ASSEUN ET C", LIBRAIRES DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE
PLACE DE l'École- DE-MÉDECINE
INTRODUCTION
Lorsque je fus nommé en 1860 Médecin Inspecteur des Eaux-Bonnes, je m'occupais depuis quelque temps d'un travail qui avait pour titre :
Les lois de la circulation du sang enseignées par FAnatomie comparée^ l'Embryologie et l'Observation clinique.
J'ai oublié ce manuscrit pendant plus de vingt ans. Je viens de le revoir. Je le crois encore capable de suggérer des réflexions profitables à la physiologie en général et aux théories qui régnent sur le grand problème de la circulation du sang en particulier. Gela m'engage à le publier tel qu'il est malgré ses défauts de tout genre.
Les idées que j'expose dans ces études intimes et tout à fait libres seront mieux comprises en ce moment qu'il y a vingt ou trente ans, lorsque florissaient la physiologie de Magendie et la pathologie de Rostan. Je ne
VI hNTUODUCTlON.
dois peut-être pas regretter à cause de cela, d'avoir été détourné de cette publication par la nouvelle direction qu'ont du prendre, à l'époque dont j'ai parlé, mes observations et mes études.
L'histologie, le microscope, véritables instruments du vitalisme tel que je le comprends ou du vitalisme organique ; les progrès que la physiologie française a faits sous l'impulsion de Claude Bernard, ont rendu beaucoup plus intelligibles aujourd'hui un certain nombre des faits et des idées que je développe.
Pliit à Dieu que l'anatomie comparée, l'embryologie et la pathologie qui sont le trépied de la physiologie, ses sources naturelles et toujours ouvertes, eussent marché du même pas que l'expérimentation. C'est, en efTet, sur cette triple base que je m'appuie. J'avoue cependant qu'entre les mains de Claude Bernard, la physiologie expérimentale, méthode de précision et de localisation, a répandu un peu de lumière sur le problème qui va m'occuper. Quelques points en ont été éclairés, qui habitueront les esprits à une lumière plus forte et à une conception générale nouvelle de ce grand appareil organique qui ne fait de la sanguification eti du mouvement circulatoire qu'un même acte, qu'une seule et indivisible opération d'où la mécanique est! exclue par cela seul que tout y est génération et évolution.
La vie est, en effet, partout dans ce système d'or-
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ganes, quoique plus énergique au centre et aux extrémités, aux réseaux capillaires et au cœur. La fonction de celui-ci est donc si peu mécanique, si peu régie par les lois de celte science, que ce viscère est non seulement le centre du mouvement circulatoire, mais le centre de l'hématose ou de la sanguification.
C'est sur ce principe qu'il faut désormais réformer la doctrine de la circulation du sang et en accélérer le progrès. Voilà pourquoi il est temps de mettre de l'unité dans l'idée de cette grande fonction et de montrer que cœur, artères, veines, vaisseaux capillaires, tout cet appareil supra mécanique est mil par une même force, qu'il n'obéit pas à deux ordres de lois différents, et que là où il semble que la mécanique règne et gouverne, c'est là, c'est au cœur, qu'il y aie plus de spontanéité, de génération, d'intussusception, et par conséquent le moins d'hydrostatique.
On peut défier la physiologie expérimentale seule d'établir ces vérités, tandis qu'elles sortent évidentes et toutes prouvées du sein de l'embryogénie, de l'anatomie comparée et de l'observation chnique. Il en découle non seulement une nouvelle théorie de la circulation, mais encore une doctrine plus juste et plus pathologique des maladies du cœur et de leurs conséquences graves sur les circulations partielles des viscères, sur l'hématopoièse locale, et générale, etc..
Les explications qu'on donne des signes physiques,
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OU, selon moi, des symptômes immédiats et locaux de ces maladies, ces explications dans lesquelles on a dépensé depuis cinquante ans tant de veilles et de talent, sont supprimées et remplacées par des théories en rapport avec la nature organique et non physique de ces hruits animés.
Le sang ne peut donc se former qu'en se mouvant, qu'en circulant, il ne peut circuler sans se former et évoluer. Son mouvement, sa circulation sont sanguificateurs : aussi, dès qu'il est en repos, cesse-t-il de se former et meurt-il à l'instant. Le mouvement du sang etlasanguification sont, jele répète, une seule et même fonction. On ne les a jamais vus l'un sans l'autre. C'est de ce fait qu'il faut partir pour nier les anciennes théories de la circulation et affirmer la nouvelle. Il n'y a là ni solide ni liquide, au sens hydraulique du mot, mais une évolution continue, une transformation incessante de liquides en solides et de ceux-ci en liquides.
De Galien à Harvey, il semble que le sang ne fasse que se former ; de Harvey à nous, on dirait qu'il ne fait plus que circuler. Notre œuvre doit être, aujourd'hui, de réunir et de fondre ces deux points de vue en un, sans éclectisme et par la seule force d'une idée supérieure, l'unité cardiaque de circulation et de sanguification.
Harvey a découvert la route anatomique du sang, U
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a fermé le cercle cherché et rencontré partiellement par d'autres avant lui. Cela suffit à sa gloire immortelle. Mais il n'a vu que le mouvement circulaire : le sang part d'un côté du cœur et revient à l'autre côté. On pourrait donc croire qu'il ne fait que cela.
Descartes, qui se hâta d'embrasser la grande découverte de Harvey, n'y vit que cela, en effet, et fonda sur cela seul une iatromécanique précise, mais aussi fausse que ses tourbillons astronomiques. Les erreurs et les excès déplorables dans lesquels cette conception mécanique jeta la médecine sans profit ni compensation pour la chirurgie, semblent déjà prouver à eux seuls, qu'Harvey n'avait vu qu'une face de la circulation du sang, et qu'il nous a laissé à connaître les origines et la plastique de son grand appareil.
Elles seules renferment, en effet, la théorie vivante de la fonction.
L'idée hydraulicienne suppose d'une part des cavités et des vaisseaux vides, et, d'autre part, un liquide quelconque indépendant de ces canaux et de ces cavités ; un contenant solide, un contenu fluide, et par conséquent une force motrice extérieure : C'est l'ancienne conception galénique, continentia^ contenta, enormonta, ou partes continentes, partes contentœ et spiritusinflui. L'éclectisme moderne, personnifié dans Andral, a voulu rajeunir cette théorie puérile, témoi-
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gnage d'impuissance et de scepticisme déguisés. Cette idée est, en effet, conçue sur le modèle d'une pompe mue par la vapeur : machine inerte, liquide passif, moteur externe ; trois termes indépendants l'un de l'autre, pouvant exister seuls chacun de son côté. Les iatromécaniciens n'oseraient pas affirmer cela de l'appareil circulatoire, mais leurs théories de la circulation l'affirment malgré eux.
Un appareil circulatoire et hydraulique qui n'est pas fait de main d'homme procède autrement. Il se meut, il fonctionne ébauché, à l'état naissant, avant d'être achevé. Il est moteur et mû sans aucune force extérieure, surajoutée, ou qui s'apphque à lui du dehors, car il est son propre moteur et se meut spontanément, ou instinctivement. Liquide mil, parois ou cavités motrices sont inséparables et nés ensemble. Ce mot de naître indique, en effet, une procréation; il est incompatible avec l'idée mécanique. Or, l'appareil circulatoire naît de son blastème ; sang et vaisseau, contenu et contenant, ils évoluent simultanément. Le mouvement ne naît pas après l'organe, celui-ci ne naît pas du mouvement ou après lui : instrument et fonction sont indivisibles et ne font qu'un, de sorte que la loi de la formation ou de l'évolution donne celle du mouvementou de la fonction, n'étant elle-même pas autre chose.
Vous me demandez suivant quelles lois, dans quel
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ordre et quels rapports agit l'appareil de la circulation du sang une fois formé ou adulte; je vous réponds : il agit comme il s'est formé; le processus ou l'évolution de ses mouvements adultes, la loi de leur action sont les mêmes que ceux de sa formation, les mêmes que ceux du développement ou de la genèse des organes qui les accomplissent. C'est précisément le contraire d'une succession de phénomènes ou de mouvements mécaniques.
Ce que je dis de l'appareil et de la fonction circulatoires, je le dis de tous les organes et de l'organisme lui-même. J'exprime depuis vingt-cinq ans dans la formule suivante celte loi fondamentale de la physiologie, écrite en caractères éternels dans l'organogénésie. « Les appareils organiques adultes fonctionnent et enchaînent leurs actions dans l'ordre qui a présidé à leur naissance ou à leur procréation chez l'embryon ; car leur durée et leurs fonctions ne sont qu'une génération et une évolution continuées. »
Que signifient la mécanique et les lois de l'hydraulique devant ce grand fait de la vie, car c'est la vie même que je viens de définir? Le cœur, les vaisseaux, le sang, leurs rapports, leurs mouvements, leurs fonctions naissent toujours, sont incessamment engendrés ensemble, et cette génération continue et simultanée, c'est l'appareil et la fonction uns et indivisibles de la circulation et de l'hématose générales : l'appareil et
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la fonction se forment et renaissent, en effet, toujours.
Je crois qu'un grand physicien aurait bien de la peine à trouver dans un appareil formé comme celui dont je viens d'esquisser le mode d'organisation, les conditions nécessaires à une application possible des lois de la mécanique. J'ai été le médecin d'un physicien et d'un professeur éminent de physique, membre de l'Institut, M. Pouillet, avec qui je causais quelquefois de ce grand problème. « Je ne conçois pas, me disait-il souvent, qu'on songe à appliquer les lois de l'hydrostatique à l'appareil de la circulation du sang. Cette science n'a jamais eu à résoudre la question du mouvement d'un liquide dans des cavités et des canaux nés sur place, en même temps que lui, vivant ensemble, toujours pleins, clos partout et où il n'y a jamais eu de vide. »
J'espère que cette substitution de l'anatomie d'évolution à l'anatomie morte, de l'organogénésie et de l'histologie vivante à l'anatomie des peintres, réconciliera les esprits avec le vitalisme, ce mot dont on ne peut pas plus se passer que du mot de vie, et qu'il faudrait créer s'il n'existait pas.
Mais ce mot avait été discrédité depuis le commencement du siècle. Haller, Bordeu, Bichat avaient démontré que les propriétés vitales sont essentielles aux tissus et aux éléments organisés ; que ceux-ci sont vi-
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vants par eux-mêmes et indépendamment d'une force distincte d'eux purement imaginaire, dès lors, plus qu'inutile. Le dualisme, qui compose les corps vivants d'un agrégat matériel ou d'instruments passifs, d'un côté, et d'une force séparable seule active, de l'autre, le dualisme tombait alors de soi. C'est pourtant à cette conception aristotélique, et un peu enfantine, qu'on avait donné jusque-là le nom de vitalisme. La chose renversée entraîna le mot à sa suite.
Mais si la doctrine est fausse, si le mot ne lui convenait pas, la vie et son idée subsistent, et le mot leur convient logiquement comme exprimant mieux qu'aucun autre les lois de la génération et du mode d'activité propre aux êtres organisés ou vivants.
Nous avons bien plus le droit d'employer ce mot que les sectateurs du vitalisme abstrait et vague dont la doctrine provisoire a duré des siècles, nous qui voyons la vie inhérente à chaque élément organisé et à leurs fédérations vivantes, nous qui plaçons, par consé-^ quent, l'unité organique, non dans un principe distinct et séparable, mais dans des organes de plus en plus centralisés, et hiérarchiquement subordonnés les uns aux autres, jusqu'à un centre suprême qui les résume et les représente tous.
Cette manière de comprendre les organismes vivants n'est pas un système, c'est une vue générale et simple des choses telles qu elles sont, sans hypothèse,
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sans explication systématique empruntée aux sciences auxiliaires.
C'est donc une préoccupation et une injustice inexcusables et étroites de rejeter un mot exact parce qu'il a été appliqué à des systèmes faux.
Est-il possible que Claude Bernard soit tombé dans cette erreur et ait pu croire que le mot de vitalisme implique nécessairement une doctrine fausse et systématique parce qu'il a servi à désigner des Écoles qui, aux époques où elles ont pris ce nom, étaient encore dans l'ignorance invincible de ce qui, scientifiquement parlant, est ou n'est pas la vie?
Ces écoles manquaient absolument, en effet, de l'anatomie vivante que nous avons à peine depuis un siècle. Elles étaient, je l'ai prouvé, l'antivitalisme même, et forcées de reléguer la vie ou l'unité vitale dans un principe substantiellement distinct d'organes sans vie qu'elle mettait en jeu par un impetum faciens étranger, et, par conséquent, mécanique. Quelquefois même, ce principe était une âme spirituelle indépendante du corps et incapable d'entretenir aucune relation avec celte machine inerte et passive.
Le vitalisme organique que je professe depuis plus de vingt-cinq ans est l'antithèse positive de ces Écoles vieillies qui ont commencé nécessairement par le dualisme antique cher aux esprits superficiels ou in-
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vinciblement ignorants, et qui ne peuvent vivre que de comparaisons.
La justice de l'histoire veut qu'on en excepte Hippocrate, car, quoi qu'en dise Claude Bernard, le père de la médecine n'était pas dualiste. Il attribuait, en effet, les actions organiques à une chaleur innée ou vitale, calor innatus^ propre aux organismes ou leur propriété intrinsèque. Cette chaleur innée était l'agent de la nature formatrice et médicatrice, force spéciale, instinctive, à ;2i^//oe6/(9c/a, qui fait de soiet sans réflexion, citrà disciplinam, tout ce qui convient à la conservation et au salut du corps, omiiia quœ conveniunt ef/îcit.
Il est très regrettable que Bernard, vitaliste pratique, vitaliste d'instinct et de génie dans Tordre de la physiologie expérimentale, n'ait pas pu soutenir dans sa doctrine générale de la vie, ce vitalisme qui l'inspirait inconscient dans son laboratoire. Élève de Magendie, il en fut par bonheur, dans l'esprit et les conclusions de ses expériences, la contradiction vivante. Sur plusieurs points du domaine physiologique, celles de Magendie excluent toujours la vie ou la génération, et celles de Bernard y concluent toujours. Je crois pourtant que Longet a eu tort de lui contester la découverte des propriétés différentes des deux racines des nerfs rachidiens. Mais cette découverte était mûre et semblait prête à éclore partout. Magendie est un expérimentateur qui s'est trompé de règne et s'est égaré
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dans la physiologie où il s'efforce de ramener tout à la physique. Esprit plus sagace qu'il n'était juste ; sceptique, goguenard, estimant assez peu son semblable pour se permettre d'expérimenter quelquefois à l'hôpital comme dans un laboratoire, il conçoit, institue, exécute habilement son expérience, mais il en tire trop souvent des conclusions saugrenues. Son élève illustre en convenait. Celui-ci, Bernard, au contraire, est un physiologiste-né comme Bordeu, Hunter ou Bichat.
Cependant, on dirait que quelque chose de son éducation physiologique première a déteint sur lui. Toutes les fois qu'il sort de ses intuitions de vitaUste expérimentateur et qu'il rentre en soi pour en exprimer le sens général et enseigner, comme il aimait beaucoup à le faire, les principes de la physiologie^, il retombe dans les erreurs subalternes de son maître ; alors — j'en demande pardon à mon admiration et à ma sympathie pour lui — malgré de vains efforts d'indépendance, on sent qu'encore un peu, et il va devenir médiocre. ^ On le voit avec bonheur se démentir de temps en temps ; on croit, on voudrait croire qu'il va mettre sa philosophie d'accord avec son génie, mais le Magendisme et l'influence de l'Académie des sciences le ressaisissent;, et le font descendre au-dessous de lui-même.
Cette incessante contradiction, le spectacle de cette division d'un illustre physiologiste contre lui-même,
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désolent les amis de sa gloire. Ce qu'on déplore surtout, c'est que dans ces contradictions pénibles entre les côtés spéciaux et les côtés généraux de son œuvre, les idées inférieures, celles dont il doit être permis de dire qu'elles ne sont pas dignes d'un grand physiologiste, seront toujours les plus appréciées, surtout aujourd'hui, parce qu'elles sont le plus du goîit des majorités. C'est ce défaut d'unité dans l'esprit et dans l'œuvre de notre éminent physiologiste, qui l'empêchera toujours d'approcher de Bichat.
On n'est donc vitaliste, et il n'y a plus deux manières de l'être, qu'en admettant la vie partout, essentielle à chaque atome ou élément organique, au germe indivisible, comme la chaleur au soleil et la pesanteur à tous les corps. On parle de principe vital : le principe vital, c'est le germe qui sans siège localisé, mais partout présent, anime l'organisme jusqu'à la mort, car l'organisme, c'est le germe développé ; son principe reste toujours le fond de chaque cellule, de chaque organe et de tout le corps.
Il est dès lors impossible de ne pas distinguer les corps inorganiques des corps organisés, de ne pas reconnaître et affirmer que ceux-ci sont au-dessus de ceux-là ; qu'avec la sensibilité qui leur est substantiellement inhérente et les instincts qui en sont inséparables, un commencement d'intelligence et de volonté semble déjà poindre en eux, et que les méthodes pro-
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près à les observer et à pénétrer dans le savoir de leur naissance, de leur évolution et de leurs transformations ascendantes sur le globe à travers les classes, les genres et les espèces, doivent être aussi différentes de celles qu'exige l'étude du règne minéral, qu'une fleur et un fruit d'un caillou, un oiseau d'une fleur, un anthropoïde d'un oiseau et l'homme d'un anthropoïde.
La force d'inertie qui persiste dans les corps du règne inorganique aussi longtemps qu'un autre corps ne vient pas les solliciter à en sortir, la force d'inertie sert seulement ici de support et de condition à des forces d'un ordre nouveau et plus élevé, qui luttent contre l'inertie avec une sorte de conscience obscure, où percent indubitablement déjà des âmes rudimentaires. Ces forces se traduisent par la spontanéité des mouvements qui tendent tous à la conservation et à la reproduction d'un être essentiellement doué de facultés instinctives inconnues avant lui sur la terre. C'est, en effet, la vie qui fait son entrée dans le monde.
La spontanéité ne suppose pas un mouvement sans cause, comme le croit Claude Bernard, mais un mouvement qui, ayant pour condition d'être les agents ambiants sans lesquels rien n'est et ne vit, n'a besoin, pour se produire dans tel moment plutôt que dans tel autre, d'aucune influence extérieure et nécessaire, et qui tire de lui sa force ou son principe d'évolution
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propres. Mouvement ou action spontanés signifient donc mouvement ou action par intussusception ou instinctif. Instinct suppose, en effet, une fin immédiate qui est la conservation et la reproduction de l'être, et une fin éloignée et ultime, qui est l'évolution des classes, des genres et des espèces jusqu'à l'homme, fin dernière des règnes organisés.
Claude Bernard veut que créafion, générafion, nutrition soient synonymes de vie. Rien de plus vrai. Il y a plus de trente ans que je le dis, et Bacon avait bien rendu cette vérité en appelant la nutrition motus generationis sim'plex . Or, peut-il y avoir un mouvement de ce genre ou une action vitale qui ne soit interne, instincfif, tiré de soi ou par intussusception, en un mot, spontané, car toutes ces expressions disent la même chose? J'ose affirmer que, s'il en était autrement, l'homme ne serait pas fibre. Il faut, en effet, n'avoir jamais su lire dans la série zoologique pour ne pas voir que la spontanéité du plus inférieur des animaux est la racine de la liberté humaine.
Les contradictions et les faiblesses de notre Claude Bernard, en physiologie générale, viennent de ce qu'il s'est enfermé systémaUquement dans la méthode expérimentale qu'il croyait capable de lui tenir lieu de tout : elle était à ses yeux X alpha et V oméga de la science. Si sa pensée, absorbée par le laboratoire, eiit franchi cette enceinte trop bornée, et eût demandé
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à l'anatomie comparée, à l'embryologie, les lumières qu'elles renferment; si, au lieu de vouloir donner des lois à la pathologie et de créer notre science, comme il en avait l'inexcusable prétention, il l'avait consultée et se fiit fait son élève et non son législateur, sa physiologie générale se serait élevée ; elle aurait pris quelque chose de la grandeur et de la simplicité qui éclatent dans les conceptions elles méthodes de la nature ; elle aurait reflété l'harmonie du plan, qui seule imprime aux œuvres de la science le sceau de l'unité, lequel manque absolument à l'ensemble de l'œuvre de notre vaillant expérimentateur.
Prenons pour exemple l'appareil organique qui va faire l'objet de ce travail, le grand appareil de la circulation du sang. Que fera ici l'expérimentation seule? Elle pourra prouver, comme Claude Bernard l'a fait, que les artères ont des nerfs constricteurs et des nerfs dilatateurs ; que, par conséquent, le cours du sang n'est pas sous la seule influence de l'impulsion mécanique des ventricules ainsi que le pensait le maître de notre ami, Magendie, espritnon moins étroit que cette théorie ; mais cette vérité partielle est loin de donner la. théorie de la circulation. Si on eût demandé celle-ci i à la pathologie et à l'anatomie comparée, ces sourcesd'observation l'eussent donnée plus large et accompagnée d'autres vérités solidaires et fécondes, car tout se tient dans la nature et tout est loin de se tenir
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dans les artifices sans connexions nécessaires de la physiologie expérimentale.
Cette méthode, forcément restreinte, a le premier tort de prendre les organes tout faits, et d'affecter un certain mépris pour la nature qui les fait sous nos yeux. Nous préférons les regarder se faire dans la série des êtres vivants ou dans l'embryon des animaux déjà avancés dans cette série. Nous voyons alors le cœur et les vaisseaux &e former chacun de son côté, agir et se mouvoir ainsi; car, pour eux, naître, évoluer et agir, c'est une seule et même chose.
La preuve que nous acquérons ainsi de leur indépendance et de leur dépendance réciproques, est autrement puissante et plus féconde que celle qui nous vient de l'expérimentation.
Du même coup, nous voyons autre chose dont on ne se doute guère quand on se borne à couper sur l'animal un filet du ne'rf grand sympathique; nous voyons que, dans l'appareil circulatoire, l'initiative du mouvement appartient au sang, autant au moins qu'à la paroi ou au vaisseau, et qu'il continue à en être ainsi jusqu'à la mort, en vertu de cette loi supérieure de la physiologie qui domine les laboratoires de toute la hauteur de la nature des choses : Les organes, une fois formés, procèdent dans l'évolution et le déterminisme de leurs actions et de leurs mouvements selon la succession, l'ordre et les rapports qui ont présidé à
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l'évolution de ces organes dans la vie embryonnaire. Voilà, je le répète, un véritable fait général grand comme la nature. Il n'est pas sorti d'un laboratoire, mais de l'observation de la vie surprise dans le fait de son œuvre la plus mystérieuse.
Il ne faut pas dédaigner l'observation, car l'expérimentation lui est inférieure et doit lui être subordonnée, ne fournissant après tout que des faits particuliers qui n'ont de valeur que par celle que leur donnent le contrôle et l'autorité de son aînée, l'observation.
Le mot déterminisme^ introduit par Claude Bernard dans notre science, ne signifie rien si l'on ne sait pas où commencent et où finissent la succession et les rapports qu'il s'agit de déterminer. Or, la méthode expérimentale ne peut guère, à elle seule, trouver ce commencement et cette fin.
,.Quel est le déterminisme de l'appareil circulatoire chez l'homme? Est-ce celui qui apparaît aux yeux quand on obâerve mécanisme d'un tour du sang, du cœur aux vaisseaux capillaires par les artères, et des capillaires du cœur par les veines ? . Voilà pourtant k irdéterminisme de la grande circulation, selon l'anatomie descriptive. Je veux bien qu'on y ajoute l'hydro-carbonisation du sang à travers les réseaux nutril!ifs, et son oxigénafion à travers les réseaux
respiratoires.
Mais je n'ai pas même besoin de l'expérimentation
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pour me donner cela. Et cela n'est en quelque sorte que le dessin analomique de la machine circulatoire. Il me faut remonter plus haut, aller aux forces élémentaires de la circulation pour en avoir l'idée première, celle qui est apparue à l'origine de cette fonction et qui subsiste, toujours agissante, toujours évoluant au fond de l'appareil circulatoire de l'homme, portant et animant tout ce que les développements anatomiques et physiologiques ultérieurs y ont ajouté dans le long et fécond travail de l'évolution sérielle. Or, je ne sais pas la circulation, je n'en sais que le dernier terme, je n'en sais pas même celui-ci, tant que je n'ai pas saisi le premier. Le mot de déterminisme n'exprime donc qu'une idée très vague et très arbitraire. Il ne fait que remplacer avec prétention le mot de mécanisme ou de succession prévue de mouvements.
Cette formule qui revient si souvent dans les œuvres générales de Claude Bernard a été sa mauvaise inspiration. 1! a cru avoir trouvé quelque chose, et il n'a trouvé qu'un moyen facile d'expédier tous les problèmes sans les résoudre.
Voulait-il dire que l'accomplissement d'une fonction se fait selon un ordre et des rapports déterminés? que cet ordre n'est pas abandonné au hasard et que l'économie animale est grosse de toutes les évolutions qu'elle doit opérer? Rien de plus connu. Je viens
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même de faire honneur à la formule d'une idée qui était certainement dans l'esprit de Bernard, mais que le mot déterminisme ne suppose pas nécessairement, quand j'ai parlé de cet effort fécond de la matière vivante, de ce nisus formativus^ force procréatrice qui selon chaque espèce renferme dans une cellule tout le devenir d'un être qui vivra cent ans. Une machine qui ne marche que quand tous ses rouages sont achevés a aussi son déterminisme de mouvements prévus, mais sans procréation, ou sans vie. Ici, déterminisme peut donc contenir une erreur, car de quel déterminisme s'agit-il : mécanique, c'est-à-dire fait de main d'homme et tout fait avant d'agir, ou vivant, c'est-à-dire, engendré et engendrant ab ovo tous ses organes, fonctionnant en se formant, se formant en fonctionnant depuis le germe fécondé jusqu'à la mort? On voit que ce fameux déterminisme est vide et du plus pur empirisme. Or, on abuse de ce dernier mot. Partir d'un fait inexpliqué, mais bien observé, puis tirer de ce point de départ des conséquences de doctrine et de fait, savantes, qui deviennent à leur tour des points de départ, ce n'est point être empirique, c'est faire de la bonne science. Que m'importe d'ignorer comment l'opium fait dormir, si entre mes mains, ce fait d'observation, mais non empirique pour cela, devient le point de départ d'une opiologie très philosophique?
Les sciences d'observation comme la nôtre ne sont
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point empiriques. Il faut laisser ce mot déconsidéré à la porte des sciences.
Le déterminisme serait-il la doctrine qui repose, comme autrefois en philosophie scolastique, sur l'action irrésistible des motifs? Quels sont les motifs ou les causes déterminantes nécessaires ou nécessairement déterminantes en physiologie^ c'est-à-dire dans les organismes vivants? Il n'y en a aucune qui soit absolue et dont les effets soient nécessairement toujours les mêmes, comme ils le sont en mécanique, caria spontanéité animale est toujours réservée et peut modifier plus ou moins les effets ou les symptômes de telle ou telle action extérieure. La physiologie expérimentale pourra le nier, parce que les phénomènes qu'elle détermine dans ses laboratoires, le sont tous par artifice et au moyen d'actions extérieures violentes telles que sections, ligatures, poisons, etc. Ces sortes de causes sont brutales, en effet, comme une chute, un projectile, une brûlure, etc.... et elles nivèlent toutes les sensibihtés individuelles, tous les états de la vie «i différents chez les personnes selon mille circonstances innées ou accidentelles, lorsque ces facultés évoluent naturellement ou spontanément. C'est ce qui fait les mécomptes incalculables de la médecine expérimentale lorsqu'elle prétend s'imposer à la clinique. Sur ce terrain elle est, en effet, toute dépaysée, et ne rencontre que des applications approximatives, ne
XXVI INTRODUCTION
fournit que des explications grossières, souvent nulles ou trompeuses.
C'est que le déterminisme d'une maladie et celui de sa contrefaçon nosologique de laboratoire n'ont rien de semblable, ni même d'analogue. Un déterminisme pathologique artificiel et un déterminisme morbide naturel ou spontané sont donc très différents, s'ils ne sont opposés. La spontanéité, l'hélérogénie sont, en effet, les caractères essentiels de la maladie.
Ces erreurs, ces méprises, ces sophismes viennent de ce que Bernard n'a pas su reconnaître franchement que le caractère propre de la vie ou des êtres qui la possèdent, est l'instinct ou la spontanéité.
De ce que ces êtres ne peuvent pas exister ou manifester leur vie sans l'action constante des milieux physico-chimiques, il en a conclu que leurs mouvements ne sont pas spontanés, comme si une action dite spontanée cessait de l'être parce que l'animal ne se meut pas dans le vide ou hors du milieu préétabli en vue de sa fonction ou de sa fin.
Il suffisait cependant, pour éviter cette erreur, de songer un instant à la superposition ou à la hiérarchie des règnes et des êtres, au dessein ou à la foncfion qui y éclatent.
Malgré les efforts nouveaux qu'on fait pour placer les causes spécifiques des maladies hors de nous, nos
INTltODlCTlON. XX VII
maladies sonl internes, ou se forment en nous, de nous et par nous. Elles sont des hétérogénies spontanées. La panspermie nosologique échouera devant cette vérité fondamentale de la médecine. Les microzoaires qu'on nous montre sont adventices, non nécessaires.
La spontanéité d'action ou l'instinct ne peuvent s'exercer que dans les milieux physico-chimiques, c'està-dire dans l'atmosphère et sur le sol au moyen d'un certain degré de chaleur, d'humidité, de lumière, d'électricité, etc. ; et cependanlla vie nesemanifeste dans ces miheux que par des réactions incessantes contre eux. Mais si l'influence moyenne ou harmonique des agents externes est nécessaire aux corps vivants, leur influence excessive en plus ou en moins, supprime la vie. La mort est, en effet, le résultat inévitable de l'action extrême ou insuffisante de ces milieux indispensables à la vie, à la condition toutefois que celle-ci réagisse.
Il ne faut pas dédaigner, autant que les physiologistes du jour et que Bernard lui-même le font, cette notion de la vie donnée sans prétention par Bichat lorsqu'il dit : « La vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort. » Il est évident, en effet, qu'ici, « la mort » est prise pour synonyme d'anéantissement des forces d'un ordre supérieur, ou comme équivalent du retour des êtres au règne inorganique ou inférieur. N'est-ce pas
•^>^VIIT INTHOJ)UCTION.
par une rcaclion constante contre les agents extérieurs que nous vivons?
Ces agents nous sont nécessaires, mais à condition que nous nous les assimilions et qu'ils ne nous assimilent pas. Il nous faut, par cette réaction continue et sans effort, qui est une harmonie, les maintenir dans une action tempérée et, dès lors, salutaire. Quand nous ne luttons pas avec avantage contre l'influence excessive de ces agents de la nature inorganique, nous mourons. Quand, au contraire, ils agissent sur nous et que nous réagissons contre eux selon l'ordre et la mesure, nous vivons.
C'est ce que Bichat voulait dire, et il le disait avec la vue simple et nette de ce bon sens supérieur auquel répond toujours le bon sens général ou le sens commun. Il n'y a qu'un savant embarrassé dans une science indigeste et sans lumière supérieure pour ne pas voir cela. La mort était pour Bichat le retour au règne inférieur de la nature, parce que la vie était à ses yeux la manifestation d'un règne supérieur.
Celui-ci est caractérisé, en efTet, par des propriétés nouvelles et plus élevées qui annoncent l'apparition, quelque rudimentaire qu'elle soit d'abord, de la vie ou de l'intelligence et de la liberté sur le globe. La sensibilité, qu'elle soit latente ou perçue, et les mouvements avec ou sans conscience, coordonnés pour une fin ou une fonction déterminées, ne peuvent s'exercer
liNTllODUCÏlON. WIX
selon 13ichat qu'en dominant le règne inorganique, auquel ils sont, en effet, supérieurs, et qu'en luttant par conséquent contre lui pour le soumettre et le tourner à ses fins. Bichat avait raison, et si ses contradicteurs n'étaient pas toujours hors d'eux-mêmes ; si, expérimentant moins, ils observaient et réfléchissaient davantage, ils verraient plus clair dans leur esprit, qui est le miroir vivant et pensant de la nature.
Comment Bernard serait-il entré dans l'esprit de la définition de Bichat, lui, qu'on surprend à dire que les corps vivants ne nous offrent à observer que la continuation des phénomènes et des lois du règne inorganique? 11 ajoutait, j'en conviens, que dans les corps organisés et vivants, ces phénomènes physicochimiques sont accomplis par des instruments ou «des outils spéciaux» ; mais qui ne voit que cette concession est purement éclectique; qu'elle nous laisse dès lors en plein vitahsme péripatéticien et même dans le stahlianisme où l'on voit un principe vital, une âme indépendante des organes, diriger ceux-ci, instruments physico-chimiques, distincts de l'âme ou de la force vitale, comme la voiture du cheval ou la vapeur de la machine?
Je n'invente pas : « Il existe dans les organismes vivants des appareils anatomiques ou des outils organiques qui leur sont propres et qu'on ne pourrait reproduire en dehors d'eux; mais les phénomènes ma-
^•^X JNTIlODliCTlON.
nifeslés par ces organes ou tissus vivants n'ont cependant rien de spécial ni dans leur nature, ni dans les lois qui les régissent : c'est une proposition que lesprogrès des sciences physico-chimiques démontrent! chaque jour de plus en plus, en prouvant que les phénomènes qui s'accomplissent dans les corps vivantspeuvent s'accomplir également en dehors de l'organisme, dans le règne minéral. »
Et plus loin : « Dans l'ordre mécanique ou physique, les phénomènes de l'organisme vivant n'ont rien; non plus qui les distingue des phénomènes mécaniques ou physiques généraux, si ce n'est les instruments^ qui les manifestent. »
« Le muscle produit des phénomènes de mouvements qui, comme ceux des machines inertes, ne sauraient échapper aux lois de la mécanique générale,. ce qui n empêche pas que le muscle ne soit un appareil de mouvement spécial à l'animal et dont le jeui est réglé par les nerfs au moyen de mécanismci^ également spéciaux à l'être vivant. » N'est-ce pas assez de confusions et de contradictions? En voici d'autres ett d'incroyables : « Quand, sous l'influence de l'oxygène, nous voyons revenir la contractilité dans un muscle, la motricité et la sensibilité dans les nerfs, cela ne nous semble pas surprenant ; mais quand nous voyonsque l'oxygène fait reparaître l'expression de l'intelligence dans le cerveau, l'expérience nous frappe tou-
INTRODUCTION. XXXI
jours comme quelque chose de merveilleux et d'incompréhensible. C'est pourtant au fond toujours la même chose, et ce qui se passe pour le cerveau ne nous semble extraordinaire que parce que nous confondons les causes avec les conditions des phénomènes. Nous croyons à tort que le déterminisme dans la science mène à conclure que la matière engendre les phénomènes que ces propriétés manifestent, et cependant nous répugnons à admettre que la matière puisse avoir par elle-même la faculté de penser, de sentir. En effet, dès que nous avons reconnu plus haut, que la matière organisée est dépourvue de spontanéité comme la matière brute, elle ne peut pas, plus qu'elle, avoir la conscience des phénomènes qu'elle présente. »
Un autre non-sens encore : « Les mécanismes vitaux en tant que mécanismes, ne diffèrent pas des mécanismes non vitaux (1). »
On se fatiguerait à continuer. Je ne connais rien de plus pénible que de signaler les défaillances d'un savant illustre, d'un physiologiste original et vaillant qu'on a aimé, dont on a eu l'estime, et qu'on voudrait égal à lui-même dans toute son œuvre.
Bernard me disait peu de mois avant sa mort : « Il
( I ) Toutes ces citations sont extraites d'un Mémoire qui a pour titre : Le problème de la physiologie générale, » d'un autre intitulé « du Pro- ■cs dans les sciences physiologiques ; » d'un troisième : « Définition de vie » et qui renchérit sur les deux premiers.
•^XXII INTRODUCTION. 1
esl temps que je quitte le laboratoire et que j'entre dans le recueillement pour écrire un traité de physiologie générale. C'est maintenant mon unique ambition. ))
On serait heureux de penser que ce recueillement l| des dernières années aurait permis à Bernard de remettre au creuset les idées disparates qu'on vient de déplorer, et de les fondre en une doctrine vêtue aui moins des dehors de l'unité.
Je ne voudrais pas préjuger l'espèce et la valeur desfruits qu'eussent porté ces années d'entière maturité., Cependant, j'ose croire qu'elles n'auraient fait que développer la conception philosophique bizarre et presque inintelligible dans laquelle Claude Bernard résume et semble concentrer ses 7iovissima verha sur la vie à la fin d'un long chapitre sous ce titre : « Définitions de la vie. »
« La puissance d'évolution immanente à l'ovule quii doit reproduire un être vivant, embrasse à la fois les; phénomènes de génération et de nutrition ; les uns et! les autres ont donc un caractère évolutif qui en est le fond et l'essence. C'est cette puissance de propriétéévolutive que nous nous bornons à énoncer ici, qui seule constituerait le quid proprium de la vie, car il est clair que cette propriété évolutive de l'œuf qui produira un mammifère, un oiseau ou un poisson, n'est ni de la physique ni de la chimie. Les conceptions vi-
INTRODUCTION. XXXIll
talisles ne peuvent plus aujourd'hui planer sur l'ensemble de la physiologie. La force évolutive de l'œuf et des cellules est donc le dernier rempart du vilalisme ; mais, en s'y réfugiant, il est aisé de voir que le vitalisme se transforme en une conception métaphysique et brise le dernier lien qui le rattache au monde physique, à la science physiologique.
« En disant que la vie est l'idée directrice ou la force évolutive de l'être, nous exprimons simplement l'idée d'une unité dans la succession de tous les changements morphologiques et chimiques accomplis par le germe depuis l'origine jusqu'à à la fin de la vie. Notre esprit saisit celte unité comme une conception qui s'impose à lui, et il l'explique par une force; mais l'erreur serait de croire que cette force métaphysique est active à la façon d'une force physique. Cette conception ne sort pas du domaine intellectuel pour venir réagir sur les phénomènes pour l'explication desquels l'esprit l'a créée; quoique émanée du monde physique, elle n'a pas d'effet rétroactif sur lui.
« En un mot, la force métaphysique évolutive par laquelle nous pouvons caractériser la vie, est inutile à la science, parce qu'étant en dehors des forces physiques, elle ne peut exercer aucune influence sur elles. Il faut donc ici séparer le monde métaphysique du monde physique phénoménal qui lui sert de base, mais qui n'a rien à lui emprunter...
XXXIV INTROnnCTION.
« En résumé, si nous pouvons définir la vie à l'aide d'une conception métaphysique spéciale, il n'en reste pas moins vrai que les forces mécaniques, physiques et chimiques sont seules les agents effectifs de l'organisme vivant, et que le physiologiste ne peut avoir à tenir compte que de leur action.
(( Nous dirons avec Descartes : On pense métaphysiquement, mais on vit et on agit physiquement. »
Telle est bien, en effet, la base du mécanicisme cartésien, combattu et renversé par Leibnitz.
L'éclectisme, cette philosophie aussi impuissante que prétentieuse, n'a jamais enfanté un système d'ordre composite, plus divers et moins un que celui que vient d'exposer Bernard sous nos yeux étonnés. La vieseule n'y est pas, absorbée qu'elle est par la métaphysique, comme celle-ci à son tour par la physique,, qui, après avoir été à la base, se trouve au sommet., Pourquoi n'être pas resté dans le laboratoire, etl n'avoir pas laissé à ceux qui y admiraient l'unité vitaliste de vos travaux, le soin de tirer les conséquences générales et philosophiques qu'ils renferment et que vous avez niées ou contredites dans vos veilles? Voilà où conduit l'expérimentalisme exclusif et! le mépris de l'observation : experimentum periculosum !
Pourquoi la puissance ou la propriété évolutive donli parle Bernard, constituerait-elle seule le quid pro-
INTRODUCTION. XXXV
prium de la vie? Elle en forme évidemment la première et fondamentale manifestation ; mais les fonctions des divers appareils ainsi engendrés ab ovo, les sécrétions, les sensations, les perceptions cenlrales, les idées, les mouvements animés, instinctifs ou voulus, etc., ces fonctions sourdement contemporaines de l'organog'énésie ne sont-elles pas aussi des évolutions du germe, et ne continuent-elles pas à évoluer d'après les mêmes lois pendant toute la vie extérieure de l'animal ou de l'homme, depuis sa conception jusqu'à sa mort? Si on en croit Cl. Bernard, elles ne le peuvent plus. Les progrès de la physique s'y opposent... Il nous déclare « que les conceptions vilalistes ne peuvent plus aujourd'hui planer sur \ ensemble de la physiologie; que la force évolutive de l'œuf et des cellules est le dernier rempart du vilalisme, mais qu'en s'y réfugiant, il est aisé de voir que le vitalismc se transforme en une conception métaphysique, etc.
La cause serait donc vitale ou le propre d'une cause métaphysique qui n'a rien, par conséquent, de physique ; mais les effets, les phénomènes, relèveraient de la physique et de la chimie ! Voilà donc le physiologiste, le plus sagace qu'on ait vu dans son laboratoire, car là il était un physiologiste dans l'âme, qui, dans son cabinet, sacrifie la physiologie à la métaphysique et à la physique, et qui, si on le prenait à la lettre, rayerait de la nature la vie, c'est-à-dire les règnes ca-
XXXVl INTRODUCTION.
ractérisés par la naissance et le développement des êtres organisés.
Lui, un savant si moderne, si conquérant, comme ill le disait lui-même de sa méthode, il ne songe même pas à cette belle doctrine de la transmutation progressive et hiérarchique des forces qui aurait pu lui éviter les confusions où son esprit s'est perdu !
Et qu'on ne croie pas qu'il y ait eu dans cette profession de foi, lapsuSj inadvertance : tout semble se tenir.
« Notre esprit saisit celte unité (l'unité des organismesvivants) comme une conception qui s'impose à lui, et il l'explique par une force ; mais l'erreur serait de croire que celte force métaphysique est active à la façon d'une force physique. Cette conception ne sort pas du domaine intellectuel pour venir réagir sur les^ phénomènes pour l'expUcalion desquels l'esprit créée ; quoique émanée du monde physique, elle n'ai pas d'effet rétroactif sur lui.
« En résumé, si nous pouvons définir la vie à l'aide d'une conception métaphysique spéciale, il n'en reste pas moins vrai que les forces mécaniques, physiques eti chimiques, sont seules les agents efTectifs de l'orga-^ nisme vivant, et que le physiologiste ne peut avoir à tenir compte que de leur action. »
Y a-t-il pourtant une réalité plus matérielle et plus«
INTRODUCTION. XXXVIl
sensible que la vie ou le mode d'activité des êtres organisés et vivants? Non seulement on la voit, mais on la touche, on l'expérimente dans son ordre, sur les animaux et sur l'homme, comme le mouvement, la chaleur, la lumière, l'électricité dans le leur, mais on porte, on sent en soi, sujet et objet, cette existence double ou repliée sur elle-même. Non seulement on la sent, mais on la sent une, car on se sent un. Et il n'y a pas en cela la moindre métaphysique, tout y est sensation, sensibilité, appareils nerveux, et par conséquent pure physiologie, car la physiologie commence là oii finit la physique, à la sensibilité organique ou latente de Bichat. Elle commence, en effet, pour parler le langage rigoureux de la science, dans les êtres doués de propriétés sensibles ou spontanément représentatives, dans un ordre d'activité supérieure, des propriétés générales du monde physico-chimique.
La sensibilité, propriété déjà rudimentaire dans le protoplasme, n'est en effet autre chose que cette force nouvelle et plus élevée qui apparaît au seuil du règne organique, et qui, miroir vivant des objets du règne inférieur ou inorganique, se distingue d'eux par la propriété immanente qu'il a de se les représenter spontanément, de les percevoir pour se les assimiler et les dominer. Voilà ce que c'est qu'un sens. C'est un agrégat de matière vivante ou un organe, qui, à un degré aussi rudimentaire qu'on le voudra, est et se sent
XXXVIII INTHODCCTION.
(jlre. Il est sens parce qu'il se sent ou se perçoit luimême, ce que ne fait pas la pierre.
Celte dernière propriété, la sensibilité, le dislingue des êtres inorganiques et l'élève au-dessus d'eux.
S'il se sent, s'il est sensible, il sent par cela même et perçoit spontanément en lui les objets extérieurs, ou sinon ces objets particuliers tels qu'ils existent hors de nous, au moins les propriétés générales par lesquelles ils se révèlent à nous, couleur, son, formes, distance, température, poids, mouvement. Quand les corps extérieurs excitent, déterminent en nous la perception de ces diverses propriétés générales, ils ne les y produisent pas directement et de toutes pièces, car ces perceptions y sont organiquement préexistantes. Ils ne font donc que les exciter, les éveiller, et les coordonner dans nos sens ou en nous selon le mode de groupement ou de rapports qu'ils ont dans les objets. Nous nous représentons alors ceux-ci ou nous les voyons en nous tels qu'ils sont hors de nous. C'est ainsi que nous sommes les auteurs de nos sensations, ou que nous les engendrons véritablement.
Nous percevons des couleurs et des formes dans la plus profonde obscurité ; les sons les plus variés dans le silence le plus absolu ; des sensations gravatives sans poids, de la chaleur au milieu du froid ambiant, du froid subjectif en pleine chaleur objective, etc.
Ce que je dis des propriétés physiques des êtres exté-
INTRODUCTION. XXXIX
rieurs, je peux le dire de leurs propriétés chimiques.
Nous les représentons, nous les reproduisons spontanément en nous d'une manière supérieure ou vivante dans les combinaisons de nos éléments organiques, dans notre assimilation et notre désassimilation nutritives.
11 y a en nous un oxygène, un hydrogène, un carbone, un azote vivants ou spontanément représentatifs dans un ordre d'activité supérieure, de ces mêmes éléments du monde inorganique, avides de ceux-ci, les appélant, se les assimilant ou les élevant à eux.
Depuis nos sens externes jusqu'au plus intime des éléments de notre chimie vivante, nous ne sommes donc qu'un assemblage de sens ou d'organes et d'organules spontanément représentatifs de nous-mêmes et des objets extérieurs.
Telle est la vie, tels sont les êtres vivants : ce qu'il y a de plus réel au monde, car ils jouissent, comme on l'a vu, d'une double existence, l'existence physique ou inférieure et fondamentale, l'existence physiologique ou supérieure.
Les êtres organisés ou vivants ont donc plus de réalité que les êtres inorganiques, car ils sont moins loin de la pensée qui, comme l'a prouvé le père de la phdosophie et des sciences modernes, Descartes, est la plus haute et la plus positive des réalités, toutes les
XL INTRODUCTION
autres étant faites pour elle et n'étant connues que par elle : Ego cogiio, ergd siim.
Or, tliéoriquement et dans la pliilosophie dont j'ai fourni plus haut un spécimen, Bernard supprime sans le savoir la vie et les êtres vivants qu'il affirme avec éclat dans le domaine expérimental, et qu'il remplace dans son cabinet par des abstractions.
Il répète sans cesse que nous ne pouvons connaître la cause première de rien , de la vie, par conséquent.
A quoi bon répéter ce lieu commun? A-t-on peur que nous connaissions plus que notre nature ne nous permet de connaître?
Il faut se défier des savants qui nous défendent toujours de chercher le pourquoi des choses, leur principe et leur fin intelligibles, et qui veulent nous borner au comment ou au déterminisme. Qui ne voit qu'on ne cherche le comment que pour aller au pourquoi"^ En aurions-nous l'idée si nous n'en étions pas capables dans les limites de notre nature finie? Connaissons le plus et le mieux possible; nous n'irons jamais au delà. Seulement, assurons bien notre point de départ, et, quelque haut que nous élevions notre tête, ayons toujours les pieds fermes sur le sol. Se renfermer systématiquement dans le déterminisme des phénomènes, c'est professer l'empirisme, et le pratiquer, sous un autre nom. Cette malheureuse formule n'a servi qu'à
INTRODUCTION. XLI
poser des bornes regrettables à un esprit éminent.
Quand je cherche à me rendre compte de ce qui fait la différence des corps inorganiques et des êtres vivants, et que j'arrive aux distinctions et aux raisons que j'ai exposées plus haut, j'ai dépassé les limites posées par la philosophie de Bernard ; mais, en allant jusquelà, il n'aurait pas dépassé celles de son intelligence dans le plus légitime exercice. De plus forts iront au delà, et, loin de leur couper les ailes, il faut leur souhaiter des émules plus hardis encore et des supérieurs. La nature est infinie; la science doit l'être. Une chose est digne de remarque, c'est que l'empirique ne veut absolument pas qu'on franchisse les bornes du déterminisme. Il prend sans doute la capacité de son esprit pour celle de l'esprit humain. Je ne dis pas cela pour notre Claude Bernard, qui n'a manqué que d'une meilleure éducation philosophique. Personne, il faut le dire à son honneur, n'en a plus senti que lui le besoin. L'ambition et l'amour qu'il avait de ces grands problèmes, sont sa noble excuse.
On ne saurait le dire assez : l'anatomie comparée, l'embryologie et la pathologie vivante ou la clinique ont manqué à Claude Bernard. Là, il aurait saisi le plan, elle dessein général de la nature vivante, il aurait aperçu dans l'ensemble et les grands rapports, ce qu'il n'a pas pu saisir dans les déterminismes particuliers qu'il cherchait selon l'inspiration du moment.
-^I^lf INTHODIICTION.
Vouloir pénétrer la nature des choses n'est pas en ' chercher l'essence. Cette dernière ambition est insensée ; la première, au contraire, est justement le but j de la science. Connaître les rapports particuliers et i généraux des choses, leur ordre, leurs rapports et leurs fonctions, c'est en connaître la nature. Il est vrai que comprendre cela^ c'est plus que d'en constater le déterminisme.
Il ne suffit pas de savoir l'ordre de succession des choses, il faut saisir leur loi de génération. Mais soyons justes et ne demandons pas à Claude Bernard plus qu'il n'exigeait de lui-même ou plus que sa nature n'exigeait de lui, car cette nature était très déterminée. Pour s'illustrer dans la physiologie expérimentale et y amasser des trésors, il avait reçu les dons nécessaires. Il ne faut pas trop reprocher à un homme ce qui lui ai manqué quand ce qu'il a possédé a richement suffi ài sa vocation, a rempli avec éclat sa fonction scientifique. Il faut reconnaître, au contraire, et célébrer ce qu'il a eu en partage.
Il est si vrai que Bernard était prédestiné à la physiologie expérimentale, qu'il y voyait tout, qu'il y plaçait la biologie entière. Ne lui a-t-il pas sacrifié la: médecine? Par lui, la clinique a été immolée au laboratoire ; car, à ses yeux, celui-ci devait détrôner l'hôpital. Sa prétention n'allait pas à moins qu'à absorber la médecine comme science, dans la physiologie expé-
INïROUUCTIOiN. XLlil
rimentale. Il voulait tout y faire, même des maladies.
Il avait, en effet, si peu l'idée du malade qu'il croyait pouvoir faire des maladies. Un médecin qui fait des maladies! Celles-là devaient être faciles à guérir...
La vérité est qu'il était sincère en croyant créer des maladies et nous apprendre par là comment elles se font. C'est, que n'étant pas médecin, il ne voyait dans les maladies qu'un pur dérangement accidentel et tout extérieur de l'état physiologique ou de la santé !
C'était l'erreur de Broussais et de tous ceux qui, comme lui, ont cru et voulu faire de \di médeci7ie physiologique ou de la médecine avec la seule physiologie : c'est l'erreur destructive de la médecine et des nosologies. Plût au ciel qu'on le piit!
Il ne faut pas scandaliser l'opinion, et je craindrais de le faire en ayant l'air de douter des grandes conséquences de l'œuvre de Bernard, en faveur de la médecine. L'avenir les montrera. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que sous plus d'un rapport il lui a nui. Il professait pour elle un scepticisme et un dédain dont je crains qu'elle ne se venge.
La clinique est plus profonde et plus ardue que le lahoratoire. On y lit avec beaucoup plus de temps et de peine; on y grave sur le bronze moins facilement, car la maladie suppose la physiologie avec bien des mystères par-dessus.
Mais Bernard ne croyait pas à ces superfétations et
XLIV INTRODUCTION'
à ces hétérogénies de notre nature qu'on nomme des maladies, puisqu'il s'imaginait en créer avec des sections, des ligatures, des additions, des suppressions, des injections, etc., qui n'étaient, hélas! que des parodies, et, qu'on me permette de le dire, des charges de la nosologie clinique.
Celte clinique méprisée lui eût pourtant offert autant de vérités fécondes à observer pour la physiologie, plus difficiles à conquérir, il est vrai, mais plus solides, que celles qui sortent du laboratoire.
Cette incrédulité médicale n'a pas été heureuse pour la section qui est chargée, dit-on, de représenter la médecine à l'Académie des sciences. Bernard voulait toujours en écarter les médecins au profit de la physiologie expérimentale, comme si on pouvait déduire à priori la. nosologie et la médecine de la physiologie!..
Je tiens tellement à excuser Cl. Bernard, que, pour finir sur ce point, j'ai besoin d'accuser à sa décharge la philosophie ou la métaphysique.
Si les sciences physiques et naturelles se sont trop éloignées de la science de la pensée ou de la métaphysique , c'est que celle-ci s'est trop éloignée d'elles.
Comme si la pensée et l'observation étaient incompatibles, comme si l'esprit humain et la nature pouvaient se séparer, et n'étaient pas indivisibles ! Notre corps et notre esprit ou la pensée ne font qu'un ; l'àme
INTROniICTION. XLV
n'est que la partie supérieure du corps. 11 n'y a donc presque rien à changer à la définition de de Bonald. 11 suffit de dire: l'homme est une âme, ou, si on veut, un cerveau servi par des organes qui ne lui sont inférieurs qu'en dignité physiologique.
La pensée fait donc partie de la nature. Celle-ci y est représentée spontanément dans un ordre plus éminent d'activité qui est la vie. C'est dans la pensée, c'est dans le cerveau son organe, que nous voyons tout ce qui est hors de nous. Sans lui, tout ce qui est ne serait pas pour nous ; il n'y aurait ni moi ni nous. Comment donc la science de la pensée serait-elle étrangère à la science de la nature, et pourquoi la métaphysique s'estelle éloignée de la physique? Pourquoi Newton a-t-il pu dire : « 0 physique, préserve-toi de la métaphysique » ? 11 est vrai que Descartes, génie plus grand que Newton, ne l'a pas dit. Les lois générales de la nature et celles de la pensée ou de l'esprit sont les mêmes. Comment, sans cela, l'esprit pourrait-il comprendre la nature? Ce que nous avons le plus près de nous, c'est notre esprit; et c'est de lui pourtant que nous sommes toujours le plus loin. La curiosité, l'observation nous captivent. Si nous ne comprenons rien sans la pensée, il semblerait naturel que nous en étudiassions d'abord les lois. C'est ce que nous ne faisons pas.
Nous sommes incessamment hors de nous. Cela
INTRODUCTION
profite à l'observation, à l'expérience, mais celle observation et celle science-là sont superficielles à moinjque l'observateur n'ait du génie, car la profondeurr l'originalité, c'est notre pensée qui les donne. C'ess en y descendant et en y montant le plus bas et le plui haut possible que nous saisissons les lois de tout, carpour nous, il n'y a de lois ou de rapports générau?) que là, c'est-à-dire qu'en nous. Encore une fois, len lois de la nature sont en nous, et c'est là seulemem que nous les saisissons.
La séparation de la science du monde et de U science de soi ou de la philosophie est donc conlro nature. Il faut renouer leur union nécessaire. C'ess à la métaphysique à faire le premier pas, car, étant \U science de la raison même, c'est à elle à comprendr. que, raison des faits, elle doit précéder et éclaire l'expérience et l'observation. Ce ne sont pas les seni qui donnent la raison des choses; la raison seule peui le faire, la raison qui est le sens des sens ou le seni général et commun des sens particuliers.
La métaphysique est une science de faits et, pai conséquent, une science expérimentale à sa manière^ de même que la physiologie dont elle devrait être h( sommet comme l'est la pensée. Pourquoi donc li mettre au delà et comme en dehors des sciences de \i< nature dont elle est le centre et le flambeau? I
Claude Bernard a souffert du mal qui affecte les sai
INTRODUCTION. XLVII
vanls de tout ordre : il a soufFerl, veux-je dire, de ce que la science de la nature et la science de la pensée vivent depuis trop longtemps en statue de Janus. Cela a été d'autant plus visible chez lui, qu'il était plus grand et qu'il avait la noble ambition de s'élever audessus des faits.
L'anatomie comparée, l'embryologie et la clinique élargissent et fortifient la pensée beaucoup plus que la pratique exclusive et systématique de l'expérimentation physiologique qui, par sa nature, est toujours un peu étroite.
J'ai déjà donné l'exemple suivant et j'y reviens parce qu'il est tiré du sujet qui m'a amené à exposer dans cette Introduction quelques vues de physiologie générale.
Serait-ce connaître la circulation du sang, son appareil et leurs lois, que de constater expérimentalement que le sang lancé par la contraction de certaines cavités du cœur à travers les artères jusqu'aux extrémités capillaires des vaisseaux sanguins, retourne par les veines dans d'autres cavités de l'organe central pour continuer le même circuit pendant toute la vie? Je ne le pense pas, car les forces de la vie ont mis, personne ne sait combien de milliers de siècles, à procréer l'appareil circulatoire et à l'amener au degré de perfection où nous le voyons chez l'homme. Les temps et les étapes de cet enfantement sont inscrits et con-