LES SENSATIONS ET LES IDÉES
I Dans les facultés qui émanent de l’organisme sensitif,
* l’homme est à peine supérieur aux animaux les plus
\ élevés, et, chez l’un comme chez les autres, si le siège
'' de ces facultés ne peut être mis à nu par le scalpel,
on peut néanmoins les comprendre toutes dans une même sphère de phénomènes produits par une substance identique, laquelle ne varie que dans ses propriétés. Mais, en continuant l’observation des faits internes, un autre ordre de phénomènes tout différents se révèle, phénomènes non moins évidents que ceux de la mémoire et de l’imagination, et qui constituent le caractère essentiellement exclusif de l’homme.
L’être simplement animé sent, aime, hait, se souvient, se berce dans le doux rêve des choses souhaitées et, si l’on veut, fixe son attention et compare ; mais il ne va . pas plus loin, c’est là sa limite. Augmentez tant qu’il
I vous plaira les aptitudes de cet être, accordez-lui des
’ sentiments délicats, des passions tendres, des rêveries
empreintes d’une certaine poésie, son domaine restera
toujours circonscrit par les impressions reçues. Le dernier acte de chacune de ses opérations sera nécessairement coordonné, successif à l’instinct qui le dirige, voulu ]iar cet instinct. Enfin, il aura de commun avec les ] liantes et même les métaux les modifications de son développement, lesquelles tombent toutes sous l’obser- ''ation des sens et tournent dans une orbite dont on ne !ort jamais.
Sur la base ou substratum de l’organisme animal s’élève, au contraire, chez l’homme, un système de famités qui doivent leur raison d’être et leur impulsion à me autre source, outre celle des sens. Elles fonctionnent ians un milieu qui n’est pas seulement celui des impressions externes ; elles produisent des phénomènes qui ne sont plus les reproductions exclusives des objets sentis; îlles déterminent des actes qui ont des causes différentes ies causes organiques instinctives ; elles créent enfin un aouveau monde moral qui est tout autre que celui qui laît directement ou indirectement des sensations, et il ;emble que cette dernière création n’ait plus de bornes iirconscrites. Aux images succèdent les idées, à la conlaissance des choses en elles-mêmes succède la connaissance des rapports des choses entre elles et de leurs pro- 31’iétés intimes.
L’être simplement animé ne connaît que des individus iistincts et des objets distincts. Un et un resteront tou- ours pour lui un et un, et ne formeront jamais deux, -l’être intellectuel, au contraire, connaît la classe de
ceux-ci et l’espèce de ceux-là. Dans le ciel, l’animal ne voit qu’une grande tache, bleue le jour et noire la nuit, semée de lueurs; tandis que l’homme comprend l’espace où tournent le Soleil, les planètes et les météores avec des mouvements, des proportions et des distances qui lui sont connues, de même que les substances qui les constituent.
En effet, les opérations sont deux et d’ordres tout différents ; l’une consiste à associer tout au plus des images qui restent, quoique associées, séparées entre elles; l’autre à tirer de ces images une image qui les comprenne toutes, et qui, à cause de cela, cesse d’être l’image de tel ou tel individu, et s’appelle au contraire concept de la catégorie de ces individus.
Les observateurs, souvent trop ingénieux, des mœurs des animaux nous rapportent bien des choses merveilleuses dues à l’instinct de ceux-ci, mais jamais encore ils ne nous ont présenté rien qui approchât d’un portrait ou du simple contour d’un objet exécuté par un animal. Pourtant quelques bêtes sont véritablement douées d’aptitudes extraordinaires et possèdent des organes d’une grande délicatesse. On admire l’architecture des castors, des fourmis, des abeilles; on est surpris de l’adresse des oiseaux à construire leurs nids et des araignées à ourdir leurs toiles ; on ne connaît rien de plus fin que le tact de la trompe de l’éléphant; et l’on ne retrouve chez aucun autre animal la prestesse des mains du singe. Tel voyageur, comme Beccari, rapporte que, dans la Nouvelle-
G uinée, une espèce de passereau entoure son nid d’un pré artificiel, c’est-à-dire qu’il y rassemble des fleurs dont la couleur plaît à ses yeux, de même qu’on trouve, ea Australie, une espèce de pie, parente probablement ce notre légendaire Gazza ladra, qui orne son nid de [ ierres, de métaux et d’autres objets brillants.
Et cependant aucun animal ne peut reproduire l’image 1 1 plus vague des objets qui frappent ses sens; tandis que 1 homme des époques dites préhistoriques, c’est-à-dire ( ans les langes de la civilisation, retraçait ses humbles compagnons sur les os, sur les cornes, sur les pierres.
Si, en effet, on pouvait supposer chez les animaux la ficulté de reproduire les images qui les frappent, ces images ne pourraient être en aucune manière reconnues par l’homme. C’est que les objets communiqués par la nature aux sens, comme on l’a vu lorsque nous avons J arlé des sensations, ne le sont que par un procédé d’ana- Ifse et pour être transmis par les molécules ou particules, afin que ces communications soient ensuite léunies au moyen de la perception, mais réunies dans le sens de la continuité, qui inclut les distinctions. De sorte que la ressemblance d’un pareil portrait, en le supposant possible, coïnciderait seulement avec chacune (les parties, sans que les propriétés communes qui ( xistent entre elles pussent être reproduites. La faculté (le déduire de plusieurs objets une de leurs propriétés lîommunes et de la considérer en elle-même, abstraction laite des objets, ne se retrouve dans aucune faculté de
l’organisme sensitif, composé seulement d’impressions distinctes et localisées. Ce n’est plus ici la connaissance particulière de chaque objet de la nature, mais la connaissance des relations existant entre un objet et un autre. Les relations entre les objets trouvent leur raison d’être en elles-mêmes, parce qu’elles ont été créées telles qu’elles sont, et ne pouvaient l’être autrement; mais elles ne sauraient être conçues que par une substance qui, tout en étant en contact avec les sens, soit en outre identifiée, en quelque sorte, avec la raison d’être de la
création, dont elle lait partie.
Sans doute, l’aphorisme auquel l’école philosophique de l’Italie doit la certitude de ses doctrines, certitude relativement plus grande que celle que possèdent les autres nations, a savoir que vieil ii est dans l iiitelliyeiice qui idait été d'abord dans les sens, est toujours vrai, malgré les savantes disputes qui se sont ranimées, il n y a pas longtemps, autour de la chaire du catholicisme entre les disciples de saint Thomas d’Aquin et ceux de l’abbé Rosmini. Il me semble néanmoins que, par cet aphorisme, il faut entendre que la connaissance des choses en elles-mêmes et en principe ne peut, à la vérité, être fournie à l’intelligence que par l’opération des sens; mais que cette connaissance ne devient complète que lorsque l’intelligence, par une aptitude qui lui est spéciale, a découvert les rapports de nombre, de proportion, de causalité, d’équivalence ; soit que cette aptitude provienne d’un organe supérieur qui nous est caché, ou
liien d’un germe inné dans lequel réside le sens de
l’harmonie de la nature, c’est-à-dire la raison de son ;
développement tel qu’il est. L'idée n’existe pas sans la i
connaissance de la chose sensitive; et l’idée naît seule- î
nent lorsque la chose sensitive se fait complètement i
connaître par ses rapports avec les autres objets avec esquels elle forme un tout nécessaire.
CHÀPITRE II