‹ Les lois de la société chrétienneChapitre 37 sur 37 · MÊME · texte numérisé non relu

MÊME

« L'idée de faire jouir le travailleur, en pleine civilisa-* tion, de l'indépendance édénique et des bienfaits du travail, par une éducation simultanée de l'intelligence et des organes qui, le dotant de la totalité de l'industrie ac-

quise, lui assurerait par là même la plénitude de sa liberté, cette idée est d'une immense portée. Toutes les spécialités du travail humain sont fonctions Tune de l'autre : ce qui fait de la totalité industrielle un système régulier, et de toutes ces industries divergentes, hétérogènes, sans rapport apparent, une seule industrie. Le travail, un et identique dans son plan, est infini dans ses applications, comme la création elle-même. Rien n'empêche donc que l'apprentissage de l'ouvrier soit dirigé de telle sorte qu'il embrasse la totalité du système industriel, au lieu de n'en saisir qu'un cas parcellaire. C'est toujours le même principe qu'il aurait à suivre, la même manipulation à exécuter. Les conséquence d'une semblable pédagogie seraient incalculables. Elle modifierait profondément les âmes et changerait la face de l'humanité. Tout vestige de l'ancienne déchéance s'effacerait ; le vampirisme transcendental serait tué, l'esprit prendrait une physionomie nouvelle, la civilisation monterait d'une sphère. Le travail serait divin, il serait la religion. »

De ce panthéisme économique naît forcément l'idée de l'égalité absolue de tous, quant à toutes les fonctions commutatives et quant à tous les grades du travail. 11 faut que tous puissent être successivement, dans toutes les industries, apprentis, compagnons et maîtres, a En deux mots, l'apprentissage polytechnique et l'ascension à tous les grades, voilà en quoi consiste l'émancipation du travailleur. Hors de là, il n'y a que mensonge et ver-

Quand l'égalité sera dans le travail, qui est la vie hu-

1 La Justice dans la Révolution et dans V Église, vi* étude, ch. v, II, p. ^15 et suiv., passim.

maine elle-méine avec toutes ses puissances et toute son activité, elle sera aussi dans toutes les relations sociales. « Si le travail était affranchi par la double loi de Texercice intégral et de l'admission à la maîtrise, en moins de deux générations, tout vestige d'inégalité aurait disparu^ On ne saurait plus ce que c'était que noble, bourgeois, prolétaire, magistrat ou prêtre ; et Ton se demanderait comment de pareilles distinctions, de semblables ministères ont pu exister parmi les hommes ^ »

Tous sont donc égaux, tous accomplissent dans les divers genres de travaux une fonction égale, et l'égalité entre tous les genres de travaux est d'autant mieux garantie, que personne n'est enchaîné à un travail particulier. Il y a dans le travail social une rotation perpétuelle, un échange continuel de fonctions de tous à tous, qui fait disparaître du corps social toute hiérarchie véritable. Comme dans le phalanstère, tous les sociétaires, sous la loi du travail régénéré et attrayant, vont d'eux-mêmes à Faccomplissement de leur tâche; par l'eflort libre ^t spontané de chacun, le travail atteint un degré de puissance inconnu dans les sociétés telles qu'elles ont existé jusqu'aujourd'hui.

Mais, pour que l'égalité règne, il ne suffit pas que tous accomplissent toutes les fonctions du travail dans le libre mécanisme qui forme l'ordre social ; il ne suffit pas que tous, par la vertu du travail attrayant, retirent de leur participation à l'œuvre de la production sociale d'égales satisfactions. Aussi longtemps qu'il reste dans la société des hommes ayant pouvoir de commander aux autres

* Ibid.^ ch. VI, p. 243.

MO LIVRE ni, CHAPITRE VI.

hommes, le problème de l'égalité n'est pas résolu, et la Révolution n'est pas satisfaite.

Proudhon y pourvoit par la théorie du pouvoir que nous avons rapportée plus haut ^ 11 veut que le pouvoir soit ff impersonnel, invisible et anonyme, et que la direction du pouvoir social appartienne à tout le monde, c'est-àdire à personne. » Le pouvoir, d'après ce rêve démocra» tique, c'est l'ordre spontané de la société, résultant du libre mouvement des individus, réglé par la justice immanente que chacun porte en soi. Par la force des choses, les individus prennent place dans les divers groupes entre lesquels se distribue le travail ; entre tous ces groupes, aussi bien qu'entre tous les individus qui composent cha^ cun d'eux, il y a un certain équilibre de force et de mouvement, qui est la justice en action, et qui constitue l'ordre naturel de la vie humaine. Le pouvoir n'est autre chose que cet équilibre même : c< Il résulte de l'action commutative des forces économiques et des groupes indu :*r:els, c'est-à-dire de la liberté même.... De même que plusieurs hommes, groupant leurs efforts, produisent une force de collectivité supérieure, en qualité et en intensité, à la somme de leurs forces respectives ; de même plusieurs groupes travailleurs, mis en rapport d'échange, engendrent une puissance d'un ordre plus élevé, que nous considérons comme étant spécialement le pouvoir social. « Pour que ce pouvoir social agisse dans sa plénitude, pour qu'il donne tout le fruit que promet sa nature, il faut que les forces ou fonctions dont il se compose soient en équilibre. Or, cet équilibre ne peut être l'effet d'une

Voy. le liv. II, ch. ni) p. 134.

L'UTOPIE KODEfillB. 347

détermination arbitraire : il doit résulter du balancement des forées agissant les unes sur les autres en toute liberté, et se faisant mutuellement équation. Ce qui suppose que, la balance ou moyenne proportionnelle de chaque force étant connue, toutle monde, individus et groupes, la preuidra pour mesure de son droit et s*y soumettra. Ainsi l'or*dre public relève de la raison du citoyen ; ainsi cette soU" veraineté sociale, qui d'abord nous est apparue comme la résultante des forces individuelles et collectives, se présente maintenant comme l'expression de leur liberté et de leur justice, attributs par excellence de l'être moral.

« En face du droit divin, la Révolution pose la souveraineté du peuple, l'unité et l'indivisibilité de la repu*» blique. Mots vides de sens, propres seulement à servir de masque à la plus effroyable tyrannie, et tôt ou tard dé* mentis par l'événement, s'ils ne se rapportentà l'organisme supérieur, formé par le rapport des groupes industriels, et à la puissance commutative qui en résulte.... Avant la Révolution, la liberté n'était rien ; avec la Révolution, elle est tout, puisque l'ordre résulte de sa pondération par elle-même*. »

Les précurseurs de la Révolution, les écrivains qui, suivant M, de Tocqueville, y ont le plus efficacement travaillé, les économistes français y posaient, dans lap%îtoeatie, des principes analogues. Pour eux aussi. Tordre politique dérive de l'ordre économique, et le monde va de lui-même par l'harmonie desi intérêts ^ Seulement ce

* La Justice dans la RévolutioUy iv* étude, ch. vn, p. 30i à 590, passim,

* Mercier de la Rivière fait dériver tout l'ordre des droits et des

qu'il y avait encore chez eux de bon sens chrétien ne leur permettait pas de lirer les dernières conséquences de leurs théories. Il fallait la philosophie allemande, avec son imperturbable sophistique et son dédain transcendant des réalités, pour mettre Proudhon à même de dire le dernier mot de Técole révolutionnaire. Ce n'est encore que la théorie. Quand la Révolution aura fait passer dans l'organisation sociale cette invention de son génie sceptique et niveleur, elle aura accompli son œuvre : la société sera anéantie ^

devoirs du désir de la jouissance. La loi suprême des rapports sociaux, c'est l'intérêt propre ; et le droit qui résume tous les droits, c'est le droit de propriété, parce que la propriété assure à l'homme toutes les jouissances. « La propriété n'est autre chose que le droit de jouir ; or il est impossible de concevoir le droit de jouir séparément de la liberté de jouir. Att;iquer la propriété, c'est at'aquer la liberté; altérer la liberté, c'est altérer la propriété. Propriété, sûreté, liberté : voilà la raison essentielle et primitive de toutes les lois, voilà l'ordre social, il faut maintenir la liberté et la propriété dans toute leur étendue naturelle et primitive. Les lois doivent tendre à prévenir tout ce qui pourrait altérer la liberté que chacun doit avoir de ne prendre que son intérêt personnel pour guide, dans tout ce qui n'excède point la mesure naturelle et nécessaire de la liberté dont il doit jouir en vertu de ses droits de propriété. L'intérêt personnel, encouragé par cette grande liberté, presse vivement et perpétuellement chaque homme en particulier, de perfectionner, de multiplier les choses dont il est vendeur, de grossir ainsi la masse des jouissances qu'il peut procurer aux autres hommes, afin de grossir, par ce moyen, la masse des jouissances que les autres hommes peuvent lui procurer en échange. Le monde alors va de lui-même; le désir de jouir et la liberté de jouir, ne cessant de provoifuei* la multiplication des produits et l'accroissement de l'industrie, ils impriment à toute la société un mouvement qui devient une tendance perpétuelle vers son meilleur état possible. » — L Ordre naturel des sociétés politiques, ch. xviii, p. 615 à 617, édi t. Ouillaumin.

^Les idées de Proudhon n'eifrayent pas toujours même les plus circonspects, quand ils adhèrent à la libre pensée, c'est-à-dire au

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Ces rêveries ne se reDferment pas toujours dans les livres; présentement elles visent à l'action. 11 y a, dans r Internationale, qui est la Révolution organisée, agissante, un parti qui se refuse à toute direction autoritaire. Dans une des dernières assemblées tenues par les représentants de cette association de malfaiteurs politiques, ce parti a nettement émisses prétentions. Tous étaient d'accord pour abolir le conseil général, qui ressemble trop à un gouvernement; le grand nombre voulait une organisanaturalisme. M. Sainte-Beuve, par exemple, ne )ieut s'empêcher d'y donner une adhésion prudente. Il rapporte un passage de Proudhon ainsi conçu :

« C'est par cette étude (celle dont tous les ouvrages de Proudhon développent les conclusions), que la société, se gouvernant ellemême, ressemblerait à un homme qui aurait une puissance absolue sur ses organes, commanderait à la circulation de son sang, et se ferait croitre et développer à volonté. •

Sur quoi M. Sainle-Beuve fait cette remarque :

« Mais où est-il, cet homme-là ? Et la société, c'est-à-dire la réunion un peu confuse de tous les hommes, coinposée de tant d'éléments inégaux, de tant de corps sensibles et résistants, peut-elle jamais devenir ce miracle d'ordre, de régularité, de puissance de soi sur soi-même ? Il n'est pas moins vrai qu'exprimées de cette sorte,, les idées de Proudhon ont beaucoup d'élévation et même une part probable de vérité ; que la société, en effet, se transforme incessamment et, selon «.uelque apparence, dans le sens général qu'il indique et qu'il prévoit. Il se méprenait seulement sur la rigueur des résultats et aussi sur les dates ; il rapprochait prodigieusement les échéances, et ramassait en quelques années ce qui ne peut être tout au plus que le lent travail des siècles. » — Proudhon, sa Vie et sa Correspondance, p. 234.

Voilà ce qu'on pense, dans l'école des sages et des délicats, de l'équilibre social du célèbre révolutionnaire. On n'y répugné pas, mais pour n'être brouillé avec personne, on remet à un avenir lointain des conséquences pratiques que la logique impose, et qu'au fond on accepte. Mais tout le monde n'est pas modéré, et les passions, dans la masse sociale, impriment aux déductions logiques une impétuosité qui emporte tout.

7,50 LIVRE III, CHAPITRE Vï.

tion fédéraliste, avec un organe central, un comité sknplement exécutif. Mais pour d'autres, c'était trop encore. S'inspirant au sentiment anarcbique le plus pur, de cette an-archie que prêche Proudhon, ils ne voulaient aucun organe central, déclarant que, lorsque les fédérations régionales auraient besoin les unes des autres, elles se mettraient eu relations. C'est toujours la vieille préten* tioiî révoluiionnaire de faire de Tordre avec du désordre. Les délégués espagnols, italiens et français se déclarèrent anarchistes purs, et une des raisons par lesquelles ils justifièrent leur attitude fut que Tlnternationale doit servir de type à la société de l'avenir*.

Que reste-t-il, dans l'utopie moderne, de la société telle qu'elle etA depuis six mille ans, et telle que Dieu Ta faite ?

11 n'y a plus de famille, plus de propriété, plus de pouvoir; le travail même, qui doit servir de base à tout, disparait, car rhomme du socialisme n'est point tenu de travailler s'il trouve le travail ennuyeux. Il n'y a donc plus rien. La Révolution a tout dévoré. Le naturalisme conduit fatalement à ces abîmes de néant. La nature n*est quelque chose qu'en tant qu'elle tire l'être de Dieu et qu'elle remonte à Lui. Il n'est pas donné au génie de l'homme de rieft édifier hors de l'ordre divin.

* Correspondaaces adressées de Genève au Jmumal des Déh€tU^ les 4 et 6 septembre Î873.

Pm DU PREMIER TOLUME.

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