XV
Qu'est-ce qu'une maladie organique en général et une maladie organique du cœur en particulier ?
Il convient de donner, sous peine de tout confondre, le nom de maladie organique, à l'altération de la base même d'un organe. Cette base, c'est le germe. La substance véritable de tout organe, ce n'est pas ce qui lui vient des matériaux adventices de sa nutrition, c'est ce qui lui est fourni par la génération, c'est donc le germe lui-même.
Lorsque l'organisme est émancipé; lorsque chaque organe est développé, leur germe ne disparaît pas : Il s'est développé avec eux, il en constitue toujours la base. C'est ce qu'on appelle Blas, Blastème, etc.. Voilà le principe vital sans ontologie. Ce n'est plus un être de raison, un mot comme dans le Vitalisme péripatéticien de Montpellier. C'est une chose aussi positive et aussi organique que
CrJMQUE DES MALADIES DU COEUR. 277
le ccciir OLi lo foie, que l'existence de la cellule hépatique, de la libre musculaire ou du tube nerveux.
Je ne veux pas m'engager dans la question de savoir si ce germe développé, ce blastème qui continue à remplir chez l'être émancipé les fonctions qu'il a remplies dès le premier instant de la vie embryonnaire et dans tout le cours de la vie intra-utérine ; je ne veux pas, dis-je, m'engager dans la question de savoir si cette base organique est formée par la cellule primitive persistante ou transformée, ou si on doit la placer dans le tissu cellulaire ou conjonclif qui rehe, soutient, pénètre tous les organes et eu suit les éléments jusqu'à leurs dernières et plus intimes divisions. lime suffit d'être certain que cette base existe, qu'on la touche dans le germe et dans la substance primitive nommée blastème d'où évoluent tous les organes chez l'embryon, d'où ils continuent à évoluer toujours chez l'adulte et dans laquelle aussi, tous les néoplasmes prennent naissance.
C'est de là que je pars pour définir les maladies organiques selon l'esprit du vitahsme positif, et pour dire, que le caractère général de ces maladies est d'avoir leur origine dans une altération du blastème d'un organe, ou de ce que cet organe tient de son germe, de sa constitution primitive et héréditaire. Voilà pourquoi les maladies organiques sont toujours l'expression d'une diathèse plus ou moins appréciable, caria diathèse est précisément une affection du germe ou du blastème. Son caractère est, en effet, d'être toujours chronique ou personnelle, hérédiditaire, et par conséquent, jamais épidémique; de pouvoir se manifester partout et de toutes les manières pos-
sibles saus perdre, au milieu de cette innombrable variété de formes, de symptômes et de sièges, sa nature ou son unité. Comment en serait-il autrement, puisque le blas est toujours lui-même au milieu de Tinfinie différence des éléments organiques et des tissus qui sont nés de lui et dont il continue jusqu'à la mort, à être la matrice toujours féconde?
Une maladie organique du cœur est donc une maladie particulière du blastème de cet organe. Son caractère est d'entraîner nécessairement une altération de la nutrition du cœur, ou une perversion de l'évolution continue des fibres musculaires toutes spéciales dont le centre circulatoire est composé. Or, la fonction du cœur est de présider à l'hématose centrale ou à l'unité d'hématose. Mais le sang cardiaque est né avec le cœur; ils sont sortis ensemble du même blastème. Quand donc le cœur est organiquement altéré, le sang cardiaque, produit dont la vie supérieure tient sous sa dépendance l'hématose de tous les vaisseaux capillaires de la grande et de la petite circulation, le sang cardiaque, dis-je, et, par lui, le sang de toutes les parties, subit aussi une altération organique.
Cette donnée de la physiologie générale sera confirmée parla pathologie.
Je viens de prononcer le mot d'altération organique du sang. Qu'est-ce que cela signifie?
Il y a des maladies organiques du sang.
Cela veut dire que le saug lui-même a sa base organique ou son blastème, et qu'il peut être altéré dans cette partie fondamentale de son organisation. Or, toutes les fois qu'il Test de cette manière dans une maladie du cœur, cela prouve que cette maladie est organique, qu'elle affecte la constitution du cœur ou le blastème propre de cet organe. Le cœur ne peut pas être altéré organiquement sans que tôt ou tard le sang ne participe à cette altération, sans qu'il Unisse par contracter lui-même une dégénération organique. La cachexie séreuse et l'hydropisie sont la marque la plus certaine de cette affection organique du sang. C'est dans le latex, ou l'iquor sanguinis que réside le blastème c'est-à dire la partie fondamentale du sang. C'est elle aussi dont l'affaiblissement qui se traduit parla désalbuminisation, donne naissance aux infiltrations séreuses et aux liydropisies.
Dans les fièvres, les hémorrhagies, les plilegmasies, le saug est quelquefois gravement altéré, mais jamais organiquement, jamais dans son blastème. Ce n'est pas que les maladies organiques du cœur soient les seules dans lesquelles le sang subisse une altération organique. Toutes les maladies qui portent justement ce nom, sont marquées par une de ces lésions profondes du sang qui s'appellent organiques. Ainsi, le tubercule, le caucer, la cirrhose, la maladie de Bright, altèrent le sang organiquement. xMais il
y a une grande et importante difTéreuce entre la manière dont elles produisent cette altération et celle selon laquelle les maladies organiques du cœur conduisent au même résultat. L'observation de cette différence mène directement à la vraie doctrine des maladies organiques du cœur.
Je l'ai déjà dit, le sang n'est pas du premier coup tout ce qu'il doit être. Il y a une échelle de la sanguification, il y a un mouvement progressif ou ascendant d'hématose : c'est la circulation. L'hématose forme un cercle comme l'innervation; mais ce n'est pas un cercle mathématique, c'est un cercle organisé et par conséquent hiérarchique. Le sang s'élève en organisation et en richesse, progressant à travers des centres de perfectionnement. Il en sort pourvu d'éléments organiques nouveaux, animé de propriétés vitales dont chacune suppose et représente toutes celles qui la précèdent. C'est une métamorphose continue mais non uniforme. Ce cercle vivant et générateur du sang est composé de puissances d'hématose diverses et graduées. Elles sont disposées tantôt en ganghons, tantôt en lacis vasculaires, tantôt en troncs ou ampoules, cœurs secondaires dans lesquels le sang est engendré à une force et à une unité de plus en plus grandes.
Un dernier centre, organe suprême de l'unité circulatoire, a pour fonction de porter l'hématose à sa plus haute puissance en imprimant au sang l'unité qu'il ne peut tenir que d'une propriété supérieure capable de résumer en elle toutes les propriétés hiérarchiquement acquises dans le cycle progressif de la sanguification. Quoi de plus contraire que ce cercle organisé à l'idée d'une circulation mécanique ? Ici, chaque partie du cercle jouit à l'infini d'un mou-
vemeut générateur spontané, chaque partie lire d'elle seule sa force première, et ce n'est qu'en vertu de cette force essentielle qu'elle est capable d'être excitée par les forces circulatoires hiérarchiquement supérieures. Celles-ci, eu effet, ne créent pas les organes circulatoires et les propriétés hématosiques inférieures, elles ne font que les animer d'une vie plus émineute ou les centraliser. Rien de passif, rien d'inerte, rien de mécanique ne peut trouver place dans un pareil système sans le troubler, parties solides, parties liquides, tout vit, tout est animé, tout se meut dans une transformation hiérarchiquement continue.
Telle est la circulation. C'est l'hématose des animaux supérieurs. Elle a son infinie variété dans l'immense réseau des vaisseaux capillaires et au cœur son centre et son unité. On accorde des propriétés hématosiques aux terminaisons vivantes de ce centre, on ne les refuse qu'à lui. Il préside à la circulation et à l'hématose de ses expansions organiques, mais suivant l'École il ne possède à aucun degré les propriétés qu'il concentre, qu'il coordonne et qu'il doit par conséquent réunir en lui au plus haut degré. Toute l'École et Bichat lui-même en font le centre mécanique d'un cercle dont les rayons inertes se terminent à une circonférence qui jouit pourtant de toutes les propriétés de la vie. Celle-ci est partout, excepté au centre. Là où elle existe à sa plus haute puissance, c'est de là qu'on l'a retirée. Un organe vit-il, qui n'est pourvu que d'un mouvement mécanique, qui n'est capable que de va et vient, que déplus et de moins, que d'hypersystolie ou d'asystohe, comme dit l'Ecole? Et depuis quand y a-t-il vie sans conception, sans génération, sans évolution, en un mot, sans formation
de propriétés nouvelles? depuis quand dans le centre d'un appareil ne possède-t-il pas à la plus haute puissance, d'une manière éminente et représentative toutes les propriétés des parties organiques qui lui sont subordonnées?
Il résulte de ce court résumé de mes démonstrations antérieures, que le sang a des propriétés blastiques ou communes qui sont à son évolution et à sa vie ce que le blastème ou le tissu nourricier général est à tous les organes qui y ont pris naissance et qui continuent à s'y nourrir par une incessante génération. Le sang a donc des éléments supérieurs et des propriétés spéciales qui évoluent incessamment de ce blastème ou liquor sangidnis. Il résulte aussi, que dans l'échelle de rhématosC;, ou dans l'anatomie comparée du sang, le blastème de la chair coulante occupe les degrés inférieurs de l'appareil circulatoire qui sont en rapport immédiat a\ec l'organe de la nutrition, ou avec le blastème organisé et la cellule primitive. Il en résulte aussi, que c'est au fur et à mesure que l'appareil de l'hématose s'enrichit de centres hiérarchisés, que le sang acquiert les principes plus éminents qui le rendent propre à engendrer dans les appareils spéciaux et dans les centres de\ie, les actions spéciales et les fonctions supérieures de 1 animalité. Telle est la fonction qui s'accomplit depuis les capillaires généraux et spéciaux de tout l'organisme, jusqu'au ventricule gauche du cœur inclusivement.
Il devient possible, maintenant, de répondre à la question capitale posée au commencement de ce chapitre. Quelle est la différence qui existe entre la production des altérations organiques du sang, ou des hydropisies par les maladies telles que le tubercule, le cancer, la phthisie al-
buminurique des reins, etc.. et la productiou des mêmes altérations par les maladies organiques du cœur?
Le tubercule et le cancer sont des maladies primitives de la nutrition. Par elles le blastème du sang, la base de ce liquide organisé est primitivement altérée. C'est donc primitivement que le liquor sanguinis est atteint dans ces maladies. L'altération y débute par les éléments blastiques ou fondamentaux; le sang y est altéré de bas en haut, si je peux ainsi dire, ou delà circonférence au centre; et l'appauvrissement de ses éléments supérieurs est consécutif à l'affection organique de son blastème.
Au contraire, dans les affections organiques du cœur, Taltération du blastème du sang est consécutive à la maladie des éléments supérieurs et des propriétés centrales de ce liquide organisé. Ici, Taltération se fait de haut en bas, c'est-à-dire, des propriétés hémasiques centrales vers les propriétés terminales ou périphériques de l'appareil circulatoire. C'est le contraire du procédé suivant lequel nous avons vu que se produit l'altération organique du sang dans les maladies incurables de la nutrition, telles que le cancer, le tubercule, etc.. On me comprendrait parfaitement si je faisais cette distinction dans Tordre des paralysies, et si je divisais ces affections en centrales et en périphériques. Elle n'a pourtant pas plus de raison dans le système nerveux que dans le système circulatoire. Si on voulait presser rigoureusement les théories que l'École enseigne sur l'action nerveuse, on les trouverait aussi mécaniques au fond, que celles qu'elle donne de la circulation. Mais il s'agit de preuves directes, et la maladie eu fait tous les jours, à défaut de vivisections. La différence que
je viens de révéler^ est digue d'attention. Je la tiens pour exacte, pour nécessaire même, à moins que la cachexie hydropique qui caractérise les maladies organiques du cœur, et en fait la gravité principale, ne soit l'effet mécanique de certains vices mécaniques aussi qui, suivant l'Ecole, constituent ces graves maladies. Or, il va être prouvé que cette hypothèse cartésienne, qui a pu avoir, il y a deux siècles, sou utihté relative, ne tient pas plus devant la clinique que devant la physiologie et qu'elle enraye maintenant la science.
Je ne crains pas de dire qu'aucun de ceux qui depuis Corvisart jusqu'à ce jour, ont donné une explication mécanique des symptômes des maladies organiques du cœur et surtout de la cachexie séreuse qui les accompagne, n'y a réfléchi avec une véritable indépendance de la pensée.
L'École de Paris si ennemie des hypothèses, si attachée à l'expérience, ignore qu'elle est asservie au mécanicisme à un degré qui rétrécit et fausse toutes ses observations. Quand je dis qu'elle l'ignore, je veux dire qu'elle n'en a pas la conscience scientifique et qu'elle subit cette hypothèse passivement et sans l'avoir jamais examinée. Le mécanicisme s'impose à elle comme l'anatomie topographique qui est toujours la base de sa physiologie et de sa médecine. On ne peut pas plus séparer ces choses qu'on ne peut concevoir séparément le vitalisme et l'organogénésie.
§XYII
Point de départ et explication de l'erreur mécanicislc de l'École sur les mouvements et la fonction du cœur.
Le point de départ de l'erreur mécaoiciste est bien
simple.
On prend le cœur d'un cadavre d'adulte. C'est un morceau de chair cunéiforme, de la grosseur du poing et creusé de quatre cavités. Vers la partie renflée de ce cône charnu se pressent les uns contre les autres dix orifices qui se continuent dans des tuyaux plus ou moins mous. Ici, chaque élève se procure le plaisir de recommencer la découverte de Harvey. Et en effet, quatre de ces embouchures sont munies de soupapes appelées valvules dont la disposition semble indiquer qu'un hquide coule dans les cavités dans une direction donnée et ne doit pas rétrograder. Ces cavités, ces embouchures, ces tuyaux sont vides, flasques, parfaitement inertes. Y verser un hquide imaginaire qui n'ait d'autre quahté que d'être un liquide. Imao-iner une force extérieure agissant de dehors en dedans ou par juxtaposition sur cette poche quadriloculaire, et se flcrurer le mouvement du hquide passant des embouchures afférentes sans soupapes, dans les embouchures efférentes munies de soupapes, et Timagination mécanicienne aidant toujours, supposer que n'ayant d'autre fin que de couler en cercle, ce hquide parti d'un point de la pompe par certains tubes, revient toujours à ce point par d'autres tubes, ou que quelqu'un en verse toujours du dehors une
quantité approximativement égale : enfin, pour élever cette chimère grossière à la hauteur d'une conception scientifique, lui appliquer tous les principes de l'hydrostatique ou du mouvement des liquides inertes dans des cavités de même ordre : telles sont les bases de la théorie de la circulation du sang enseignée depuis Harvey.
Mais qu'on prenne la peine de regarder ce que fait la nature au lieu de l'imaginer, et l'on verra : que le liquide et les vaisseaux sympathiquement animés ont germé ensemble; qu'ils n'ont jamais été ouverts ni dans aucun point de leur étendue ni à aucun moment de leur durée ; que, par conséquent, il n'y a jamais eu de vide en eux; qu'ils sont vivants, doués de sensibihté et de mouvements instinctifs dans toutes leurs parties jusqu'à l'infini; qu'il ne saurait dès lors s'y opérer ni impulsions mécaniques, ni frottements, ni rien qui suppose la passivité, puisqu'ils se dilatent et se resserrent activement et simultanément par des forces qui leur sont propres. Qu'on veuille enfin réfléchir un instant à ce seul fait, car il renferme tous ceux que je viens d'énumérer, c'est à savoir, que les vaisseaux sont sanguificateurs, ou que leurs mouvements sont formateurs du sang et que rien ne s'y passe qu'en vertu d'un sens, sens de l'hématose dont ils sont pourvus, d'un bout à l'autre de l'appareil, — et toute la mathématique circulatoire s'évanouit comme un songe : la vie étant partout, la mécanique n'est nulle part. Comme on sent aussitôt que cette composition n'est pas de fabrique humaine ! On y chercherait vainement un artifice de seconde main. L'appareil circulatoire de l'École pourrait être de bois ou d'argile, d'or ou d'argent comme les dieux de l'idolâtre, simulacra
gentium argentum et auriim opéra, 7nanuum homimmi. Mais la théorie que j'en esquisse n'est pas imaginée : elle est vue; de même que notre système circulatoire n'a pas été fait : il est toujours engendré. Ce système ne fonctionne pas après avoir été construit et par le secours d'une force extérieure. Son auteur n'a pas emprunté pour le pétrir une matière inerte préexistante. Sa substance est en même temps sa force. Il ne peut pas exister sans agir. Sa formation et sa fonction sont une seule et même chose, elles s'expliquent parle même principe. Il fonctionne en évoluant, il évolue en fonctionnant. Quand il cesse de se former, il cesse de fonctionner; quand il cesse de fonctionner c'est qu'il n'évolue et ne se forme plus. Sa fonction est donc comme son organisation, une génération continue. Mouvements intimes, locomotion, vibrations sonores, etc., tout s'y produit par intussusception rien par juxtaposition ; tout y est conçu, tout y sort d'un germe, tout y est engendré, tout y vit. C'est bien le contraire d'une machine hydraulique.
Hé bien, qu^a fait l'École de cette machine créée dont on peut dire ce que disait Leibnitz des machines divines comparées aux machines humaines, qu'elle est divine jusque dans ses moindres parties à l'infmi ? A la faveur d'une abstraction qui tue tout ce qu'elle touche, on lui a retiré la vie, c'est-à-dire la génération continue, et on ne lui a laissé que le mouvement, les va-et-vient, le pur et simple déplacement, abstraction, à laquelle les mathématiques — science absolument exclusive de la vie — peuvent seules s'apphquer.
Mais j'entends qu'on m'accuse de calomnier l'École.
Elle accorde la \ie au cœur, elle la reconnaît au sang, pour elle aussi, les vaisseaux capillaires sont sensibles et contractiles. Elle ne refuse pas même la vie aux artères. Mais la contractilité qu'elle ajoute à leurs propriétés physiques est plus utile au mécanicisme qu'au \italisme. On a pu le voir dans un des chapitres précédents. En effet, j'ai déjà dit que toutes ces propriétés vitales laissaient régner le mécanicisme dans l'appareil circulatoire et qu'elles n'étaient là que pour servir et proléger ce système. On a continué le mécanicisme avec elles et malgré elles. Il s'est rajeuni et peut fournir maintenant une nouvelle carrière. La contractihté qu'on donne au cœur, aux capillaires, aux artères, n'est qu'une force tout extérieure. L'organisation qu'on reconnaît au sang est tout anatomique. 11 a des parties, mais il n'a pas d'unité. On l'a analysé physiquement, mais point physiologiquement. Les deux réactifs naturels de cet organisme fluide sont la nutrition et l'action nerveuse. Cette analyse se fait dans les vaisseaux capillaires vivants et non dans des vaisseaux inertes.
On le voit donc bien , la vie qu'on croit mettre dans le cœur, dans les vaisseaux, dans le sang, est tout imaginaire. Dans l'École, cet appareil est une mécanique animée par l'imagination de l'anatomiste. Une mécanique au repos, en effet, tel est le point de départ fourni par l'anatomie topographique. Et de même que, quand nous voyons une pompe au repos,le mouvement que nous lui prêtons par la pensée, est un mouvement qui s'opère selon les lois de la mécanique ; de même le mouvement que l'anatomiste imprime fictivement à l'appareil circulatoire d'un cadavre, ne donne et ne peut donner qu'une circulation selon la pure hydrostatique. Et
pourtant, la circulation du sang n'est pas plus mécanique que celle de l'action nerveuse. La translation d'un liquide dans des canaux, tel est le seul point de ressemblance entre les deux ordres de mouvements qae l'on prétend comparer; et cette analogie déjà si vague, n'a elle-même que l'apparence de l'exactitude. La condition d'une pure hydraulique est que, du côté des solides, les canaux soient inertes par eux-mêmes et mus par une force extérieure; du côté du liquide, que celui-ci soit inerte aussi, qu'il ne se transforme pas dans son cours, qu'il ne soit pas modifié par ses parois et qu'il ne les modifie pas lui-même. Si le liquide change et se forme dans son cours ; si par conséquent ses parois ont sur lui une action intime et continue; si de son côté, il agit sur ses parois comme leur stimulant naturel et les excite à le modifier, à le former progressi- Tcment, cette vague analogie, cette ressemblance grossière avec un appareil d'hydraulique qui consistait tout à l'heure en ce que dans tous deux il s'agit de la translation d'un liquide dans des canaux, vue de près n'est déjà plus exacte, même dans ses termes généraux. Bien plus, je soutiens qu'elle est injustifiable au point de vue de l'anatomie cadavérique.
Qu'une pompe s'arrête par la suppression de sa force motrice ou parla dégradation d'un de ses organes, si j'examine ce cadavre de machine, je trouve les réservoirs pleins, le corps de pompe plein, les canaux pleins, le liquide dans le repos, identique à ce qu'il était dans le mouvement. Il ne manque que celui-ci.
J'ouvre l'appareil circulatoire d'un cadavre, et je ne trouve plus de liquide dans les artères ; je n'en trouve pas
dans les cavités gauches du cœur, très peu dans les veines des membres. Tout ce qui reste de liquide est accumulé dans les grosses veines qui s'abouchent au cœur. Quedisje liquide? c'est demi-hquide, c'est coagulé, c'est quelquefois entièrement solide qu'il faut dire.
Sont-ce les contractions du ventricule gauche qui ont pompé le sang et l'ont entassé vers les affluents de l'oreillette droite? Quoi! des contractions afTaibhes et mourantes auraient eu la force de faire traverser au sang les capillaires généraux? Mais comment, dans ce cas, les artères seraient-elles vides ? ]\'est-il pas plus probable qu'elles se sont contractées après la mort du cœur? cela est certain. Le cœur gauche meurt, en effet, avant les artères, surtout avant le cœur droit; et dans celui-ci, l'oreillette est la dernière partie vivante, ultlmum moriens; et dans l'oreillette, les points oii la vie déjà éteinte partout, semble se réfugier et persiste le plus longtemps, sont les orifices des deux veines caves.
Lorsqu'il a toute sa force le ventricule gauche est incapable de pousser le sang jusqu'à l'oreillette droite. 11 faut, comme Magendie etc...., n'avoir aucune idée de ce qu'est le système des vaisseaux capillaires, pour croire que le sang le traverse en vertu de l'impulsion mécanique du cœur gauche. A plus forte raison, cette impulsion en estelle incapable dans l'agonie. Mais quand le ventricule artériel cesse d'animer la circulation centrifuge, l'oreillette droite reste quelque temps le centre d'attraction du courant sanguin centripète ou de la circulation veineuse. Le sang afflue vers les parties encore vivantes de l'appareil qui l'attirent. Il abandonne les parties déjà mortes; et les
artères en vertu d'une conservation posthume de leur tonicité péristaltique centrifuge continuée dans les capillaires, achèvent de favoriser le retrait du sang veineux vers les parties oii la vie de l'appareil, — dont le sang fait partie essentielle, — s'est elle-même concentrée.
On voit donc bien que le cadavre de l'appareil circulatoire se refuse lui-même à l'idée d'une circulation hydraulique. Quand l'immobilité succède à la vie des organes, celle-ci laisse dans leurs ruines des traces visibles de ses derniers mouvements. VuUimiim moriens correspond au priinum vivens. La partie qui meurt la première dans un appareil, est toujours celle qui a vécu la première. On peut assurer, d'après une loi constante en anatomie comparée, que cette partie est fondamentale, et que sans elle, les autres n'ayant ni base ni raison d'être, n'auraient pas pu se développer. J'ai déjà dit que dans une partie quelconque, la contractilité était aussi inconcevable et physiologiquement aussi impossible sans expansibilité que dans un corps inerte la condensation sans dilatation, etc. On peut même dire, que rationnellement, l'expansion précède la contraction et que par conséquent, la contractihté suppose l'expansibihté.
Le dernier mouvement du cœur a pour siège l'oreillette droite et dans cette oreillette les embouchures des deux grands confluents veineux de l'économie. Or, ce dernier mouvement est une respiration, c'est-à-dire une expansion spontanée ou active. L'autopsie de l'appareil le prouve. S'il était possible de surprendre le premier acte du cœur, il est au moins vraisemblable qu'on verrait cet organe commencer la série de ses mouvements par une dilatation.
Les rudiments du cœur sont donc veineux. Qui pourrait douter alors de la nature active de cette expansion?... Et l'activité nécessaire de ce premier mouvement étant incontestable, qui pourrait contester celle de toutes les diastoles cardiaques et artérielles suivantes jusqu'à celle qui les termine toutes, et dont nous recherchons en ce moment la signification et les effets ?
Lorsque la mort paralyse l'activité de l'appareil circulatoire, elle le fait donc d'une manière et dans un ordre dont l'anatomie cadavérique de cet appareil garde les marques irrécusables. C'est ainsi que la géologie nous montre écrit en caractères morts mais ineffaçables l'ordre des révolutions de la terre.
L'examen d'une machine hydrauHque arrêtée ne présentera jamais ces signes de la vie propre de chacune de ses parties. Il est même vrai de dire que les lois de notre circulation animée, sont tout juste l'opposé de celles sur lesquelles on a calqué la théorie de cette grande fonction. Quoi de plus opposé que la spontanéité et Tinertie?