L’ESSENCE INTELLECTUELLE
Intelligence, esprit, âme, pensée, raison, raison pure, sont autant de mots qui, dans les écoles anciennes et modernes, ont signifié la même faculté qui fonctionne au-dessus des sens. Qu’on me permette de m’attacher au premier de ces termes, intelligence, parce que, même dans son sens étymologique, il répond mieux à ma conception.
Le mot intellifjêîice, de intelligere, qui vient de intei et legere, signifie lire entre et dedans, comprendre au delà de ce qu’on lit, c’est-à-dire approfondir les choses manifestées par la nature. Tandis que le mot esprit semble inclure déjà la définition d’une substance qu il resterait à expliquer, le mot âme embrasse plusieurs fonctions différentes, le mot pensée n’indique que l’acte d’une faculté, comme le mot raison n’indique qu’une de ses opérations; il en est de même du mot raison pure. J’ajoute, en outre, que cette dernière dénomination ne pourrait pas convenir a la méthode d investigation par excellence, aux mathématiques, car elles ont, elles
aussi, leur première couche formée de connaissances sensitives.
Il n’entre pas dans le plan des présentes recherches de scruter la nature intime de la substance intellectuelle ; ce qui importe, c’est d’en définir les effets pour suivre et compléter la genèse du progrès.
Il est, d’ailleurs, impossible de connaître l’essence de l’intelligence, parce que l’on ne connaît avec certitude que ce qui est inférieur : telle est l’échelle imprescriptible de toutes les choses. S’il était possible d’accorder pour un instant aux organismes inférieurs, par exemple, la faculté de l’analyse, les végétaux pourraient connaître, par les éléments qui tirent leur nourriture des métaux, la composition de ces derniers, et les animaux, à leur tour, connaître celle des végétaux; mais ils ne sauraient ni les uns ni les autres remonter à la connaissance de ce qui équivaut aux éléments de leur être propre, à
cause de l’absence d’un terme de comparaison ou de ’elation.
Et encore, en parlant de substance, on ne veut pas dire qu elle soit d’une nature absolument opposée à celle de 1 organisme et de l’instinct sensitif, et elle ne pourrait pas 1 être, soutenue qu’elle est par lui ; on veut dire qu elle est différente par ses propriétés, comme, du leste, on 1 a indiqué tout à l’heure. Il en découle, en effet, un ensemble de facultés, qui fait que la substance intellectuelle existe et agit par elle-même. La généralisation, 1 abstraction, la causalité, l’équivalence et enfin
la volonté libre sont des facultés qui n’ont besoin des organes sensitifs que pour être pourvues de l’objectivité spécifique, pour ainsi dire, comme d’une matière première. Quant à ce qui concerne particulièrement la mémoire, ces organes ne servent que d’arsenal et de dépôt commun auxdites facultés. Mais lorsque les actes de cette substance doivent se traduire à l’extérieur, les organes sensitifs, dans leurs lois prédéterminées, redeviennent son agent direct. Ainsi se forme un instinct supérieur, mais composé, qui résume l’action nécessaire sensitive et l’action libre intellectuelle, ce qui caractérise l’instinct humain.
Or, si les opérations intellectuelles s’effectuent par une force innée dans la substance intellectuelle, elles doivent néanmoins être dirigées et soutenues dans toutes leurs manifestations par la volonté de l’entendement, volonté qui est, en vérité, le moi, l’agent, le premier opérateur, sans lequel cette force ou énergie reste en repos.