‹ Les lois de la société chrétienneChapitre 36 sur 37 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Jusqu'au dix-neuvième siècle, les sociétés avaient traversé, dans le cours de leur développement, des phases diverses, sans qu'il eût été porté atteinte aux lois essentielles de leur existence. Comme Fhomme, qui se modifie aux divers âges de sa vie tout en conservant la nkéme nature, Tordre social s^était trouvé changé dans ses dehors sans que la constitution fondamentale de la société eût été altérée. De plus, dans tous les temps et à tontes le« époques de l'histoire, de grandes divergences dans la forme du gouvernement ont séparé, et quelquefois même divisé les États. Leur politique intérieure et extérieure a pu être souvent troublée par les prétentions des sectes rivales et des partis ennemis. Mais ces divergences ne dépassaient point certaines limites ; les luttes qu'elles suscitaient se livraient sur un terrain commun à tous, et dont personne n'aurait songé à sortir. C^ëlait une sorte de combat en champ clos, où les règles générales de la vie privée et publique, acceptées de tous, servaient [de barrière aux combattants.

Aujourd'hui que la Révolution prétend tirer ilêir ses doctrines tes dernières conséquences pratiques, il en est tout autrement. On aspire à faire une société nouvelle. Fils de la Révolution, le socialisme, comme son nom le dit assez, s'en prend à la société même dont il renverse les fondements, et à laquelle il veut imposer une constitution dont rien dans le passé ne donne l'idée. C'est une nouvelle formé de vie humaine qu'il introduit, et il en cherche la justification dans la théorie rationaliste du progrès.

L'antiquité et les temps chrétiens avaient bien vu certaines utopies, dont la prétention était d'éliminer de notre terre tous les maux, et d'y restaurer làge d'or. Quelquefois aussi, à la place de ces rêves d'esprits généreux, c'étaient les rêves d'esprits pervers, que la logique conduisait à tirer de leurs erreurs les plus pernicieuses conséquences. Mais c'étaient toujours des vues individuelles, des tentatives isolées et incomplètes, qui ne marquaient pas dans la vie des peuples. Lorsque parfois elles soulevaient les passions et se traduisaient en faits, les crimes qu'elles provoquaient constituaient des brigandages coupables toujours, souvent atroces, mais il n'y avait là que la force des cupidité» déchaînées de la foule, et non cette idée d'une reconstitution totale deja société, par laquelle le socialisme allume dans les masses, sur toute l'étendue du monde civilisé, un fanatisme incen* diaire*.

^ On a vu certaines sectes protestantes, poussées à tous les excès par ridée égalitaire ; mais cette idée ne naît point chez elles, comme chez les socialistes, de Taffirmation du droit souverain de la liberté humaine affranchie de tout joug divin ; elle vient d'une

Z^ 7'^ domine dans la conception socialiste, c'est le principe du droit égal et absolu qu'ont tous ks hommes, d'intervenir dans la constitution et dans le gouvernement de la société, et de prendre part à toutes les jouissances que la vie sociale peut donner.

Le socialisme est essentiellement égal! ta ire. L'idée d'égaliser les jouissances entre tous les membres de la cité se rencontre chez certains utopistes de l'antiquité : elle est notamment dans la république de Platon. Mais l'idée de l'égalité de tous en toutes choses, pour la vie privée et pour la vie publique, n'entrait pas dans les combinaisons du grand philosophe. Dans sa république il y a des classes. « Vous êtes tous frères, dit-il, mais le dieu qui nous a formés a fait entrer l'or dans la composition de ceux qui sont propres à gouverner les autres. Aussi sont-ils les plus précieux. 11 a mêlé Targent dans la formation des guerriers, le fer et l'airain dans celle du laboureur et des autres artisans ^ » D'ailleurs, les anciens laissent toujours en dehors de la cité les esclaves et le» barbares, qu'une infériorité de nature place au-dessous des citoyens. Le principe du socialisme fut moins encore dans la pratique de l'antiquité que dans ses théories. Sparte, oii plusieurs ont cru trouver quelque chose du communisme socialiste, n'admettait pas du tout, dans sa constitution, la communauté des biens, et ce ne fut que très-tard, au temps de sa décadence, sous Agis et Clénmène, qu'une tentative fut faite pour l'y introduire. S'il y a dans l'antiquité quelque chose qui ressemble au so-

fausse interprétation du principe du christianisme sur la fraternité et l'égalité de tous les hommes dans le Christ. * La République, liv. III, st. 415 a.

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cialisme, c'est au temps de Tempire romain, lorsque les Césars courbaient sous le niveau égalitaire de leur des* potisme tous les droits, et se considéraient comme les propriétaires de tous les biens compris dans Tempire.

L'initiateur de toutes les doctrines socialistes, comme de toutes les docUnnes révolutionnaires, c'est J.-J. Rousseau. Ses écrits sont remplis des deux idées qui composent tout le socialisme : Tégalité radicale des hommes par Végalité de leur liberté personnelle, et le droit, qu'ils ont toujours, de ramener les sociétés, égarées et corrom* pues par leurs institutions, aux véritables conditions de la nature humaine, qui d'elle-même ne peut être que bonne et droite.

Ce n'est pas du premier moment que, dans l'évolution révolutionnaire, ces idées ont reçu leur application logique. Dès le commencement, on en voit poindre çà et lA les conséquences pratiques ; mais ce ne fut qu'après 1830, lorsque la Révolulioh eut repris son libre cours, que le socialisme s'affirma nettement et s'offrit aux esprits en quête d'un ordre social nouveau, avec une organisation savante et complète. Dès lors il se pose comme le représentant de la liberté humaine affranchie et comme l'adversaire de l'Église, qui, en affirmant la subordination de l'homme créé à Dieu son créateur, met sous le joug la raison humaine. Ce fut à cette époque que les écrivains du Globe^ qui étaient des sainUsimoniens, prétendirent montrer, dans un article resté célèbre, comment finissent les dogmes. A partir de ce moment, on vit chaque jour s'accentuer davantage, dans l'école socialiste, le mouvement de révolte ouverte et passionnée contre l'autorité divine. Vingt ans après, dans les écrits de Proudhon, le

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plus franc et le plus conséquent des socialistes, le socialisme poussera ses négations rationalistes jusqu'aux plus effroyables blasphèmes.

L'école socialiste, en effet, nie tout ce quWfirme le christianisme et réhabilite tout ce qu'il condamne. Le christianisme affirme Dieu ; le socialisme ne veut entendre parler que de l'homme et de sa toute-puissance. Le christianisme fonde tout sur la foi et sur l'obéissance à la loi diTine ; le socialisme n'a de principe que la raison souveraine et de règle que la justice immanente de l'humanité. Le christianisme impose le sacrifice et la mortification, tandis que le socialisme réhabilite la chair et proclame le droit à la jouissance. Le christianisme fait de la charité la loi suprême de la vie sociale, il n'admet pas que la justice en puisse jamais être réparée ; le socia* lisme, au contraire, ne reconnaît d'autre loi des relations sociales que la stricte justice, dont il place le principe dans la conscience humaine, et il repousse toute intervention de ta charité, qu'il regarde comme attentatoire à la liberté et à la dignité de Phomme.

Comme le christianisme contient toute vérité sociale et donne l'ordre parfait de toute société, le socialisme, en visant à le détruire, vise à détruire la société elle même. C'est au néant que tend l'utopie moderne. Les secousses répétées et profondes qu'elle imprime à notre monde social nous font comprendre que, si les peuples modernes n'avaient, par l'Église, la force de Dieu pour se défendre contre les séductions de cette erreur satanique, ils seraient proches de leur fln.

Les saipt-simoniens viennent les premiers dans cette grande débauche révolutionnaire. Si hardis qu'ils soient^

ils ne vont pourtant pas encore jusqu'aux dernières audaces; ils conservent, de l'ancien ordre social, quelques préjugés dont leurs successeurs sauront se dégager. Les saint-simoniens demandent l'abolition de tous les privilèges de naissance et la destruction de l'héritage, mais ils ne demandent pas l'égalité absolue dans la répartition des biens. Us veulent qu'il soit accordé à chacun suivant sa capacité, et à chaque capacité suivant ses œuvres.

La solution logique du problème économique, d'après la donnée du naturalisme, c'est le partage des biens en raison de la puissance de jouir de chacun : à chacun suivant ses besoins, telle devrait être la formule définitive du naturalisme en matière de distribution des richesses. Des besoins plus grands n'indiquent-ils pas une supériorité dénature, une tendance vers une fin plus haute?

Un des princes du socialisme, en 1848, a émis cette formule : « Le travail selon les aptitudes et les forces, la rétribution selon les besoins. » L'aristocratie des appétits remplace l'aristocratie du travail et de la vertu, telle que la comprennent les sociétés chrétiennes ^

Si l'homme est souverain du droit de sa libre raison, comment pourrait-on exiger de lui un sacrifice ? Lui seul a le pouvoir de s'imposer la loi, de mettre des limites à sa liberté et à ses appétits. Toutes ses tendances sont

^ M. Louis Blanc, un des plus intelligents et des raoîns emportés parmi les publicistes du socialisme, poussé par la logique démocratique, a fini par accepter cette conséquence obligée de la doctrine. C'est lui qui nous a donné la formule citée, dans un discours tenu à la commission du Luxembourg, le 3 avril 1848, et reproduit par le Moniteur universel, le 7 du même mois.

légitimes et tous ses besoins doivent être satisfaits. Nonseulement l'homme, s'il ne relève que de lui-même, peut donner libre cours à tous ses penchants et chercher en toutes choses sa pleine satisfaction ; mais c'est pour lui un devoir de se donner toutes les jouissances que son être comporte, et de chercher à étendre continuellement sa puissance de jouir : car tout être est fait pour réaliser sa fin; et, puisqu'il y a en l'homme une passion infinie qui le pousse à toutes les jouissances, cette passion lui montre la voie à suivre et la fin à atteindre. Elle a raison cette secte d'illuminés américains, pour qui tous les devoirs se résument en deux mots : « jouir de la vie^ »

Tout le monde sait comment les saint-simoniens prétendaient réhabiliter la chair opprimée par le christianisme. Lorsqu'on dit, avec le grand prêtre de la famille saint-simonienne, « que Dieu est tout ce qui est, que tout est en lui, que tout est par lui, et que tout est lui, » comment pourrait-on trouver au monde quelque chose à corriger? Comment l'homme, qui est Dieu, porterait-il en lui des penchants à réprimer? « Sanctifiez-vous dans le travail et dans le plaisir : » tel est le grand commandement saint-simonien. Ce que le travail de tous produira, l'autorité du père, chef suprême de la communauté, le distribuera entre tous, suivant la mesure de la capacité et des œuvres. C'est le père qui décidera des vocations et des aptitudes, qui assignera à chacun sa place dans l'activité commune et déterminera l'ordre de la hiérarchie.

* La secte des perfectionnistes ou communistes de la Bible, fondée par John Humphreys Noyés, et dont le principal établissement est à Oneida-Creek. — Voy. Y Amérique nouvelle ^ par Emile Jon- Teaux, p. 274.

Gomme tout doit être affranchi dans celtd sodété où règne la raison individuelle, il faudra que Tautorité que l'homme exerce sur la femme disparaisse, et que leur union soit fondée sur le principe d'une parfaite égalité. Pourquoi demander à la femme plus qu'à l'homme le sacrifice de sa liberté ? Le premier droit de toute créature humaine, dans la société nouvelle, c'est de n'être obligée à aucun sacrifice. L'égalité de l'homme et delà femme dans le mariage, la participation de la femme à la triple fonction du temple, de l'Etat et de la famille, entraient dans la législation acceptée par tous les saint-simoniens. Suivant les expressions employées par les chefs de la secte, dans un manifeste adressé à la Chambre des députés : « Il faut que l'individu social qui, jusqu'à ce jour, a été l'homme seulement, soit désormais l'homme et la femme. »

Il est inutile de rappeler à quels démêlés donna lieu, entre les initiateurs de la société nouvelle, cette question de l'émancipation delà femme. Ce fut comme dans la fable :

Deux coqs vivaient en paix, une poule survint.

La guerre entre ceux qui voulaient tirer de l'émancipation de la femme toutes ses conséquences naturelles, et ceux qui n'entendaient pas rompre absolument avec les lois fondamentales de la morale et de la famille, amena la dispersion de la secte. Le père Enfantin s'en alla à la recherche de la femme libre, que, pour l'honneur du sexe, il ne réussit point à trouver, et il ne fut plus question des saint-simoniens que dans l'histoire àei extravagances sociales du dix-neuvième siècle.

Si l'école de Saint-Simoti avait suivi la logique de ses principes, elle aurait rompu absolument avec la propriété et avec la famille. Mais la plupart de ses adeptes étaient retenus par un reste de cette modération bourgeoise, qui était fort en honneur en 1850, et que, dans la suite, plusieurs d'entre eux surent pratiquer, de façon à tirer bon profit de la doctrine du maître, sur la réhabilitation des jouissances, et sur le devoir d'en poursuivre l'extension par le développement indéfini des intérêts matériels. 11 était réservé à Fourier de rompre avec les derniers restes des préjugés chrétiens.

Fourier veut émanciper l'humanité des servitudes de la civilisation ; il l'appelle à la vie d'harmonie, de laquelle toute crainte sera bannie sous l'empire de Vattraction passionnée.

Telle est la loi universelle du mouvement dans la société du phalanstère. « Newton, disait Fourier, a découvert l'attraction matérielle, mais j'ai découvert l'attraction passionnée. » Le libre jeu des passions, voilà toute la morale phalanstérienne. De même que Saint-Simon, Fourier est panthéiste. 11 prétend être religieux, mais son culte ne s'adresse qu'au grand tout dont lui-même est partie intégrante. Le mal ne peut donc pas être dans les penchants naturels de l'homme ; il résulte delà compression arbitraire de ces penchants : « Le devoir vient des hommes, l'attraction vient de Dieu. » Lu compression du devoir a produit la civilisation, qui est le résumé de tous les maux. Il faut, en rendant l'homme à sa liberté naturelle, constituer l'humanité en état d'harmonie.

L'harmonie résultera de ce que Fourier appelle le mé-^ canisme sociétaire. La loi générale de ce mécanisme est

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que c( les attractions sont proportionnelles aux destinées ». Organisez la société de façon que les homnnes puissent librement suivre leurs attractions, et les individus, aussi bien que le corps social, iront d'un mouvement instinctif au plein accomplissement de leur destinée : alors tout sera dans la perfection de Tharmonie.

« Nous voyons, dit Fourier, Dieu se fixer au seul levier de Tattraction pour diriger les planètes et les soleils, créatures immensément supérieures à nous : Thomme serait-il donc seul exclu du bonheur d'être guidé au bien social par attraction? Pourquoi cette interruption dans l'échelle du système de l'univers? pourquoi l'attraction, interprète divin près des astres tt des animaux, et suffisant pour les conduire à l'harmonie, ne suffît-elle pas à l'homme, qui est créature moyenne entre les planètes et les animaux ? Les lois humaines réduisent l'humanité à envier le sort des animaux industrieux pour qui l'attraction change les travaux en plaisirs. Quel serait notre bonheur, j^i Dieu nous eût assimilés à ces animaux, s'il nous eût imprimé l'attraction passionnée pour l'exercice de tout travail auquel nous sommes destinés? Notre vie ne serait qu'un enchaînement de délices d'où naîtraient d'immenses richesses; tandis qu'à défaut du régime d industrie attrayante, nous ne sommes qu'une société de forçats*. »

Fourier est persuadé que Dieu, son Dieu à lui, nous a fait la vie facile, abondante et en tout heureuse, en nous conviant au travail attrayant. En effet, n'a-t-il pas mis

* Extrait du Traité d'association agricole et domestique, cité par M'°* Gatti de Gamond, dans son ouvrage : Fourier et son Système^ 5-édit.,1839, p. 81.

en nous trois passions dominantes, dont l'action combinée doit nous faire prendre le travail comme la plus grande félicité de la vie ? 11 nous a donné la papillonne^ la cahaliste et la composite, passions qui trouveront leur libre essor dans la vie d^harmonie, et dont les civilisés ont le malheur d'ignorer le véritable emploi. Fourier les appelle les trois passions mécanisantes, parce qu'elles servent de base à tout le mécanisme des groupes et des séries.

Dans le phalanstère, qui répond en harmonie à Y unité communale, organisez des séries et des groupes de travailleurs, que vous rapprocherez et que vous combinerez de façon à les mettre continuellement en rapport et à les faire agir constamment les uns sur les autres, et, par cela seul, le travail, de pénible qu'il est aujourd'hui, deviendra attrayant sous l'empire des trois passions maîtresses. Le contentement, l'émulation et l'ordre seront partout ; alors les produits du travail seront abondants en raison de l'allégresse avec laquelle les hommes s'y livreront. La papillonne, qui fera passer continuellement les producteurs d'un groupe à l'autre, leur évitera l'ennui; la cahaliste leur donnera l'élan, par l'émulation qu'elle suscitera entre les individus et entre les groupes ; la composite, élevant et rassemblant toutes les forces de l'âme dispersées entre les objets divers de l'activité humaine, mettra partout l'ordre et l'unité. Et voilà comment le travail sera prodigieusement attrayant, et, par conséquent, prodigieusement fécond. Et voilà comment l'homme pourra faire des merveilles sans s'astreindre à l'importune loi du sacrifice. En harmonie tout sera jouissance, et Ton n'aura que l'embarras du choix.

Dans le phalanstère , point de pauvreté : la fécofidité du travail attrayant donnera à tous la richesse. Aussi Fourier croit-il ne prendre qu'un engagement facile à tenir, quand il promet à tous les travailleurs un minimum de salaire. Sous l'empire de la loi de l'intérêt, à raison de la solidarité qui lie les uns aux autres tous les producteurs, chacun, dans la distribution du produit de la communauté, recevra, du consentement de tous, sa juste part. Fourier croit à Tinfaillible harmonie des intérêts, et il né parait pas soupçonner que la càbaliste pourrait bien l'emporter sur la composite.

Dans la société du phalanstère, la liberté sera complète, et le pouvoir n'aura plus rien à réprimer. Toutes les passions étant déifiées, chacun, en faisant ce qui lui plaît, fera le bien et observera l'ordre. « L'élection universelle dans toutes les fonctions, et une liberté illimitée acquise désormais aux passions de l'homme, comme loi sociale et absolue, font de la souveraineté un titre presque honorifique, un titre de luxe, d'apparat. Autour des chefs plus de gardes, plus de bourreaux à leurs ordres, plus de tribunaux sous leurs maiua t la liberté est complète, puisque tous les penchants sont légitimes ; Tégdlité ne Test pas moins, puisque daniâ les phalanges l'éducation est la même pour tous, les fonctions accessibles à tous, les voies de fortune et de grandeur ouvertes à tous et aux mêmes titres. Quel rôle reste^t^il à Utt pouvoir dans un société ainsi faite ^ ? »

La société domestique n'aura pas moins de liberté,

* M. Louis Reybaud, Études sur les réformateurs ou socialistes modernes, A* édit,, t. I, p. 187.

LWOPIE MODERNE. 5ô'^

dans le phalanstère, que la isociété publique. La femme émancipée y est, en toutes choses, aussi libre que l'homme. Avec la liberté amoureuse, qui est la conséquence de la loi de Tattraction passionnée, la famille n'existe plus. Toutes peuvent être à tous, ou à peu près. Les enfants sont élevés en commun, par les soins de Pâutorité qui régit le phalanstère, laquelle dispose d'eux suivant leurs aptitudes. Fourier a exposé, dans sa Théorn& des quatre mouvements^ les lois de la liberté amoureuse, « qui transforme en vertus la plupart de nos vices, comme elle transforme en vices la plupart de nos gentillesses x>. Il établit divers grades dans les unions amou* reuses : les favoris ou favorites en titre, les géniteurs et génitrices, les époux et les épouses. Une femme peut avoir à la fois : î* un époux ; T un géniteur ; 5** un fa-» vori; de plus, elle peut avoir de simples possesseurs, qui ne sont rien devant la loi. Les hommes ont vis-à-vis des femmes les mêmes droits. Les deux sexes sont donc parfaitement égaux dans la liberté de s'avilir, et rien ne manque à ces harmonies du vice.

Dé ridée qu'en nous tout est bon, découle la justification de toutes ces folies et de toutes ces infamies. Voilà, sur la vie sociale, le dernier mot du naturalisme. Au premier moment tant de cynisme révolte, et aujourd'hui ceux même qui n'ont plus la foi chrétienne s'en indignent. Maïs laissez faire au temps. Que le naturalisme prenne définitivement possession des esprits, et, sous Templre de la logique aidée des passions, la morale de Fourier deviendra la pratique commune des sociétés d'où le naturalisme aura chassé, avec toute autorité divine, toute loi du sacrifice. Le divin Platon n'a-t-il pas proposé

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la communauté des biens et des femmes, comme le meilleur moyen de faire régner Tharmonie parmi les hommes?

Saint-Simon et Fourier étaient des illuminés. La logique chez eux est toujours mêlée de quelque vision, et ils ne sont pas loin de se prendre pour de nouveaux ^ messies. Proudhon, qui vient après eux, n'est que logicien, mais il Test de maîtresse manière. C'est un disciple de Hegel, le grand docteur du naturalisme contemporain, le grand maître en fait de métaphysique révolutionnaire. On sait que Proudhon poussait la négation de Dieu jusqu'à la haine. On me di^petsera de rapporter ici la formule de ses colères sataniques. A quoi servirait de rappeler des blasj)hèmes qui ont épouvanté le monde, même le monde qui ne croit ni au Christ ni à l'Église? Ma plume se refuse à les transcrire. Il suffira de montrer que le plus déterminé des athées est aussi le plus absolu des égalitaires et le plus redoutable des ennemis de Tordre social.

La doctrine fondamentale de Proudhon est « l'immanence ou rinnéité de la justice » dans la conscience humaine. « La justice, dit-il, est humaine, tout humaine. C'est lui faire tort que de la rapporter de près ou de loin, directement ou indirectement, à un principe supérieur ou antérieur à l'humanité. La notion de Dieu n'a rien à faire dans nos constitutions juridiques, pas plus que dans nos traités d'économie politique ou d'algèbre. La religion n'est autre chose qu'une forme de la con-

science*. »

*■ La Justice dans la Révolution et dans VÊglise. — I" étude, ch. m.

Voilà le naturalisme pur. Sous Timpulsion de cette doctrine, la Révolution, qui est le naturalisme en action, tend logiquement à la destruction de la famille et de la propriété, et à l'égalité radicale en toutes choses.

Sur le mode de constitution de la famille, Proudhon manifeste beaucoup d'hésitations et d'embarras. Pour rester conséquent avec lui-même, il est obligé d'exclure de Tordre domestique, comme de Tordre social, en général, tout principe d'amour et de sacrifice. Il faut que tout s'y fasse par la justice. D'un autre côté, comment exiger que l'homme, qui porte en son àme la justice innée, comprime des penchants qui ne peuvent jamais être que justes et légitimes? Conserver, avec de tels principes, les lois essentielles de la famille, est une entreprise au-dessus des forces de la sophistique la plus habile. Aussi Proudhon est-il ici tombé dans des inconséquences que la logique même de Hegel ne peut couvrir.

Après avoir tonné contre le mariage chrétien, qui n'est pas, à son gré, suffisamment austère, Proudhon pose en principe que , suivant la doctrine de l'immanence de la justice dans Thumanité, « l'union conjugale est le sacrement de la justice, le mystère vivant de Tharmonie universelle, la forme donnée par la nature même à la religion du genre humain ; que la justice est là tout entière organisée et armée. » D'où cette conclusion que « le mariage doit être indissoluble parce que la conscience est immuable. » Proudhon repousse donc le divorce, mais il admet la séparation. Le lien de la justice entre les époux n'est qu'une relation tout idéale, qui n'engage sérieusement à rien. D'ailleurs, procédant, suivant son habitude, par la méthode des contradictions, Proudhon, en même

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temps qu'il établit l'itidissolubilité du mariage, institue les unions libres sous le nom de concubinat. « L'antiquité tout entière admit ce principe ; l'empereur Auguste créa au concubinat un état légal. » De cette singulière concession, le rigide réformateur donne la raison que voici : a En cas de séparation, l'époux digne n'a besoin que de guérir les plaies faites à sa conscience et à son cœur; mais l'autre, n'ayant plus le droit d'aspiréf au mariage, ce qu'il lui faut, c'est le concubinat. D'ailleurs, ajoute-t-il, la vertu est d'une pratique difficile, et îl de rencontre deai personnes à qui le mariage est inaccessible ^ . n

Telle est la dernière conclusion de la doctrine qui fait du mariage une religion, et du couple conjugal l'organisme de la justice. Ydilà une justice à la fois bien austère et bien accommodante. Mais que voulez-vou^ que fasse une justice qui a pour première maxime que tout en nous est bon, et que l'ordre consiste à harmoniser tous les penchants de l'homme?

Proudhon procédé poiir la propriété comme pour la fa* mille. A travers toutes sortes de circonlocutions, dans lesquelles entre pour beaucoup la crainte des juges, et au milieu des contradictions, très-légitimes et parfois trèscommodes, de la doctrine hégélienne, on voit clairement qu'il est communiste. L' opinion publique ne s'y est JA" mais trompée. Proudhon a beau dire qu'il affirme la propriété ; â cette affirmation correspond, suivant la méthode du maître, la contradiction qui nous donne révolution de l'avenir, laquelle est toute au communisme. Quand il parle de l'inégalité des conditions, U y voit : a Un prin-

* La Juiiieëy êle., Xl* étude. — ï. m, p. 4ÏS et suiV.

L UTOPIE MODERNB. 3S9

cipe makain, dont Tinfluence entraîne à la perdition de milliers d'âmes, et que l'Eglise devrait pourattivre à l'éga. de l'idolâtrie et de l'hérésie. » L'inégalité des conditions est pour lui « la subordination des services » ; il prétend y substituer « le système de la réciprocité des services...» réciprocité dans la propriété, dans le travail, dans l'éducation, dans le crédit» dans l'échange, dans l'impôt^ dans la critique, dans le pouvoir, dans le jugement.... L'égalité est la loi du genre humain. Hors de cette loi, il n'y a ni stabilité, ni pai&, ni bonheur.... La théorie de la juBiice humaine, dans laquelle la réciprocité du respect se convertit en réciprocité de service, a pour conséquence de plus en plus ap[Nrochée l'égalité en toutes choses ^ x>

Évidemment, lorsque cette égalité doit se réaliser, comme le veut Proudhon, sous l'autorité et par la force dé la loi civile, elle n'est et ne peut être que le comitiu-» nisme. Le christianisme réalise l'égalité par la charité. Proudhon a horreur de la charité ; il n'y voit qu*tina humiliation et une servitude. Il veut que tout se fasse par la justice. Or le droit de propriété, lorsque l'exercice n'dn est point réglé et tempéré par la charité, tourne aisément à l'iniquité. Il n'est donc pas étonnant que Proudhon, qui ne tcut pas de la charité, et que dévore la passion de l'égalité, repousâe la propriété comme un principe d'inéga-

^ La /itoltee ûanê la Révoluiian et dam VÊgliêe^ !'• édition, 1. 1, p. 260 à S82, paiHtn,

Pour bien entendre ce que Proudhon veut dire par fécipfooité de services, il ftui se rappeler qu'en matière do prêt teiie réeifroeïté suppose la gratuité : t Le prêt réciproque, ou crédit gratuit, n'est pas plus diilQoile à réaliser que Tescompto réciproque, l'échange réciproque, le service réciproque. » Ibid,, p. 297.

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lité et d'intolérable exploitation. De là ce mot fameux : « La propriété, c'est le vol*. »

Pour mieux réaliser l'égalité, Proudhon veut que tous soient capables de toutes choses. C'est quand les hommes seront exercés dans tous les genres de travaux, lorsque toutes les intelligences auront pris, dans un apprentissage universel, la même tendance et le même caractère, qu'il n'y aura plus de rangs et que tous les services se balanceront suivant la loi d'une radicale égalité. Alors disparaîtra « la division de l'humanité en deux classes : l'une supérieure, qui jouit et commande; l'autre inférieure, qui sert et s'abstient. »

Les idées de Proudhon sur ce point demandent quelques développements; elles donnent la raison logique du nivellement révolutionnaire. Je les expose, en empruntant les termes mêmes dont se sert le métaphysicien de la démocratie. Je demande pardon au lecteur de ces formules, que tout homme de bon sens doit trouver saugrenues. Elles nous viennent d'Allemagne. Puisque la Prusse en a infecté l'esprit et le langage de la société moderne, et qu'elles

* « La propriété, par principe et par essence, est immorale : cette proposition est désormais acquise à la critique. Gonséquemment le code qui , en déterminant les droits du propriétaire , n'a pas réservé ceux de la morale, est un code d'immoralité. La jurisprudence, cette prétendue science du droit, qui n*est autre que la collection des rubriques propriétaires, est immorale. Et la justice, instituée pour protéger le libre et paisible abus de la propriété; la justice, qui ordonne de prêter main-forte contre ceux qui voudraient s'opposer à cet abus, qui afflige et marque d'infamie quiconque est assez osé que de prétendre réparer les outrages de la propriété, la justice est infâme. » — Contradictions économiques^ t. Tï, ch. XI, § 3.

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couvrent des entreprises de destruction sociale, il faut bien chercher à les pénétrer.

Prou'lhon remonte aux origines logiques et recherche, d'après les données du positivisme, le mode de développement des facultés humaines. « La vision interne à laquelle obéit rhomme primitif dans les actes de sa spontanéité, le révo qui le mène, comme dit Cuvier, avant qu'il ait appris à jouir, par l'abstraction et l'analyse, de la plénitude de son intelligence, n'est aucune de ces conceptions métaphysiques qui feront un jour le martyre de son entendement; c'est une idée sensible et intelligible, synthétique, par conséquent susceptible d'analyse : rapport des choses entre elles, égalité ou inégalité, groupement, série, cohésion, division, c'est-à-dire justement ce qui fait la réalitéi la phénoménalité, l'intelligibilité et la valeur de l'ctre. Tout ce que l'homme fait, entreprend, imagine, peut se définir, au point de vue industriel, création d'équilibre ou rupture d'équilibre. Or, étant donnée celte idée universelle de l'équilibre dans le rêve de la pensée, et les opérations du travail n'en étant que l'application, nous voyons, par là même, comment l'homme a passé de l'intuition synthétique et spontanée à l'idée réfléchie et abstraite; comment il a décomposé l'objet de sa vision, inventé les signes de la parole et du calcul, créé les mathématiques pures, dégagé en les nommant les catégories de son entendement.

« L'idée, avec ses catégories, surgit de l'action et doit revenir à l'action, à peine de déchéance pour l'agent. Cela signifie que toute connaissance dite à priori, y compris la métaphysique, est sortie du travail pour servir d'instrument au travail, contrairement à ce qu'enseignent

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Torgueil philosophique et le spiritualiâine religieuit, accrédités par la politique de totls les siècles. Le problème de raffranchissement du travail est donc lié à celui de l'origine des sciences, de telle manière que la solution de l'un est absolument nécessaire à celle de l'autre, et que toutes deux se résolvent en une même théorie, celle de la suprématie de Tordre industriel sur tous les autres ordres de la connaissance et de l'art. L'idée, avec ses catégories, surgit de l'action ; en autres termes, l'industrie est mère de la philosophie et des sciences. Ceci renverse de fond en comble la théorie spiritualiste, et menace de faire du travailleur, «erf dégradé de la civilisation, l'auteur et le souverain de la science, de la philosophie et de la théologie elle-même.

« C'est en relevant la valeur de l'ouvrier qu'on relèvera sa condition ; c'est en donnant à l'ouvrier une connaissance encyclopédique de l'industrie qu'on élèvera sa valeur. L'homme dont le génie, circonscrit daiis une profession, ne sait rien des autres, est comme celui qui, ayant appris à signer son nom par Tinitiale, ne sait rien du reste de l'alphabet. Tout d'ensemble ou rien : c'est la loi du travail comme du savoir. L'industrie est la forme concrète de cette philosophie positive qu'il s'agit aujourd'hui de verser dans les âmes, à la place des croyances éteintes.

« Le plan de l'instruction industrielle, sans préjudice de l'enseignement littéraire et scientifique, qui se donne à part et en même temps, est donc tracé : il consiste, d'un côté, à faire parcourir à l'élève la série entière des exercices industriels, en allant des plus simples aux plus difficiles, sans distinction de spécialité ; de l'autre, à déga-

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ger de ces exercices Tidée qui y est contenue, comme autrefois les éléments des sciences furent tirés des pre^ miers engins de Tindustrie, et à conduire l'homme, par la tète et par la main, à la philosophie du travail, qui est le triomphe de la liberté.

« L'enseignement industriel étant réformé suivant ces principes, la condition du travailleur change du tout au tout: la peine et la répugnance inhérentes au labeur, dans l'état actuel, s'effacent graduellement devant la dé* lectation qui résulte pour l'esprit et pour le cœur du travail même, sans parler du bénéfice de la production ga* ranti, d'autre part, par la balance économique et sociale.

a Avec une corde grosse comme le petit doigt, un enfant, s'il parvient à l'enrouler seulement une fois autour d'un piquet ou d'un arbuste, arrêtera un taureau ; avec une flèche, ailée comme sa pensée, il atteindra l'oiseau sur l'arbre d'où celui-ci semble le défier ; avec un levier grand comme son corps, il déracinera un rocher, et le précipitera du haut en bas de la montagne. Le premier qui en fit Tessai dut éprouver une joie indicible. Plus l'homme multiplie ses œuvres, plus il étend son domaine et ajoute à sa félicité. Les enfantements de l'industrie sont les fêtes de l'humanité. Il y a pour l'homme de travail une volupté intime qui résulte du plein exercice de ses facultés. Le travailleur jouit de la plus haute préroga« tive dont un être puisse s'enorgueillir : il existe par lui*

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