu une notable proportion de son cruor, c'est-à-dire des globules qui lui donnent sa couleur rouge, qui forment la plus grande partie de ses matériaux solides et qui jouent un si grand rôle dans l'alimentation du système nerveux et de ses fonctions. La proportion de sérum et d'eau a augmenté comme les globules ont diminué.
Cette diminution des globules du sang qui le dépouille de sa viscosité;, cette augmentation d'eau qui accroît sa ténuité, ont paru à l'École pouvoir expliquer le mouvement vibratoire des vaisseaux et du cœur aiusi que les bruits anormaux inséparables de ces vibrations. De sorte que cette émotion et ce spasme de tout l'appareil circulatoire seraient tout simplement les effets mécaniques du frottement plus rude du sang contre les parois vasculaires, et de la vibration physique moins difficile des molécules du sang plus indépendantes et plus libres dans l'état de ténuité et de légèreté que dans l'état de viscosité et d'épaississement. Il n'y a qu'une chose qu'on ne se demande pas, c'est la cause de cette anémie globulaire, et de cet accroissement proportionnel de l'eau, du sérum. Ne la faisant pas venir d'un vice de la sauguitication, d'une sorte de dyspepsie vasculaire ou de dyshématose chlorotique, il faut bien qu'on l'attribue à une
dyspepsie proprement dite, à une faiblesse des premières voies. Voilà la chlorose devenue une dyspepsie (Beau). Mais rien ne ressemble moins à la première de ces maladies que la seconde.
On voit tous les jours une dyspepsie des premières voies ne point affecter les secondes voies ou le système vasculaire. et la sanguification se conserver intacte et riche. Réciproquement, ou voit des dyspepsies gastriques à peine marquées s'accompagner d'une dyspepsie des secondes voies ou d'une anémie profonde. L'appareil hématosique et circulatoire peut tirer un grand parti d'un produit fail)le de la digestion des premières voies, et faire au contraire peu de sang ou un sang pauvre avec de copieux matériaux livrés par la digestion gastrique aux absorptions veineuse et lymphatique de l'intestin.
L'appareil circulatoire n'est donc point passif. Comment concevoir mécanique un appareil destiné à établir le rapport entre la nutrition et l'innervation? Le tempérament sanguin n'est point caractérisé par la prédominance d'action des fonctions digestives, mais par l'activité excessive et disproportionnée du système vasculaire sanguin. On mange peu et on sanguifie beaucoup. D'où vient cette inégalité? De celle qui existe chez quelques sujets entre l'activité digestive et l'activité circulatoire. Or comment en serait-il ainsi, si cette dernière fonction était purement motrice?
J'en conclus que dans la chlorose, le vice des fonctions digestives n'empêche pas celui des fonctions hématosiques et circulatoires; que cette maladie étant générale, les trois grands appareils de l'économie y participent dans un
ordre et des rapports déterminés qu'il n'est pas de mon objet de rechercher ici, et que, par conséquent, l'appareil circulatoire y est frappé idiopathiquement et pour son compte de la manière la plus manifeste.
Chaque organe fait son sang : c'est une vérité à laquelle il faut que la physiologie s'habitue ; et les théories de la circulation ne tarderont pas à être réformées. Si chaque organe fait son sang, et si le saug de chaque organe diffère de quelque manière du sang d'un autre, chaque organe doit exercer une influence particulière et sin generis sur l'hématose et la circulation générales dont l'organe central est le cœur. Hé bien, l'utérus jouit à ce titre d'une influence considérable et toute particulière sur l'hématose et la circulation générale delà femme ; et à aucune époque de sa vie cette influence n'est aussi marquée ni aussi altérable qu'à la puberté, dont l'assiette plus ou moins régulière décidera, chez la femme, sous ce rapport au moins, de la santé pour une période de trente ans.
L'utérus est un foyer très puissant d'hématose : si puissant, que lorsque cette hématose particulière est viciée ou s'établit mal dès le début, la circulation et l'hématose générales éprouvent, avec plus ou moins de facilité, une altération sympathique qui produit dans cet appareil la dégénération et les troubles singuliers qui caractérisent la chlorose.
Un exemple de la rapidité avec laquelle ce résultat est quelquefois produit mettra en évidence l'influence morbide de la circulation utérine sur la circulation et l'hématose générales.
Une belle jeune fille de quatorze à quinze ans, fraîche
de teint, vigoureuse, bien développée, est réglée depuis quelques mois. A l'une de ses époques, en été, elle joue et court dans un parc avec une de ses compagnes. Échauffée, haletante, couverte de sueur, elle rencontre un bassin d'eau de source, et, pour se rafraîchir, y plonge jusqu'aux coudes ses deux bras nus.
Ses règles en pleine activité s'arrêtent. Colorée et sanguine la veille, elle me présentait le lendemain, sans aucun accident inflammatoire, l'ébauche évidente de tous les traits de la chlorose. Moins de huit jours après, le tableau était complet ; j'ai palhé vingt fois cette chlorose avec du fer, etc.. La jeune fille est devenue jeune femme, mais retombant dans la chlorose avec une facihté déplorable. ïl lui suffit, quand elle a ses règles et qu'elle est dans un état de santé assez louable, il lui suffit de se fatiguer, de faire une course un peu longue, pour que le sang, coloré d'abord et d'une apparence passablement riche, se décolore aussitôt et que le lendemain elle recommence un accès de chlorose. En deux jours, comme la première fois, la pâleur particuhère s'étend sur la peau, les lèvres blanchissent, les palpitations de cœur, les bruits morbides des vaisseaux, la tristesse, les névralgies, la dyspnée se déroulent. Il y a toujours maintenant un certain degré de dysmétrie chez cette personne et tous les caractères d'un peu de métrite. La chlorose réfractaire finit presque constamment par être comphquée d'un état pareil ou de tout autre de ce genre, avec déplacement utérin plus ou moins prononcé.
On ne fera pas passer ici la chlorose par une faiblesse d'estomac, l'anémie par une apepsie, etc. On touche du doigt, dans ce fait, une action directe de l'hématose et de la
circulation utériues sur l'hématose et la circulation générales. Or si, dans toutes les chloroses, l'évidence d'un \ice primitif de la sanguification est moins saisissante que dans le fait que je \iens de rapporter, ce vice primitif n'en esl pas moins réel. Il ne peut exister deux théories vraies de la même maladie.
Or, quel est le centre de cette altération chlorotique de l'hématose, n'est-ce pas le cœur? Les symptômes que j'ai rappelés tout à l'heure affectant tout l'appareil circulatoire, mais portés à leur plus haut degré dans le cœur, ne signalent-ils pas une notable perversion de la fonction de cet organe ? Remarquons que la circulation générale ne peut jamais être affectée sans lui et sans qu'il y prenne la première et la principale part. Quand la circulatiou utérine dévie sous l'influence de la dysmétrie chlorotique, et que la circulation et l'hématose générales commencent à être affectées sympathiquement, elles ne le sont que par suite d'une action réflexe dont le centre de convergence et de divergence est au cœur. C'est donc dans le cœur que siège l'unité de cette altération singuhère d'hématose et de circulation qui spécifie la chlorose. C'est au cœur que se consomme cette sanguification morbide.
On commet, dans l'École, l'erreur de croire que les troubles tout particuliers du système nerveux chez les chlorotiques sont l'effet physiologique et tout accidentel de l'anémie. Mais l'anémie chlorotique elle-même, d'où provient-eUe? Le système nerveux, comme les systèmes unis de la génération et de la nutrition, est frappé du même vice. C'est ce dernier qui paraît avoir l'initiative de l'affection. Les systèmes nerveux et circulatoire sont aifec-
tés par lui et eu rapport avec lui. Chacun d'eux exprime cet 6tat par des troubles particuliers en harmonie avec ceux des autres appareils; mais tous ont leur chlorose propre, et ils l'ont dans uue proportion qui ne correspond pas toujours exactement à celle des autres. C'est bien la preuve qu'ils sont malades chacun en particulier et selon sa disposition propre. Sans doute, un appareil chlorotique peut exciter et excite le même mode d'affection dans un autre appareil, mais il ne l'y produit pas de toutes pièces; et, précisément, il ne l'y ahmente que parce que tous les éléments de la maladie sont présents dans cet appareil. Ainsi l'hématose et la circulation chlorotiques, dont le centre et Tunité sont au cœur, se mettent en harmonie avec l'innervation pervertie de la chlorotique dont le centre et l'unité sont au cerveau.
Le sang chlorotique ne fait donc pas l'innervation chlorotique, mais, en harmonie pathologique avec elle^ il l'excite, l'alimente, et ramené à un état plus normal par certains modificateurs, le fer, par exemple, il y excite aussi le retour à des actions nerveuses plus régulières. Chaque vaisseau dont la force d'hématose répond à son importance hiérarchique dans l'appareil circulatoire en fait autant pour chaque nerf; la circulation particuhère d'un organe donné est dans les mêmes rapports avec l'action nerveuse de ce même organe, de sorte que la chlorose centralisée dans l'utérus et l'estomac réunis, puis dans Tencéphale et dans le cœur, est partout oii se disséminent et vont finir par se fondre les éléments organiques de ces appareils centraux.
Voilà en quoi consiste l'unité de cette maladie.
Ce n'est ui l'unité nominale et purement ontologique des nosologues; ni l'addition, la juxtaposition sans \ie et sans rapports de l'organo-pathologisme qui fonde la science sur l'anatomie topographique ; c'est une unité vivante calquée par l'évolution de la maladie d'après des lois qui sont celles de l'organogénésie. Qu'on observe donc comment naît et se développe la chlorose, et aussi comment elle guérit : on verra qu'elle le fait en suivant une méthode analogue à celle qu'observe la nature dans le développement embryonnaire des appareils ; c'est-àdire que les organes sont affectés et guérissent dans l'ordre et selon les rapports de leur formation primitive, qui sont l'ordre et les rapports de leurs fonctions jusqu'à la mort.
11 ne s'agit donc pas de faire passer mécaniquement la chlorose par une fihère analogue à celle que traversent les produits d'une machine à fabriquer de la farine ou de l'huile. D'abord, de cette manière, la chlorose ne serait pas une maladie ; ensuite, ce n'est pas plus ainsi que se développent les maladies que ce n'est ainsi que se développent leurs fonctions. Il y a évolution simultanée et sympathique, en même temps qu'évolution centrahsée et hiérarchique. Telle est la nature. Les théories qui font commencer la chlorose dans une dyspepsie d'oii sortent des produits digestifs pauvres, d'oii sort un sang pauvre, d'oii sort un fluide nerveux pauvre, etc., etc., ces théories sont à côté, sont au-dessous de la nature, ainsi que tout ce qui procède de l'anatomie topographique et de la physiologie nécessairement mécanicienne qui eu découle.
Ou'est-ce que je veux prouver? que l'appareil circula-
toire est non seulement moteur, mais formateur du sang, et que le cœur, organe central du mouvement circulatoire, Test en même temps delà sanguificalion. Je cherche mes preuves dans la pathologie, et la chlorose m'en fournit d'excellentes. J'y prends le système circulatoire sur le fait de sanguificalion morhide. Or, si Ilippocrate a pu dire avec vérité : Quœ fachmt in sano actiones sanas^ eocJem in œgro morbosas, c'est à condition que, retournée, la proposition sera toujours vraie, et qu'on pourra dire dans le cas qui m'occupe : si l'appareil circulatoire fait le sang des maladies, c'est qu'il fait le sang de la santé ; et si le cœur est le centre de l'hématose chlorotique, il est celui de l'hématose saine.
Quand on voit l'intensité des symptômes cardiaques chez la chlorotique, on doit être convaincu que cet organe joue un rôle capital dans l'hématose rétrograde singulière qui est propre aux pâles couleurs. Il ne faut pas ouhlier que les mouvements vasculaires ne sont pas abstraits, que ce sont des mouvements sanguificateurs. On comprendra alors que toute altération de mouvement indiquée par l'altération des vibrations sonores inséparables de ces mouvements doit signifier et signifie, en effet, altération d'hématose et altération du sang. Je reviendrai amplement plus tard sur cette question des bruits du cœur, qui doivent, dans mes principes, recevoir une explication nouvelle. Pour le moment, je me borne à constater que ces modifications morbides des mouvements et des bruits du cœur dans la chlorose sont des symptômes irrécusables d'une sanguificalion centrale morbide. L'état du sang joue probablement un rôle important dans la production
des bruits anormaux, car cette liqueur vivante est affectée de chlorose solidairement avec le cœur et vibre patliologiquement avec lui. C'est dans ce mouvement morbide central accusé par tant et de si énergiques symptômes, que s'achève et consomme son unité, la sanguification de la chlorose.
Il est des dysménorrhéiques très colorées qu'on appelle des pseudo-chlorotiques. Leur sang conserve en effet une assez bonne proportion de globules. Elles présentent d'ailleurs tous les autres symptômes de la chlorose. Même état morbide des fonctions utérine et gastrique, même état du système nerveux, mêmes névroses. L'appareil circulatoire seul a résisté jusqu'alors et ne s'est pas laissé envahir par la chlorose. Quelle preuve plus péremptoire que la sanguification morbide qui caractérise cette maladie appartient bien en propre à l'appareil circulatoire, puisque chez quelques sujets la chlorose est incomplète, et sans chlorose pour ainsi dire, ou sans pâles couleurs, parce que cet appareil a résisié à la dégénération particulière dont les autres symptômes organiques ont été frappés ?
Mais que, chez ces jeunes filles à chlorose floride ou incomplète, une cause quelconque, une saignée, par exemple, vienne affaiblir l'appareil de l'hématose et de la circulation , et aussitôt la chlorose va se compléter et l'anémie globulaire se produire spontanément et pathologiquement sous l'influence occasionnelle de la saignée. Or on peut être sûr que c'est l'hématose centrale ou cardiaque qui a ressenti principalement cette influence débilitante, et que c'est la perversion consécutive de cette' action centrale
qui a donné le branle à la saugiiification clilorotiqiie retardataire.