DU MOUVEMENT ABSTRAIT ET DU MOUVEMENT RÉEL. — DU MOUVEMENT ANIMÉ
Là où il fallait suivre Descartes on l'a abandonné ; là oti il fallait l'abandonner on l'a suivi.
Il fallait le suivre quand, renouvelant la philosophie cornme Socrate l'avait créée, il commençait par rappeler l'homme à lui-même et démontrait que la pensée est la première des réahtés; il fallait le suivre surtout quand, partant de ce principe, il était irrésistiblement conduit à reconnaître aux autres existences une activité ou des propriétés essentielles, et qu'il chassait ainsi de la nature le règne des causes occultes et l'animisme de la science.
Il fallait l'abandonner, quand il appli quait a l'étude du mouvement naturel, organique ou inorganique, animé ou
inanimé, la notion du mouvement abstrait et mathématique.
Mais la révolution de Descartes venait à terme. Elle était si utile pour introduire à tout prix l'ordre et la clarté dans les connaissances; son action fut si puissante, qu'aujourd'hui encore les sciences physiques et physiologiques , si merveilleusement favorisées d'abord par l'idée abstraite et mathématique du mouvement qui leur fut imposée il y a plus de'deux siècles par le père de la philosophie moderne, restent enchaînées à cette erreur, et sont peut-être encore paralysées par elle.
Les sciences physiques sembleraient commencer à s'en affranchir, grâce aux progrès de la chimie et à ceux que la physique proprement dite a faits dans quelques-unes de ses branches telles que l'électricité et le magnétisme, si les abstractions continuelles que ces sciences sont obligées de faire pour réahser leurs brillantes apphcations aux arts et à l'industrie ne nuisaient trop souvent à rintelligence patiente et profonde des phénomènes naturels. Forcé de les abstraire pour les imiter plus ou moins grossièrement, on ne sait plus les voir en place et on les ignore dans leurs relations vivantes.
A cet inconvénient les dédommagements sont immenses, je l'avoue ; et d'ailleurs, Thomme se crée par là les instruments dont il aura besoin plus tard pour observer la nature dans ses grandeurs véritables, la modifier, calmer ses désordres et atténuer ses fléaux, etc. Eu attendant, ces nécessités actuelles et relatives rétrécissent la physique de la nature, si je peux m'exprimer ainsi, et nous la font artificielle. Elles nuisent en chimie à l'analyse qualitative, et
produisent un renversement tel des idées, que le savant finit par concevoir la nature à l'image et ressemblance de son laboratoire.
Cependant, cette présomption ne doit pas trop déplaire. Elle est sincùre comme la jeunesse, elle respire la confiance et la force.
L'astronomie, par qui la rénovation des sciences a commencé, s'est imposée à la physique. Elle lui a prêté sa notion du mouvement abstrait et mathématique, notion suffisante et dont il faut bien se contenter quand il s'agit de corps placés à une telle distance de nous, que nous ne savons guère d'eux qu'une chose, c'est qu'ils se meuvent ; mais notion insuffisante et fausse, si, séduit par une exactitude spécieuse, on considère le mouvement à côté des autres propriétés de la matière et des corps soumis à notre observation immédiate, et non incorporé à eux. Le mouvement pur, le mouvement du mathématicien n'existe pas dans lanature. Un'y apparaît jamais que fondu dans d'autres propriétés, inséparable d'elles comme elles de lui. Qui a donc vu en réahté ce mouvement qu'on étudie en mécanique, et dont Descartes a dit: «Donnez-moi de la matière et du mouvement, et je ferai un monde?» Où a-t-on observé cette étendue vide et abstraite qui lui était nécessaire aussi pour créer le monde de la pure quantité, ces tourbillons, admirable échafaudage de l'astronomie moderne, au moyen duquel une chose , la première de toutes pour fonder l'astronomie, fut prouvée : c'est que cette science simple et sublime n'est qu'un problème de mathématique ?
Ces méthodes ne sont que des ouvrages avancés du
génie de riiomme. Elles préparent la couquèle des choses, , mais elles ne sont pas encore les choses. Elles en sont aussi loin que l'idée de nombre est loin de l'idée de force • ou de vie.
Même en physique, même en chimie, ces méthodes ne nous approchent des faits que d'un seul côté, et c'est le plus facile.
Il est certain que rien ne s'opère dans la nature sans mouvement; mais que le mouvement soit la nature même, toute la nature des choses, c'est une idée bien différente, car personne n'a vu ce mouvement si simple. Hors de notre entendement, il n'est qu'un mot. Il n'y a pas de lumière sans mouvement, c'est vrai ; mais le mouvement est-il toute la lumière? 11 n'y a pas de calorique, d'électricité, de son, de combinaisons chimiques sans mouvement ; est-ce que pour cela les agents impondérables, les actions spéciales ne sont que mouvement? Mais alors, entre eux, il n'y aurait de différence que du plus au moins, des différences de quantité, car le mouvement cartésien, mathématique, abstrait, n'est susceptible que de plus el de moins, il ne reconnaît d'autres lois que celles du nombre et de la quantité.
Un mathématicien nous dira combien la lumière du soleil met de temps pour venir jusqu'à nous ; mais cela ne nous dira pas ce que c'est que la lumière. Elle a bien d'autres propriétés, je pense, que de se mouvoir en hgnc droite avec une vitesse de... Descartes croyait, il devait croire, — c'était une nécessité de son génie et de sa fonction, — que la différence de vitesse faisait la diffé-
rence spécifique des fluides qui animent la nature physique, celle même des organismes vivants. Quelle merveilleuse simplicité ! L'observation était supprimée ; les mathématiques l'auraient remplacée. Il y a pourtant encore des physiologistes qui croient avoir traité de la circulation quand ils ont dit et prouvé qu'une particule sanguine lancée par le cœur gauche rentre au cœur droit en tant de secondes, etc.. Ils sont pris comme des enfants au mot de circulation. Le sang circule, il se meut circulairement, donc la circulation n'est qu'une question de mouvement. Alors, ils se mettent à calculer la force mécanique ou abstraite du cœur, la résistance abstraite des parois artérielles, le déchet abstrait de vitesse produit parleur dilatation physique, la compensation abstraite fournie par leur réaction d'élasticité morte, le retard abstrait apporté par les frottements, par les courbures, par les éperons, par l'accroissement progressif de la cavité vasculaire prodigieusement plus grande dans la somme de ses petites divisions que dans la capacité de son tronc primitif, etc. , etc. ; et de toutes ces abstractions, ils forment une circulation hydrauhque rigoureusement imaginaire, car elle suppose que les vaisseaux ont été faits de main d'homme, et qu'un liquide étranger mû par une force extérieure y a été versé après coup, sans avoir avec eux de rapports organiques et nécessaires. C'est le roman de la physiologie, aussi ennuyeux que stérile. Ennuyeux, cela ne se prouve pas ; stérile, citez-moi un progrès que la physiologie, une application que la médecine doivent à la découverte de Harvey, telle que Descartes l'a vulgarisée.
Le physicien est excusable de se servir de la notion du
moLivemeut abstrait et mathématique. D'abord, il y a, comme je l'ai dit, aux erreurs philosophiques et provisoirement inévitables où cela l'entraîne, des compensations ; ensuite, n'est-il pas évident que les phénomènes qu'étudie le physicien font partie d'un organisme trop vaste, d'un tout trop difficile à embrasser pour qu'il ne soit pas nécessaire de le découper et de l'observer par fragments? Et alors, le savant de profession, le physicien expérimentateur va se traîner très honorablement sa vie entière sur chacun de ces petits champs tout artificiels* de la science comme sur un monde, sans plus connaître l'ensemble où il a sa raison d'être et son explication, que l'insecte qui naît et meurt sur sa feuille ne connaît l'arbre et la forêt?
Par exemple, la connaissance des lois du mouvement a épuisé le génie humain pour plusieurs siècles. C'est le grand fait de la physique moderne. Et pourtant, vu en place, connu dans ses vivantes relations, ce fait serait absorbé dans des lois où il disparaîtrait, non pas comme élément, mais comme principe et raison du mouvement dans les corps. Et, en effet, il n'y a de mécanique que dans les œuvres de l'homme, il n'y en a pas dans la nature, même physique.
Le physiologiste est plus favorisé que le physicien, et c'est pour cela qu'il est moins excusable. Lui, il a l'honneur de voir le tout qu'il étudie, il est forcé d'observer l'ensemble ; et si, par impossible, il ne l'observait pas tout d'abord hors de soi, il n'aurait qu'à sentir son unité organique et à la supposer chez les êtres qui lui sont semblables, pour être instinctivement vitahste et corriger les écarts du cartésianisme physiologique. 11 faut être possédé
du mécauicisme, c'esl-à-dire de la manie du mouvement abstrait, pour trouver des applications à en faire dans l'organisme animal.
Rien ne se fait dans cet organisme sans mouvement ; mais le mouvement considéré en soi ne donne l'explication de rien. 11 n'y a pas dans l'économie vivante un seul fait de mouvement, soit externe ou de locomotion, soit organique ou de progression de fluides, qui admette la moindre théorie de mécanique et d'hydrostatique. Tous les mouvements de l'organisme sont formateurs ou générateurs ; en d'autres termes, tous les mouvements de l'organisme sont organisés. Si les mathématiques excluent la vie, la vie exclut les mathématiques.
Par opposition au mouvement abstrait, je désigne donc sous le nom de mouvement organisé le mouvement qui fait partie essentielle des actions vitales dans les végétaux et les animaux. Et il est si vrai que ce mouvement est organisé et vivant, qu'on ne peut pas concevoir l'animal ou telle de ces fonctions sans lui, et que comme toutes les autres actions organiques, il naît par intussusception ou par génération. Le premier caractère du mouvement organisé, celui par lequel il se distingue du mouvement qui fait l'objet de la mécanique, c'est la spontanéité. Mouvement spontané, mouvement vital, mouvement organisé, mouvement instinctif ou procréé, c'est tout un. Il y a donc des mouvements animés, et il n'est pas d'action animale sans eux. Le mouvement, c'est l'action. Sans lui nous ne la connaissons pas. Telle l'action, tel donc sera le mouvement. 11 est comme l'étendue, une propriété générale de la matière, propriété indéterminée en physique et en phy-
siologie, etqui, par cela môme qu'elle appai-licnt à tous leh corps, n'est ricD que par la détermination qu'elle reçoit dela fonction du corps particulier qui la spécifie et l'anime. C'est ce qu'on voit très bien en chimie et dans tous les cas^ oh le mouvement anime des molécules et non des masses ; et c'est ce qu'on verrait certainement aussi dans celles-ci, si nous pouvions embrasser leurs rapports et leurs fonctions comme nous embrassons ceux qui constituent les mouvements intimes et moléculaires qu'étudie la chimie.
Il y a quelque chose de plus défini que le mouvement, c'est l'attraction ; l'attraction, dont le mouvement n'est. | qu'une des manifestations. Or, l'attraction est inorganique I ou organique, c'est-à-dire qu'elle opère dans des êtres om inertes ou vivants. Dans les premiers, elle n'agit qu'em vertu d'une sollicitation extérieure et comme de dehors eni dedans ; elle a donc pour condition la présence de deuxî corps au moins. Dans les seconds elle agit en vertu d'unes sollicitation interne et spontanée ou d'une idée, c'est-àdire de dedans en dehors ; elle ne suppose pas la présencei actuelle de deux corps : un corps animé, une cellule luii suffisent , car elle se produit en vertu de l'action interne? seule ; c'est ce qu'on nomme évolution ou intussuscep— tion; c'est la manière d'agir essentielle des êtres organisés,, c'est une génération, c'est l'instinct.
Prenons successivement les divers mouvements qui sepassent dans un être vivant. Végétatifs ou de locomotion, ils sont tous spontanés, c'est-à-dire instinctil''s ; tous organisés, c'est-à-dire formateurs ou générateurs. Vous pouvez sans doute les abstraire et les mécaniser^ mais à condition
d anéaulirleiir réalité physiologique. L'œuvre de Descartes fut UD effort hardi et colossal. Aujourd'hui elle est d'une trop grande facilité et insuffisante, ce n'es tplus qu' un rémora . xMerveilleusement féconde il y a deux siècles, elle manque désormais d'originahté. Eu physiologie surtout, elle n'est plus que l'inertie même dans la vie. On ne soumet pas l'instinct au calcul.
La mécanique, repoussée par le bon sens physiologique, u'est scientifiquement et en principe évincée de nulle part. Les plus hardis à la rejeter comme raison du mouvement chez les animaux la subissent dans la théorie du mouvement effectif; elle règue sans partage dans celles de la locomotion et de la grande circulation, sans y avoir cepenlant plus de droits que dans l'explication de l'action nerveuse et de la pensée.
Il n'y a pas dans l'économie un seul mouvement qui ne 5oit spontané, par conséquent instinctif et générateur; il l'y a donc dans l'économie aucun mouvement mécanique )u susceptible d'être mesuré d'après les lois du mouveuent mathématique et abstrait, à moins de rompre le ercle delà vie, et, par conséquent, d'abstraire ce mouveiient et de le sortir de l'ordre vital ou physiologique. L'ati-actiou qui y est le principe de tout mouvement a toujours our principe et pour fin une assimilation ou une formaon. Or, ce n'est qu'en le séparant par abstraction de ces :)nclions formatrices, qu'on peut l'assujettir au calcul ; t c'est ce que font, en effet, tous les physiologistes de école mécanicienne. On élude ainsi les réalités de la hysiologie.
Tout mouvement s'opère dans l'économie auimale em yavlu d'une représentation spontanée préalable de l'acte è« exécuter. Cette représentation spontanée, on la nommet
• conception quand elle est primitive, plus ou moins coufusti
et tout interne; elle prend le nom d'impression quandi ' ' produite par un objet extérieur, elle est nette et claire-
ment perçue. La conception et l'impression diffèrent comme l'ovule et la semence. Elles sont le propre de Faction nerveuse ; peut-être même lui préexistent-elles. Telle est lu notion de sensibilité. Cette vue interne, cette hallucinai tion physiologique, ce germe d'impression est le principe! même des mouvements instinctifs et tout spontanés dt(
I l'animal. C'est encore elle qui commande et coordonne les
mouvements, même quand ils ne paraissent pas spontanés;
I c'est-à-dire lorsqu'ils ont lieu à la suite d'une impression
faite sur l'animal par un objet externe. Seulement alors.> la vue interne, avivée et déterminée par l'impression de Ici chose extérieure, est plus nettement perçue que dans lei cas de pur instinct. t.
Que peut avoir de commun avec le mouvement vivam et animé produit par une force de ce genre le mouvemeni abstrait et mathématique? Ce mouvement n'est que nombre et quantité, et le mouvement réel, surtout dans les aui-,maux, n'est que force et que vie; c'est le mouvemeni conçu et organique.
On objecte que les organes qui accomplissent chez lee animaux la locomotion ou la circulation des humeurs oni la forme et les dispositions extérieures des instruments oi des machines construites par l'industrie d'après les lois dé la mécanique et fonctionnant d'après ces lois. . i
DU MOUVEMENT ABSTRAIT, ETC. ii
Rien, au coniraire, n'est plus différent.
Les machines et les instruments qu'emploie la mécanique iG sont soumis aux lois clu mouvement mathématique et bstrait que parce qu'ils ne sont pas \ivants, ou, ce qui reient au même, que parce que, n'ayant pas été formés par onceplion et génération, ils nefonctionnentpas physioloiquement. Les organes de la circulation ont été formés 'une manière tout opposée à celle d'après laquelle sont onstruites les pompes aspirantes et foulantes auxquelles n les compare dans l'École ; donc ces organes fonctionent d'une manière tout opposée àces inslrumeuts, caria onservation et la fonction d'un organe ne sont que sa géératiou continue. Faites-moi voir comment s'est formé l'apareil circulatoire, et je vous dirai comment il fonctionne : 'est la même loi. S'est-il formé mécaniquement? Non. Eh ien, il ne fonctionne mécaniquement ni dans son enemble ni dans ses détails à l'infini. Les lois de la mécaique, les lois du mouvement mathématique et abstrait 3nt si peu applicables à ses fonctions, que celles-ci 'accomplissent dans un sens, et, si je puis ainsi dire, dans ne direction tout à fait contraires.
C'est ce que je vais essayer de démontrer.