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Conclusion générale sur les vices d'une séméiotique qui abstrait les symptômes des maladies, leur enlève leur signification immédiate ou vitale et les livre nécessairement aux sciences accessoires. Tout le travail qu'on vient de lire sur la circulation du sang n'est qu'un exemple et une démonstration de cette grande erreur.
Pour moi, qu'ai-je voulu prouver? qu'une des erreurs les plus graves de l'École est d'abstraire les symptômes des maladies, et de poser sous le nom de séméiologie, une science des signes distincte de la science des choses. Il m'a été facile de démontrer que cette abstraction, en déracinant les symptômes du fonds vivant ou de l'affection qui les engendre substantiellement sans cesse, les transplante inévitablement dans le terrain de la physique et de la chimie. J'aurais pu, pour assurer le succès de ma preuve, la demander à des signes que le sens pratique, que
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l'insliuct vitalisle de tous les médecins rangent sans difficulté parmi les symptômes ou actions \itales morbides, quoique le mécauicisme et le cliimisme, aujourd'hui souverains, donnent de ces symptômes des explications qui les enlèvent à la science de la vie ; j'ai préféré attaquer l'erreur dans les retranchements qu'elle s'est choisis, et oii personne ne l'inquiète. Et, en effet, quoi de plus bénévolement abandonné à la physique que les théories de l'auscultation pulmonaire, et des bruits morbides du cœur et des vaisseaux ?
Si on m'accordait que j'ai arraché ces signes à la physique et que je les ai donnés justement à la physiologie ; si, d'effets physiques éloignés, ils devenaient symptômes, je pourrais me flatter d'avoir réformé un des vices les plus funestes de l'enseignement médical moderne. Qui oserait, en effet, séparer artificiellement un symptôme quelconque de la maladie, pour l'étudier et l'exphquer sans elle, s'il était prouvé que les bruits du cœur eux-mêmes ne peuvent pas se prêter à cette abstraction ? Les bruits morbides du cœur ! ces phénomènes si universellement considérés comme physiques, et dont l'étude abstraite a tant contribué à mécaniser la théorie des affections du cœur... Cette réforme aurait une influence doublement heureuse, influence sur la médecine pratique, en substituant l'idée de maladie à celle de lésion mécanique, et suggérant l'idée de modifier la vie altérée, — but possible, — au lieu de détruire un obstacle physique, indication chimérique et féconde en moyens thérapeutiques déplorables. Mais l'influence sur la pathologie générale serait, surtout, profonde et salutaire.
La manie d'abstraire le symptôme de la maladie^ de Tétudier à part et de le laisser définitivement tomber dans le domaine de la physique et de la chimie, — et la maladie avec lui, — cette erreur a son fondement dans l'animisme et le mécanicisme qui régnent solidairement en physiologie et en médecine. Si cette erreur était renversée ; si les symptômes étaient considérés comme l'évolution de la maladie, et de même nature qu'elle, la clinique prendrait un autre aspect et deviendrait infiniment plus vivante. On ne verrait plus, par exemple, les cohques hépatique et néphrétique être considérées comme le résultat du passage d'un calcul a travers le cholédoque ou l'uretère, et ces maladies ainsi escamotées passer au rang de simples accidents. L'asthme ne serait plus un embarras des petites bronches, l'embarras gastrique un encrassement de l'estomac, l'hypochondrie et la chlorose l'effet de digestions mal faites, la fièvre typhoïde une stase biheuse dans l'intestin grêle , la dysenterie une érosion chimique , une cautérisation du gros intestin par des mucosités acres, etc., car toutes ces erreurs et tant d'autres viennent de ce que, néghgeant l'affection morbide ou le principe de la maladie, on fait commencer celle-ci à son symptôme ou à son produit qui sont considérés indépendamment d'elle , ainsi qu'on Fa vu dans les exemples précédents.
Qu'arrive-t-il alors? que ce qu'on continue à nommer maladie, ne mérite plus ce nom et n'est qu'un accident, un pur traumatisme, ou la simple perturbation physiologique d'une fonction par une cause extérieure. C'est aussi ce que j'ai montré amplement dans les maladies du cœur qui, pour l'École, commencent par un obstacle physique
au centre physique de la circulaliou, et finissent par une stase générale à sa circonférence. Et pourquoi? parce qu'ayant détaché de ces maladies leurs symptômes locaux, on a dû regarder ceux-ci comme des faits mécaniques et leur soumettre les symptômes généraux comme autant de conséquences du même ordre. On a pris le contre-pied diamétral de la vérité. Au lieu de faire sortir le symptôme de la maladie, on a fait sortir la maladie du symptôme, et toute la médecine a été faussée.
Cet exemple vient de plus haut : il est donné par la physiologie. Celle-ci part toujours de Tanatomie morte ou descriptive. Elle prend, par exemple, le cœur, les vaisseaux et le sang tout formés, et les met en mouvement l'un dans l'autre et par l'autre, comme elle ferait d'un appareil d'hydraulique. N'est-ce pas, si on peut ainsi dire, partir du symptôme? N'est-ce pas abstraire la fonction de sou principe générateur, et se condamner, dès lors, à en donner une raison physique ? C'est ce qui arrivera toujours, quand on voudra se passer de génération, d'évolution ou des lois embryologiques pour expliquer un fait quelconque de physiologie. Il n'en serait pas ainsi, si on avait vu l'appareil circulatoire naître et' se former de son blastème. On aurait surpris le vaisseau, le sang, leurs mouvements et les bruits qui les accompagnent, naître et évoluer simultanément, sans succession mécanique, par intussusception et non par juxtaposition. Il faut transporter cette méthode fondamentale en pathologie et en séméiotique.
Dans quelles circonstances et comment un bruit du cœur, de normal devient-il morbide? C'est demander corn-
ment le cœur passe de l'état sain à l'état de maladie.^ Bien évidemment, ce passage n'a rien de mécanique ou d'extérieur et d'artificiel. C'est une évolution, un acte d'intussusception ou de génération, ce qui est la même chose. Il n'y a, pendant que ce changement s'opère, ni rétrécissement cadavérique, ni aucun des phénomènes que le physicien étudie. Pourtant, les bruits du cœur se transforment. Un bruit de souffle tend peu à peu à remplacer un des bruits normaux. Enfm, un rétrécissement cadavérique est ' accompH. Est-on en droit de lui attribuer le bruit morbide qui a précédé son existence?
Le fait organique accompU ne doit donc pas plus servir de point de départ pour l'exphcation d'un symptôme ou d'un trouble fonctionnel, que l'anatomie morte ou descriptive, l'anatomie de la Renaissance, ne doit servir de point de départ pour l'exphcation des fonctions d'un organe quelconque. Comme les faits donnés par l'anatomie descriptive ont leur exphcation dans ceux que fournit l'anatomie d'évolution ou l'embryologie, ainsi les faits que donne l'anatomie pathologique ne doivent jamais servir de point de départ à l'exphcation des symptômes, mais ils sont expliqués, comme les symptômes eux-mêmes, par les lois embryologiques de la maladie, si je peux m'exprimer de la sorte, c'est-à-dire qu'ils suivent les lois de son évolution , qu'ils évoluent comme ehe , avec eUe, d'après le principe fondamental de la physiologie que j'ai déjà eu occasion d'énoncer tant de fois dans ce travail : « Il faut exphquer par un même principe la formation primitive de l'organisme et ses fonctions une fois qu'il est formé. )) On en peut dire autant d'un bruit vital et des
conditions de son développement, à quelque organe ou à quelque fonction que ce bruit appartienne.
La loi générale que je viens de rappeler est parfaitement applicable à la pathologie. Elle est même une de ses bases. Que penser, après cela, de la séméiologie, d'une science constituée à côté de la pathologie, — quoiqu'on en puisse dire — et de ses abus?... Que penser des théories physiques des bruits du cœur, le plus nouveau, le mieux étabh, sinon le plus criant de ces abus ?
Mais ces abus, qui anéantissent la véritable science des symptômes, ont un autre effet, plus profond encore, celui d'anéantir la véritable science des maladies elles-mêmes, et de préparer la ruine de l'art qui serait consommée le jour où, après avoir abstrait le symptôme de la maladie, on abstrairait celle-ci du malade.