CHAPITRE I
ÉQUIVALENCE DU PROGRÈS Eï DE L’ÊTRE.
Le sens étymologique du mot progrès, que les peuples modernes ont d’un commun accord emprunté à la langue latine, ne représente pas une idée abstraite, ne renferme pas une signification complexe et sert encore moins à reproduire une image ou une métaphore. Rien de plus simple, au contraire, rien de plus clair que ce sens. Il indique le fait qui tombe universellement sous nos yeux et à chaque instant, lorsque les corps, se déplaçant, prennent une direction quelconque. Ici le sens du mot est mathématiquement exact, car il exprime le mouvement d’une ligne allant d’un point à un autre : de sorte que progrès est synonyme de mouvement.
Ce mot n’est guère plus difficile à comprendre lorsque, appliqué au développement naturel des corps organiques ou aux transformations des corps inorganiques, lesquels traversent successivement des périodes différentes, il dénote le changement qui s’opère dans l’état formel de ces corps, car la nouvelle forme qu’ils prennent est la conséquence de la première forme qu’ils quittent ; progrès, dans ce
cas, signifie transformation. Mais en se déplaçant vers de nouvelles directions ou en revêtant des formes nouvelles, les corps se trouvent avoir acquis le résultat de leur mouvement ou de leur transformation, et ont par conséquent en eux quelque chose de plus ([u’ils n’avaient auparavant. La transition qu’ils accomplissent leur fait atteindre relativement un but ou une fin ultérieure, qui ne peut être qu’une augmentation de l’état où ils se trouvaient d’abord : il est donc incontestable que progrès signifie accroissement.
Passons maintenant des corps organiques et inorganiques, que meut une force agissant en eux-mêmes ou venant de l’extérieur, à un autre ordre de phénomènes entièrement distincts, tel qu’est l’ordre des manifestations du moi pensant de l’homme et aussi de l’intelligence des animaux, quelle qu’en soit d’ailleurs la nature. Il est hors de doute qu’à peine les sens ont-ils reçu une impression, que celle-ci est aussitôt suivie d’un acte interne, qui rend l’homme conscient de l’impression reçue. L’imagination la reproduit, la mémoire la classe, et la réflexion qu’elle éveille s’y applique. Or, qu’est-ce que c^îla si ce n’est une succession d’actes, dont il est impossible que le premier s’accomplisse sans engendrer les autres? En appliquant donc le raisonnement que nous avons tenu pour les corps aux phénomènes psychologiques de l’homme, on admettra que pjrogrès inclut trois opérations ou degrés : sentir, percevoir, réfléchir.
En sorte que, depuis les astres qui décrivent leur orbite
jusqu’aux plantes et aux animaux qui se développent dans des périodes successives ; depuis les sensations qui reproduisent les apparences des choses jusqu’aux idées qui, indivisibles en elles-mêmes, s’associent cependant indéfiniment entre elles, tout, dans la nature, a pour mode intime de l’être le progrès.
Cependant trois termes s’opposent au mot progrès, sans toutefois affaiblir le moins du monde le sens qui lui est ici attribué : repos, immobilité, recul. Le repos, soit qu’on le prenne pour l’état de transition d’une forme à une autre, ou pour la suspension entre deux actes, se confond avec l’immobilité; aussi, quand nous aurons à parler de celle-ci, préciserons-nous mieux les deux termes. L’état de complète immobilité peut, il est vrai, être conçu par l’esprit, grâce à sa faculté d’analyse ; mais, en procédant par l’expérience, on ne je rencontre jamais ni dans le domaine des corps inorganiques ni dans celui des corps organisés. Ce qui à nos sens bornés et à nos connaissances imparfaites paraît immobilité, se produit dans la phase incertaine où une forme succède à l’autre, sans qu’il soit possible d’apercevoir les premiers linéaments de la nouvelle, les derniers vestiges de l’ancienne qui s’évanouit ; ou bien cet état recouvre un si faible accroissement ou une diminution si imperceptible qu’on ne peut les saisir ni en marquer le changement. Si bien que le E pur si mime! de Galilée sur la rotation de la terre semblerait être la formule universelle la mieux appropriée à la marche de toutes choses.
Quant à ce qu’on appelle vulgairement recul, ou bien par ce terme on entend une même action continuée en sens inverse, et sa signification rentre dans celle du progrès, comme une ligne qui, parce qu’elle décrit un arc, ne s’interrompt pas pour cela ni ne change de nature; ou bien par recul on entend l’acte qui dissout un acte précédent, c’est-à-dire une forme qui se détruit pour en engendrer une autre, et la fin sera opposée ou, pour mieux dire, différente, mais la faculté qui procède ainsi restera la même. Débiire sera toujours faire. Car je ne pense pas qu’on veuille jamais étendre le sens du mot recul jusqu’à celui de destruction. La destruction n’est pas dans la nature, dont le moindre chaînon ne saurait être, je ne dis pas anéanti, mais seulement brisé, sans troubler l’ordre général et l’équilibre. On peut donc conclure que, par rapport à tous les phénomènes de la nature, le progrès et Vôtre sont des termes équivalents.