‹ Les lois du progrès [microform]Chapitre 29 sur 65 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Devenu le possesseur des produits universels de la terre et apte désormais à comprendre les merveilleux mouvements du ciel qui se relient avec elle, l’homme se répandit, sous toutes les latitudes du globe, dans les régions déjà prêtes à le recevoir, après que l’énergie végétale se fut épuisée à lui en préparer le règne : œuvre d’émondation à laquelle on dirait presque que la nature travaille encore sous nos yeux, avec une anxieuse furie, dans les forêts vierges des zones tropicales.

Partout où il apparaît, du pôle à l’équateur et dans les deux hémisphères, sur les continents ou dans les îles les plus reculées, parmi les glaces silencieuses ou sous les feux les plus ardents du soleil, vivant ou endormi dans les couches profondes d’une autre période géologique, l’homme est toujours le même. Les dimensions du corps, la longueur des bras, la capacité du bassin, la largeur du crâne, ainsi que les traits du visage et la couleur de l’enveloppe épidermique ont beau varier, le type humain demeure inaltérable dans son essence.

Depuis les images grossières qui le reproduisent, gradées en creux sur les pierres et les ossements de l’Eu- ’ope ancienne ou sur les gigantesques blocs de b/Vinérique Drimitive, jusqu’aux simulacres des dieux et des héros |ue rÉgypte, la Mésopotamie, l’Inde conservent encore; it, depuis ces simulacres jusqu’aux formes d’une si mâle ilégance du Jupiter Olympien, jusqu’à l’aspect d’une si neffable tendresse de Jésus, la ressemblance générale le son espèce ne s’est aucunement transformée.

Traversez les océans et les déserts, franchissez les répons des hautes montagnes, percez les ténèbres des ,emps antiques, sondez les abîmes des âges qui ont précédé riiistoire, vous trouverez parfois l’homme dissemblable dans les détails, mais constamment semblable à ui-même dans l’ensemble. Gomme la lumière et le son }ui, bien que se composant de gradations successives, l’éveillent dans l’esprit qu’une seule idée, ainsi l’espèce lumaine, sous ses variétés multiples, se manifeste une et iomplète.

Quand même il existerait chez l’homme des diversités blus grandes, la faculté sensible qui le résume mieux jue toute autre, la Parole, suffirait seule à établir son idenûté à travers tous les espaces et tous les temps : elle suffirait à le constituer, non plus espèce, mais genre distinct Je tous les autres genres. L’habitant de Ninive, de Memphis, d’Athènes, de Rome, reconnaissait jadis son semblable dans le vil barbare dont il avait fait son esclave, de même que le fier Espagnol et le citoyen anglo-saxon le

reconnaissent aujourd’hui dans le nègre et dans le peaurouge. Nous-mêmes hésitons-nous à le reconnaître dans le témoin des âges les plus lointains, lorsque la pioche magique, on peut le dire, du géologue, le ramène au jour des cavernes profondes de la terre?

La parole n’est pas seulement une intonation ou une articulation de sons; elle n’est pas une simple expression de sensations commune à tous les animaux en général, ni une émission de syllabes particulière et propre à une de leurs espèces : la parole représente l’acte de l’intelligence, qui, coexistant avec les autres phénomènes dont l’ensemble caractérise' l’homme, ne pouvait manquer de se manifester au moyen de ce signe sensible. Car l’homme n’est plus l’homme sans l’intelligence, et, sans la parole, l’intelligence n’atteindrait pas son but. Il faut dès lors conclure, non seulement que l’homme est l’être qui parle, mais que, dès sa première apparition sur la terre, l’homme a possédé le don nécessaire de la parole.

Néanmoins, avant que cette faculté admirable eût achevé de forger le langage, il a dû s’écouler une longue suite de siècles. Qu’on réfléchisse, en effet, à la tâche difficile qui lui incombait de fournir et de fondre, en quelque sorte, les signes destinés à reproduire les idées abstraites et les rapports de ces signes entre eux. Les études philologiques, quelque loin qu’elles aient été poussées de nos jours, n’ont pourtant pas réussi à découvrir un seul mottype ou racine nouvellement introduit dans les temps qui

lous sont connus. Aussi quelques écrivains en ont-ils îonclu qu’à l’heure où l’histoire commence, l’homme ivait déjà perdu une partie de sa puissance d’invention, it d’autres que le langage n’était pas son œuvre, qu il lui ivait été révélé ou transmis par un être supérieur . Mais À la source commune des langues disséminées dans le nonde a échappé jusqu’ici aux investigations des plus savants linguistes, il est désormais évident que, soit :ju’on les classe en deux ou en trois grandes familles, Biles gardent toutes le même caractère et décèlent toutes ane organisation identique. Il s’ensuit que, de même :jue l’homme peut vivre sous tous les climats et se reproduire dans les races les plus diverses, de même il peut entendre et parler toutes les langues.

De formidables révolutions géologiques, de gigantesques déplacements dispersèrent les peuples, comme le simoun fait du sable des déserts. Peut-être des races entières disparurent-elles dans les cataclysmes qui changèrent mainte fois l’aspect du globe; mais, parmi ces effroyables bouleversements du sol et les dépôts pestilentiels laissés par les eaux, la parole survécut pour reconstituer le lien des nouvelles générations qu’elle rattacha ainsi aux générations disparues. L’écriture reparut procédant tantôt de la description, tantôt du son, tantôt de l’idée pure, groupant, accouplant, disposant les syllabes de mille manières. Dans les seuls caractères cunéiformes, on distingue trois formes successives et différentes de reproduction du langage.

La parole demeure inséparable de l’homme.

C’est que la parole crée une sphère absolument distincte de tout autre centre ou système de l’univers, la sphère où, seul entre toutes les créatures, non plus l’homme, mais l’être humain se perpétue et se développe. Elle émane de la parole cette patrie sublime et immortelle, dont chacun de nous, au même degré, devient le citoyen : je parle du monde intellectuel, œuvre de l’homme, et, en même temps, milieu exclusif de son existence.

Or, quoique l’origine de notre espèce reste enveloppée dans les voiles mystérieux sous lesquels s’accomplit l’acte de la création, ou, si l’on veut, de l’émanation des choses, sa division en plusieurs.branches, en variétés diverses sur la surface de la terre suit une marche identique. La descendance directe de races relativement inférieures d’un type supérieur, tel que l’aryen, peut faire hésiter l’esprit ; mais la raison refuse absolument d’admettre que d’une souche de vertu moindre provienne ce qu’il y a de plus parfait en son genre. Qu’il me soit permis, pour l’instant, de faire seulement remarquer que, si rien ne se fait avec rien, il faut aussi que le produit se retrouve dans le producteur. Avec tous les entrecroisements et toutes les sélections possibles, on ne parviendra jamais à faire entrer dans les produits mixtes un élément caractéristique qui ne se trouve pas d’abord dans leurs générateurs. D’autre part, il n’est pas présumable que des branches diverses et séparées aient apparu soit successivement,’soit simultané-

rient, tout en gardant le même type et en suivant lé nôme développement, la même tendance à se grouper É n société morale au moyen du langage.

En effet, nulle part dans l’univers, on ne rencontre un jieuple ancien ou, de nos jours, une tribu sauvage, chez ( ui ne se soit conservée quelque légende ou tradition (le l’origine commune de l’homme et de ses premières (.enquêtes sur la nature. Quelle que soit la différence apparente de ces légendes dans l’Inde, la Mésopotamie, l’Égypte, la Grèce, la Palestine, dans les régions septenrionales de l’Europe, parmi les populations de l’autre lémisphère, parmi les Australiens et les Malais, elles ’évèlent toutes indistinctement la descendance ininter- •ompue de l’homme, l’instinct qui le porte à nouer des •apports avec ses semblables, son aspiration à pénétrer es causes de ce qui l’environne.

Le Zend-Avesta, les Védas, les livres récemment découverts des Assyro-Chaldéens, qu’on s’étudie à déchiffrer à ’Acadérnie royale de Londres et dont les feuillets sont •eprésentés par des briques gravées, les Kings et la plus îomplète des Écritures, la Bible, non moins que les mythes les Nubiens, des Égyptiens et des Grecs, rattachent nos sociétés contemporaines, de chaînon en chaînon, aux sociétés les plus reculées ou, pour mieux dire, au premier anneau de la chaîne sociale désormais impossible à briser. Et rien ne sert de contester les dates attribuées communément à ces monuments sacrés des nations : l’antiquité et la continuité de l’être humain dans le progrès

n’en sont nullement ébranlées ; car un simple regard jeté sur la hauteur des conceptions et l’abstraction des idées que ces livres renferment suffit à nous convaincre de l’accumulation de siècles nécessaire pour atteindre à un tel degré de perfection.

L’avènement de Noé, ou l’ère des grands cataclysmes géologiques, fournit le meilleur argument en faveur de la continuité de l’existence de l’homme et de sa persévérance à marcher vers un même but. Soit que des nations, déjà rapprochées entre elles, fussent tout d un coup séparées par les épouvantables transformations du globe, les déplacements du sol, les éruptions des montagnes, les éboulements et les inondations; soit que, fuyant devant ces terribles catastrophes, des fractions de peuples déjà civilisés transportassent ailleurs, en le modifiant, 1 héritage moral des aïeux ; soit enfin que, par suite des conditions nouvelles du sol et de l’atmosphère, les anciennes populations perdissent une partie du progrès moral déjà réalisé : il reste toujours vrai qu’un même foyer avait réchauffé les premières familles humaines. Car partout où l’on exhume l’homme, même des âges primordiaux, partout où l’on en découvre le plus léger vestige, on constate partout que l’homme était déjà parvenu à un degré quelconque de civilisation.

Depuis les grottes creusées dans les flancs ou à l’abri des rochers, depuis les palissades dressées le long des lacs et dans les marais, où il habita durant des siècles, jusqu’à Ninive, à Rome, à Paris, qu’il a, depuis, élevés

I oiir en faire sa fastueuse demeure, lui, l’homme, à le ( onsidérer physiquement, n’a guère changé. Les peuples (ux-mêrnes, en dépit de la distance des temps et de la diversité des régions, ne différèrent pas beaucoup entre ( ux, jusque dans les formes de la vie sociale.

Seul l’être moral ne cessa d’élargir, d’étendre, de porter loujours plus loin les limites de son développement.

• Quelle différence entre le patrimoine de connaissances lie l’homme d’aujourd’hui, maître presque souverain des brces de la nature, et le patrimoine intellectuel de l’homme jui, pour façonner la pierre informe, n’avait que la 3ierre même !

Le sentiment de la dignité humaine s’est accru avec e savoir, tandis qu’au contraire, avec l’intelligence plus liante de soi-même et de son prochain, la violence des passions a diminué. L’affection a émoussé l’àpreté des ippétits et l’équité est venue se placer entre les conflits des intérêts, rétrécissant ainsi le champ des facultés sensitives par l’intervention et en raison de l’accroissement des facultés spirituelles.

Cet être moral se reflète, à différents degrés, sur les groupes sociaux qui émanent de lui, qui se résument en lui, et qui, grâce à lui, tendent à se réunir et à se ressouder ensemble. Cet être moral se perpétue en thésaurisant dans son sein l’œuvre des générations successives, et c’est pour cela qu’on l’appelle Humanité. L’Humanité est, en

I effet, le verbe qui révèle la présence de l’être enfanté par

le développement moral du genre humain.

L’histoire de l’homme se déroule aujourd’hui tout entière sous nos yeux, griffonnée en traits incertains par sa main inexperte avant d’être tracée avec ces caractères que l’admirable sagacité de son esprit a su lui suggérer pour communiquer avec les âges futurs. Lui-même a pris soin de nous décrire l’aspect de la terre au milieu de laquelle il vivait, les végétaux dont il était entouré, les animaux qu’il lui fallait combattre et ceux qu’il dressait pour en faire ses auxiliaires ou ses compagnons fidèles. Il nous en a transmis l’image pour perpétuer l’une de ses premières et plus importantes conquêtes, de même que nous sculptons dans le marbre impérissable les découvertes les plus utiles â la société. Il nous initie à ses coutumes, à ses chasses, à ses pêches, il nous fait voir ses ustensiles, ses poteries, ses instruments ; il nous dévoile ses rites funéraires et le culte de ses divinités. Sans parler des musées moins considérables qui vont se multipliant dans toute l’Europe, le Musée de Copenhague et les collections de la Suisse nous fournissent assez d’éléments pour reconstituer la vie complète de l’homme primitif. En Asie, en Égypte, dans la Grèce, dans le centre et le midi de l’Italie, les ruines .grandioses et encore inexplorées d’époques plus récentes couvrent le sol de leur masse épaisse et empêchent de pénétrer dans des abîmes encore plus profonds. Mais, dans le nord de l’Europe, en Bretagne, en Belgique, dans la région des Alpes, en Lombardie, sur les côtes de l’Afrique, sur les rives du Mississipi, du Scioto et de l’Ohio, l’infatigable

Cl iriosité de la science et le défaut de grands souvenirs lu storiques ont permis de renouer la descendance directe d(!S premiers ancêtres. Là, si l’on ne retrouve pas encore irtacte, creusée dans la roche ou flottante sur les eaux, la maison de l’habitant primitif, on y découvre au moins diî larges traces de son existence sociale, et, avec les habitudes d’une civilisation déjà compliquée, ses tombeaux, St s autels, ses ateliers communs, les bornes mêmes de ses villes et de ses camps retranchés. Car, hélas! pour féîonder la civilisation, les associations industrielles ne si disent pas, il faut encore des noces de sang.

Les dolmens et les tumulus celtiques ou druidiques qi ’on découvre non seulement en Bretagne, mais aussi dî ns le Jutland, dans le Sleswig, en Poméranie et dans la province de Constantine en Algérie, les grottes sépulcrales d’Aurignac et de la Madeleine, le réceptacle colossal des débris des festins funéraii’es d’IIavelse, les allées oiveiHes ou séparées par des chambi’es, je veux dire les mînhirs de Caimac, les cimetières de Hallstadt, près de Stizbourg, de Saint-Jean de Belleville en Savoie, et de Stmma en Lombardie, attestent la grandeur des res-

sojrces matérielles et l’élévation des idées morales qui ét lient déjà l’apanage des sociétés vivant à l’écart dans les

ré pons boréales. Ignorées jusque dans ces derniers temps, qi elques-unes d’entre elles étaient contemporaines de ce 3 superbes empii’es de l’Orient, qui éblouissent encore le ; imaginations; quelques autres leur étaient luême an-

struments et la matière du travail, non seulement la satisfaction de tous les besoins de la vie était garantie, mais les arts étaient nés et développés.

Les ateliers et les fabriques d’ustensiles, d’armes, d’objets de toilette et d’emblèmes en silex que l’on retrouve à Persigny, à Spienne en Belgique, et dans l’île d’Elbe, fournissaient des ouvrages ornés de figures de tigres et de poissons, dont le tranchant, le poli et le dessin prouvent une expérience et une habileté de main fort avancées. Tels sont, par exemple, les sceptres ou bâtons de commandement de Bruniquel et de la Madeleine. Plus tard, dans la seconde période, après la première dont la durée .ly fut si longue, les fonderies de bronze établies à Échallens

* en Suisse, dans la Suède et la Norvège, fabriquent des

armes et des outils, dont l’élégance rivalise avec ceux d’ilion et de la Grèce à l’époque de la grande lutte chantée par Homère. Des villes en grand nombre s’élèvent alors (. sur des palafittes au bord des lacs et des marécages, ou

sur des îles artificielles formées d’amas de terres rapportées et de blocs de pierre, à Morges, à Chabrey, à la Tène, à Wangen en Suisse, à Starnberg en Bavière et à Olmutz, à Mecklembourg, à Castione dans le territoire de Parme, à Saint-Vincent sur la côte d’Afrique, à Bio de Janeiro dans l’Amérique du Sud, et d’autres cités encore connues sous le nom de kjœkkenmœddings dans ^ le Danemark, ou de crannoges dans l’Irlande. Le mou-

vement industriel et artistique, augmentant sans cesse, produit ces fours de fer découverts dans la Garinthie et

— tü —

))rès de Berne, dont la construction remonte à des époques antérieures à la grandeur romaine.

Des centres de population si nombreux et si considé- 'ables, qui des rivages de la Méditerranée s’étendaient usqu’à ceux de la Baltique, n’étaient pourtant pas, quoi- |ue séparés, restés sans contact entre eux et sans que les ins eussent profité des progrès des autres. La puissante mpulsion de l’Orient, même en perdant de sa force dans e long trajet qu’elle eut à parcourir, parvint à commmiquer un principe de mouvement à ces contrées extrêmes.

Les verres et les tissus de laine découverts dans les Lumulus du Jutland, les objets en ivoire des grottes de la Madeleine et des tombeaux de Hallstadt, le corail et l’ambre trouvés aux deux extrémités du continent européen ne démontrent-ils pas que des habitudes d échanges avaient été contractées entre les régions les plus éloignées?

Nous ne pousserons pas nos conjectures aussi loin que l’écrivain, qui, se fondant sur la découverte de deux crânes cà Furfooz en Belgique, l’un attribué au type caucasien, l’autre au type ^africain, s’est hâté de conclure que des peuples de races si différentes se visitaient ou menaient une vie commune, dans ces âges lointains, en cette partie de l’Europe. Il paraît néanmoins indubitable que des tribus intermédiaires (dont l’une était peut-être la tribu helvétique) commerçaient entre elles et que des communications étaient établies entre les pays limitrophes, formant ainsi une chaîne ininterrompue de

sociétés civilisées à divers degrés et qui s’entr’aidaient mutuellement.

Toutefois, quels qu’aient été le parallélisme ou la priorité entre elles de ces premières manifestations de la civilisation, les régions boréales de l’Europe, de l’Afrique et de l’Amérique ne participèrent pas aux grandes effusions de lumière qui remplirent l’Orient. Jamais les sociétés n’y parvinrent au nombre immense d’habitants ni au degré élevé des empires qui surgirent presque partout en Asie et sur le seuil de l’Afrique. La Grèce et l’Italie elle-même les devancèrent de loin. Ou bien les différentes tribus et populations du nord et du centre de l’Europe (ainsi que d’autres contrées sur les autres points du globe), eurent pour source des émigrations qui, s’étant une fois détachées de la famille maternelle, laissèrent, en s’en éloignant, s’affaiblir ou se perdre une partie de la civilisation acquise; ou bien des populations, séparées tout à coup les unes des autres par des cataclysmes géologiques, se trouvèrent livrées, durant un long espace de temps, chacune à son propre développement spécial, que chacune produisit différemment selon ses forces. De toute façon, la différence de degré et de civilisation apparaît évidente toujours et partout.

Les grandes sociétés sémitiques et aryennes, qui fondèrent les grands empires dans la vaste plaine qui s’étend des monts d’Arménie au golfe Persique, ou dans la péninsule gangétique, ou dans celle du Nil, ou dans la petite Phénicie, ou dans la Palestine isolée, ne suivirent pas des

voies moins différentes et n’obtinrent pas des résultats iT oins inégaux. La diversité est la même pour la race n ongolique, dont nous contemplons encore avec admiration non seulement les traces, mais l’image même dans b civilisation, vénérable entre toutes par son antiquité, q ii brilla et brille encore aujourd’hui en Chine.

Il y eut autant de diversité dans l’écriture de toutes cos nations que dans les langues qu’elle devait perpétuer, e même dans la matière employée pour la conserver. Les hiéroglyphes égyptiens s’alignent dans les papyrus roulés, tandis que les caractères cunéiformes sont gravés sur des briques, comme sur les feuillets d’un livre.

Des monticules de sable cachent, ou du moins cachaient ji.squ’à ces dernières années, les grandes villes si glor. euses de la Mésopotamie, tandis que les ruines grandioses de l’Egypte révèlent encore à présent la puissance de s !S métropoles. Ici des masses de pierre s’élevaient sur des niasses de pierre; là, on bâtissait avec de la terre cuite r ivêtue tout au plus de lames de basalte. L’ordre archit( ctural de l’antiquité indienne se rapproche plus de c ilui des édifices découverts dans l’Amérique centrale que d 2S constructions de l’Égypte. Cependant, de l’Euphrate a i Nil, la sculpture, la peinture et l’orfèvrerie ne différ lient guère dans l’imitation des objets naturels; mais h s connaissances chimiques et physiques étaient plus é .endues chez les Égyptiens que chez les Assyriens et les j\[édo-Perses. L’aptitude au commerce, propre au Phénic en, à l’Hébreu et à l’Égyptien, manquait à la race

aryenne. Mais, tandis que les grands ouvrages d’irri-

gation de la Mésopotamie et de l’Egypte dénotent le même degré de progrès agricole chez ces deux peuples divers, les populations soumises par les brahmanes aryens restent dans la période pastorale.

Ces anciens peuples diffèrent encore davantage entre eux par les institutions sociales. Le feudalisme militaire des Mèdes et des Perses diffère de la suprématie indivise entre les deux classes supérieures des Hindous. Si les satrapes ne furent pas les égaux et moins encore les supérieurs des mages ou prêtres dans la Perse, ils réussirent cependant à les soumettre à leur pouvoir : ce qui n’eut pas lieu dans les Indes, où il semblerait même résulter des plus anciennes hymnes des Védas que, dans les temps primitifs, le chef de tribu était aussi le seul intermédiaire suprême entre le ciel et la terre. Les bramines parvinrent seulement plus tard à se faire céder la moitié du pouvoir souverain des princes. En Égypte, ainsi qu’ ailleurs, les castes apparaissent comme des indices |

généraux d’invasions successives, et les grands rois y \

brillent de la même clarté sombre qui émane également |

des combustions civiles intérieures et des guerres de conquête, pareilles à de fougueux météores. Mais là on découvre un organisme puissamment constitué, la Cité, véri- j

table assise de la société égyptienne, soit que celle-ci doive j

son développement à des éléments différents des éléments j

asiatiques, soit qu’elle ait atteint à un degré plus élevé de

perfectionnement social. Dans le centre, et plus encore à l’occident de l’Asie, les grandes villes furent sacerdotales, ou bien, comme nous l’apprennent les découvertes les plus récentes, des résidences royales : le peuple, dispersé dans les champs ou massé dans les faubourgs, se personnifiait dans le chef, dans le prince, dans le roi des rois. En Égypte, au contraire, de même que dans la Phénicie, l’être social a pu, dès les premiers âges, compléter, par la classification des ordres qui le composaient, son propre développement, constituer l’individualité de son action et fixer lui-même les limites de sa souveraineté.

La Chine, monde complètement séparé du monde organisé par les races sémitiques et aryennes, nous offre un type social d’une constitution absolument différente. La société chinoise s’appuie sur deux êtres presque impersonnels, tellement ils représentent les intérêts généraux non seulement présents et passagers, mais passés et immuables, à savoir le patriarcat royal et la perpétuité de la famille. Pas de castes, pas d’ordres, pas de classes mixtes et intermédiaires : seules, les deux expressions les plus simples de l’universalité et des individualités sociales s’élèvent et se contiennent l’une l’autre. Un fil animateur va et vient perpétuellement d’un pôle à l’autre — le savoir — car tout le mécanisme du fonctionnement public repose sur le mérite personnel. La providence impériale, appelée « père et mère » de l’État, laquelle n’a point de limites lorsqu’elle veille à la garde des lois sanctifiées par les rites, en rencontre partout, au contraire,

lorsqu’elle se hasarde à en créer de nouvelles. La famille, qui remonte infatigablement et se rattache aux premières racines de la première société originaire, a quelque chose de si sacré et de si durable que toute autre institution semble, en comparaison, vile et caduque. Ou bien cette grande simplicité est le reflet d’une civilisation primordiale qui s’est développée, comme dans un paradis, sans secousses et sans conflits; ou bien elle est le résultat d’une longue suite de vicissitudes qui effacèrent successivement les traces des luttes, des prépondérances, des succès de tribus et de peuples envahisseurs, de classes et de partis triomphants.

La religion surtout, où se concentrait avec le plus d’intensité la force intellectuelle des peuples anciens, fournit la preuve par excellence des inégalités qui surgissaient entre eux, bien que la source et la direction finale des sciences divines soient, chez tous, absolument identiques. Même les groupes formés par les races ne peuvent être classés par types de religion : les religions diffèrent entre Aryens comme entre Sémites et Mongols. Le monothéisme est le signe éclatant qui accompagne le peuple hébreu dès sa première apparition, et le naturalisme, ou le culte des phénomènes physiques, domine sur

les autels de l’Egypte. Toute idée religieuse est représentée, en Egypte, par un mythe : ce qui prouverait que les premières manifestations religieuses y ont déjà été altérées, soit par la grossièreté des peuples à qui elles furent transmises, soit par la précaution des prêtres, dési-

reux de soustraire les dogmes établis aux fluctuations de la tradition.

Les religions des anciens Arj’as connues jusqu’à ce jour n’étaient guère moins differentes entre elles. En effet, quel que puisse être le rapport entre les hymnes les plus antiques des Védas et quelques parties du Zend- Avesta, il est hors de doute que les Perses ne reconnurent pas dans les membres des castes souveraines de l’Inde des adeptes de leur foi et les considérèrent comme dévoués à de faux dieux et envahis par des doctrines barbares. Lorsque le panthéisme des brahmanes, réformé par Bouddha, s’exila, pour ainsi dire, parmi les peuples mongoliques, ceux-ci, en l’adoptant, ne tardèrent pas à l’altérer, grâce à leur aptitude spéciale, rebelle entre toutes aux abstractions métaphysiques. Introduit ainsi dans l’extrême Orient, le bouddhisme y partagea la souveraineté, en Chine, avec une théodicée inforaie du cru, au Japon, avec un vague dualisme qui reflétait les principes antinomiques des Perses.

Là où le caractère d’universalité se montre davantage, là aussi se manifeste plus que partout ailleurs, par la comparaison immédiate des parties contiguës, l’inégalité du concours apporté par chacun à l’œuvre commune. Lorsque, par une loi dont le présent ouvrage a le devoir de préciser les termes, se manifeste une tendance générale à atteindre un but déterminé, chaque peuple déploie, dans la poursuite de ce but, une aptitude qui lui est propre et y introduit ses éléments particuliers aussi bien dans

l’ordre religieux que dans les autres organismes sociaux.

Trois religions surtout semblent avoir divisé la terre,

comme en trois zones immenses : le bouddhisme, l’islamisme et le christianisme. En combien d’églises differentes chacune de ces trois grandes croyances ne s’est-elle pas partagée? Que de schismes et que d’hérésies! Qu’on suive l’itinéraire de la grande réforme du bouddhisme, du Népaul au Thibet, à Samarcande, en Chine, à Siam et aux grandes îles ; qu’on observe successivement le nombre et la nature des modifications subies par la religion panthéistique , depuis son unité presque abstraite jusqu’aux apparences de l'idolâtrie. A chaque pas, •A ' sur chaque terre nouvelle, elle se dépouille d’une partie

de sa substance originaire pour revêtir de nouveaux attrii buts. Ce n’est pas la religion qui s’altère, ce sont les

I peuples qui la façonnent à leur usage. L’islamisme, trans-

I planté de l’Arabie dans l’Asie centrale, se transforme au

I contact des peuples anciennement mazdéistes, et, trans-

' porté sur les côtes africaines, il perd la partie synthétique

de son dogme. Le christianisme subit également des , changements considérables dans ses rapports avec l’État,

j dans ses rites, dans sa discipline et jusque dans son

, dogme. A Byzance, l’empire romain le prit dans les

catacombes et le superposa à la société légale par un miracle de transformation subite, tandis qu’en Italie,

! par un miracle encore plus surprenant, Rome fit du

christianisme le lien unique et indissoluble de nations très différentes entre elles. Qui ne voit la grande distance

qui sépare l’Église impériale de la foi des peuples? La religion du Christ ne changea pas seulement de forme dans son passage de l’Église grecque à l’Eglise latine, elle modifia encore son organisme social le plus intime.

Les hérésies ne furent pas toujours motivées, mais elles furent toujours alimentées par les dispositions ou les traditions des peuples, chez qui elles prirent une racine plus profonde. Il serait superflu de récapituler la sérié des variations de l’Église, que chacun se rappelle; mais |

il est facile de s’apercevoir, au premier regard jeté sur la situation présente des Églises chrétiennes, que leur division actuelle et définitive a été engendrée par des germes qui, dès les premiers temps, existaient dans ^

chaque peuple.

Toute une catégorie de phénomènes historiques, qui n’ont pas été encore étudiés, mettra mieux en lumière la ,

cause de la diversité des éléments qui ont contribué au développement humain.

L’intronisation de la civilisation universelle sur les plateaux élevés est moins due aux multitudes qui se pressaient dans les grandes plaines et dans les centres naturels des vastes étendues, qu’aux peuples, peu nombreux et presque cachés, qui séjournaient dans les petites divisions géographiques de la terre. C’est du sein profond des ^

anses et des îles, du milieu des écueils découpés le long des océans, de quelque recoin lointain alpestre, du fond des marais ou de quelques vallées étroites et solitaires,

que surgirent tout à coup les peuples qui devaient s’illustrer entre tous dans l’histoire, et qui ont accompli les œuvres les plus profitables à la société humaine.

En dehors du large espace situé entre l’Euphrate et le Tigre — qu’on peut regarder comme le grand carrefour où des nations de races diverses vinrent se rencontrerplutôt que comme la patrie originaire de chacune d’elles — les Égyptiens, les Perses, les Grecs, les Romains, les Phéniciens, les Étrusques, les Hébreux, les Arabes, les Scandinaves, les Hollandais, les Vénètes, les Anglais, les Portugais et d’autres peuples de l’Asie comme de l’Europe, prirent tous naissance dans des contrées resserrées et isolées, et, peu nombreux, étaient tous à peine connus la veille de leur brillante apparition dans le monde. Comme dans des enceintes abritées contre toute intrusion inattendue, impénétrables à tout contact hétérogène, le germe se féconda et se développa tranquillement dans leurs régions, afin de contribuer, puissant par sa pureté, au progrès universel. Les agents les plus actifs de la civilisation ont été généralement les nations les moins nombreuses et les moins centrales.

Il n’existe pas de stade pour mesurer la durée de l’action des peuples civilisateurs, de même qu’on ne peut peser dans une balance les éléments apportés par eux au progrès commun. Mais, s’il n’est pas facile de reconnaître l’espace de temps employé par chacun de ces peuples pour développer la force dont il était capable, -on connaît celui] qu’il leur a fallu,] à tous, pour décrire leur

parabole. Chez quelques-uns, cette période est brève, comme chez les Arabes, dont l’ère eut la rapidité d’un I

lumineux météore. Chez d’autres, comme chez les Grecs et les Romains, le cours de leur splendeur fut long ; et lorsqu’elle parut s’éclipser, comme un astre du firmament, elle reprit soudain une clarté nouvelle. La préé- ,

minence de telle nation dure des siècles, tandis qu’à telle autre peu d’années suffisent pour assurer le résultat de son impulsion.

D’autre part, exception faite des armes, dont presque toutes les nations ont eu besoin pour s’ouvrir une carrière d’influence féconde, chacune d’elles a poursuivi un but spécial. Les Arabes et les Hébreux parmi -L

les Sémites, et les populations du Gange parmi les I

Aryens, ont contribué à fonder les grandes religions, les Romains à établir les bases perpétuellement durables de la législation, les Grecs à élever l’idéal des arts et à poser les fondements de la philosophie universelle, les Phéniciens, les Hollandais et les Anglais à élargir les grandes voies de communication entre les peuples pour le commerce, de même que les Scandinaves, les Espagnols et les Portugais pour les explorations et les aventures maritimes. Dans la suite, quand les éléments divers de la civilisation se furent multipliés partout chez les peuples modernes, chacun d’eux se proposa plusieurs buts à la fois, sans toutefois les poursuivre tous avec une égale vigueur.-

L’histoire, en effet, nous révèle ce fait constant que.

pour atteindre à un but donné de civilisation, on néglige les autres et l’on use ses forces, presque exclusivement, pour obtenir un résultat spécial. L’Ralie, pour n’alléguer qu’un seul exemple, concentra, au sortir de la nuit du moyen âge, toute son activité dans les arts et dans les sciences, la détournant des disciplines militaires, juste à l’heure où, couvertes de fer, les nations voisines marchaient en sens contraire ; ce qui produisit son infériorité dans la force matérielle, mais ce qui en même temps, et pour une longue période de temps, constitua sa supériorité intellectuelle dans le monde renaissant à la civilisation. L’activité concentrée dans des fonctions déterminées laisse les autres dans la langueur et l’inaction.

Néanmoins, si l’énergie employée à atteindre un but s’épuise en route, la source n’en tarit point pour cela, car cette source est dans la vie des peuples. En dehors de rares exceptions, que nous tâcherons de mieux expliquer ailleurs, comme celle des anciens habitants de l’Amérique qui tendent à disparaître après des siècles de guerres meurtrières, les nations ne périssent pas. Quelques-unes, même lorsqu’elles semblent submergées sous les invasions de peuples plus nombreux ou plus forts, se relèvent lentement, reprennent en partie leur physionomie originaire et recommencent une nouvelle existence. Les Gaulois reparurent après les Francs, les Italiens après les Longobards, les Anglo-Saxons après les Normands, les Espagnols après les Arabes, les Grecs et plusieurs peuples slaves après les Turcs. Quelques autres, comme si elles

setaient retirées du champ de bataille, sont à peine reconnaissables, ayant consumé leurs forces en faveur de l’œuvre à laquelle elles avaient exceptionnellement concouru. Mais si elles sont tombées, victimes du progrès commun, leur apparente décadence n’a été souvent qu’un état de repos, pendant lequel leurs forces se sont renouvelées pour être ultérieurement employées à une tache utile. Que si, au contraire, quelque nation rencontre un obstacle invincible à son développement normal ou ne parvient pas, une fois tombée, à reconquérir son ancienne prospérité, cela révèle de sa part la violation de l’une des lois morales, que le présent ouvrage a le devoir de mettre en lumière.

Pourtant, les décadences ne sont pas irréparables : les nations mêmes qui ont commis le plus d’erreurs et qui en ont souffert le plus ne tardent pas à se relever sur le chemin que leur montre l’expérience. Combien y en a-t-il, en effet, qui, dans le cours de leur histoire, ne s’enorgueillissent pas de plus d’une renaissance ? De même, celles que l’on considère comme exclues de l’héritage moral commun et naturellement inférieures aux autres, finissent, en suivant l’exemple des nations ou plus heureuses ou mieux douées, en se soutenant et se relevant tour à tour, par s’élever, elles aussi, graduellement. Chacune travaille, en son particulier, à fournir le contingent qui répond le mieux à ses aptitudes et qui est nécessaire pour compléter l’œuvre commune de la société entière. Plus ces élaborations sociales particu-

lières augmentent, plus augmente le patrimoine moral commun, et plus celui-ci s’accroît, plus s’accroît le nom- < bre de ceux qui y participent. La tendance du genre

, humain à atteindre certains idéals, du moins dans leur

■ généralité, paraît depuis longtemps évidente. Déjà tous

les peuples de l’Europe, des deux Amériques et d'une ‘ grande partie de l’Orient marchent vers les mêmes pôles

dans toutes les manifestations de l’esprit, et ne tendent pas seulement à s’égaler dans les mœurs, dans l’industrie et dans les arts, mais encore à se rapprocher dans les mêmes lois et jusque dans la même religion.

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